Le lauréat manqué [microforme]
Il joint à une rare érüdition le charme d’un style alerte et varié, une connaissance approfondie de la langue, une vigueur de dia ectique surprenante, et des éclats de lyrisme qui n’ont jamais été surpassés en Amérique. |
Il est lauréat de l'Académie française, membre de l'Institut Impérial de Londres, membre
de l’Académie de Rouen — la seconde de France — membre décoré de l’Association des Félibres, chevalier de la Légion d'Honneur, officier d’Aca- démie, ancien présiden
la Société Royale fa Canada, et docteur honoris causà- des trois prémières universités du pays: Laval de Québec! McGill de Montréal et Queen de Kingston.
Il est aussi ancien député.
Dès 1868, il était cordialement salué par Lamartine et par Victor Hugo.
En 1889, les journaux de Paris l’acclamèrent comme l'Homme du jour. ;
Paul Bert a écrit quatre longs et très élogieux articles sur lui dans le Figaro.
Francisque Sarcey # fait une conférence sur un de ses ouvrages à la salle des Capucines.
Il est dans l’Anthologie des Poëtes du XIXe siècle, où quatre de ses pièces sont reproduites in extenso.
Trois cercles littéraires des Etats-Unis portent son nom.
Il a été banqueté à Montréal, à Québec, à Saint- Hyacinthe, à Boston, à Chicago, à Holyoke.
On trouve sa biographie dans toutes les encyclrpédies récentes, non seulement de France, mais d'Italie et d'Allemagne.
Il est ou fut l'ami de Banville, d'Augier, de Sully-Prudhomme, de Leccnte de Lisle, de François Coppée; et Louis Ulbach l’a publiquement désigné comme digne d’appartenir à l’Académie Française. à
: Tous les étrangers européens de distinction qui mettent le pied à Montréal re manquent Prague jamais de lui faire visite. :
C’est lui qui a réellement révélé le Canada à la France.
: En somme, cet homme faisait trop d'honneur à son pays pour ne pas mériter les crachats de
Il manquait à tons ses succès une dernière palme : l'effort d'un volume entier de mensonges
.et d'outrages, écrit par un compatriote, pour le démolir.
Il n’a plus rien à désirer.
: Personne autre que Victor Hugo, le- plus pad poète du siècle, n’avait encore obtenu cet onneur, reçu cette suprême consécration de son génie. .
à | Victor Hugo a eu Edmond Biré : Fréchette a
: Chapman.
Oui, cet inconnu, cet impuissant, ce raté, ce fruit sec, vient de publier tout un volume, non poûr critiquer Fréchette — il n’y a pas un mot
in. de critique réelle dans l'ouvrage — mais pour ; l’injurier, le salir, le calomnier, le déprécier quand même.
Ce qui m'étonne, ce n'est pas que le volume
ait été écrit : le talent et le caractère de Fréchette
Ca ro méritaient bien ce rare hommage ; mais c'est qu'il se soit trouvé un bipède assez serin pour ne pas s'apercevoir qu'il mettait là le dernier sceau (sans calembour) à la gloire de celui qu'il jalousait au point de s'occuper de lui, jour et nuit,
« durant un an.
Non, je vois là un cas de réelle aliénation à mentale; et rien ne pouvait mieux justifier le ; distique dont un de ses compagnons de collège ; avait un jour gratifié le piètre rimeur :
.” Pégase, constipé, s’efforçait un matin : Le poétreau Chapman fut son premier crottin,
- Cependant, si invraisemblable que soit la bêtise de ce livre, elle s'explique. Le titre seul du volume — Le Lauréat — révèle l'intention et le sentiment qui l'ont dicté.
En effet, ce n'est pas à Louis Fréchette que l’auteur en veut surtout, c'est au lauréat de l'Académie française, parbleu !
Comment cela? Voici:
Le pauvre diable d'auteur, après avoir pondu le volume de vers que personne n’a lu, mais qui s'intitule Fewilles d'érable, eut le toupet d’envoyer son œuvre aux membres de l’Académie française, avec+la demande d’une couronne et d'un prix.
Tout naturellement, comme vous devez bien le penser, cette couronne et ce prix sont encore à faire leur apparition au firmament de la gloire de Chapman. ‘348
À ce sujet, M. Xavier Marmier disait un jour à un de mes amis qui le visitait :
— Connaissez-vous, au Canada, une espèce de détraqué.… allons donc, comment s’appelle-til? un nom anglais, qui fait penser à un ressort de montre... quelque chose comme échappement ?
— Chapman ?
— Justement.
— Je ne le connais pas beaucoup, mais il a dû vous envoyer des vers ; il en envoie à tout le monde, c'est sa manie. +
— Îl a fait plus que cela: imaginez-vous qu'il nous a soumis un volume à couronner.
— Pas possible !
— Parole d'honneur !
— C'est incroyable. Et puit ?…
— Et puis, dame, on m'a chargé de lire ça :
j'en ai eu assez de la première page, vous comprenez; c'est un pauvre toqué que cet individu-là !
-— À peu près.
— I l'est tout de bon, s’il s’imagine que
T'Académie française va couronner des pauvretés pareilles.
Eh bien, le volume dirigé aujourd’hui par €e Chapman contre M. Fréchette est né de cette mésaventure.
Avec cela que le poète avait été son bienfaiteur: c'était une double raison pour le malheureux désappointé de vouloir se venger complètement d’un seul coup.
Il ne faut pas oublier non plus qu'il y a 14- -dessous une jolie petite conspiration dévotement -ourdie entre l’auteur et un petit saint homme d’abbé qui, pour avoir voulu administrer des férules à tout le monde, a fini par recevoir une -de ces fessées qui restent légendaires dans los annales du journalisme.
Naturellement, il fallait, au pieux abbé dési- :
reux de se venger, un ramoneur quelconque n'ayant plus rien à salir que les passants contre lesquels il pouvait se frotter : il a trouvé Chapman. C'était. bien l’homme de la situation.
Malheureusement le ramoneur a eu ses déboires.
Éconduit de la Minerve, où son accointance devenait par trop compromettante, on lui obtint
accès au Courrier du Canada, à côté de Thomas Chapais, l’éreinteur de Victor Hugo.
Il y fut heureux quelque temps; mais, un Jour, de rebuffade en rebuffade, le champion du baillargisme en détresse dut — pour un cas pressé, n'est-ce pas? — se refugier, à défaut d'autre chalet de nécessité, dans les recoins mal écurés du journal à Tardivel.
Et là, grâce à des souscriptions saintement organisées — d'un pareil paroissien les éditeurs ne manquent pas d'exiger les versements à
l'avance — il a pu mettre bas son ordure, après un an d'un travail d’enfantement pénible et toute une ribambelle d’'affronts héroïquement. empochés.
Cela étant donné, mes lecteurs vont se demander pourquoi je m'abaisse à parler de ce livre honteux.
Entendons-nous.
Je n'ai aucunement l'intention de défendre-
; | cr contre les critiques qu’on peut faire-
e ses ouvrages. ;
Il l'a dit lui-même dans ses Lettres à l'abbé Baillargé, ses écrits sont là ; ils doivent pouvoirse défendre eux-mêmes.
On ne répond pas aux critiques : si elles sont justes, il n’y a rien à dire ; si elles ne le sont pas,
e bon sens public les prend pour ce qu’elles. valent.
J'ai encore moins l'envie de critiquer les:
élucubrations de Chapman : bien loin de 8e critiquer, ces choses-là ne se lisent même point — à moins qu'on ne le fasse pour se donner un quart. d'heure de gaieté.
Non, si je prends la plume pour aborder lesujet, c'est dans l'intention de signaler un acte: d'effronterie teliement renversant qu'il prend presque les proportions d'un atter *“àt, et que sa. dénonciation devient un devoir.
Cet acte, c’est celui d'un homme qui, durant. vingt ans, a journellement et sans vergogne, plagié quelqu'un, vt qui, lorsque les années ont passé sur le larcin, et que les dates sont oubliées, accuse publiquement le volé d’être le voleur. -
Un coquin capable d'un pareil acte mérite d'avoir son stigmate au front, et je m'engage à le lui buriner sans merci.
M. Henri Roullaud a déjà, dans deux articles publiés dans la Minerve, levé un coin du linge sale qui reconvre la plaie, il ne m’en voudra pas si je me permets de profiter de son travail en le complétant.
J’emprunterai même l’ordre qu’il a mis dans ses deux articles; j'y ajouterai quelques réflexions par-ci par-là; et enfin je soumiettrai les aperçus dont j'ai fait moi-même is découverte.
Il y a une véritable curiosité psy: logique à scruter ces choses-là.
L'autre entrait en matière par l’anecdsie suivante :
‘ M. Gonzalve Desaulniers, écri ’e1i-1l, me racontait, il y a quelques jours, sa preinière entrevue avec M. Fréchette.
La conversation, me dit-il, vint à tomber sur Chapman, à qui M. Fréchette venait de donner du pain en le faisant entrer à la PATRIE, malgré les répugnances non déguisées de M. Beaugrand.
— Savez-vous, dit Gronzalve Desaulniersi à Fréchette, que cet individu vous pille d’ure façon éhontée ; il déchiquète vos vers, travestit vos strophes, s'empare de toutes vos idées. Il a telles pièces qui ne sont qu'ur démarquage d'un bout à l’autre.
— Je le sais, répondit Fréchette ; le pauvre homme m'a avoué bien ingénument que c'était
ns fort que lui, qu’il ne pouvait pas penser par ui-même, que n'ayant jamais fait d'études il était obligé de s’alimenter coustamment au foyer d'autrui. Il m'a même demandé si cela m'ennuyait.
— Et vous lui avez 1‘pondu 2...
— Que cela m'était bien égal.
— Mais savez-vous que la chose peut devenir dangereuse.
— En quoi ?
— Mais, dans vingt ans d'ici, qui sait si l'on ne se demandera pas lequel des deux a plagié l'autre, |
— Qui ça ? les imbéciles ? Je n’écris pas pou les imbéciles. |
— Ou des intéressés.
— Qui diable peut avoir intérêt 2...
— Ceux dont vous aurez pu déranger les petits plans. parbleu! Quand ce ne serait que ‘Chapman lui-même.
— Ah bah ! ce serait un comble.
— Eh bien, ce comble-là n’est pas du tout impossible. Je connais l'individu, monsieur Fréchette. Vous pouvez vous attendre à tout de cet être-là, T1 vous accusera quelque jour de lui avoir volé les vers qu’il vous dérobe aujourd'hui, je
Vous en fais la prédiction:
La prédiction s’est réalisée.
Il n’y a pas encore. vingt ans que cela s’est
Late et W. Chapman accuse M. Fréchette de ’avoir plagié. ”
Eh bien, si ce coucou de la poésie s'imagine que la petite phalange littéraire du pays va lui laisser perpétrer son œuvre sans crier gare, il se met une vilaine patte dans l'œil.
«Il calcule probablement sur le mépris de
. “celui qu’il calomnie : il espère que le dédain dont
il est justement honoré permettra à l'infamie de faire auprès des naïfs ou des intéressés son petit bonhomme de chemin sans bâtons dans les roues. monsieur se trompe. de L'honneur de Fréchette appartient à son
pays ; les éclaboussures d'un Chapman ne peuvent l’atteindre ; aussi ne vient-il à personne des siens l’idée de le défendre.
Mais les Français de France ne peuvent pas voir d’un œil indifférent un homme qui s’est fait pour ainsi dire leur porte-drapeau en Amérique bafoué de cette façon, sans démasquer le lâche agresseur ; et pour ma part, j'entreprends un démasquage en règle.
Ca ne sera pas long.
IT
Je ne m'arrêterai pas à faire ressortir la stupidité colossale de presque tous les reproches adressés à M. Fréchette par son détracteur ; c'est par trop bête. à
Qu'il suffise d'en citer un : ab uno dis® omnes.
Fréchette aurait fait rimer acier avec coursier, deux rimes dont le poétereau Chapman se serait antérieurement servi.
Vous riez? c'est comme ça.
Fréchette est un plagiaire: il a subrilisé — c'est le mot employé — whe rime à Chapman!
Il en manquait.
Avez-vous jamais conçu rien de plus idiot ?
Eh bien, tout le livre est de cette force. Et ça été publié par le Bon Combat de l'abbé Bail{argé, reproduit par le Courrier du Canada du grand Thomas Chapais, et par la Vérité, de l'incommensurable T'urdivel, surnommé Pistolet, parce qu'il a le dos rond, le fond noir, et qu'il part tout d'un coup. :
Je pourrais bien démontrer, si la chose en
valait la peine, que les deux volumes de vers dn poétereau ne contiennent pas une seule rime qui n'ait été antérieurement employée par quelque poète. Mais il vaut mieux tout simplement hausser les épaules en disant :
Mais, ineffable concou, si c'est un vol de se servir de rimes déjà employées, comment doit donc s'appeler celui qui non seulement prend les rimes mais les hémistiches avec ?
M. Fréchette avait écrit les deux vers que voici, dans la Voix d’un exilé, poème publié en 1869:
Toi qui fais les grands cœurs au jour des grandes crises, Toi qui chantes partout, sur les flots, dans les brises.…
Remarquez bien ces deux fins de vers, et si vous avez le courage d'ouvrir les Feuilles d'érable, vous y trouverez une rièce datée de 1883 et, dédiée à M. Fréchette, s’il vous platt, où on lit: Le gran poëte vient au jour des grandes crises,
Lorsque la liberté, sur les flots, dans les brises…
Remarquez aussi que le grand poète dont parle ici Chapman, c’est M. Fréchette lui-même !
Dans la même pièce, la Voix d’un exilé, M.
Fréchette a écrit ces deux autres vers :
Adieu, vallons ombreux, mes campagnes fleuries, : Mes montagnes d'azur et mes blondes prairies...
Dans une pièce des Québecquoises, datée de 1875, Chapman s’écrie :
Je t'aime avec tes prés, tes campagnes fleuries, Tes villes, tes bosquets et tes blondes prairies...
Les montagnes d'azur sont dans la strophe
précédente.
Hein ? Mais ce n’est pas tout.
En 1863, M. Fréchette a publié un petit volume intitulé : Mes Loisirs. La deuxième strophe du prologue commence par ces deux vers :
Quand le printemps doré vient éployer son aile, Quand le bosquet revêt sa robe solennelle.
Or, je trouve dans la pièce de Chapman déjà citée les deux vers suivants :
Je t'aime lorsque Mai vient éployer son aile, Etaler à mes yeux sa robe solennelle.
Qu'en dites-vous, lecteurs ? cela vaut-il l'acier rimant avec coursier ?
Voilà trois cas où il y a eu notoirement douze syllabes de volées en deux vers; quel est celui des deux personnages qui a plagié l’autre ?
Il n’y a qu’une façon de le constater, c'est de citer les dates; en pareille matière elles sont essentielles.
Or, l’intéressant Chapman, — tout comme s’il savait d'avance n'avoir ue des idiots pour lecteurs —- ne donne aucune date, et pour cause.
C'est une lacune que je veux combler, invitant ceux qui ne voudraient pas croire que l'effronterie d’un gredin puisse aller jusque-là, à contrôler chaque chiffre ouvrages en mains.
Ne nous arrétonus pas à signaler les alliances de mots, les expressions typiques, les tournures originales empruntées à Fréchette par le coucou ; on en trouve vingt par page.
Indiquons seulement les hémistiches entiers, puis viendront les vers tout au long, et pour terminer, ce sera le tour des strophes et des pièces démarquées du commencement à la fin.
Aux hémistiches d'abord :
Fréchette — Mes Loisirs. La dernière Iroquoise, 1862 :
Le fleuve déployant l’orbe de son rivage...
Chapman — Les Québecquoises. Le lac dans les bois. 1876 :
Puis ouvrant brusquement l’orbe de son rivage...
Fréchette — La voix d’un exilé, 1869 :
Pas un seul coin d’azur à l'horizon sans bornes... Chapman — Le lac dans les bois, 1875 :
Le soleil se mourait à l’horizon sans bornes.
Fréchette — La découverte “du Mississipi, 1872 :
Quel éclair triomphant à cet instant de fièvre... Chapman — Le lac dans les bois, 1875 :
Sans doute que son ange, à cet instant de fièvre.
Fréchette — La Voix d’un exilé, 1869:
Tonnant comme la voix des vagues en rumeur... re — Les Québecquoises, Oarillon, 1875 :
Tonnant comme la voix de l’océan qui monte... à
Fréchette — La Voix d’un exilé, 1869 :
Protecteurs de nos droits, guerriers de la pensée... Chapman — À M. Louis Fréchette,"1876 :
Guerrier de la pensée à la voix magnifique...
A cette époque-là, pour: notre coucou, Fréchette était un ‘ guerrier de la pensée ” ; depuis la mésaventure des Feuilles d'érable à Paris, ilin’a plus même d'idées.
Mais ne nous arrêtons pas aux palinodies de l'individu, et continuous l’épluchage :
Fréchette — La Voix d'in exilé, 1869 :
Les paroles d'amour se glacent sur ma bouche...
Fv+
* Le passant croit ouïr comme une voix humaine.
rene — Les Québecquoises, (Carillon, En ce moment les mots se glacent sur ma bouche. Fréchette — Le Mississipi, 1870:
Le passant croit ouïr, quand le soir est tombé. pe tee — Les Québecquoises. La ven geance huronne, 1874 :
Fréchette — La Voix d’un exilé, 1869 :
N’allez pas comme moi céder à la tourmente.
ire — Le monument de Sainte-Foye, 1871 :
Il nous fallut enfin céder à la tourmente.
Fréchette — La Voix d’un exilé, 1869 : à Les rocs ont tressailli jusque dans leurs vertèbres.
Chapman — L’Algonquine, 1875 :
Et les bois ébranlés jusque dans leurs vertèbres...
Plus loin, le coucou répète dans la Lampe du sanctuaire, 1871 : à Ebranle le bosquet jusque dans ses vertèbres. .
Un poète qui sait ce qu’il dit peut écrire les vertèbres des-.rocs ; un poétereau qui plagie bêtement dit : les vertèbres des bois, les vertèbres d’un bosquet, sans s’apercevoir qu'il dit des insanités grosses comme des montagnes.
Fréchette — À Alfred Grarneau, 1866 :
Ses lambeaux de croyance aux épines du doute.
Chapman — Sur la tombe de Lucien Turcotte, 1876 :
Que de fois sa pauvre âme, aux épines du doute.
Et dans les Feuilles d'érable, À Mme G. F. * 1886, Chapman récidive : ti Ma pauvre âne saignait aux épines du doute... à e
mi Le coucou rabâche même ses vols ; mais allons toujours :
réchette -— Mes Loisirs, 1868 :
A quelque temps de là, sous le souffle des:brises.… Chapman — Cadieux, 1876 :
A quelque temps de là, sous la forêt déserte.
Et dans la Vengeance huronne, 1874, le coucou répète :
A quelque temps de là, cotoyant le rivage.
Fréchette — Le Mississipi, 1870 :
Et puis, 6 fleuve, il semble, indécises rumeurs.
Chapman — Les Québecquoises, 1874 :
Indécises rumeurs qui montent de la base.
Arrêtons-nous un instant.
Je serais bien prèt à admettre qu'il n’y a pas,. dans certaines de ces citations, matière à gros ‘1 procès ; mais Chapman, qui reproche à Fréchette k d'avoir commencé des vers par des mots comme | déjà, sur, pourtant (je cite de mémoire), parce que : Victor Hugo ou quelque autre poète en a fait
autant, trouvera sans doute la chose plus grave que moi.
En tous cas, procédons toujours :
Fréchette — Mes Loisirs. Au bord du lac, 1860 : ï Le lac aplanissait sa nappe transparente.
Chapman — La vengeance huronne, 1874 : Fi Du temps où, désertant ta nappe transparente. LA
Le premier fait aplanir un nappe, ç'a du bon de sens ; le second la fait déserter, c’est une bétise : Fi toujours la même différence entre le poète et le ! poétereau ! D |
Fréchette — La Voix d’un exilé, 1869 :
J'ai bousculé du pied cette meute hurlante…
| ; Chapman — La vengeance huronne, 1874 : Dans sa course suivi d'une meute hurlante.… Fréchette — La Voix d’un exilé, 1869 :
ÆSoupirs mélodieux, sons suaves et doux...
Chapman — Le Vendredi Saint, 1872 :
; Des sons suaves et doux...
| Fréchette — La Voix d’un exilé, 1869 :
É Et passent sous mes yeux en groupes éplorés.… Chapman — Le Saint-Laurent, 1875 :
*Qui passent sous mes yeux en ébranlant les airs... Fréchette — La découverte du Mississipi, 1873 :
“Oui, deux siècles ont fui ; la solitude vierge. 3 Chapman — La vengeance huronne, 1874 :
à LE Æt le vent parfumé des solitudes vierges.
Fréchette — La découverte du Mississipi, 1873 :
Le grand fleuve dormait couché dans‘la savane. Chapman — Le Huron, 1874 :
Le grand fleuve s'endort dans sa sérénits.….. Fréchette — Premier janvier, 1871 ;
: À Un an vient de fuir, un autre commence... \ Chapman — Premier janvier, 1872 :
. : Un an vient de s'enfuir aussi prompt que l'éclair... ë Dans la même pièce de M. Fréchette, on lit : à Prompt comme l'éclair, ou l'oiseau qui vole.
Chapman a donc pillé deux vers pour en faire F1 “an seul. C’est assez rare qu'il condense ; en ge 1 néral il préfère paraphraser, ou plutôt faire du Li délayage.
réchette —- Mes Loisirs. La dernière Iroquoise, 1862 :
On dit que depuis lors, sur la vague dormante... Chapman — Cadieux, 1876 :
Et l'on dit que dèpuis, dans les belles soirées... LA Fréchette — La Voix d’un exilé, 1869 :
Ton ange lève au ciel sa paupière rougie.
Chapman — La vengeance huronne, 1874 :
Quand l'Indienne ouvrit sa paupière rougie.….. : Fréchette — Mes Herties, La dernière Iroquoise, 1862 :
Aux lueurs de la nuit...
.…Vacillante, indécise...
Chapman — La lampe du sanctuaire, 1871 :
. Quelle est cette lueur vacillante, indécise.. Fréchette — La France,.1888 :
Traîne-t-il sa misère à l’autre bout du monde... Chapman — À Coquelin, 1889 :
Verse à flots ses rayons à l’autre bout du monde... Fréchette —--Les deux drapeaux, 1887 :
Mainte fois son pli rayonna, Comme la colombe de l’arche..
Chapman — Les invincibles, 1889
Le drapeau...
Qui pour l'avenir est la colombe de l'arche...
Quel vers, par-dessus le marché!
Fréchette — J.-B. de la Salle, 1888 :
Comme une esclave au flanc de ses lourds bataillons... Chapman — Les invincibles, 1889 :
Ils entourent la flotte et ses lourds bataillons... 4 Les bataillons d'une flotte ! mais ne criti-
quons pas. \ Fréchette —. Cavelier de la Salle, 1887: L
Le mousquet à l'épaule ou la pagaie au poing... À
Chapman — Les invincibles, 1889 :
Le fusil à l'épaule et l’écume à la bouche... Fréchette — La découverte du Mississipi, 1873 : | Tout semblait tressaillir sous un souffle effréné..…. Chapman — L’aurore boréale, 1889 :
| Sous le souffle effréné d'un vent mystérieux... Fréchette — Les Oiseaux de neiges, 1879 :
- Qui vibrent, Rosita, dans ton gosier d'oiseau … Chapman — À Eugénie Tessier, 1888 :
Oui, tout cela frémit dans ton gosier d'oiseau... Fréchette — Papineau, 18717 :
Les chagrins du vaincu, la morgue des vainqueurs... Chapman — À Gustave Drolet, 1883 :
Il nous fallut subir !a morgue des vainqueurs... Fréchette — Les Oiseaux de neiges, 1879 :
Aux échos d’alentour chantant à gorge pleine... Chapman — Le carnaval, 1889 :
De souples raquetteurs chantant à gorge pleine... Fréchette — Le drapeau français, 1884 :
Sans vivres, sans souliers, chantant la Marseillaise... Chaman — Le carnaval, 1889 :
De charmants tapageurs chantant la ‘Marseillaise. * Fréchette — Les Oiseaux de neiges, 1879 :
Sous le rocher sonore ou les grands bois ronflants…. Chapman — Renouveau, 1884 :
‘1 Sous les grands bois ronflants, le cerf, étonné, rôde... : Fréchette — La Voix d’un exilé, 1869 :
Dans les cercles du soir, le peuple enthousiaste... Chapman — À Mlle C. P., 1884 :
$ ‘Dans nos cercles du soir s'était jeté le deuil... Fréchette — Papineau, 1877 :
Il restait là, debout dans sa majesté sainte.
4, Chapman — La forêt vierge, 1886 : ! C'est l'immense forêt dans sa majesté sainte...
La majesté sainte d’une forêt !.. Toujours le
poétereau trop stupide même pour bien copier. Fréchette — Les Oiseaux de neiges, 1879 :
Le couchant teignait d’or le front de la villa... Chapman — Sur le lac Saint-Jean, 1881 :
Le couchant teignait d'or chaque plante aquatique... Fréchette — Mes Loisirs, 1862 :
Aux lueurs de la nuit sa silhouette grise...
Chapman — Une légende, 1889 :
Profilant sur le ciel sa silhouette grise...
Fréchette — Mes Loisirs, 1862 :
Il fait nuit ; tout s'endort dans la forêt sauvage. Chapman — Le Saguenay, 1882:
Un lac sans fin dormait dans la forêt sauvage. Fréchette — La Voix d’un exilé, 1869 :
Quand le vent est muet; quand la nuit est sereine... Chapman — Les derniers Montagnais, 1888 :
Si le vent est muet et si l'étoile luit..….
Fréchette — Hilda, 1866:
Mais où l’on croit owïr, doux bruissement d'ailes... Chapman — Sa fenêtre, 1877 :
Un doux bruissement d'ailes parfois courait.…. Fréchette — La Voix d’un exilé, 1869:
Quand l’Arabe, fuyant le simoun homicide, Sent fléchir les jarrets de son cheval numide..
Chapman — À M. H. Beaulieu, 1889 : | à Quand le toréador, au milieu de l’arène, 4 Sent fléchir son jarret tout maculé de sang... |
Fréchette — Pêle-Mêle, Abandon, 1877 :
Pas un ombrage frais, pas un souffle de vent...
Chapman — L'orage, 1882:
Pas un souffle de vent dans la plaine ternie..
Fréchette — La Voix d’un exilé, 1869 :
On respirait partout comme un vent d'épopée.. Chapman — Un rayon de soleil, 1888 :
On respirait partout de sauvages aromes....
Il faut ajouter que les sauvages aromes se trouvent dans un sonnet de Fréchette sur le mois d'août, dans les Oiseaux de neiges.
Et voilà ce que le grand Chapman appelle ‘“ être volé comme au coin d’un bois!” Quelqu'un est volé, rien n’est plus vrai; mais Île voleur, c'est lui!
Si on prenait la peine de retrancher des deux petits livres du coucou tout ce qu'il a chipé aux voisins pour les faire, il n’en resterait pas de quoi composer une oraison jaculatoire à l’abbé Baillargé.
Occupons-nous seulement de ce que l’individu a volé à Fréchette ; le reste ne nous chaut
guère.
Chapman accuse M. Fréchette d’avoir commis un. plagiat en écrivant ce vers dans la Voix d’un exilé, en 1869 :
Toi qui jettes au vent les tours de la Bastille...
attendu que Victor Hugo a écrit celui-ci :
Qui fit voler au vent les tours de la Bastille.
Les tours de la Bastille doivent par consé-
{ 22 , uent appartenir à Victor Hugo. Comment se ait-il donc que, dans la première strophe d’un livre intitulé : Les Feuilles d'érable, strophe qui fait partie d’une pièce portant la date de 1883,
on lise avec stupéfaction le vers suivant :
Elle secoue au vent les tours de Ja Bastille.
Plagiaire avoué alors! Reste à savoir si, dans ce cas, Chapman a copié Victor Hugo ou Fréchette. Or, comme il ne cite aucune date et n'indique pas même le titre des pièces, comment savoir si Hugo n’a pas écrit ce vers après Fréchette ? Comment savoir s’il l’a jamais écrit du tout ? pr
Mais ce n’est pas le seul cas où le pauvre Chapman crache stupidement en l’air, allez ! Il cite de M. Fréchette l'expression ivre d’immensité, qu’il met en regard de celle-ci de Victor Hugo : ivre d'ombre et d'immensité.
Or figurez-vous que le triple nigaud a écrit lui-même dans Les Feuilles d'érable, page 199 :
Où, rêveur indolent, ivre d'immensité...
Encore la patte prise dans son propre piège ! c'est une fatalité.
Dans quelle pièce M. Fréchette a-t-il écrit ivre d'immensité ? c'est ce que je n’ai pu découvrir, ni lui non plus. Quant à la citation de Victor Hugo, on ne sait pas plus d’où elle sort,
Jamais de dates, jamais de titres ; c’est plus : commode pour mentir.
Vous croyez que j'ai fini; vous vous trompez. Ce ne sont pas fa les seules calottes que s’administre le malheureux jocrisse, en croyant casser le nez des autres.
Il affirme, et je veux bien le croire, que Mme
ÆEmile de Girardin a écrit quelque part, on ne sait où, ni quand :
Et le monde est sauvé...
Or, en 1859, étant encore au collège, M. Fré- -chette a publié dans le Journal de Québec une pièce intitulée: A//eluia, qui se terminait ainsi : Le monde a consommé le plus grand de ses crimes...
Et le monde est sauvé !
Quel plagiaire !
Or notre coucou a écrit, lui, en 1872, c'est-àdire ti:ize ans après M. Fréchette, une pièce intitulée : Le Vendredi Saint, et dont voici la fin :
Jésus rendait l'esprit... le monde était sauvé...
Et le monde est sauvé, répétons-le, étaient ‘aussi les derniers mots de la pièce de Fréchette !
Voyons, peut-on être plus effronté ou plus “épais ?
Mais reprenons nos citations régulières.
Jusqu'ici j'ai signalé nombre d’hémistiches ‘tout entiers enlevés par Chapman à celui qu'il accuse de lavoir volé ; je vais maintenant, en ayant toujours le soin de bien étayer mes exembles avec des dafes précises, relever des choses “encore plus étonnantes.
Il y a de la matière, vous allez voir :
Fréchette — Mes loisirs, page 178, 1861 :
Murmure des fontaines Sur l'émail des cailloux...
Chapman — Les Québecquoises, page 4, 1871 :
Là-bas, dans le ravin, l'écumeuse cascade...
Sur l'émail des cailloux...
Notons que la cascade se trouve dans la strophe suivante de M. Fréchette.
| 24 : Fréchette — La Voix d'un éxilé, 1869 :
Hurle comme les vents, gronde comme l'orage...
Chapman — Les Québecquoises, page 21, ; 1875 :
de «+. Toi, déchaînes les flots, hurle comme l'orage...
Fréchette — Le Printemps, 1868 :
” Tout était parfums et chansons, ‘ Lumière et joie...
Chapman — Les Québecquoises, page 12, 1875 :
Sous les bois épais, tout était parfums et joie.
Fréchette — La découverte du Mississipi, 1873:
L’oreille ouverte aux bruits harmonieux des grèves...
Chapman — Les Québecquoises, page 62, 1875 : :
Le regard dans les cieux et l'oreille rouverte, Aux bruits harmonieux des flots.
Fréchette — La découverte du Mississipi, ‘1873 :
À son aspect, du sein des flottantes ramures, Montait comme un concert de chants et de murmures....
Chapman — Les Québecquoises, page 12, 1875 :
Des coteaux, des vallons, sous le souffle des brises, Montait comme un concert de rumeurs indécises….:
Et dans ses Feuilles d'érable, page 188, 1889, Chapman se livre à la savante variation qui suit :
Monte comme un concert de murmures joyeux.
Notons en passant que sous le ar 4 des brises se retrouve dans une pièce de Fréchette écrite au collège, et intitulée Lévis. Continuons : Fréchette — Le Printemps, 1868 :
1 Des petits maëstros ailés, L. Chantant leurs refrains modulés
t, à En tyrolienne.. .
: : Chapman — Les Québecquoises, page 39, .
Des maëstros ailés dont le chant plein d'ivresse...
Fréchette — La découverte du Mississipi, 1875 :
3h à Sur tes bords endormis, je suis venu m’asseoir, : L Et là, seul et rêveur...
Chapman — Les Québecquoises, page 33, i 1 1875 :
EE Sur quelque étrange roc de ta plage estompée, Là Je viens m'asseoir seul et rêveur...
} FA Fréchette — L'Iroquoise, 1861 :
1 O lac ! te souvient-il des jours de mon jeune âge... i Chapman — Les Québecquoises,, page 84, | à 1874 :
ie Fleuve ! te souvient il des jours de mon enfance. Fréchette -- La Voix d’un exilé, 1869 :
E Nous venions de passer ces longs jours de tempête... + | . Chapman — Les Québecquoises, page 59, es # . 1871:
4 Oubliant 6 passé, les longs jours de souffrance.
Fréchette - Pêle-Mêle, page 99, 1866 :