‹ Le lauréat [microforme]Chapitre 32 sur 66 · UNE TROUVAILLE S · texte numérisé non relu

UNE TROUVAILLE S

FRECHETTE

AUGUSTE, —Ainen ! Mais pour en revenir à Jolin, est-ce qu’il passe pour honnète homme ?

Ce qu’on vient de voir est sans doute bien humiliant pour le lauréat et pour ceux qui ont—selon un

vers du grand maître—-prosterné derant lui leur grave plutitude ; mais tout cela n’est pourtant qu’une fleur au prix dece que vont révéler mes prochains

articles.

Les légendes appartiennent aux premiers qui les recueillent, les écrivent ct leur donnent le cachet personnel auquel on reconnaît le style de tel ou tel auteur.

Parmi les écrivains étrangers que ce genre de littérature a passionnés figurent au premier rang les frères Grimm, qui ont parcouru toutes les campagnes de l'Empire allemand en quête de traditions héroïques, et qui en ont fait une ample moisson et de nombreux récits dont aucun poète ou romancier n’a jamais songé à leur contester la paternité,

L'œuvre patriotique des frères Grimm, M. J.-C. Taché l’a continuée sur le sol du Canada ; et ce littérateur original a publié une foule de légendes populaires qui nous ont révélé de sublimes actes de courage ct de dévouement restés trop longtemps ignorés, et.qu’aujourd’hui nous évoquons, avec ficrté, comme une part du patrimoine glorieu: que nous ont légué nos pères.

Une des plus émouvantes traditions qui aient été recueillies par M. Taché est celle du dernier exploit de Cadieux, cet héroïque coureur des bois qui, pour sauver des compagnons poursuivis par les sanguinaires Iroquois, périt dans la forêt primitive de Ottawa, et que l’on retrouva, quelque temps après sa mort, couché dans une fosse creusée de ses propres mains, ct pressant encore entre ses doigts glacés une écorce de bouleau à laquelleilavait confié —sous forme de ecomplainte—ses dernières angoisses et son suprême adieu.

Pour obtenir les renséignements qu'il lui fallait pour éerire l’histoire de Cadieux, M. Taché fit de longs voyages, et mit à contribution ses connaissances intimes et pratiques de la rude vie des hommes de la forêt,

Ce ne fut qu'après bien des tentatives infructueuses qu'il parvint à rencontrer quelqu'un se rappelant encore, mais vaguement, la complainte qu’on avait trouvée, il, y a deux cents ans, sur la poitrine du héros mort victime de son dévouement ; et Îles quelques bribes que lui en dit un vieux guide—le père Morache— lui aidèrent à reconstruire et à remettre en lumière un des faits les plus remarquables des premiers temps de la colonie, que l'ombre de l'oubli noyait déjà, et qui, sans l’auteur de Forestiers et Voyageurs, se scraïît vite évanoui dans la nuit des âges.

Dans son récit M. Taché à mis, grâce à sa riche

imagination, la poésie et le merveilleux qui se

trouvent dans toute légende, et, une fois son

Cadieux publié, personne ne pouvait judicieusement

le traduire ou l’amplifier, sans donner le nom de celui qui l'avait originairement écrit.

Un écrivain n'avait pas plus le droit de tirer parti du travail de M. Taché, sans lui en attribuer le mérite littéraire, que M. Lemay, par exemple, ne pouvait, comme traducteur, signer Ærangeline, sans dire que Longfellow en était le véritable auteur.

En d’autres termes, l’auteur d’un récit légendaire a droit à la propriété littéraire de son travail, au mème titre que l’auteur d’un roman historique. L'un emprunte son motif à latradition qu’il invoqne, l’autre prend le sien à l’histoire, et l'œuvre concrète

appartient à l'écrivain qui a dramatisé l’un ou l’autre.

Mais M. Fréchette, lui, ne recule devant. rien : il s’est emparé en-tupinois de la légende de Cadieux, l’a versifiée cahin-caha, sans rien changer du cadre, sans mentionner le nom de M. Taché, faisant parler José à Fa place du vieux Morache, et poussant le sans-gêne jusqu'à utiliser des fragments de la phraséologie originale pour façonner ses hémistiches.

Si incroyable que puisse sembler un pareil escamotage, il est absolument vrai, et les citations que je ferai de la prose de l’auteur de Forestiers et Voyageurs

et des vers du lunréat prouveront que celui-ci a cru pouvoir toujours tromyrer impunément le public.

Qu'on en juge :

# Cadicux était un voyageur-interprête marié à une Algonquine : il passait d'ordinaire l'hiver à la chasse, et l'été il traitait avec les sauvages.”

Un jeune homme au regard réveur ct studieux,

Un brave, que ces fiers trappeurs nommaient Cadicux,

Connaissant lalgonquin, leur servait d’interprête,

Ce regard studienx dans le prenier vers que je viens de citer est évidemment pour donner une rime ‘millionnaire à Cadieux, et je ne connais rien de plus malhabile dans les vers les plus boiteux de M. Fréchette.

‘ On était alors au mois de mai, ct Cadicux attendait les sauvages de l’Isle et des Courte-Oreille, qui devaient descendre en même temps que lui jusqu’à Montréal avec des pelleteries.

‘“ La plus grande tranquillité régnait dans: les cabanes du Petit-Rocher, lorsqu'un bon jour un jeune sauvage, qui était allé rôder autour des rapides et en bas du portage, arriva, tout essoufflé, au milieu des familles dispersées autour des cabanes, en criant: Nattaoné! Nattaoué ! ”

Un soir du mois de mai, l'interprète ct secs hommes

Campaient précisément à l'endroit où nous sommes, Auprès d'un feu parcil ils apaisaient leur faim

D'un rustique repas qui tirait à sa fin,

Et chacun s'apprêtait, pour reparer ses forces, A s’en aller dormir sous les huttes d’écorces, Lorsqu'tvn jeune sauvage, au parti dévoué, Arriva tout à coup, criant : Nattaoué !

M. Fréchette, qui ne paraît pas avoir compris ce que voulait dire Nattaoué, ct qui l’a écrit parce qu'il l'avait sous les yeux, chez M. Taché, a fait là —ce qui est un tour de force—un vers de onze pieds, puisque ce mot—qui signifie Zroquois—ne se prononce pas Nutta-ou-é, mais bien Nuttasé.

Il n'y avait qu’un seul moyen d'échapper, c'était de sauter les rapides, chose à peu près inouïe ; car, comme le disait le vieux Morache, ils ne sont pas drus les canots qui sautent les Sept-Chutes.”

—Alh ! messicurs, fit José, je ne crains pas les luttes

De l’aviron ; mais là, descendre les Sept-Chutes,

Nom d’un chien ! aussi vrai que je suis de Sorel,

Je l'ai dit bien des fois, ça n'est pas naturel.

Assurément, tout cela est bien étrange, et l’homme de Sorel, qui est là pour la rime, pèche énormément contre le naturel, sans compter Je l'ai dit bien des fois qui est une affreuse cheville.

‘“ On s'était, en partant, recommandé à la bonne sainte Anne, et l’on priait de cœur tout le temps. ”

Le temps presse. On se fait de rapides adieux. Les canots sont parés ; on invoque la Vierge.

—“Je n’ai rien vu dans les Sept-Chutes, disait

916 LE LAURÉAT dans la suite la femme de Cadieux, qui était une pieuse femme, je n'ai rien vu qu'une grande dame blanche qui voltigerit devant les canots et nous montrait la route”,

Aussi raconte-t-on qu'une femme sauvage

Pendant que les canots s’éloignaient du rivage, 4

Avait vu, dans le pli des grands brouillards douteux,

Un long fantôme blanc qui fuyait devant eux.

M. Taché, se servant habilement du merveilleux, fait voltiger en avant des’ fugitifs une grande dame blanche qui leur montre leur route à travers les brisants des Sept-Chutes.

M. Fréchette, lui, qui n’avait pourtant qu’à suivre les lignes du canevas qu’il avait subtilisé, met dans le pli des grands brouillards douteux un long fantôme blanc, qui n'indique pas leur chemin aux canotiers, mais se sauve devant eux, comme s'il en avait peur; et ce qui est d’une grande beauté chez le prosateur devient une grosse sottise chez le versificateur, que la mesure et la rime ont forcé à défigurer son modèle.

“ Mais ce n’était pas tout, cependant, il fallait encore que quelqu'un restât sur place pour opérer uue diversion, attirer les Iroquois dans le bois et les empêcher ainsi, une fois engagés dans le portage, de porter leur attention sur les rapides ct de connaître ce qui était arrivé.

“ Cadieux, comme le plus capable et le plus

entendu de tous, se chargea de la périllense mais L LA Li .

généreuse mission”. .., Mais l'ubime franchi, le probléme renaît, Les cruels Troquois, dont l'esprit se connaît En ruses de combats, d'espaces en espaces Se sont échelonnés et surveillent les passes. [faut ici quelqu'un pour tromper l'ennemi, El faut absolument qu'on choisisse parmi Tous ces désespérés un homine qui consente A couxrir de son corps la terrible descente.

Qui se dévoucra ?

—Moi, dit simplement Cadicux.

Diable ! il fallait que Cadieux eût le corps passablement long pour en couvrir les Sept-Chutes.

Plaisanterie à part, le lauréat n’exprime pas une idée juste quand il dit que Cadieux, appelé seulement à tromper l'ennemi, consent à couvrir de son corps la descente de ses amis dans un rapide de l'Ottawa, tout comme un capitaine prêt à faire desa personne un rempart aux soldats qu'il commande.

‘ Une heure ne s’était pas écoulée qu’un coup de fusil retentit, suivi d’un autre, puis de plusieurs. Pendant cette lutte, au bruit des détonations, les eanots, engagés dans les terribles courants, bondis-

saient au milieu des bouillons et de l’écume. .….

Et tandis que Câcieux, qui remonte la berge,

Jette un coup de fusil aux cent échos du soir,

On lance les canots dans le tourbillon nuir.

Tout disparaît soudain dans l'embre et dans l'écume.

Décidément, si un rapide est un tourbillon, il doit être, à cause de ses flots écumeux, plutôt blane que noir ; et je suis certain que M. Fréchette a écrit les deux derniers vers paree que Victor Hugo a dit

dans les Orientales :

Ain«i tout disparut dans Le noir tourbillon.

“ Pendant trois jours les Iroquois battirent la forêt pour retrouver les traces des familles, ne s'imaginant pas même qu'ils eussent pu entreprendre la descente du rapide ; pendant trois jours aussi, ils traquèrent le brave voyageur dans les bois.”

Sans deute

Que le pauvre Cadieux, égaré sous la voûte

Des bois épais, longtemps dut errer au hasard,

De ravins en ravins baqué comine un renard.

Pas besoin d’être un renard pour s’apercevoir que le lauréat n'a comparé Cadieux à un quadrupède

que pour la rime.

Et sans doute qu'aussi, de dévoûment prodigue, Bien qu'épuisé de faim, de soif et de fatigue, Longtemps, à la façon de nos rudes chasseurs, Il avait harcelé ses lâches agresseurs

Qui de dépit enfin battirent en retraite.

M. Fréchette prétend qu’un homme, traqué comme un renard et mis dans la nécessité de se défendre ou de mourir, est prodigue de dévouement !

Et que dire des Iroquois qui, harcelés par un seul

homme, battirent en retraite de dépit, chagrin mêlé (l'an peu de colère ?

Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis le départ des familles du Petit-Rocher, on avait eu connaissance du retour des Iroquois, et Cadieux m'était pas encore arrivé : trois hommes partirent donc pour aller à la rencontre de l'interprète et de son compagnon. Ces trois voyageurs remontèrent FOutaouais jusqu'au Portage-du-Fort sans trouver de

traces de quoi que ce fût...

‘# Deux jours plus tard, c'était le treizième depuis la séparation de Cadieux et des familles, ils revinrent sur leurs pas, après avoir consulté les sauvages qu'ils rencontrèrent, certains que leurs deux amis étaient rendus au lac des Deux-Montagnes où morts.

‘ En repassant de nouveau près du Petit-Rocher, ils aperçurent de loin, sur le bord du sentier du portage, à côté de la petite loge qu'ils avaient crue abandonnée quelques jours auparavant, une croix de bois dont ils s’'approchèrent avec un respect mêlé

d’un étonnement étrange.

Après une longue semaine, Ses anciens compagnons, que le devoir ramène, Remontaient le portage, apportant des secours. Ils battirent les bois durant quatre ou cinq jours, Et, fatigués enfin de recherche impuissante, Ils allaient, l’âme en deuil, reprendre la descente, Lorsque, sous un abri d’épaisse frondaison, Une croix de bois brut qui sortait du gazon Attira leurs regards.

Il n’y avait certainement aucun gazon au pied de cette croix plantée, comme on le verra plus loin, au bord d’une fosse fraîchement creusée, et c’est encore la rime qui a fait commettre à M. Fréchette l'inexactitude que je viens de souligner.

C'était dans ce lieu méme.

Les chercheurs, à l'aspect de ce funèbre embléme,

Accoutumés à tout, ne furent pas surpris.

Dans leur mâle douleur ils avaient tout compris.

D'après la légende en prose, les compagnons de Cadieux s’étonnèrent avec raison de voir une croix

, ® A x Là dressée dans un endroit où tout récemment encore il n’y avait pas un être humain.

D'après la légende en vers. ceux qui étaient à la recherche du héros disparu ne furent pas surpris en apercevant de loin le funèbre embléême, et comprirent tout de suite que Cadieux était mort, qu’il avait creusé de ses propres mains sa fosse, qu’il avait mis lui-même à sa tête le symbole de la rédemption du monde, et tracé sur une écorce de bouleau une complainte de onze couplets !!!

“ La croix était plantée à la tête d’une fosse, à peine creusée dans le sol, et dans cette fosse gisait le corps encore frais de Cadieux, à demi enseveli sous des branches vertes. Les mains du mort étaient jointes sur sa poitrine sur laquelle reposait un large feuillet d’écorce de bouleau couvert d’écritures.

‘ Celui d’entre eux qui savait lire lut les écritures

CADTEUX 101 confiées à ce papier des bois et les relut plusieurs fois, en face du cadavre à peine refroidi du brave Cadicu x.”

[ls s'approchèrent, Là, dans une fosse ouverte,

De quelques branches d'arbre à demi recouverte,

Un cadavre gisait, à peine refroidi.

Le dernier hémistiche, bien sûr, n’a pas dû coûter grand effort à M. Fréchette : le rimeur n’a eu qu'à le décalquer de la dernière phrase que j'ai citée de M. Taché.

C'était Cadicux. Son front, par la mort alourdi,

Gardait comme un reflet de l’oraison suprême.

Cadieux devait avoir, en effet, le front lourd: il était mort et enterré ; et la contradiction flagrante qu'il y a entre l’idée que le héros avait le front alourdi et celle qui nous le montre comme animé encore par le reflet divin que la prière met sur la figure des agonisants cst chez le versificateur une nouvelle preuve de son manque d'équilibre et de logique.

Dans sa main décharnée un rustique poème

Que, sans doute déjà couché dans son tombeau,

Le doux martyr avait écrit sur un lambeau

D'écorce, reposait sur sa poitrine éteinte.

Pour M. Fréchette une fosse, à peine creusée dans Je sol—comme dit M. Taché—est un tombeau.

Pas exigeant, le poète national.

Et puis je trouve pas mal tortillé et entoïtillé ce

102 LE LAURÉAT lambeau d’écorce reposant en même temps sur la poitrine et dans la main décharnée de ce doux martyr, qui avait poussé la douceur jusqu’à harcclerses ennemis et à les faire battre en retraite,

‘ Cadicux était voyageur, poète et guerrier ; ce qu'il avait écrit sur l’écorce dont il est parlé était

son chant de mort.” C'était son chant de mort ct sa dernière plainte.

C'était son chant de mort est un autre hémistiche. qui a été pris tout fait dans la phraséologie de M. Taché, comme et'sa dernière plainte n’est qu'une saillante et grossière cheville nécessitée par la rime.

Qu'on se le rappelle bien, M. Fréchette n’a pas même mentionné dans son Cadieux le nom de M. Taché dont il avait ainsi servilement copié le thème.

Et voilà une fois de plus prouvées, la probité,

l'imagination, la logique et l'originalité du lauréat.

Regardez autour de vous: tout ce qui palpite, murmure, gazouille, chante, est frêle et délicat.

Le roseau qui, sous les baisers de l’onde où du vent, vibre avec tant de douceur ct d'harmonie, est un arbuste grèle ; le blé, auquel la brise donne des ondulations si mélodieuses, est une plante fluette ; le rossignol est un des plus petits maëstros de la forêt ; le stradivarins, sur les cordes duquel frissonnent tour à tour la voix humaine, le gazouillis des sources, la chanson des nids, est un instrument que le moindre choc peut briser,

Et pourquoi le divin ouvrier a-t-il fait la femme

plus fragile que l'homme ?

. Nans doute, pour que son cœur, débordant de passion, d’extase cet d'amour, vibrât plus spontanément ct plus largement aux souffles des sentiments les plus délicats, les plus purs, les plus enthousiastes et les plus généreux.

Il en est aïnsi des poètes et des artistes qui sont, presque toujours, faibles comme des femmes, vibrants comme des roseaux que le moindre souffle agite, ct dont la sensibilité en fait, pour ainsi dire, des êtres à part.

Edouard Turquety, faisant allusion à la nervosité inhérente au tempérament des poètes, a écrit :

Ne vous étonnez point, créatures divines,

Que la sève bouillonne et batte vos poitrincs

Jusqu'à {ter vus jours. | Théophile Gautier, s'adressant à la pléiade des poètes de 1830, ces révolutionnaires de la forme qui ont accompli de si merveilleuses choses, disait : C'est là le grand souci qui tous, tant que nous sommes, Dans cet âge mauvais, austères jeunes hommes,

Nous fait Le {eint livide et nous cave les veux ;

La passion du beau nous tient ct nous tourmente,

La sève sans issue au fond de nous fermente,

:t de ceux d’aujourd’hui bien peu deviendront vieux. Assarément, ce n’est pas en parlant de M.

Fréchette que Gautier et Tarquety cussent écrit les vers que je viens de citer,

Non, il n’y a pas à craindre que la sève pottique qui lui bat la poitrine n’aille jusqu'à tuer ses jours.

D'ailleurs, l’enveloppe qui le cuirasse peut endurer bien des coups de cette sève avant qu'elle se rompe,

1. Amour et Foi, 1ère strophe dé l'Awe des Poïtes, 2. Poésies Complètes, 3ème strophe de Détrin.

UN CONCOURS 105 avant que le lauréat aït les yeur caves et le teint livide.

Plaisanterie à part, M. Fréchette n’a pas le tempérament du poète; bien au contraire, il est replet, sanguin, et rien chez lui n’indique la nervosité du rossignol, bien qu’il chante au clair de la lune, la fragilité du violon, bien qu’il soit ronfant, la sensibilité du roseau, bien qu’il sonne creux.

M. Fréchette est flegmatique et ressemble à un bon gros bourgeois enrichi dans le commerce des

sucres ou des cotonnades.

Aussi, le lauréat at-il l’état que lui assignaiït sa carrure de renticr : il est cossu, et il est—tout le monde le sait—incessimment tourmenté de lauri sacra fames, une autre anomalie chez un poète.

Il aime l'argent, et son ambition d’en faire ne connaît pas de limites.

Malheureusement, la soif du luere lui a causé bien des mécomptes et bien des déboires.

En effet, c’est son amour du sonnant qui lui a fait plagier Elie Berthet pour dramatiser l’Exilé dont les représentations, qui devaient lui rapporter de gros bénéfices, se sont terminées d’une façon si tragique et si humiliante ; c’est encore son amour du quibus qui l’a poussé à copier d’un roman louisianais T'hunderbolt--un autre drame—qui a eu à New-York le même succès que l’Ærilé à Mont-

réal,—ù écrire sur Grelot, dont le nom commence à s'identifier avec le sien, à publier Jean-Baptiste de la Salle sur du carton à boîtes pour en grossir l'édition, à lancer les Feuilles vol... .antes, qui ont achevé de laplatir comme auteur.

Les Feuilles volantes !

Voilà un livre qui a eu le sort de toutes le: feuilles qui volent ou qu’on vole, et sa publication a donné lieu à un incident dont je me suis bien amusé et que je me hâte de vous faire connaître.

En 1890, -chose inouïe dans les annales de la Httérature canadienne,—on offrit à M. Fréchette de lui acheter quinze cents exemplaires d’un recueil de poésies inédites qu'il était censé avoir dans ses cartons,

Enchanté de cette offre si libérale, le lauréat réunit à la hâte tous les vers plus ou moins anodins qu'il avait disséminés, depuis cinq ou six ans, dans les journaux ct revues du pays, —à l'exception, par exemple, de sa pièce à Sarah Bernardt,—en fit un manuscrit de deux cents pages, et conclut des arrangements pour l'impression immédiate de cette primeur.

Mais, au moment de livrer sa copie à l'éditeur, il hésita ; il se dit qu’il était bien hasardeux de risquer

sa réputation sur un volume aussi faible, et il résolut de faire une pièce de résistance qui pût soutenir ses fütures Feuilles volantes.

Sachant, néanmoins, qu’il était incapable de créer seul quelque chose d'assez fort pour faire passer sa marchandise et sauver ce qu’il appelait sa réputation, il voulut tenter une nouvelle hardicsse de maître : il adressa aux principaux poètes canadiens une circulaire les invitant à écrire sur un sujet donné une pièce qui ne devait pas dépasser cent vers, pour voir—disait la teneur de létrange invitation—les couleurs que chaque artiste pourrait tirer de sa palette.

C'était M. Fréchette qui devait, naturellement, être le juge de cette espèce de concours, et il s’engageait à concourir lui-même, c’est-à-dire à se mettre dans l’obligation de s’en rapporter, quant au mérite de ses vers, à la décision de l’auteur de la Légende d'un Peuple !

Est-ce un comble assez comble, celui-là ?.

Le thème que M. Fréchette donnait à ses confrères lui avait été inspiré par le souvenir d’une soirée charmante qu’il avait, lors de son dernier voyage en Europe, passée, en compagnie d’une dame de Nantes, à faire la chasse aux vers luisants sur le bord d’une grande route de la Bretagne.

Ainsi donc, M. Fréchette ayant été acteur dans

la scène de la chasse aux lampyres, il ne lui avait pas fallu un grand effort d'imagination pour faire la charpente sur laquelle ses amis et lui devaient simultanément travailler.

En tout cas, les concurrents soumirent au censeur ce qu’ils avaient élaboré sur la chasse aux vers luisante, —le lauréat, frelon pillant les abeilles, prit le meilleur de ce qui lui était confié, et il en fit une idylle qui, malgré un hémistiche atroce, —nous vîinmes prendre place, —figure avec avantage dans les Feuilles volantes.

Seulement, les invités qui avaient pris part au concours n’entendirent jamais parler de leurs vers, et attendent encore le jugement du censeur.

Le public allait probablement toujours ignorer le concours en question, quand, un bon matin, un des compétiteurs, M. le docteur Morisset, se décida à publier le travail qu’il avait soumis à M. Fréchette.

La poésie de M. Morisset, qui est, sans conteste, une des plus belles choses qu’ait nroduites la littérature canadienne, parut dans l’Union Libérale le 31 décembre 1890, et était accompagnée du commentaire suivant :

Cette pièce a été composée à l'instigation de Louis Fréchette qui, en février dernier, invitait neuf deses confrères, Routhier, Gingras,. Lemay, Legendre, Beauchemin, Poisson, Désaulniers, et moi, à traiter avec lui, dans des limites quine devaient pas être dépassées—cent vors—lo

sujet que voici : ‘“ Nous sommes en France : il faut mettre la scène en France, parce que nous n'avons pas de vers luisants en Canada, Le poète se promène, le soir, avec une amie, sur une grande route bordée de haies où les vers luisants foisonnent. Il leur vient à l’idée d’en faire une cueillette, L'amie prête son voile, ct les voilà en chasse. tevenus au logis—au château—ils sèment ces vers luisants dans un parterre, au milieu de géraniums et autres fleurs, puis ils vont s'asseoir, causer et rêver, en regardant ce parterre d'étoiles. Le lendemain soir, ils reviennent au même endroit pour jouir du même spectacle. Hélas! les vers luisants sont dispersés, perdus dans les vignes et les charmilles... Réflexions...

Réflexions ! ! !

Eh ! oui, c’étaient les réflexions de ses confrères dont M. Fréchette avait besoin pour le clou des Vers luisants, et vous verrez au’il a été bien servi.

Mais laissons M. Morisset continuer son commentaire :

‘ C'est le poète qui doit parler et rappeler ce souvenir à son amie, en moins de cent vers.

Ce n’est pas un concours, mais simple matière de curiosité : question de voir ce que chaque talent trouvera de couleurs spéciales sur sa palette pour peindre ce petit tableau.

Tous ont accepté, à l’exception de Routhier et de l’abbé Gingras qui ont refusé pour raisons spéciales : mais, à l’heurce qu'il est, Fréchette et moi sommes les deux seuls qui ont tenu promesse, La pièce de Fréchette paraîtra sous peu dans un beau volume qu'il nous prépare à la sourdine, (à la sourdine était bien là le mot juste,) et j'espère que les autres confrères ne tarderont pas, non plus, à s'exécuter,

J’ignore ce que les autres poètes ont fourni à

M. Fréchette pour le commencement et le milieu des Vers luisants, mais lès citations que je vais faire ci-dessous prouveront de la façon la plus coneluante que le eenseur a construit la fin de son idylle avec la fin de celle de M. Morisset.

Qu'on en juge :

MORISSET

Jeanne, le lendemain, que nos cœurs avaient froid, Quand, croyant retrouver nos luisantes idoles

Sur les pistils dorés et les richés corollés,

Elles avaient quitté notre éden merveilleux,

Pour aller s'ébaudir dans les trèfles soycux.

FRECHETTE

Le lendemain, hélas !—ici-bas tout s’eflace— Lorsque, le soir venu, pour savourer encor

Le spectacle charmant, nous vinines prendre place, Il ne restait plus rien du fécrique décor.

Je ne fais certainement pas un crime au lauréat d’avoir imité son confrère dans ce qui précède, et je n’ai mis les deux strophes ci-haut en regard que pour préparer les comparaisons qui suivent :

MORISSET

Ces vers luisants du soir, Ô Jeanne! c’est lu vie. Le bonheur, ici-bax, n’élit pas de séjour, Et, comme le lampyre, il ne brille qu’un jour.

Nos trésors, entassés suir nos illusions, . Sont tombés dans le gouffre où vont les visions,

FRECHETTE

Voilà bien le symbole ct l'image de l'âme, Avec ses songcs d’or et ses {/lustons.

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