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Le lauréat manqué

Il joint à une rare érudition le charme d'un style alerte et varié, une connaissance approfondie de la langue, une vigueur de dialectique surprenante, et des éclats de lyrisme qui n'ont jamais été surpassés en Amérique.

Il est lauréat de l'Académie française, membre de l'Institut Impérial de Londres, membre de l'Académie de Eouen — la seconde de France — membre décoré de l'Association des Félibres, chevalier de la Légion d'Honneur, officier d'Académie, ancien président de la section française de

la Société Royale du Canada, et docteur honoris causa des trois premières universités du pays : Laval de Québec, McGill de Montréal et Queeii de Kingston.

11 es^ aussi ancien député.

Dès 1863, il était cordialement salué par Lamartine et par Victor Huîto.

En 1880, les journaux de Paris racclamèrent comme VHomvie du jour.

Paul Bert a écrit quatre longs et très élogieux articles sur lui dans le Figaro.

Francisque Sarcey a lait une conférence sur un de ses ouvrages à la salle des Capucines.

Il est dans V Anthologie des Poètes du XIXe siècle, où quatre de ses pièces sont reproduites in extenso.

Trois cercles littéraires des Etats-Unis portent son nom.

Il a été banqueté à Montréal, à Québec, à Saint- Hyacinthe, à Boston, à Chicago, à Holyoke.

On trouve sa biographie dans toutes les encyclopédies récentes, non seulement de France, mais d'Italie et d'Allemagne.

Il est ou fut l'ami de Banville, d'Augier, de Sully-Prudhomme, de Leconte de Lisle, de François Coppée ; et Louis Ulbach l'a publiquement désigné comme digne d'appartenir à l'Académie Française.

Tous les étrangers européens de distinction qui mettent le pied à ^Montréal ne manquent presque jamais de lui faire visite.

C'est lui qui a réellement révélé le Canada à la France.

En somme, cet homme faisait trop d'honneur à son pays pour ne pa.'^ mériter les crachats de quelqu'un.

Il manquait à tous ses succès une dernière palme : l'eôbrt d'un volu.me entier de mensonges et d'outrages, écrit par un compatriote, pour le démolir.

Il n'a plus rien à désirer.

Personne autre que Victor Hugo, le plus grand poète du siècle, n'avait encore obtenu cet honneur, reçu cette suprême consécration de son génie.

Victor Hugo a eu Edmond Biré ; Fréchette a Chapman.

Oui, cet inconnu, cet impuissant, ce raté, ce fruit sec, vient de publier tout un volume, non pour critiquer Fréchette — il n'y a pas un mot de critique réelle dans l'ouvrage — mais pour l'injurier, le salir, le calomnier, le déprécier quand, même.

Ce qui m'étonne, ce n'est pas que le volume ait été écrit : le talent et le caractère de Fréchette méritaient bien ce rare hommage ; mais c'est qu'il se soit trouvé un bipède assez serin pour ne pas s'apercevoir qu'il mettait là le dernier sceau (sans calembour) à la gloire de celui qu'il jalousait au point de s 'occuper de lui, jour et nuit, durant un an.

Non, je vois là un cas de réelle aliénation mentale ; et rien ne pouvait mieux justifier le distique dont un de ses compagnons de collège avait un jour gratifié \ô piètre rimeur :

Pégase, constipé, s'efforçait un matin :

Le poétreau Chapman fut son premier crottin.

Cependant, si invraisemblable que soit la bêtise de ce livre, elle s'explique. Le titre seul du volume — Le Lauréat — révèle l'intention et le sentiment qui l'ont dicté.

Eu effet, ce n'e.st pas à Louis Fléchette que l'auteur en veut surtout, c'est au ^lauréat de rAcadémie française, parbleu !

Comment cela V Voici :

Le pauvre diable d'auteur, après avoir pondu le volume de vers que personne n'a lu, mais qui s'intitule Feuilles d'érable, eut le toupet d'envoyer son œuvre aux membres de l'Académie française, avec la demande d'une couronne et d'un prix.

Tout naturellement, comme vous devez bien le penser, cette couronne et ce prix sont encore à faire leur apparition au firmament de la gloire de Chapman.

A ce sujet, M. Xavier Marmier disait un jour à un de mes amis qui le visitait :

— Connaissez-vous, au Canada, une espèce de détraqué... allons donc, comment s'appelle-til?... un nom anglais, qui fait penser à un ressort de montre... quelque chose comme échappement ?

— Chapman ?

— Justement.

— Je ne le connais pas beaucoup, mais il a dû vous envoyer des vers ; il en envoie à tout le monde, c'est sa manie.

— lia fait plus que cela : imaginez-vous qu'il nous a soumis un volume à couronner,

— Pas possible !

— Parole d'honneur !

— C'est incroyable. Et puis ?...

— Et puis, dame, on m'a chargé de lire ça ; j'en ai eu assez de la première page, vous comprenez ; c'est un pauvre toqué que cet individu-là !

— A peu près.

— Il l'est tout de bon. s'il s'imagine (jue

l'Académie française va couronner des pauvretés pareilles .

Eh bien, le volume dirigé aujourd'hui par ce Chapman contre M. Fréchette est né de cette mésaventure.

Avec cela que le poète avait été son bienfaiteur : c'était une double raison pour, le malheureux désappointé de vouloir se venger complètement d'un seul coup.

Il ne faut pas oublier non plus qu'il y a làdessous une jolie petite conspiration dévotement ourdie entre l'auteur et un petit saint homme d'abbé qui, pour avoir voulu administrer des férules à tout le monde, a fini par recevoir une de ces fessées qui restent légendaires dans les annales du journalisme.

Naturellement, il fallait, au pieux abbé désireux de se venger, un ramoneur quelconque n'ayant plus rien à salir que les passants contre lesquels il pouvait se frotter : il a trouvé Chapman.

C'était bien l'homme de la situation.

• Malheureusement le ramoneur a eu ses déboires.

Lconduit de la Minerve, où son accointance devenait par trop compromettante, on lui obtint accès au Courrier du Canada, à côté de Thomas Chapais, l'éreinteur de Victor Hugo.

Il y fut heureux quelque temps ; mais, un jour, de rebuffade en rebufïade, le champion du baillargisme en détresse dut — pour un cas pressé, n'est-ce pas ? — se réfugier, à défaut d'autre chalet de nécessité, dans les recoins mal écurés du journal à Tardivel.

Et là, grâce à des souscriptions saintement organisées — d'un pareil paroissien les éditeurs ne manquent pas d'exiger les versements à

l'avance — il a pu mettre bas son ordure, après" un an d'un travail d'enfantement pénible et toute une ribambelle d'affronts héroïquement empochés.

Cela étant donné, mes lecteurs vont se demander pourquoi je m'abaisse à parler de ce livre honteux.

Entendons-nous.

Je n'ai aucunement l'intention de défendre Fréchette contre les critiques qu'on peut faire de ses ouvrages.

Il l'a dit lui-même dans ses Lettres à Vahbé Baillargé, ses écrits sont là ; ils doivent pouvoir se défendre eux-mêmes.

On ne répond pas aux critiques : si elles sont justes, il n'y a rien à dire ; si elles ne le sont pas, le bon sens public les prend pour ce qu'elles valent.

J'ai encore moins l'envie de critiquer les élucubrations de Chapman : bien loin de se critiquer, ces choses-là ne se lisent même point — à moins qu'on ne le fasse pour se donner un quart d'heure de gaieté.

Non, si je prends la plume pour aborder le sujet, c'est dans l'intention de signaler un acte d'efîionterie tellement renversant qu'il prend presque les proportions d'un attentat, et que sa dénonciation deyient un devoir.

Cet acte, c'est celui d'un homme qui, durant vingt ans, a journellement et sans vergogne, plagié quelqu'un, et qui, lorsque les années ont passé sur le larcin, et que les dates sont oubliées, accuse publiquement le volé d'être le voleur.

Un coquin capable d'un pareil acte mérite d'avoir son stigmate au front, et je m'engage à le lui buriner sans merci.

M. Henri Eoullaud a déjà, dans deux articles publiés dans la Minerve, levé un coin du linge sale qui recouvre la plaie, il ne m'en voudra pas si je me permets de profiter de son travail en le complétant.

J'emprunterai même l'ordre qu'il a mis dans^ ses deux articles ; j'y ajouterai quelques réflexions par-ci par-là ; et enfin je soumettrai les aperçus dont j'ai fait moi-même la découverte.

Il y a une véritable curiosité psychologique à. scruter ces choses-là.

L'autre entrait en matière par l'anecdote suivante :

"M. Gronzalve Desaulniers, écrivait-il, me racontait, il y a quelques jours, sa première entrevue avec M. Fréchette.

La conversation, me dit-il, vint à tomber sur Chapman, à qui M. Fréchette venait de donner du pain en le faisant entrer à la Patrie, malgré les répugnances non déguisées de M. Beaugrand.

— Savez-vous, dit Gronzalve Desaulniers à Fréchette, que cet individu vous pille d'ure façon éhontée ; il déchiqueté vos vers, travestit vos strophes, s'empare de toutes vos idées. Il a telles pièces qui ne sont qu'un démarquage d'un bout à l'autre.

— Je le sais, répondit Fréchette ; le pauvre homme m'a avoué bien ingénument que c'était plus fort que lui, qu'il ne pouvait pas penser par lui-même, que n'ayant jamais fait d'études il* était obligé de s'alimenter constamment au foyer d'autrui. Il m'a même demandé si cela m'ennuyait.

— Et vous lui avez répondu ?...

— Que cela m'était bien égal.

— Mais savez-vous que la chose peut devenir dangereuse.

— En quoi ?

— Mais, dans vingt ans d'ici, qui sait si Ton ne se demandera pas lequel des deux a plagié l'autre.

— Qui ça? les imbéciles ? Je n'écris pas pour les imbéciles.

— Ou des intéressés.

— Qui diable peut avoir intérêt ?...

— Ceux dont vous aurez pu déranger les petits plans... parbleu ! Quand ce ne serait que Chapmau lui-même.

— Ah bah ! ce serait un comble.

— Eh bien, ce comble-là n'est pas du tout impossible. Je connais l'individu, monsieur Fréchette. Vous pouvez vous attendre à tout de cet être-là. Il vous accusera quelque jour de lui avoir volé les vers qu'il vous dérobe aujourd'hui, je vous eu fais la prédiction.

La prédiction s'est réalisée.

Il n'y a pas encore vingt ans que cela s'est passé, et W. Chapman accuse M. Fréchette de l'avoir plagié. "

Eh bien, si ce coucou df la poésie s'imagine que la petite phalange littéraire du pays va lui laisser perpétrer son œuvre sans crier gare, il se met une vilaine patte dans l'œil.

Il calcule probablement sur le mépris de celui qu'il calomnie ; il espère que le dédain dont il est justement honoré permettra à l'infamie de faire auprès des naifs ou des intéressés son petit bonhomme de chemin sans bâtons dans les roues.

Le monsieur se trompe.

L'honneur de Fréchette appartient à son

pays ; les éclaboussures d'un Chapmau ne peuvent l'atteindre ; aussi ne vient-il à personne des siens l'idée de le défendre.

Mais les Français de France ne peuvent pas voir d'un œil indifférent un homme qui s'est fait pour ainsi dire leur porte-drapeau en Amérique bafoué de cette façon, sans démasquer le lâche agresseur ; et pour ma part, j'entreprends un démasquage eu règle.

Ça ne sera pas long.

Je ne m'arrêterai pas à faire ressortir la stupidité colossale de presque tous les reproches adressés à M. Fréchette par son détracteur ; c'est par trop bête.

Qu'il suifise d'en citer un : ah uno disce omnes.

Fréchette aurait fait rimer acier avec coursier, deux rimes dont le poétereau Chapman se serait antérieurement servi. ^

Vous riez ? c'est comme ça.

Fréchette est un plagiaire : il a subtilisé — c'est le mot employé — une rime à Chapman ! Il en manquait.

Avez-vous jamais conçu rien de plus idiot ? Eh bien, tout le livre est de cette force. Et ça été publié par le Bon Combat de l'abbé Baillargé, reproduit par le Courrier du Canada du grand Thomas Chapais. et par laVérité, de l'incommensurable Tardivel, surnommé Pistolet, parce qu'il a le dos rond, le fond noir, et qu'il part tout d'un coup.

Je pourrais bien démontrer, si la chose en

valait la peine, que les deux volumes de vers du poétereau ne contiennent pas une seule rime qui nait été antérieurement employée par quelque poète. Mais il vaut mieux tout simplement hausser les épaules en disant :

Mais, inefifable coucou, si c'est un vol de se servir de rimes déjà employées, comment doit donc s'appeler celui qui non seulement prend les rimes mais les hémistiches avec?

M. Fréchette avait écrit les deux vers que voici, dans la Voix et un exilé, poème publié en 1869:

Toi qui fais les grands cœurs au jour des grandes crises, Toi qui chantes partout, sur les flots, dans les brises...

Remarquez bien ces deux fins de vers, et si vous avez le courage d'ouvrir les Feuilles d'érable, vous y trouA^erez une pièce datée de 1883 et dédiée à M. Fréchette, s'il vous plaît, où on lit :

Le grand poète vient au jour des grandes crises, Lorsque la liberté, sur les flots, dans les brises...

Remarquez aussi que le grand poète dont parli ici Chapman, c'est M. Fréchette lui-même !

Dans la même pièce, la Voix d'un exilé, M. Fréchette a écrit ces deux autres vers :

Adieu, vallons ombreux, mes campagnes fleuries, Mes montagnes d'azur et mes blondes prairies...

Dans une pièce des Québecquoises, datée de 1875, Chapman s'écrie :

Je t'aime avec tes prés, tes campagnes fleuries, Tes villes, tes bosquets et tes blondes prairies...

Les montagnes daznr sont dans la strophe précédente.

Hein ? Mais ce n'est pas tout.

En 1863, M. Fréchette a publié uu petit volume intitulé : Mes Loisirs. La deuxième strophe du prologue commence par ces deux vers :

Quand le printemps doré vient éployer son aile,' Quand le bosquet revêt sa robe solennelle...

Or, je trouve dans la pièce de Chapman déjà citée, les deux vers suivants :

Je t'aime lorsque Mai vient éployer son aile, Etaler à mes yeux sa robe solennelle...

Qu'en dites-vous, lecteurs ? cela vaut-il Vacier rimant avec coursier ?

Voilà trois cas où il y a eu notoirement douze syllabes de volées en deux vers ; quel est celui des deux personnages qui a plagié l'autre ?

Il n'y a qu'utie façon de le constater, c'est de citer les dates ; en pireille matière elles sont essentielles.

Or, l'intéressant Chapman, — tout comme s'il savait d'avance n'avoir que des idiots pour lecteurs — ne donne aucune date, et pour cause.

C'est une lacune que je veux combler, invitant ceux qui ne voudraient pas croire que l'effronterie d'un gredin puisrse aller jusque-là, à contrôler chaque chiffre ouvrages en mains.

Ne nous arrêtons pas à signaler les alliances de mots, les expressions typiques, les tournures originales empruntées à Fréchette par le coucou ; on en trouve vingt par page.

Indiquons seulement les hémistiches entiers, puis viendront les vers tout au long, et pour terminer, ce sera le tour des strophes et des pièces démarquées du commencement à la fin.

Aux hémistiches d'abord :

Fréchette — Mes Loisirs. La dernière Iroquoise, 1862 :

Le fleuve déployant l'orbe de son rivage....

Chapmau — Les Québecquoises. Le lac dans les bois. 18V5 :

Puis ouvrant brusquement l'orbe de son rivage....

Fréchette — La voix d'un exilé, 1869 : Pas un seul coin d'azur à l'horizon sans bornes....

Chapman — Le lac dans les bois, 18*75 : Le soleil se mourait à l'horizon sans bornes...

Fréchette — La découverte du Mississipi, 1872:

Quel éclair triomphant à cet instant de fièvre....

Chapman — Le lac dans les bois, 18*75 : Sans doute que son ange, à cet instant de fièvre...

Fréchette — La Voix d'un exilé, 1869 : Tonnant comme la voix des vagues en rumeur....

Chapman — Les Québecquoises, Carillon, 1875 :

Tonnant comme la voix de Tocéan qui monte....

Fréchette — La Voix d'un exilé, 1869 : Protecteurs de nos droits, guerriers de la pensée....

Chapman — A M. Louis Fréchette, 1876 : Guerrier de la pensée à la voix magnifique....

A cette époque-là, pour notre coucou, Fréchette était un " guerrier de la pensée " ; depuis la mésaventure des Feuilles d'érable à Paris, il n'a plus même d'idées.

Mais ne nous arrêtons pas aux palinodies de l'individu, et continuons l'épluchage :

Fréchette — La Voix d'un exilé, 1869 : Les paroles d'amour se glacent sur ma bouche....

Chapman — Les Québecquoises, Carillon^ 1875 :

En ce moment les mots se glacent sur ma bouche...

Fléchette — Le Mississipi, 1870 :

Le passant croit ouïr, quand le soir est tombé...

Chapmau — Les Québecquoises. La ven geauce hurouue, 1874 :

Le passant croit ouïr comme une voix humaine...

Fléchette — La Voix d'un exilé, 1869 : N'allez pas comme moi céder à la tourmente...

Chapmaii — Le monument de Sainte-Foye^ 1871 :

Il nous fallut enfin céder à la tourmente...

Fléchette — La Yoix d'un exilé, 1869 : Les rocs ont. tressailli jusque dans leurs vertèbres...

Chapman — L'Algonquine, 1875 :

Et les bois ébranlés jusque dans leurs vertèbres....

Plus loin, le coucou répète dans la Lampe du sanctuaire, 1871 :

Ebranle le bosquet jusque dans ses vertèbres...

Un poète qui sait ce qu'il dit peut écrire les vertèbres des rocs ; un poétereau qui plagie bêtement dit : les vertèbres des bois, les vertèbres d'un bosquet, sans s'apercevoir qu'il dit des insanités grosses comme des montagnes.

Fréchette — A Alfred Garneau, 1866 :

Ses lambeaux de croyance aux épines du doute...

Chapman — Sur la tombe de Lucien Turcotte, 1876 :

Que de fois sa pauvre âme, aux épines du doute...

Et dans les Feuilles d'érable, A Mme Gr. F. 1886, Chapman récidive :

Ma pauvre âme saignait aux épines du doute...

Le coucou rabâche même ses vols ; mais allons toujours :

Fré( hette — Mes Loisirs, 1863 :

A quelque temps de là, sous le souffle des brises...

Chapmau — Cadieux, 18Y6 :

A quelque temps de là, sous la forêt déserte...

Et dans la Vengeance hurouue, 1874, le coucou répète :

A quelque temps de là, côtoyant le rivage...

Fréchette — Le Mississipi, 1870 :

Et puis, ô fleuve, il semble, indécises rumeurs...

Chapman — Les Québecquoises, 1874 :

Indécises rumeurs qui montent de la base...

Arrêtons-nous un instant.

Je serais bien prêt à admettre qu'il n'y a pas, dans certaines de ces citations, matière à gros procès ; mais Chapman, qui reproche à Fréchette d'avoir commencé des vers par des mots comme déjà, sur, pourtant (je cite de mémoire), parce que Victor Hugo ou quelque autre poète en a fait autant, trouvera sans doute la chose plus grave que moi.

En tous cas, procédons toujours :

Fréchette — Mes Loisirs. Au bord du lac, 1860 ; Le lac aplanissait sa nappe transparente...

Chapman — La vengeance huronne, 1874 :

Du temps où, désertant ta nappe transparente...

Le premier lait aplanir une nappe, c'a du bon sens ; le second la l'ait déserter, c'est une bêtise : toujours la même différence entre le poète et le poétereau î

Fréchette — La Voix dun exilé, 1869 :

J'ai bousculé du pied cette meute hurlante...

Chapman — La vengeance hnronne, 18Y4 :

"Dans sa course suivi d'une meute hurlante...

Fréchette — La Yoix d'un exilé, 1869 : Soupirs mélodieux, sons suaves et doux...

Chapman — Le Vendredi Saint, 18^2 :

Des sons suaves et doux...

Fréchette — La Voix d'un exilé, 1869 : Et passent sous mes yeux en groupes éplorés...

Chapman — Le Saint-Laurent, 18t5 :

Qui passent sous mes yeux en ébranlant les airs....

Fréchette — La découverte du Mississipi, 18Y3 :

Oui, deux siècles ont fui ; la solitude vierge...

Chapman — La vengeance huronne, 1874 :

Et le vent parfumé des solitudes vierges...

Fréchette — La découverte du Mississipi, 1873 :

Le grand fleuve dormait couché dans la savane...

Chapman — Le Huron, 1874 : Le grand fleuve s'endort dans sa sérénité....

Fréchette — Premier janvier, 1871 ; Un an vient de fuir, un autre commence...

Chapman — Premier janvier, 1872 :

Un an vient de s'enfuir aussi prompt que l'éclair...

Dans la même pièce de M. Fréchette, on lit : Prompt comme l'éclair, ou l'oiseau qui vole...

Chapman a donc pillé deux vers pour en faire un seul. C'est assez rare qu'il condense ; en général il préfère paraphraser, ou plutôt faire du délayage.

Fréchette — Mes Loisirs. La dernière Iroquoise, 1862 :

On dit que depuis lors, sur la vague dormante...

Chapman — Cadieux, 1876 :

Et l'on dit que depuis, dans les belles soirées...

Fréchette — La Voix d'un exilé, 1869 : Ton ange lève au ciel sa paupière rougie...

Chapman — La vengeance huronne, 1874 : Quand ITndienne ouvrit sa paupière rougie...

Fréchette — Mes Loisirs. La dernière Iroquoise, 1862 :

Aux lueurs de la nuit....

....vacillante, indécise....

Chapman — La lampe du sanctuaire, 1871 :

Quelle est cette lueur vacillante, indécise....

Fréchette — La France, 1883 : Traîne-t-il sa misère à l'autre bout du monde....

Chapman — A Coquelin, 1889 :

Verse à flots ses rayons à l'autre bout du monde.... Fréchette -- Les deux drapeaux, 1887 :

Mainte fois son pii rayonna, Comme la colombe de l'arche....

Chapman — Les invincibles, 1889 :

Le drapeau....

Qui pour l'avenir est la colombe de l'arche....

Quel vers, par-dessus le marché !

Fréchette — J.-B. de la Salle, 1888 :

Comme une esclave au flanc de ses lourds bataillons....

Chapman — Les invincibles, 1889 :

Ils entourent la flotte et ses lourds bataillons....

Les bataillons d'une flotte ! mais ne critiquons j)a s.

Fréchette — Cavelier de la Salle, 1887 : Le mousquet à l'épaule ou la pagaie au poing...

Chapman — Les invincibles, 1889 :

Le fusil à l'épaule et l'écume à la bouche....

Fréchette — La découverte dn Mississipi, 18^3 :

Tout semblait tressaillir sous un souffle effréné....

Chapinan — L'aurore boréale, 1889 :

Sous le souffle effréné d'un vent mystérieux....

Fréchette — Les Oiseaux de neiges, 1879 : Qui vibrent, Rosita, dans ton gosier d'oiseau ...

Chapmau — A Eugénie Tessier, 1888 :

Oui, tout cela frémit dans ton gosier d'oiseau....

Fréchette — Papineau, 1877 :

Les chagrins du vaincu, la morgue des vainqueurs....

Chapman — A Grustave Drolet, 1883 :

Il nous fallut subir la morgue des vainqueurs....

Fréchette — Les Oiseaux de neiges, 1879 : Aux échos d'alentour chantant à gorge pleine....

Chapman — Le carnaval, 1889 :

De souples raquetteurs chantant à gorge pleine....

Fréchette — Le drapeau français, 1884 : Sans vivres, sans souliers, chantant la Marseillaise....

Chapman — Le carnaval, 1889 :

De charmants tapageurs chantant la iVlarseillaise....

Fréchette — Les Oiseaux de neiges, 1879 : Sous le rocher sonore ou les grands bois ronflants....

Chapman — Renouveau, ISS-t :

Sous les grands bois ronflants, le cerf, étonné, rôde....

Fréchette — La Voix d'un exilé, 1869 : Dans les cercles du soir, le peuple enthousiaste....

Chapman — A Mlle C. P., 1884 :

Dans nos cercles du soir s'était jeté le deuil....

Fréchette — Papineau, 1877 :

Il restait là, debout dans sa majesté sainte....

Chapmau — l^a forêt vierge, 1886 :

C'est l'immense forêt dans sa majesté sainte....

La majesté sainte d'une forêt !.. Toujours 1* poétereau trop stupide même pour bien copier.

Fréchette — Les Oiseaux de neiges, 1879 :

Le couchant teignait d'or le front de la villa....

Chapman — Sur le lac Saint-Jean, 1881 : Le couchant teignait d'or chaque plante aquatique....

Fréchette — Mes Loisirs, 1862 :

Aux lueurs de la nuit sa silhouette grise....

Chapman — Une légende, 1889 :

Profilant sur le ciel sa silhouette grise....

Fréchette — Mes Loisirs, 1862 :

Il fait nuit ; tout s'endort dans la forêt sauvage...

Chapmau — Le Saguenay, 1882 :

Un lac sans fin dormait dans la forêt sauvage...

Fréchette — La Voix d'un exilé, 1869 : Quand le vent est muet, quand la nuit est sereine...

Chapman — Les derniers Montagnais, 1888 : Si le vent est muet et si l'étoile luit....

Fréchette — Hilda,, 1866 :

Mais où l'on croit ouïr, doux bruissement d'ailes....

Chapman — Sa fenêtre, 1877:

Un doux bruissement d'ailes parfois courait...

Fréchette — La Voix d'un exilé, 1869 : Quand l'Arabe, fuyant le simoun homicide, Sent fléchir les jarrets de sou cheval numide...

Chapman — A M. H. Beaulieu, 1889 :

Quand le toréador, au milieu de l'arène, Sent fléchir son jarret tout maculé de sang...

Fréchette — Pêle-Mêle, Abandon, 1877 :

Pas un ombrage frais, pas un souflle de vent....

Chapmau — L'orage, 1882 :

Pas un souffle de vent dans la plaine ternie...

Fléchette — La Voix d'un exilé, 1869 : On respirait partout comme un vent d'épopée...

Chapmau — Un rayon de soleil, 1883 :

On respirait partout de sauvages arômes....

Il faut ajouter que les sauvages arômes se trouvent dans un sonnet de Fréchette sur le mois d'août, dans les Oiseaux de neiges.

Et voilà ce que le grand Chapman appelle " être volé comme au coin d'un bois ! " Quelqu'un est volé, rien n'est plus vrai ; mais le voleur, c'est lui !

Si on prêtait la peine de retrancher des deux petits livres du coucou tout ce qu'il a chipé aux voisins pour les faire, il n'en resterait pas de quoi composer une oraison jaculatoire à l'abbé Baillargé.

Occupons-nous seulement de ce que l'individu a volé à Fréchette ; le reste ne nous chaut guère.

Chapman accuse M. Fréchette d'avoir commis un plagiat en écrivant ce vers dans la Yoix d'un exilé, en 1869 :

Toi qui jettes au vent les tours de la Bastille....

attendu que Yictor Hugo a écrit celui-ci : Qui fit voler au vent les tours de la Bastille....

Les tours de la Bastille doivent par consé-

quent appartenir à Victor Hugo. Comment se l'ait-il donc que, dans la première strophe d'un livre intitulé : Les Feuilles d'érable, strophe qui fait partie d'-une pièce portant la date de I880, on lise avec stupéfaction le vers suivant :

Elle secoue au vent les tours de la Bastille...

Plagiaire avoué alors ! Reste à savoir si, dans ce cas, Chapman a copié Victor Hugo ou Fréchette. Or, comme il ne cite aucune date et n'indique pas même le titre des pièces, comment savoir si Hugo n'a pas écrit ce vers après Fréchette ? Comment savoir s'il l'a jamais écrit du tout?

Mais ce n'est pas le seul ca* où le pauvre Chapman crache stupidement en l'air, allez ! H cite de M. Fréchette l'expression ivre d'immensité, qu'il met en regard de celle-ci de Victor Hugo : ivre d'ombre et d'immensité.

Or figurez- vous que le triple nigaud a écrit lui-même dans Les Feuilles d'érable, page 199 :

Où, rêveur indolent, ivre d'immensité....

Encore la patte prise dans «on propre piège ! c'est une fatalité.

Dans quelle pièce M. Fréchette a-t-il écrit ivre d'immensité ? c'est ce que je n'ai pu découvrir, ni lui non plus. Quant à la citation de Victor Hugo, on ne sait pas plus d'où elle sort.

Jamais de dates, jamais de titres ; c'est plus commode pour mentir.

Vous croyez que j'ai liui ; vous vous trompez. Ce ne sont pas là les seules calottes que s'administre le malheureux jocrisse, en croyant casser le nez des autres.

Il aliirme, et je veux bien le croire, que Mme

Emile de Girardin a écrit quelque part, on ne sait où, ni quand :

Et le monde est sauvé....

Or, en 1859, étant encore au collège, M. Fré- •chette a publié dans le Journal de Québec une pièce intitulée : Alléluia, qui se terminait ainsi :

Le monde a consommé le plus grand de ses crimes.... Et le monde est sauvé !

Quel plagiaire !

Or notre coucou a écrit, lui, en 18Y2, c'est-àdire treize ans après M. Fréchette, une pièce intitulée : Le Vendredi Saint, et dont voici la fin : Jésus rendait l'esprit.... le monde était sauvé.. .

Et le monde est sauvé, répétons-le, étaient aussi les derniers mots de la pièce de Fréchette !

Voyons, peut-on être plus effronté ou plus ^épais ?

Mais reprenons nos citations régulières.

Jusqu'ici j'ai signalé nombre d'hémistiches tout entiers enlevés par Chapman à celui qu'il accuse de l'avoir volé ; je vais maintenant, en ayant toujourg le soin de bien étayer mes exemples avec des dates précises, relever des choses encore plus étonnantes.

Il y a de la matière, vous allez voir :

Fréchette — Mes loisirs, page 1^8, 1861 : Murmure des fontaines Sur l'émail des cailloux....

Xà-bas, dans le ravin, l'écumeuse cascade.... Sur l'émail des cailloux....

Notons que la cascade se trouve dans la strophe suivante de M. Fréchette.

Fréchette — La Voix d'un exilé, 1869 : Hurle comme les vents, gronde comme l'orage....

Chapmaii — Les Québecquoises, page 2I>. 18t5 :

Toi, déchaînes les flots, hurle comme l'orage.... Fréchette — Le Printemps, 1868 :

Tout était parfums et chansons, Lumière et joie....

Chapman — Les Québecquoises, page 12,. 1875:

Sous les bois épais, tout était parfums et joie.

Fréchette — La découverte du Mississipi, 1873 :

L'oreille ouverte aux bruits harmonieux des grèves....

Chapman -^ Les Québecquoises, page 62, 1875:

Le regard dans les cieux et l'oreille rouverte. Aux bruits harmonieux des flots. ..

Fréchette — La découverte du Mississipi,

A son aspect, du sein des flottantes ramures.

Montait comme un concert de chants et de murmures....

Des coteaux, des vallons, sous le souflle des brises, Montait comme un concert de rumeurs indécises....

Et dans ses Femlles d érable, page 138, 1889, Chapman se livre à la savante variation qui suit :

Monte comme un concert de murmures joyeux....

Notons en passant que sous le souffle des brisesse retrouve dans une pièce de Fréchette écrite au collège, et intitulée Lévis. Continuons :

Fréchette — Le Printemps, 1868 :

Des petits maestros ailés, Chantant leurs refrains modulés En tyrolienne...

Chapman — Les Québecqnoises, page 39^

Des maestros ailés dont le chant plein d'ivresse....

Fréchette — La découverte du Mississipi, 1875 :

Sur tes bords endormis, je suis venu m'asseoir, Et là, seul et rêveur...

Chapman — Les Québecquoises, page 33^

Sur quelque étrange roc de ta plage estompée, Je viens m'asseoir seul et rêveur....

Fréchette — L'Iroquoise, 1861 :

O lac ! te souvient-il des jours de mon jeune âge....

Fleuve ! te souvient il des jours de mon enfance...

Fréchette — La Voix d'un exilé, 1869 : Nous venions de passer ces longs jours de tempête...

Chapman — Les Québecquoises, page 59^ 1871 :

Oubliant le passé, les longs jours de souffrance....

Fréchette — Pêle-Mêle, page 99, 1866 :

Il est une légende, une légende rose....

Chapman — Les Québecquoises, page 185,.

Quel doux récit, quelle légende rose....

Fréchette — Papineau, 1875 :

Le drapeau de la liberté....

Chapman — Les Québecquoises, page 35„ 1877:

Du drapeau de la liberté....

Fréchette — Le Mississipi, 1870, première édition :

Comme l'antique Hercule, ô grand fleuve indompté...

Chapman — Les Feuilles d'érable, page 133, 1880 :

A vous pencher au bord du grand fleuve indompté...

Fréchette — La découverte du Mississipi, 1873 :

Des plus purs dévouements merveilleuse semence....

Chapman — Les Feuilles d'érable, page 118, 1894 :

Des plus purs dévouements, vous nous donnez l'exemple..

Fréchette — La Yoix d'un exilé; 1869 : On respirait alors comme un venl d'épopée...

Chapman — Les Feuilles d'érable, page 158, 1884 :

On respire parfois comme un vent d'ambroisie...

On demande ce que c'est qu'un vent d'ambroisie. Ne serait-ce pas quelque chose comme une brise de confitures ?

Fréchette — Le printemps, 1868 :

Et dénouant vos cheveux bruns Au vent qui passe....

Chapman — Les Québecquoises, page 189,

Dénouant au vent qui joue Ses cheveux...

Fréchette — Mes Loisirs, page 44, 1860 :

Plus pur que le soupir d'un enfant qui s'endort....

Chapman — Les Québecquoises, page 112, 1871 :

Et phis doux qu'au soupir de feuille qui bruit...

Idem, page 132, 1873 :

Plus doux que les soupirs du fleuve qui sommeille...

Ibidem, page 212, 1872 :

Comme un dernier soupir du flot bleu qui s'endort....

Trois moutures sortant du même sac ; c'est un tour de force.

Fréchette — La découverte du Mississipi, 1873 :

Parfois, sous les grands bois, ma prunelle trompée Croyait voir...

Chapman — Les Québecquoises, page 34, 1875:

Parfois mon œil trompé croit voir dans la pénombre....

Fréchette — Premier janvier 1872 :

Nocturnes clameurs qui montez des vagues, Bruits sourds et confus, rumeurs, plaintes vagues....

Le Vendredi-Saint de la même année, notre coucou écrivait (Les Québecquoises, page 38) : Rumeurs plaintives et vagues.

Qui montez du sein des vagues....

Fréchette — L'Iroquoise, 1861 :

Va d'échos en échos gronder dans la forêt....

Chapman — Les Québecquoises, page 43, 1872 :

Qui d'échos en échos roulent sous les grands bois....

Idem, page 56, 1875 :

Vont d'échos en échos gronder au fond des bois....

Seulement deux moutures ici : l'homme devient modeste ! Mais vous verrez qu'il se reprendra.

Fréchette — La Voix d'un exilé, 1869 : Tonnant comme la voix des vagues en rumeur....

Chapman — Les Québecquoises, page 41, 1872:

Hurlant comme la voix des vagues en fureur....

Et page 55, 18Y5, déjà cité :

Tonnant comme la voix de l'océan qui monte....

Fréchette — Remiuiscor, 1868 :

Le cœur près du cœur, la main dans la main...

Chapmau — Les Québecquoises, page 46^ 18Y1 :

Mais nous étions assis dans l'ombre du feuillage.... Main dans la main, cœur prés du cœur....

Et dans les Feuilles cT érable, page 72, 1873 :

Le regard égaré sur l'onde éblouissante,

Cœur contre cœur, main dans la main....

Ce n'est pas du plagiat, ça, peut-être !... Mais ne nous attardons pas.

Fréchette — Nuit d'été, 1871 :

L'âme dans le ciel bleu, le front dans les chimères....

Chapman — Les Québecquoises, page 74, 1872:

Plongé dans l'idéal, l'âme dans les chimères....

Fréchette — La découverte du Mississipi, 1873 :

Sol canadien que j'aime avec idolâtrie....

Chapman — Les Québecquoises, *page 103» 1876 :

Loin du sol qu'il aimait avec idolâtrie...

Fréchette — La Voix d'un exilé, 1869 : Vers le progrès divin marchent à pas géants...

Chapman — Les Québecquoises, page 117» 1871 :

Marchent ensemble, unis, vers le progrès divin....

Fréchette — Mes Loisirs, page 89, 1862 :

Minuit avait jeté sa clameur solennelle : La bise s'engouffrait dans le uoir corridor...

Chapman — Les Québecquoises, page 119,

Minuit vient de sonner à la vieille pendule.... Dans le noir corridor...

Fréchette — A Pamphile Le May, 1869 :

L'orage m'emporta loin de la blonde rive...

Chapinan — Les Québecquoises, page 103,

L'orage l'emporta bien loin de la patrie.... Fréchette — Renouveau, 1873 :

Et je songeai longtemps à mes jeunes années, Frêles fleurs dont l'orage a tué les parfums, A mes illusions que la vie à fanées...

Chapman — Les Québecquoises, page 121, 1875 :

Et je me ressouvins de mes blondes années. Frêles fleurs que le vent du malheur a fanées....

Les blondes années se trouvent déjà dans Pêle-Mêle de Fréchette, page 178, 1871.

Fréchette — Papineau, 1877 :

Il avait entendu claquer dans la tempête

Le drapeau de la liberté.... ,

Chapman — Les Feuilles d'érable, page 25. 1889 :

Avec ses pavillons claquant dans la tempête....

Fréchette — Notre histoire, 1882 :

Et notre vieux drapeau, trempé de pleurs amers, Ferma son aile blanche et repassa les mers...

Chapman — Les Feuilles d'érable, page 45,

Le vieux drapeau français repassa l'océan...

Fréchette — Le drapeau français, 1884 :

Qui mêle...

Aux rougeurs du couchant les blancheurs de l'aurore...

Chapman — Les Feuilles d'érable, page 33,

Et mêle ses rougeurs aux blancheurs de l'écume.. . Fréchette — A Pamphile Le May, 1869 :

...quand le sort, dun coup d'aile, Brisa mes rêves d'or, ma boussole et mon cœur...

Chapman — Les Québecquoises, page 125, 18^5:

Un jour le sort brisa mes rêves d'un coup d'aile...

Fréchette — La Voix d'un exilé, 1869 : Tout est brumeux aussi dans mou âme affaissée...

Chapman — Les Québecquoises, page 125, 1875 :

Maintenant tout est sombre et brumeux dans mon âme...

Fréchette — Le printemps, 1868 :

Pour lui rien n'a d'émotion...

Les souffles les plus enivrants N'ont plus d'arôme.

Chapman - — Les Québecquoises, page 126, 1875 :

Rien n'a d'émotion, Les parfums les plus doux n'ont plus pour moi d'arôme...

Fréchette — Mes Loisirs, page 61, 1863 :

Donnez à l'orphelin, à l'infirme, à la veuve,

A tous ces pauvres cœur que la souffrance abreuve ;

Donnez, donnez...

Chapman — Les Québecquoises, page 130,

Donnez à l'orpheline, à l'infirme au front blême, A la veuve, à l'homme méchant même, Donnez à tous, à tous donnez...

Fréchette — Mes Loisirs, page 89, 1863 : La nuit sur mon chevet avait, ouvert son aile....

Chapman — Les Québecquoises, page 132,. ISIS:

La nuit limpide avait ouvert son aile brune..-.

Fréchette — Renouveau, 18*73 :

....éparpillant sa merveilleuse note Dans les airs tout- remplis d'arôme printanier....

Chapman — Les Québecquoises, page 206, 18Y5 :

Eparpillant dans l'air leurs notes inspirées....

Et dans les Feuilles d'érable, page 219, 18Y8 : Son chant s'éparpillait en notes frissonnantes....

Fréchette — Vieille histoire, 18Y3 :

Tout rêveurs, elle et moi, nous allions nous asseoir....

Chapman — Les Québecquoises, page 190, 1876 :

•50US les mêmes tilleu's, tous les deux, à la brune, Nous allions nous asseoir....

Fréchette — Renouveau, 18^3 :

La nature avait mis sa robe des dimanches.

Chapman — Les Québecquoises, page 194^

La nature en robe de noces.

Fréchette — A Longfellow, 1871 :

Quand ta barque sombrait à l'horizon brumeux, On entendit longtemps sur l'abîme écumeux....

Chapman — Les Feuilles d'érabler, page 56,

Te suivant du regard sur les flots écumeux,

Sombrer dans le lointain brumeux.

On voit que quand le Chapman se mêle de voler des rimes, lui, il emporte le morceau.

Fléchette — Mes Loisirs, page 81, 1861 : Où les brises du soir semblent à chaque haleine....

Chapman — Les Feuilles d'érable, page 21, 1873 :

Et la brise du soir, harmonieuse hiileine.

Fréchette — Hilda, 1862 : Ils s'enfuirent, marchant sans relâche et sans trêve....

Chapmau — Les Feuilles d'érable, page 71, 1873 :

Et tous deux vont, cherchant, sans repos et sans trêve...

Fréchette — Le Mississipi, 1870 :

Nouveau René, vers toi je viens chercher l'oubli : Donne-moi son amer dictame....

Chapman — Les Feuilles d'érable, page 94,'

Elle cherche pourtant encor l'amer dictame De l'oubli....

Fréchette — Renouveau, 1873 :

Dans un tourbillon d'or, de pourpre et d'améthyste....

Chapmau — Les Feuilles d'érable, page 142, 1889:

Dans des flots d'ambre, d'or, de pourpre et de vermeil....

Fréchette — Remiuiscor, 1868 :

Un roman boiteux, un chétif poème,

Où presque toujours* le bon sens louchait ...

Chapmau — Les Feuilles d'érable, page 150, 1889 :

Un couplet. erotique où le gros bon sens louche...

Fréchette — A Mme V. B., 1876 :

Vous qu'on devait nous rendre à la saison prochaine...

Chapman — Les Feuilles d'érable, page 176, 1884 : ^ o »

Nous devions vous revoir à la saison dorée...

Fréchette — Le Saguenay, 18*78 :

"Sinistres profondeurs qui défiez les sondes...

Chapman — Les Feuilles d'érable, page 194, 1882 :

'Créa le Saguenay, fleuve qui rit des sondes...

Fréchette — Les Oiseaux de neiges, 1877 : C'est que, lorsque le vent du nord battait ma voile...

Chapinan — Les Feuilles d'érable, page 210, 1886 :

Et depuis, quand le vent des regrets bat ma voile...

Fréchette — E-enouveau, 1873 :

Le soleil était chaud, la brise caressante...

Chapman — Les Québecquoises, page 11, 1875 :

Le soleil était chaud, la brise parfumée...

Fréchette — Nuit d'été, 1871 :

La lune dans le ciel montre sa corne d'or...

Chapman — Les Québecquoises, page 16, 1875:

La lune à l'orient montrait sa corne d'or....

Fréchette — Mes Loisirs, 1863, premier vers du volume :

Quand le souffle attiédi des brises parfumées...

Chapman — Les Québecquoises, page 32, 1875:

■Quand le souffle attiédi des brises odorantes...

Plus haut, Chapman remplaçait brise caressante par brise narfumée ; cette fois il remplace ■brises parfumées par brises odorantes. Il n'y a pas ix. dire, c'est du génie !

Et c'est cet eifronté copiste qui accuse^ Fré- ■chette de l'avoir plagié ! Pour du toupet, il en a !

Continuons la kyrielle de nos citations ; il faut tenir l'écorclié suffisamment longtemps sur le gril pour qu'il ne soit plus tenté de recommencer ses manigances.

Admirons toujours les jolis larcins :

Fréchette — Mes Loisirs, page 110, 1862 : Mon Dieu, quelle était belle, et comme je l'aimais...

Chapman — Les Québecquoises, page 47, 1871:

Oh ! qu'elle était candide et comme je l'aimais...

Fléchette — La découverte du Mississipi, 1873:

Au nom du Dieu vivant, au nom du roi de France...

Chapman — Les Québecquoises, page 6S, 1876:

DoUard, au nom du Christ, au nom du roi de France...

Fréchette — Mes Loisirs, page 74, 1863 : Chaque victoire était stérile...

Chapman — Les Québecquoises, page 109, 1871:

Chaque victoire était pour nous infructueuse...

Fréchette — Hilda, 1866 :

La douleur m'étreignait dans un cercle de feu....

Chapman — Les Québecquoises, page 110, 1871:

Etreint les régiments dans un cercle de feu...

Fréchette — Pêle-mêle, page 177, 1871 :

Rêves chéris de mon enfance, Hélas ! qu êtes-vous devenus ?

Chapman — Les Québecquoises, page 123, 18Y5:

Hélas ! rêves dorés de ma naïve enfance. Qu'êtes-vous devenus ?

" C'est à n'en pas croire ses yeux. " Fréchette — Mes Loisirs, page 1^4, 1862 : Sur nous l'étoile blonde...

Chapman — Les Québecquoises, page 173, 1871 :

Pour nous la blonde étoile...

Fréchette — Le drapeau fantôme, 1884 :

Tous trois se roidissant dans un suprême effort...

Chapman — Les Feuilles d'érable, page 37,

Alors, se roidissant dans un suprême effort...

Deux syllabes de plus, et tout le vers y était.

Fléchette — Pêle-Mêle, page 169, 1875 : Un jour, errant, perdu dans un désert sans borne...

Chapman — Les Feuilles d'érable, page 209, 1886 :

J'allais comme perdu dans un désert sans borne...

Fréchette — Les Oiseaux de neiges, page 167, 1878:

La mousse attache au roc son manteau de velours...

Chapman — Les Feuilles d'érable, page 158, 1881:

La mousse agrafe au roc son manteau de satin...

Question d'étoffe.

Fréchette — Mes Loisirs, page 111, 1862 : Mon pied distrait foulait bien des roses fanées...

Chapman — Les Québecquoises, page 64. 1S16:

Je foulais sous mes pieds bien des roses fanées...

Citons ici toute la strophe de Fréchette. Cette strophe, je l'ai dit, date de 1862, c'est-à-dire de trente-deux ans :

Le bal était fini, les danses terminées ; L'orchestre avait cessé son délirant accord ; Mon pied distrait foulait bien des roses fanées ; Le bal était fini... moi, je rêvais encor.

Eh bien, maintenant, suivons Chapman à la piste ; cela nous permettra d'étudier de près le procédé de notre coucou :

Les Québecquoises, page 72, 1872 :

L'orchestre s'était tu, le bal allait finir...

Même pièce, page 74 :

Et l'instrument divin suspendit son accord...

Page 64, déjà citée :

Je foulais sous mes pieds bien des roses fanées...

Page 74, même stophe que l'avant-dernier vers :

Elle ne chantait plus, moi j'écoutais encor...

C'est de la mosaïque ni plus ni moins. Yeut-on d'autres strophes fabriquées de la même façon ? En voici :

Fréchette — Le Printemps, 1868 :

Les ruisseaux transparents et frais Mêleront au chant des forêts Leur voix si douce ; Et sous les branches qui plieront Des bruits joyeux s'envoleront Des nids de mousse.

Chapman — Les Québecquoises, page 4, 1871:

SI

Volant de cime en cime à son frais nid de mousse,

Sur le rameau mouvant, L'oiseau, fou de gaieté, mêle sa voix si douce

A la chanson du vent.

Le ruisseau transparent se trouve dans la strophe suivante de Chapman.

N'est-ce pas merveilleux ? Allons plus loin.

Fréchette — La découverte du Mississipi. 1873 :

O grand Meschacébé ! — voyageur taciturne, Bien des fois, aux rayons de l'étoile nocturne, Sur tes bords endormis je suis venu m'asseoir ; Et là, seul et rêveur, perdu sous les grands ormes, J'ai souvent du regard suivi d'étranges formes. Glissant dans les brumes du soir.

Chapman — Les Québecquoises, page 125,

Bien des fois, en secret, à l'heure de la brune, J'ai quitté le logis aux rayons de la lune ;

Je suis allé m'asseoir Sur quelque roc désert de la rive escarpée. Pour écouter les flots chanter leur épopée

Dans les brumes du soir.

Hein !... quel poète original que ce Chapman ! et comme il fait bien de crier : au voleur ! Mais ce n'est pas tout.

Fréchette — Mes Loisirs, 1863 :

Dans le ciel en silence La lune se balance Ainsi qu'un ballon d'or, Et sa lumière pâle D'une teinte d'opale.

Baigne le flot qui dort.

Chapman — Les Feuilles d'érable, page 70, 1878 :

La lune à l'horizon, comme un ballon d'opale, Se balance, baignant dans son doux reflet pâle, La vague modulant son suave sanglot.

Un sanglot suave !

Mais Toici une vraie perle :

En 1866, Fréchette termine ainsi une pièce adressée à une petite fille :

Reste toujours enfant !

En 1870, Chapman termine une autre pièce adressée à un petit garçon, par ce vers d'une originalité surprenante :

Oh ! reste toujours petite

" En croyez-vous vos yeux ? " Quel génie que ce Chapman, et quel plagiaire que ce Fréchette !

Ici la cueillette de M. Roullaud s'arrête ; mais il n'a pas épuisé la moisson, tant s'en faut ! On peut, en glanant après lui, faire encore une assez belle gerbe, comme vous allez voir, lecteurs.

Commençons par une citation de notre coucou poétique :

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