‹ Le lauréat [microforme]Chapitre 33 sur 66 · UN DISCOURS · texte numérisé non relu

UN DISCOURS

MORISSET

Et nos rèves brillants, phosphorescents symboles,

Qu'on jetait, pleins de flamme, au gré des brises folles ? —Des souflles violents, hélas ! les ont éteints,

Comme on fait des flambeaux, après ies grands festins.

FRECHETTE Tout te sourit d'abord, jeunesse inassouvie ; La lumière et les fleurs couronnent tes jestèns, Mais pour le cœur qui veut recommencer la vie, S'il reste encor des fleurs, Les flumbeaur sont éteints. Exactement les mêmes réflexions dans les deux pièces, avec les mêmes {/lusions, les mêmes symboles,

les mêmes festins et les mêmes flambetur éteints. On en croit à peine ses veux.

Sans doute, le fait d’avoir volé son frère, Victor Hugo, Lamartine, Coppée, Leconte de Tisle, Crémazie, Elie Berthet, ete. est une chose qui est loin de grandir M. Fréchette.

Cependant, on peut dire que le lauréat, en pillant ces auteurs, a peut-être agi inconsidérément, prenant son bien au hasard, à mesure qu’il lui tombait sous la main, sans songer qu’il pût déplaire ou nuire à quelqu'un.

Mais dans le cas qui nous occupe aujourd'hui il n’y a évidemment aucune excuse possible.

M. Fréchette, en invitant des poètes à travailler de concert avec lui sur un sujet imposé, a opéré délibérément, avec préméditation ; il a trompé des

amis de la façon la plus outrageante, la plus odicuse, —ct pareil exemple de duperie est sans précédent dans l’histoire de la littérature française.

Et n’y eût-il que le vol des Vers luisants pour ternir sa réputation d'écrivain, que le lauréat ne parviendrait jamais à lui redonner son faux éclat d'antan.

Eu 1880, au moment où M. Fréchette reçut de Académie française un des prix Montyon, j'étais assez vieux, je connaissais assez les écrivains du jour, j'étais suffisamment renseigné sur le mouvement littéraire à Paris, pour savoir à quoi m’en tenir sur le mérite des Fleurs boréales et des Oiseaux de Neige et sur l'importance de leur couronnement par M. Xavier Marmier, à la tête d’un petit comit: d’académiciens sympathiques au Canada.

Je savais parfaitement que les Fleurs boréales et. les Oiseaur de Neige n'étaient que des imitations plus ou moins subtiles des modernités parisiennes, que Pupineau, la meilleure pièce du volume couronné, était un double pastiche de Bonaparte de Lamartine et d Un soldat de l'Empire de Crémazie, comme j'avais aussi la certitude qu’en France il n’y a que les jeunes gens, les débutants, qui acceptent

114 LE LAURÉAT des prix Montyon—des prir de vertu, disent les Parisiens—comme couronnement de leurs essais.

Toutofois, malgré le peu de signification élogieuse que je voyais dans le couronnement du volume du lauréat, bien que je fusse convaineu du manque d'originalité dans ses vers, je croyais M. Fréchette un véritable poète.

Je l’excusais d’avoir imité Lamartine, Victor Hugo ct leurs disciples, parce que, me disais-je, M. Fréchette, ne vivant pas daus un milieu propice au développement de ses aptitudes, manquant d’émulation et d'encouragement, n'ayant peut-être pas assez de confiance dans ses propres forces pour voler de ses propres ailes, avait cru erronément devoir toujours appuyer son essor sur quelqu'un.

Le vol de la Bastide rouge d'Elie Berthet, arrivé en même temps que le couronnement des Æleurs boréales et des Oiseaur de Neige, avaït bion, il est vrai, ébranlé quelque peu ma foi en son talent ; mais j'avais fini, malgré tout, par croire que si le lauréat s'était rendu coupable d’un tel plagiat, c'était plutôt la paresse que le manque d’inspiration qui le lui avait fait commettre.

Evidemment, je cessais d'admirer l’homme, mais je continuais d’admirer le poète.

Or une pièce de vers, qui suivit d’assez près les représentations si brusquement interrompues de

VIVE LA FRANCE ! 115 l'Exilé, vint me convaincre que j'avais eu raison de croire au talent de M. Fréchette,

Cette pièce, qui portait pour titre Vire lu France et avait trait à un épisode supposé de la guerre franco-prussienne, eut beaucoup de suces et devint bientôt très populaire.

Aussi, combien de fois n'ai-je pas entendu déclamer Vive la France dans les banquets, les salons, les ‘concours de charité !

Combien de fois, l’avoucrai-je, j'ai envié le talent de celui qui avait su inventer une si belle chose !

La pièce en question, éerite dans le genre de la (irève des Forgerons, que tout le monde sait, me faisait connaître le poète canadien sous un nouveau jour, et jy trouvais un progrès très marqué sur ses aînées.

Sachant que l'événement qu’elle relatait n’était pas arrivé, et que, conséquemment, M. Fréchette devait l’avoir inventé, j’en admirais beaucoup l’ingénieuse inspiration.

Et puis, à cause des sentiments patriotiques qu’elie exprimait,— parce qu’elle évoquait dans les cœurs canadiens le souvenir de la vieille France, encore saignante des blessures du Teuton, de la vieille France que nous aimons toujours avec toute la tendresse éplorée de l'enfant arraché aux étreintes de sa mère,—la dernière poésie de M. Fréchette

était pour moi, sinon au point de vue strict de l'esthétique, du moins quant à loriginalité, une produetion digne de figurer à côté des plus belles inspirations de Crémazic.

Malgré la publication tardive de quelques autres poésies qui ne ressemblaient aucunement, sous le rapport de l'originalité, à Vive la France, je persistais à croire que celui qui avait pu faire une pareille

pièce n’était pas un vulgaire rimeur.

J’espérais donc que, tôt ou tard, le lauréat doterait la littérature canadienne de quelque nouvelle œuvre originale et typique, quand, un jour de l'été 1888, dans une promenade que je fis à Sorel, je rencontrai, sur le bateau, un littérateur de mes amis qui, après m'avoir iongucment entretenu du fiasco de la Légende d’un Peuple, me demanda brusquement :

— As-tu lu Pour le Drapeau de François Coppée ?

— Non, répondis-je, un peu confus de mon ignorance,

—C'est un petit poème qui t’étonnerait, ou je me trompe énormément.

Le littérateur avait prononcé cela sur un ton goguenard qui semblait en dire long, mais que je ne

comprenais nullement,

Et, comme j'allais demander des explications, l'ami tira de son habit une petite brochure sur la couverture de laquelle je lus : Contes et Récils en vers.

— Page 81, dit-il, en me tendant l’opuscule.

Je mis tout de suitele doigt sur la page indiquée. J'avais à peine lu la moitié de Pour le Drapeau, que j'interrompis tout à coup ma lecture ; et, mettant de côté le petit volume, tapant d’une main sur l'épaule de l'ami, de l’autre agitant mon chapeau, je eriai : Vive la France !

Et nous partimes tous deux d’un éclat de rire, que M. Fréchette, s’il eût été présent, aurait probablement trouvé très irrévérencieux.

Ma dernière illusion sur le lauréat venait de s’'évanouir.

Jette révélation inattendue, suivie presque aussitôt ‘le la découverte de trois où quatre vers volés tout entiers à Victor Hugo, me fixa définitivement sur la valeur de M. Fréchette comme poète lyrique, —la Bastide rouge m'avait fixé sur son mérite comme prosateur et dramaturge ;—je me mis à comparer ses autres poésies avec celles des écrivains modernes, et j'en vins au résultat que vous connaissez.

Vive la France étant ce que le lauréat x fait de mieux comme imitation, il me sufhira, pour prouver que les autres poésies les moins mauvaises de M. Fréchette sont des pastiches qui équivalent à des plagiats, de me servir de l’analyse ct des comparaisons fuites récemment de cette pièce et de celle

de Coppée par le Bon Combat, que je cite presque textuellement :

Voyons d’abord l’analyse de Pour le Drapeau.

Des Arabes, en Algérie, attaquent un blockhaus. Les prisonniers, avertis, s'émeuvent. es voilà devant le gouverneur du bague, et l’un « .ux, grand gaïllard, demande, au nom de ses compagnons, des fusils, pour repousser les assaillants. L’officier con-sent. Les Bédouins sont battus. Les forcats remettent leurs fusils. Le commandant, profondément touché, les remercic pour.... le drapeau.

Quel est le sujet de Vive la France ?

Paris, en 1870, est assiégé. Les habitants de- Saint-Roch de Québec, guidés par un grand gaillard, vont offrir au consul français leurs services pouraller combattre les Allemands. Le consul, profondément ému, les remercie pour la France.

Lisons maintenant les vers de Coppée :

Après quarants-huit..……….

Un jour, à l'heure où l'aube, en déchirant ses voilcs, Fait taire les lions et pâlir les étoiles...

En ce moment, serui des rangs des prisonniers,

L'un d'eux, qu'on avait vu parler, dans le tumuite,

A ses amis, de l'air d’un homme qui corsulte,

Un grand gaillard, portant sur ses traits amaigris

La trace de vingt ans de misère à Paris,

Et dont les yeux profonds, sous leurs sombres arcades, Conservaient un reflet du feu des barricades, S'approcha lentement du vieil Aigérien,

Et dit, avce le ton trainant du faubour'en :

—Mon capitaine, on vient vous dire qu2 nous som e: Cent condamnés, c'est vrai, cent forçats, mais c "nt ommes. Tous du faubourg Antoine et tous gens bien cheisi:, Nous savons que le fort est bondé de fusils.

Sur tous ces moricauds, si vous voulez qu’on cogne, ATMEZ-NOUS AONC, CC sens nese es ssosesesneenereosssesesse Et le vieil officier, contenant mal ses larmes, A ses soldats d’un jour qui déposaiont leurs armes, Etreignait les deux mains à leur rougir la near, Et disait rudement :

Merci. pour :e drapeau.

Les vers de M. Fréchette répondent comme un écho :

C'était après les jours...

Un soir, Un de ces soirs brumeux ct sombres de s’automne, etc. L'époque et l'heure sont précistes comme dans

Pour le Drapeau.

Celui qui conduisait la marche, un gars au torse

D'Hereule antique...

J'aime bien antique ave: ITercule, qui, on le sait, n’est pas d'hier.

Et puis ce gars au torse d’Ilercule vous rappelle t-il assez le grund gaillard de Coppée ?

Je reprends ma citition :

Celui qui condu'sait la marche, un gars au torse

D'Hercule antique, avait, sous sa rustique écorce,

Conme un lion captif, grandi sous les barreaux...

M. Fréchette n’a pas trouvé que c'était assez de piller Coppée, il a filouté un hémistiche à Victor Hugo qui a dit:

Conme un fin capiif qui secoûrait sa chaîne.

-Je continue à citer :

JC ie sais quel aspect farouche de héros.

M. Fréchette à done puisé dans deux volumes du

A à », . Q TS maître pour faire deux vers voisins, puisque Victor Tugo à écrit:

On ne sait quil aspect farouche et menaçant, Citons toujours M. Fréchette :

Ji s'avança tout seul vers le fonctionnaire, Et, d'une voix tranquille où grondait le tonnerre, Dit :

Le gurs de M. Fréchette n’avance-t-il pas et ne parle-t-il pas comme le gaillard de Üoppée ?

La seule différence qu'on ebserve ici, c’est que le faubourien de Coppée a la voix traînante et que le faubourien du lauréat Va tranquille.

Monsieur le consul, on nous apprend là-bas - Que la Frances trahic a besoin de soldats...

Nous ne sommes Que cinq ce ds aujourd'hui, mais, tonnerre! des hommes,

Nous en aurons, allez.

François Coppée, lui, dit :

On vient vous dire que nous sommes Cent concamnés, c'est vrai, cent foreats, mais cent hommes.

On voit donc que M. Fréchotte avait son modèle sous les yeux quand il a écrit ses vers, car non seulement il s’est servi des idées de Coppée, mais jusque de ses expre sions, et Monsieur le consul qui, en apostrophe, remplace Mon capitaine, —nous sommes cinq rents hommes, qui remplace nous sommes cent hommes, est tout à fait charmant comme ....imitation.

Coppée à fini ainsi sa pièce :

Et le vieil oflicier, contenant mal ses larmes,

À ses soldats d'un jour qui déposaient leurs armes,

Etreignait les deux mains à leur rougir la peau,

Et disait rudement :

— Merci pour 1e drapeau.

Et M. Fréchette a terminé Vive lu France de la même façon :

Et le consul, qui m’a conté cela souvent,

En Icur disant merci, pleurait comme un enfant.

Le consul remercie comme le commandant du bagne, avec cette différence que le consul pleure et que l’autre contient mal ses larmes.

Il y à donc dans Pour le Drapeau et Vire lu

France le même thème, c’est-à-dire les mêmes fonc-

ionnaires représentant la France, les mêmes braves t représentant la France, les mêmes br prêts à verser leur sang pour l'honneur du drapeau, les mêmes offres, les mêmes larmes et les mêmes remerciements.

Et savez-vous ce que M. Fréchette a répondu au

\ Bon Combat, qui lui reprochait de s’être servi trop copieusement de Coppée pour digérer Vive la France ?

Lisez :

Une toute petite remarque enterminant, monsieur l'abbé : vous croyez m’humilier en disant que j'imite Victor Hugo et Lamartine. Je vous avouerai que j'aime mieux imiter ces grands maîtres qui ont alimenté Ia littérature du siècle que de signer du Chapman.

J'aimerais bien savoir ce que Lamartine peut bien avoir à faire avec une pièce qu'on accuse M. Fréchette d’avoir imitée trop crûment de Coppée.

Si encore le lauréat n’eût parlé que de Victor Hugo, —à qui il a pris un alexandrin pour le glisser dans le thème de Coppée, —il y aurait eu presque du bon sens.

Maïs amener là Lamartine, c’est très cocasse, et surtout c’est très fort comme....défense,

Du -'oment que M. Fréchette est forcé d'admettre qu’il imite Lamartine et Victor Iugo, il fait l’aveu, n'est-ce pas, qu’il n’a point d'originalité.

Or l'originalité -— qui seule constitue la véritable poésie--faisant défaut chez le lauréat, il n’est donc qu’un simple versificateur.

Il n’est qu'un versificateur sans virtuosité, et, même s’il ne plagiait pas, il serait en France à la

queue des imitateurs de l’époque, dont le nombre est pourtant si considérable.

Parlant de ces imitateurs, Charles Fuster dit :

Ilya en France ct en Navarre, à l'heure où j'écris, trois cents faiseurs, trois cents virtuoscs sûrs d'eux-mêmes.

Et le plus lamentable, c'est que tous ceux-là se ressemblent. Les uns procèdent de Leconte de Lisle, les autres de Sully -Pradhomime, quelque-uns de M. Banville ; tous ont la même aisance dans le rythme, le méme vers sonore et nombreux, le mème vocabulaire, l'exploitation des mêmes sujets, le monopole des mêmes gentillesses. Qui a lu l’un, a lu les autres ; entre les Colères de Jules et les Juresses de Léopold, la différence est nulle ; c’est luniformité du joli, c'est même—si vous v tenez—la banalité du beau ; ce n’est plus de l’art personnel, ec ne peut étre de l’art qui dure, !

Non, l’imitation, quelle que savante qu’elle puisse

être, ne peut tenir licu d'inspiration.

Le versificateur ne peut pas plus imiter la poésie des grands maîtres que lalchimiste ne peut avec profit imiter l'or, pas plus que le peintre ne parvient À rendre d’une manière satisfaisante les couleurs du prisme, les ondulations insaisissables et mystéricuses de l’aurore boréale,

Parmi les écrivains français qui, depuis Molière et Lafontaine, ont voulu imiter les Grecs et les Latins, André Chénier est certainement le seul qui ait travaillé avec succès—dans ses pastiches d’ITomère et de Théocrite.

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