‹ Le lauréat manquéChapitre 2 sur 6 · CHAPMAN · texte numérisé non relu

CHAPMAN

Sur le cristal glacé des fleuves gigantesques, Les patineurs, montés sur leurs lames d'acier, Tracent en tournoyant de foUes arabesques Ou luttent de vitesse avec quelque coursier.

FRECHETTE

Dans les soirs sereins, l'astre noctambule Plaque vaguement d'un reflet d'acier La clochette d'or qui tintinnabule Au harnais d'argent du fringant coursier.

\ oilà les deux strophes désormais célèbres, témoins du vol révoltant que M. Fréchette a l'ait des deux rimes acitr et coursier pour lesquel-

les il parait que le grand Chapman avait pris un brevet d'invention et de propriété inaliénable. Est-ce pour se venger que le coucou publiait <3es deux vers, cinq ans après :

Et l'orient s'enflamme, et l'astre noctambule Met des reflets d'acier sur le givre des toits ?...

L'astre noctambule du poète met un reflet d'acier sur une clochette ; l'astre noctambule du poétereau en met sur du givre. Le poète parle bon sens, le poétereau dit des bêtises. Trop stupide, encore une fois, pour bien copier !

Voici maintenant deux fins de pièces :

Fréchette — L'Iroquoise, 1861 :

Est-ce l'enfant des bois qui pleure sa victime ? Est-ce l'ange vengeur du orime ?

Nul mortel ne le sait encor.

Serait-ce (^sic) les accents des vieux mânes sauvages •Qui pleurent et toujours pleureront leurs forfaits... Ou bien ceux de Cadieux souffrant sur ces rivages De notre oubli ? — Personne ne le sait.

Fréchette — Vieille histoire, 1872 ;

C'était un lieu charmant, une roche isolée...

Là, quand les feux du soir

Eclairaient l'horizon d'une lueur mourante,

En écartant du pied la luzerne odorante,

Tout rêveurs, elle et moi, nous allions nous asseoir.

Chapman — Les Québecquoises, page 182, 1875 :

Voici la roche isolée

Où, le soir, Nous allions sous la feuillée Nous asseoir.

Fléchette — La Voix d'un exilé, 1869 : Fort comme l'ouragan roulant sur les abîmes.

Chapman — Les Québecquoises, page 112^ 1871:

Plus fort que l'aboiement de l'ouragan qui passe.

Fléchette — La Voix d'un exilé, 1869 : Se laissant égorger plutôt que de se taire, fous sublimes ! oser défier l'Angleterre...

Pour ne pas se soumettre aux vœux de l'Angleterre, Contents, se laissent éi^îorger....

Quant aux " fous sublimes ", Chapman en a usé et abusé. Il avait trouvé cette expression d& son goût.

Fréchette — Eenouveau, 1873 :

Et je songeai longtemps à mes jeunes années....

Chapman — Les Québecquoises, page 64^ 1876:

Et, pensif, je songeais aux jours de mon enfance.

Fréchette — Le printemps, 1868 :

Et sous l'empire d'Ariel,

La terre semblera du ciel

La fiancée.

Chapman — Les Québecquoises, page 4, 1871:

A la terre le ciel sourit avec mystère,

Comme un joyeux amant....

Chez Fréchette la terre est la fiancée du ciel ; chez Chapman le ciel est l'amant de la terre ! On n'est pas plus original.

Fréchette — La découverte du Mississipi^ 1873:

L'oreille ouverte au bruits harmonieux des grèves....

De ton rivage ouïr les bruits harmonieux....

Fréchette — Chénier, 1885 :

Ces reîtres sont joyeux ; déjà leur cœur savoure Le plaisir qu'a le nombre à vaincre la bravoure.

Chapman — Les Feuilles d'érable, page 21, 1889:

Les Anglais savouraient d'avance le plaisir De vaincre Montréal....

Fléchette — Au bord de la Creuse, 1883 : Ainsi que le vautour qui des grands monts descend, Féroces, altérés de pillage et de sang....

Chapman — Les Feuilles d'érable, page 35, 1889 : '

Assouvis de pillage, ainsi que des vautours Qui, repus, sont encor de carnages avides....

Fréchette — Les excommuniés, 1883 :

O Lorraine ! ô Strasbourg ! si belles et si grandes ! Vous, c'est le sort au moins qui vous fit allemandes

Chapman — Les Feuilles d'érable, page 38,

Et c'est plutôt le sort qui le prit qu'Albion...

Fréchette — Le Saint-Laurent, 1884 :

Foule d'un pied nerveux le pont de la dunette, Et, pilote prudent, promène sa lunette....

Chapman — Les Feuilles d'érable, page 21, 1889:

Et le fier amiral, debout sur la dunette, Tout pensif et tenant à la main sa lunette....

Vous en subtilisez donc aussi, des rimes, monsieur Chapman !

Fréchette — In memoriam, 1875 :

Oui, je suis revenu sous la fenêtre aimée Dérobée à moitié sous les grands arbres verts, Où, pour ouïr du soir les murmures divers, Vous penchiez si souvent votre tête charmée.

Chapman — Les Feuilles d'érable, La fenêtre,

L'autre soir, j'errais seul sous le balcon discret Où, pour ouïr des eaux la rumeur enivrante, Pour humer les senteurs de la brise odorante. Elle venait jadis pencher son front distrait.

Fréchette — Reminiscor, 1868 :

J'ai fait pour toujours deux parts de mon être : L'une est au devoir, l'autre à l'amitié...

Chapman — Les Feuilles d'érable, page 117, 1884:

En deux sublimes parts votre âme se divise : L'une appartient au Christ, l'autre à l'humanité.

Fréchette — La Voix d'un exilé, 1869 : Tu voulais avant tout que ce nom fût notoire ; Eh bien, sois satisfait : tu vivras dans l'histoire, Mais cloué sur un pilori.

Chapman — Les Feuilles d'érable, page 166, 1871:

Non, tu n'as pas menti : ton nom toujours vivra, Mais en lettres de sang aux pages de l'histoire.

Fréchette — Renoureau, 1873 :

Des vents harmonieux jasaient dans la ramée.

Chapman — Les Feuilles d'érable, pa^e 217.

L'orchestre des oiseaux chantait sous la ramée.

Fréchette — La découverte du Mississipi, 1873 :

Rasant les îlots verts et les dunes d'opale... Des vols d'oiseaux marins s'élevaient des roseaux, Et pour montrer la route à la pirogue frêle

S'enfuyaient en avant....

On aurait dit qu'au loin les arbres de la rive En arceaux parfumés penchés sur son chemin Saluaient le héros...

Chapman — Les Feuilles d'érable, même pièce :

Nous longions les rochers de feuillage couverts : Devant nous s'enfuyaient des ailes éclatantes ; Et les arbres penchés sur les vagues chantantes Semblaient nous saluer de leurs évantails verts.

Citons encore quelques-uns des reproches faits à Fréchette par le coucou :

VICTOR HUGO Que les anges distraits se penchaient pour l'entendre.

Les fauvettes pour nous voir

Se penchaient dans le feuillage.

FRECHETTE

Les fauvettes, tout près, se penchaient pour entendre.

" Quand on songe, dit le Chapman, que le lauréat a pris la peine de fouiller dans deux gros volumes pour trouver ce qu'il lui fallait pour faire un seul vers !

" Pas fécond, le lauréat, pas fécond ! " Toujours l'histoire de la pelle et du fourgon. Je lis dans les Feuilles cV érable, le chef-d'œuvre de Chapman, page 219 :

Et pour mieux écouter cette gamme si douce. L'oiseau sur son balcon se penchait tout charmé.

Pas fécond le lauréat manqué ! pas fécond ! Il lui a fallu feuilleter dans trois volumes, lui. puisqu'il faut ajouter le volume de M. Fréchette. Et cela pour découvrir le " balcon d'un oiseau ".

Continuons :

M. Fréchetie a écrit ce vers :

Sylphe gracieux fuit comme léclair.

" Comme Féclair ! s'écrie le coucou, c'est vieux, ça, monsieur Fréchette. La rue Saut-au- Matelot est d'hier à côté de ce lieu commun-là."

Ah ! cher nourrisson des grands maîtres, quel joli petit crachai vous vous jetez là sur le nez !

A la page 114 de vos incomparables Feuilles cVérable, ouvrage liairé et unanimement dédaigné par l'Académie française, ne trouve-t-on pas ceci :

Dont les replis moelleux, aussi prompts que l'éclair, Ondulent sans arrêt sur le firmament clair ?

Yous fréquentez donc la rue Saut-au-Matelot, vous aussi, pauvre Chapman ! Y ondulez-Yous sans arrêts ?

Je répète ce que j'ai dit au commencement : je ne veux en aucune manière prendre la peine de réfuter les accusations portées par Chapman contre l'homme qu'il prend à partie ; et s'il m'arrive de citer ces accusations, c'est seulement lorsqu'elles se retournent d'une façon risible contre leur auteur.

Comme dans le cas qui précède, et dans le cas suivant, par exemple :

M. Chapman essaie de ridiculiser M. Fréchette qui, dans un sonnet sur l'hiver canadien, a parlé d'avalanche.

Il demapde où M. Fréchette a pu voir des avalanches au Canada.

Or, M. Chapman, faisant aussi du paysage

canadien, écrit à la page 138 de ses Feuilles d'érable :

Les vallons aux abois râlent sous l'avalanche.

Ce sont là des avalanches suisses, je suppose, importées pour la circonstance à Montréal.

Peut-on mieux démontrer la mauvaise foi de l'individu ?

Evidemment il comptait sur le dédain de celui qu'il attaque.

Malheureusement pour ses calculs, s'il est au-dessous d'un Fréchette de se défendre d'un Chapman, il est des cœurs vaillants qui n'ont pas les mêmes raisons de reculer devant la besogne.

Dans un autre endroit, le coucou s'aventure encore bien imprudemment.

" M. Fréchette, dit-il, était loin, bien loin de soupçonner qu'en esseyant de pallier l'abomination où s'étalent, dans la folle avoine, deux compagnons de saint Antoine, il allait encore me fournir l'occasion de prouver qu'il n'est qu'un ridicule plagiaire.

" J'ai été, pourtant servi à soies — pardon à souhait (de la finesse même ! ) — puisque dans le Chasseur noir de Victor Hugo, à la page 302 des Châtiments, édition Hetzel, on lit ( une indicacation, pour une fois ! ) :

Tous les démons de saint Antoine Bondissent dans la folle avoine.

" Oh ! là, là ! " " Encore pris, M. Fréchette, encore pris ! Pas veinard avec moi, le lauréat ! "

Non, n'est-ce pas ? Heureusement que M. Chapman, lui, est plus veinard. Dans ses

Feuilles d'érable (mortels, saluez ! ) je lis à la page 184 :

.... On causait dans l'avoine Devant un ours géant que le chasseur Antoine....

Et même pièce :

... dans un champ d'avoine, Je revis l'animal abattu par Antoine.

Quel ridicule plagiaire !

Très veinard, lui, le pseudo-lauréat !

Je pourrais remplir toute uue brochure, si je voulais seulement indiquer les pièces de Fréchette qui ont été imitées, parodiées et surtout défigurées par Chapmau.

Je me contenterai d'un exemple court, mais éloquent.

Yoici une petite pièce publiée pour la première fois dans la Patrie du 14 juillet 1883, et que l'auteur a incorporée plus tard dans l'épilogue de la Légende cVun Peuple. Elle était intitulée France :

Quand des antiques jougs l'humanité se lasse, Quand il est quelque part un peuple à secourir, Qui donc à l'horizon voyez-vous accourir ? A genoux, opprimés ! c'est la France qui passe !

Sans espoir et sans Dieu, l'enfant de la forêt Traîne-t-il sa misère à l'autre bout du monde, Qui donc va lui verser la lumière féconde ? Nations, saluez ! car la France apparaît !

De l'immense avenir resplendissante aurore, Pour vous joindre en faisceaux, peuples de l'univers. Faut-il percer les monts ou rapprocher les mers, Paladin du progrès, la France arrive encore !

Voilà, n'est-ce pas, de fortes pensées habile-

ment condensées, sobrement exprimées. Eh bien, voici maintenant la paraphrase, l'amplification banale. Presque point d'efifort pour déguiser l'emprunt.

Elle ce trouve dans une pièce intitulée : La France, qui fut imposée par l'auteur, M. Chapman, au banquet Vermond, en octobre de la même année.

Comparons bien :

L'humanité gémit sous des jougs centenaires :

La France tout à coup fait gronder ses tonnerres,

Et, volcan qui vomit une lave d'airain,

Elle secoue au vent les tours de la Bastille...

Et l'astre de juillet à l'horizon scintille,

La sainte liberté rouvre son vol serein.

L'enfant de la nature, aux limites du monde, Rampe sous le fardeau de sa misère immonde ; La France à son grand cœur sent la pitié venir... Elle élève la voix .. et ses missionnaires Vont évangeliser les tribus sanguinaires. Et font sur les déserts flamboyer l'avenir.

Les grandes nations, que le progrès enivre, Veulent faire tomber tout ce qui peut survivre Des obstacles nuisant à leur fraternité : Elle prend son compas, son pic et sa truelle... Et les monts affolés s'entrouvent devant elle, Et l'océan la suit comme un lion dompté.

Voilà ! Qu'en dites-vous ?

Je pourrais citer plus de vingt pièces dont le lauréat déconfit a accouché de la même façon.

La seule différence qu'il y ait entre les deux auteurs, c'est que, d'un bon plat de Fréchette, le coucou fait à tout coup une plate salade. Ce n'est jamais raté !

Dans une autre pièce intitulée : La forêt

vierge, Fréchette fait uue description, et au moment où il est ploni^é dans l'évocation du passé, il entend le sifflet d'une locomotive.

Ce passage d'un train prouve que la forêt vierge n'existe plus et que le génie humain a vaincu le passé.

Chapman, dans une pièce intitulée aussi La forêt vierge, y va aussi de sa petite description et de sa petite évocation. Soudain il entend... un coup de fusil !

Chose extraordinaire, inouïe, inattendue : un coup de fusil dans uue forêt !

Dans la pièce de Fréchette, il y a une pensée profonde, dans celle de Chapman il n'y a qu'une inetfable niaiserie.

Que voulez-vous ?

De même, dans Renouveau, Fréchette, un jour d'hiver, passe dans une lande, et voit aux branches d'un buisson les débris d'un nid d'oiseaux.

Chapman, lui, se promène sur la grève, et aperçoit, dans un buisson, devinez quoi ?... un petit enfant !

Le nid délabré inspire à Fréchette des réflexions sur les beaux jours envolés de sa jeunesse ; et le petit enfant dans le buisson inspire à Chapman des réliexious sur son enfance.

Ma nourrice m'a souvent raconté que les enfants poussaient dans le.s choux ou dans les roses, mais elle ne m'a pas jamais dit qu'il en venait dans les buissons.

D'un joli sujet, M. Chapman fait une trivialité absurde. Toujours la diliérence entre le poète et le pdétereau.

M. P'réchette attendrit le lecteur, M. Chapman le fait poufî'er. Sans cette petite infirmité,

l'auteur des Feuilles d'érable aurait pu se faire couronner, lui aussi, par l'Académie française.

Mais, même depuis son concours pour le prix Montyon, notre lauréat retoqué ne peut s'empêcher de plagier Fréchette ; l'habitude l'emporte. Elle est devenue pour lui une seconde nature.

Il a publié, voilà deux ans, dans la Kermesse, de Québec, ce qu'il appelle : Fragment d'un poème de longue haleine intitulé Jacques Cartier, et où, par parenthèse, on trouve des Bretons à la trempe de chêne !

Pends toi, brave Mlard, ta gloire est éclipsée ! Tu n'as fait que trouver le moyen de tremper le cuivre : Chapman trempe le chêne.

A. part cette trouvaille de la trempe du chêne, ce fragment est un démarcage, aussi servile qu'audacieux, de la Légende d'un peuple.

Le tout est pillé dans Notre histoire, dans la Renaissance, dans Saint-Malo, dans le Saint-Laurent, dans Du Calvet, mais en particulier dans la pièce intitulée : Ante Lucem. Chapman fait de celle-ci : Nox et lumen.

Les citations seraient trop nombreuses ; je conseille au lecteur de faire la comparaison. Il y a de quoi se tordre comme un tire-bouchon.

Je ne puis cependant résister au désir de faire toucher du doigt quelques lignes, qui donneront une idée du reste :

Fréchette

Un vent de renouveau sur la France soufflait.

Son diadème d'or se nimbnit au reflet

Du radieux soleil qui fut la Renaissance.

Le roi François premier, par sa magnificence

— N'ayant pu, dans sa soif ardente de jouir.

Vaincre l'Europe — au moins tâchait de l'éblouir

Chapman

On était à cette heure en pleine Renaissance, Et le roi chevalier abdiquant l'espérance D'éclipser Charles Quint, vainqueur de toutes parts, L'éblouissait avec les Lettres et les Arts.

Le coucou prétend que depuis la publication de ses Québecquoises, il ne se nourrit plus que des grands maîtres. Il est évident, alors, qu'il range l'ami Fréchetto parmi ces derniers, car à moins de le sucer jusqu'à la moelle, on ne peut guère s'en sustenter avec moins de sans-gêae.

Mais la preuve de ta sincérité lorsqu'il avouait à Fréchette qu'il ne pouvait s'empêcher de le plagier, c'est que, tout dernièrement encore, lors du carnaval de Québec, pendant que son livre éiait sous presse, il a trouvé le moyen de prendre encore deux vers à son fournisseur ordinaire.

Voici les strophes qui contiennent ces deux nouveaux spécimens d'escamotage.

Si j'avais plus d'espace à ma disposition, je reproduirais toute la pièce, comme preuve que la bêtise humaine est insondable, mais j'ai promis de ne rien critiquer.

On a fait un palais avec des blocs de glace. Son portail est orné d'étranges floraisons. Du sommet transparent de sa tour l'œil embrasse De séduisants aspects, d'immenses horizons.

Le givre à ses flancs met de folles dentelures ; L'aurore de rubis étoile son cristal ; Et lorsque le couchant rougit ses crénelures, Ou dirait un tableau de conte oriental.

Or, si j'ai bonne mémoire, Fréchette a écrit ces deux vers quelque part ;

Des frimats cristallins l'étrange floraison... Dans le cadre idéal d'un conte d'orient...

Seulement Fréchette ne mettait pas ses étranges floraisons sur des portails, lui ; et, quand il parlait de contes, s'il se permettait de les mettre dans des cadres, il est assez sain d'esprit pour ne pas imaginer des tableaux de conte, oriental ou non.

Je disais au début que la rage de Chapman contre Fréchette datait de sa tentation avortée à l'Académie française.

Si l'on en voulait une preuve nouvelle, on la trouverait dans le livre même que le pauvre diable a envoyé à l'Académie, et qui contient une pièce de vers de vingt et une strophes — parfaitement ridicules du reste — dédiée à l'homme sur qui il essaie de vomir aujourd'hui, et qu'il comblait alors de louanges.

Dans cette pièce, le miaître palinodiste compare Fréchette à Hugo, l'appelle "grand poète", le fait " grandir avec du feu dans la pensée et l'éclair dans les yeux."

Il lui fait " bourdonner un suave essaim dans son âme distraite", — je ne mens pas, ça y est!

Il lui fait " boire l'harmonie et l'illusion," — ça y est aussi !

Il le fait " bercer mollement dans un esquif où flotte une écharpe adorée," — on n'a jamais pu savoir ce que cela veut dire.

Puis il lui fait " broyer son mat par la foudre," — hélas !

Il en fait un " génie qui ouvre au vent sacré son aile," — textuel.

Il le fait " sangloter pendant que la réalité lui secoue l'épaule."

Il le salue " grancle âme navrée."

Il le fait " acclamer de bravos frénétiques, et joncher de fleurs son chemin."

Il le voit " par ses accents exciter la France qui bat des mains," et lui fait poser sur la tête par la ville de Paris *' une étoile qui mène à l'immortalité."

Tout ça y est mot à mot !

Il ajoute — ce qui n'est pas surprenant après cela — que " notre enthousiasme avec raison s'honore " d'un pareil homme.

Il parle de son " luth d'ange."

Il le compare à " l'aigle hardi à la vaste envergure."

Enfin il acclame " sa voix suave et parfumée ! — ceux qui ne me croiraient pas peuvent se procurer le volume.

Voulez-vous encore du lyrisme de Chapman adressé à celui qu'il éclabousse aujourd'hui ? En voici :

Guerrier de la pensée à la voix magnifique, Tu reviens travailler à l'œuvre pacifique Pour laquelle longtemps tu fus trop méconnu ; En dépit des clameurs de ce siècle en délire, Tu reviens caresser les cordes de ta lyre... Oh I sois le bienvenu !

Oui, sois le bienvenu, poète à l'âme fière,

Toi dont nous regrettions l'absence volontaire,

Gloire de ton pays que ta muse illustra !...

Ta cause est noble et sainte et ta bouche inspirée ;

Accomplis sans fléchir ta mission sacrée !

Et dans nos fastes d'or ton nom resplendira.

Nos fastes d'or !

Hélas ! comme une toute petite lettre du secré-

taire de l'Académie française, M. Pingard, peut faire changer les choses !...

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