II. échappe par l'idée, il échappe par l'expression
Shakespeare échappe au traducteur par le style, il écliappe aussi par la langue. L'anglais se dérobe le plus qu'il peut au français. Les deux idiomes sont composés en sens inver«e. Leur pôle n'est pas le même ; l'anglais est saxon, ie franjpais est latin.
Shakespeare résiste par le style ; Shakespeare résiste par la langue. Est-ce là tout ? non. Il résiste par le sens métaphysique; il résiste par le sens historique; il résiste par le sens légendaire.
Je pourrais multiplier à l'infini les citations de réclames aussi retentissantes et mensongères que celles que j'ai transcrites avant de citer Victor Hugo,
Je crois, cependant', en avoir fait assez voir pour établir de la manière la plus irréfragable que ce n'est pas le mérite littéraire de M. Fréchette qui lui a valu la réputation dont il a joui si longtemps, mais que cette réputation a été le résultat d'une claque aussi tapageuse que constante, qu'il a lui-même entretenue, comme d'un concours de circonstances que seuls les audacieux sans vergogne se sentent le triste courage d'exploiter.
Je ne puis, malgré tout, terminer cet article sans reproduire de la Patrie les lignes suivantes, écrites au moment où la Légende d'un Peuple venait d'être publiée à Paris :
Nous empruntons à une entrevue publi^'O dans le Xlcoletoin les renseigneiucntd suivants sur le mouvement litt(f'raire en France.
C'est M. L. Fréchette qui parle.
D. Avez-vous soumis votre nouveau volume à P Académie?
H. Oui. Ce notait point d'abord mon intention. Ayant déjà obtenu un prix pour un de mes ouvrages, je craignais que cela ne lit du tort à celui-ci ; mes amis académiciens m'ont cîigagé à le présenter quand même ; il en sera ce qu'il pourra.
Il est donc prouvé parles paroles de M. Fréchette lui-même — au reste, la chose était connue — que la Légende d'un Peuple a été soumise à l'Académie française. Or, comme cet ouvrage n'a pas été couronné, il s'ensuit donc, comme je l'ai toujours prétendu, que les Fleurs boréales ne l'ont pas été pour leur valeurpoétique, mais pour des raisons tout à fait étrangères à la littérature.
En effet, comment pourrait-on autrement expliquer qde la Légende dhin Peuple — qui est l'œuvre d'un homme mûr — aurait eu moins de succès à l'Académie que les Fleurs boréales^ dont les trois quarts des pièces ont été écrites alors que M. Fréchette était encore un tout jeune homme.
En tout cas, ce n'est toujours point parce que
LA RÊCLA.ME o07
M. Fréchette avait déjà obtenu un prix Montyon pour son premier volume qu'on lui en a refusé un pour son second, puisqu'il est certain que ce sont toujours les mêmes auteurs que l'Acadcmie couronne, — <îomme le prouve un des meilleurs amis du lauréat, le grand Larousse, qui, après avoir donné la nomenclature des personnes couronnées, de 1803 à 1874, ajoute ce qui suit :
Il y a en tout vingt nom^ pour s )ix;into conoour.-;, les injmos lauréats ayant été couronnée à plusieurs reprises, et pas un nom de grand poète.
II est donc de la dernière évidence que M.
Fréchette, à f?on retour d'Europe, blaguait autant les gens du Nicoletain que ceux de la Patrie.
Et ce qui est aussi évident, c'est que M. Xavier Marmier, qui, par courtoisie envers les Canadiens,avait fait donner un prix académique à l'un des nôtres pour un volume qu'il n'avait peut-être pas ouvert, n'a pu en faire accorder un pour la Légende (Tun Peuple, qui, elle, a été ouverte et appréciée <îomme elle devait l'être.
Maintenant, si vous voulez savoir ce que pense le ^rand critique Jules Lemaître des prix que l'Académie française distribue chaque année, lisez ce qu'il en dit dans ses Contemporains :
L'Académie 'est une institution radicalement immorale, puisqu'elle n'ajoute rien au vrai mérite et qu'elle en donne les apparences à l'intrigue ou à la médiocrité
308 LE LAUR ÉAT
Quelle cuisteric insupportable de vouloir <{\ie l'art et la littérature continuent à relever cPune sorte de tribunal revêtvi d'un caractère officiel ! et (juel enfantillage que ces distributions de prix, ce prolongement du collège qui assimile pour toute la vie les littérateurs si des écoliers !
Larousse est encore moins flatteur :
La liste des lauréats de l'Académie, depuis deux siècles^ devrait être le livre d'or des poètes français et toute composée de noms rayonnants de gloire : ce sont des inconnus ou des écrivains de la plus honnête médiocrité.
Les poèmes couronnés devraient représenter comme l'essence du génie français : la plupart sont de pitoyables déclamations en style fané, usé, vieillot.
Sans cloute, ce que je viens de citer fait bien voir l'inexprimable ridicule dont s'est couvert M. Tréchette en posant au grand liomme parce qu'il avait obtenu un prix Montyon, un prix d'écolier, et pourtant ce n'est qu'une fleur au prix de ce que l'on verra dans mon prochain et dernier article.
En attendant, qu'on n'oublie pas que je me sui& engagé à prouver que le lauréat n'a reçu de l'Académie ni un premier, ni un deuxiîîme, ni même un dernier prix de poésie.