‹ Le lauréat [microforme]Chapitre 26 sur 66 · PROSPER BLANCHEMAIN · texte numérisé non relu

PROSPER BLANCHEMAIN

Niagaras grondants, blondes Californics, FRECHETTE

Niagaras grondants, blondes Californies, CREMAZIE

Peuples, inclinez-vous, c’est la France qui passe. FRECHETTE

A genoux, opprimés !c'est la France cui passe,

VICTOR HUGO

Qui dit : il faut monter jour venir jusqu'à moi.

FRECHETTE

Et puis il faut monter pour aller jusqu'à toi.

Avant d'aller plusloin, je vous dirai, M. Fréchette, qu'il n'y aurait eu rien de surprenant si vous aviez trouvé bien des réminiscences dans mes Québecquoises,—un volume que j'ai écrit de vingt à vingtquatre ans, alors que, sans études classiques, je n'avais lu, en fait de poésie, que vos productions

dont je savais les trois quarts par cœur.

Au reste, je vous prie de croire que je considère mes Québecquoises comme le plus faible volume de vers qui ait été publié au Canada,

Seulement, j’ai la présomption de vous faire remarquer, M. Fréchette, que mes Feuilles d’Erable accusent, à côté de mes Québecquoises, un progrès beaucoup plus sensible que vons n’en avez montré

entre la publication de votre premier recueil et celle

de Pêle-Mêle.

À propos de mes Québecquoises, je me rappelle toujours ce que M. l'abbé Gingras—un poète de grand talent, que personne n’accusera jamais de plagiat, lui,—cerivait un jour à mon adresse :

Chapman a fait les Québecquoises.

J'ai dit cela tout haut : sais-tu Ce que l'écho m'a répondu :

Chapman a fuit des Zroquoises, 1

Oui, M. Fréchette, j'avais réellement fait des Iroquoises, et sitôt que j'ai eu compris cela, je me suis mis à travailler, j'ai lu les grands maîtres, je me suis aperçu, en les lisant, que vous n'étiez qu’un fabricant de grossiers et fades pastiches, et je vous ai envoyé, comme on dit, vous... promener.

Mais revenons, s'il vous plaît, à votre Roullaud.

Pour montrer la faiblesse des accusations que vous lui faites porter contre moi, je vais comparer avec les hémistiches que je ne vous reproche pas quelques-uns de ceux que votre défenseur m’accuse de vous avoir pris :

CHAPMAN Un doux bruissement d'ailes parfois courait.

FRECHETTE

Mais où l’on croit outr, doux bruissements d'ailes.

1 Au forer de mon presbytère 4gième strophe de /mper!inence à l'ex de rose.

CHAPMAN [ls entourent la flotte ef ses lourds balaillons. FRECHETTE Comme une esclave au flane de ses lourds bataillons. CHAPMAN Le fusil à l'épaule, et V'écume à la bouche.

FRECHETTE Le mousquet à l'épaule, où la pagaie au poing, CHAPMAN Guerrier de la jenste à Ia voix magnifique.

Proteeteurs de nos droits, guerriers de la penste. CHAPMAX Et lo vent parfumé des solilirdies vierges.

FRECHETTE

Oui, deux siècles ont fui; la solitude vierge.

Encore une fois, M. Fréchette, vous aurez beau faire, vous ne réussirez point à intervertir les rôles, à me faire passer pour un plagiaire ; surtout vous ne pourrez pas plus vous disculper des accusations dont vous êtes écrasé, que votre Roullaud n'a pu le faire après la dénonciation du poète parisien. Vous pouvez en faire tous les deux votre deuil.

Quant au pain que j'ai mangé au service de M. Beaugrand et que vous me reprochez, vous faites erreur, M. Fréchette.

Ce pain, je le dois à M. Thomas Fortin, professeur de droit à l'université MeGill, un compagnon d’enfance; le premier il est allé avec moi voir M. le propriétaire de la Patrie, qui m'a donné tout de suite du travail, et cela avec si peu de répugnance, qu’au bout d’un mois il m’accordait le double du traitement

convenu.

Jest encore M. Fortin qui m’a mis en rapports constants avec honorable M. Robidoux, un vrai littérateur, celui-là, un humble, qui ne sera pas plus accusé de plagiat que M. l'abbé Gingras, et qui m'a donné le pain que je romps aujourd’hui.

Oui, c’est à ces deux nobles cœur que je dois la position que j'occupe aujourd’hui, et je suis heureux, M. Fréchette, que vous m'ayez fourni par votre Roullaud l’occasion de faire savoir la gratitude que je leur garde, de les remercier publiquement de m'avoir tendu tous deux la main dans des circonstances où j'avais tant besoin de protection.

En attendant la publication de mon prochain article, M. Fréchette, je vous conseille de changer de Roullaud, surtout d’en prendre un qui ne soit pas dans les cas réservés, et dont on ne puisse dire en le voyant avec vous : Arcades ambo. !

1 Après la publ'cation de l'article qu'on vieut de lire, ni M. Roullaud ni M. Fréchette n'ont donné signe de vie,

M. Fréchette s'est efforcé toute sa vie d’imiter Vietor Ilugo, en politique comme en littérature, seulement, il faut le dire, À la manière du molosse

qui voudrait copier le lion.

En 1851, Victor Hugo, après avoir fulminé contre le coup de force du prince Bonaparte, fut obligé de quitter la France, se réfugia en Belgique, puis de là

s'enfuit en Angleterre,

A Jersey, dans su retraite de Marine- Terrace, le poète, débordant des imprécations vengercesses du satirique, écrivit les choses les plus ignobles ct les plus révoltantes qui aient jamais jaïlli d’une plume trempée dans le fiel et la fange, contre les têtes dirigeantes de son pays, contre Mgr l'archevêque de Paris, coutre Pie IX, ete. Il y prédit une foule d'événements qui, malheureusement, se sont accomplis ; et plusieurs écrivains français s'accordent à dire que les Châtiments ont largement contribué à la

chute du second Empire et aux infortunes qui ont fondu, il y a une vingtaine d'années, sur la vieille mère patrie.

Dans son exil, — comme le lion, après avoir longtemps rugi dansla morne solitude du désert, devient parfois très calme et semble se recueillir, —lauteur des Châtiments, À de certains moments, se calmait, et, pris de cette maladie à laquelle personne n'échappe; la nostalgie, attendri par ce sentiment qui survit daus tous les cœurs, Famour de la patrie, il déposait la Iyre à la corde d'airain pour prendre le pipeau, et il adressait à ses amis restés en France des élégies d'une indicible mélancolie et d'une idéale beauté.

C'est dans un de ces moments où le souvenir de la patrie absente le hantait avee tant de persistance, qu'il adressa à Lamartine une pièce dans laquelle vibre le plus largement son âme de poète, pour rappeler à son émule leurs débuts dans la carrière des lettres, le féliciter des suceès poétiques qu’il remportait depuis que le vent révolutionnaire avait désuni leurs barques, pour le prier de ne pas oublier, dans ses triomphes, celui qui autrefois oubliait sa propre tempête pour chanter lazur de son ciel,

En 1866, M. Fréchette, après avoir, lui aussi, fait de la politique, après avoir tourné le dos à son bureau d'avocat, jonché de papiers tout à fait étrangers à sa clientèle, quitta sa ville natale pour aller planter sa

tente sous le soleil de l'étranger,

A Chicago, dans son Ærile's Hermilage, un autre Marine- Terrace, M. Fréchette éerivit la Voir d’un Exrilé, cette diatribe imitée des Châtiments, dans laquelle il expliquait que ses ennemis politiques étaient de triples voleurs et des assassins, se comparait au Christ chassant, à coups de fouet, les vendeurs du temple, et prédisait une foule de choses qui ne sont pas. ...,, arrivées,

Vengeur, jai sous les yeux un immortel exemple,

J'ai vu l'Homme de Paix, sur les dalles du temple,

Terrible, et le fouet à 1a main.

A moi, ce fouet sacré, ce fouet de la vengeance!

Arrière, scélérats !arrière, vile engeancee !

Je vous appliquerai le fer rouge à l'épaule, Et je vous mordrai jusqu'au sang !

N'est-ce pas qu'ici l’on reconnaît bien en M. Fréchette le molosse qui, Pécume de la rage à la

gueule, cherche à mordre le passant !

Et puis, que penser de l’auteur de la Voir d’un Erilé Taissant entendre que le Christ, la mansuétnde même, aurait comme lui appliqué le fer rouge à l’épaule et mordu jusqu'au sang ?

Quelquefois, quand la rage faisait un instant trève chez l’exilé de Chicago, M. Fréchette, toujours pour singer son fétiche, adressait à ses amis du Canada des pièces qu’il imitait des chefs-d’œuvre du Maître, et il écrivit, un jour, à l'adresse de M. Pamphile

Hi]

Lemay une ode dans laquelle il lui parlait de leur jeunesse, de leurs premières armes dans la lice de la poésie, le félicitait du couronnement de sa Découverte du Canada par V'Université Laval.

Bref, tout ce qui différenciait les vers de Victor Hugo à Lamartine de ceux de M. Fréchette à M. Lemay, c’est que les premiers disaient à l’auteur des Méditations : Songe à moi dans tes triomphes ” ! fandis que les seconds demandaient au traducteur d’'Evangeline :—% Songes-tu à moi qui tant de fois t'ai applaudi ? ”

C'était toute la différence, et des fragments pris dans l’ensemble des pièces de Victor Hugo et de M. Fréchette vont prouver tout de suite mon assertion :

VICTOR HUGO

Voilà quelle était ma pensée, Quand sur Le flot sombre et grossi Je risquai ma nef insensée. 1 Echangeant nos signaux fidèles, Et nous saluant de la voix,

Pareils à deux sœurs hirondelles, Nous voulions, tous deux à la fois, Doubler le même promontoire, Remporter la même victoire.

FRECHETTE Pourtant, naguère encore, suivant la même étoile,

Nous n'avions qu’une nef, nous n'avions qu’une voile,

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