LECONTE DE LISLE
Grands aigles fatigués de planer dans les nues.
FRECHETTE Quand l'aigle est fatigué de planer dans la nue CHAPMAN
Xous sommes sur les bords du Sagucnay sauvage. FRECHETTE
Xous sommes sur le bord du Saint-Laurent sauvage.
CREMAZIE Il est sous le soleil une terre bénie.
11 est sous le soleil une terre bénie.
A.RCADES A.MBO 59
PEOSPEE BLAXCHEMAIN
Niagaras grondants, blondes Californies.
PRECHETTE Xiagaras grondants, Mondes; Californies.
CREMAZIE Peuples, inclinez-vous, e'csi la France qui passe.
FRECHETTE A genoux, o] \ rimes ! c'est la France qui ] asse.
VICTOR HUGO Qui dit : il faut monter pour venir jusqu'à moi.
FRECHETTE Et i uis il faut monter poiir aller jusqu'à toi.
Avant d'aller [dus loin, je vous dirai, M. Fréchette, qu'il n'y aurait eu rien de surprenant si vous aviez trouvé bien des réminiscences dans mes Québecquoises, — un volume que j'ai écrit de vingt à vingtquatre ans, alors que, sans études classiques, je n'avais lu, en fait de poésie, que vos productions dont je savais les trois quarts par cœur.
Au reste, je vous prie de croire que je considère mes Québecquoises comme le plus faible volume de vers qui ait été publié au Canada.
Seulement, j'ai la présomption de vous faire remarquer, M. Fréchette, que mes Feuilles d'Erable accusent, à côté de mes Québecquoises, un progrès beaucoup plus sensible que vous n'en avez montré
entre la publication de votre premier recueil et celle de Pêle-Mele.
A propos de mes Quëbecquoises, je me rappelle toujours ce que M. l'abbé G ingras — un poète de grand talent, que personne n'accusera jamais de plagiat, lui, — écrivait un jour à mon adresse :
Chapman a fait les Quêbecquoûex, J'ai dit cela tout haut : sais-tu Ce que l'écho m'a répondu :
Chapman a lait des Iroquoise*. ]
Oui, M. Fréchette, j'avais réellement fait des Iroquoises, et sitôt que j'ai eu compris cela, je me suis mis à travailler, j'ai lu les grands maîtres, je me suis aperçu, en les lisant, que vous n'étiez qu'un fabricant de grossiers et fades pastiches, et je vous ai cnvo}'é, comme on dit, vous.... promener.
Mais revenons, s'il vous plaît, à votre Roullaud.
Pour montrer la faiblesse des accusations que vous lui faites porter contre moi, je vais comparer avec les hémistiches que je ne vous reproche pas quelques-uns de ceux que votre défenseur m'accuse de vous avoir pris :
CHAPMAN
Un doux bruissement d'ailes parfois courait.
FRECHETTE Mais où Fou croit ouïr, doux bruissements (rai les.
i An foyer démon presbytère $\\km* strophe de Impertinence à Veau de
rose.
ARCADES AMBO 01
CHAPMAN
Ils entourent la Hotte et ses lourds bataillons.
FRECHETTE Comme une esclave an flâne de ses lourds bataillons.
CHAPMAN l.< fusil à l'épaule, et l'écume ;'i la bouche.
FRECHETTE Le mousquet à l'épaule, ou la pagaie au poing,
CHAPMAN Giu rrit r di la pensée à la voix magnifique.
FRECHETTE Protecteurs de nos droits, guerriers de la pensée.
CHAPMAN Et te vent parfumé des solitudes vierges.
FRECHETTE Oui, deux siècles ont fui ; la solitude vierge.
Encore une fois, M. Fréchette, vous aurez beau faire, vous ne réussirez point à intervertir les rôles, à me faire passer pour un plagiaire ; surtout vous ne pourrez pas plus vous disculper des accusations dont vous êtes écrasé, que votre Roullaud n'a pu le taire après la dénonciation du poète parisien. Vous pouvez en faire tous les deux votre deuil.
Quant au pain que j'ai mangé au service de M. Beaugrand et que vous me reprochez, vous faites erreur, M. Fréchette.
Ce pain, je le dois à M. Thomas Fortin, professeur de droit à l'université McGill. un compagnon d'enfance ; le premier il est allé avec moi voir M. le propriétaire de la Patrie, qui m'a donné tout de suite du travail, et cela avec si peu de répugnance, qu'au bout d'un mois il m'accordait le double du traitement convenu.
C'est encore M. Fortin qui m'a mis en rapports constants avec l'honorable M. Robidoux, un vrai littérateur, celui-là, un humble, qui ne sera pas plus accusé de plagiat que M. l'abbé Gingras, et qui m'a donné le pain que je romps aujourd'hui.
Oui, c'est à ces deux nobles cœur que je dois la position que j'occupe aujourd'hui, et je suis heureux, M. Fréehette, que vous m'ayez fourni par votre Itoullaud l'occasion de faire savoir la gratitude que je leur garde, de les remercier publiquement de m'avoir tendu tous deux la main dans des circonstances où j'avais tant besoin de protection.
En attendant la publication de mon prochain article, M. Fréehette, je vous conseille de changer de Roullaud, surtout d'en prendre un qui ne soit pas dans les cas réservés, et dont on ne puisse dire en le voyant avec vous : Arcades ambn. '
i Après la publication de l'article qu'on vient de lire, ni M. Roullaud ni M. Fréehette n'ont donné siqfne de vie.
M. Fréchette s'est efforcé toute sa vie d'imiter Victor Hugo, en politique comme eu littérature, seulement, il faut le dire, à la manière du molosse qui voudrait copier le lion.
En 1851, Victor Hugo, après avoir fulminé contre le cou}) de forée du prince Bonaparte, fut obligé de quitter la France, se réfugia en Belgique, puis delà s'enfuit en Angleterre.
A Jersey, dans sa retraite de 3Iarine-Terrace,\? poète, débordant des imprécations vengeresses du satirique, écrivit les choses les plus ignobles et les plus révoltantes qui aient jamais jailli d'une plume trempée dans le fiel et la fange, contre les têtes dirigeantes de son pays, contre Mgr l'archevêque de Paris, contre Pie IX, etc. Il y prédit une foule d'événements qui, malheureusement, se sont accomplis ; et plusieurs écrivains français s'accordent à dire <pie les Châtiments ont largement contribué à la
Gl LE LAUREAT
chute du second Empire et aux infortunes qui ont fondu, il y a une vingtaine d'années, sur la vieille mère patrie.
Dans son exil, — comme le lion, après avoir longtemps rugi dans la morne solitude du désert, devient parfois très calme et semble se recueillir, — l'auteur des Châtiments, à de certains moments, se calmait, et, pris de cette maladie à laquelle personne n'échappe^ la nostalgie, attendri par ce sentiment qui survit dans tous les cœurs, l'amour de la patrie, il déposait la Ivre à la corde d'airain pour prendre le pipeau, et il adressait à ses amis restés en France des élégies d'une indicible mélancolie et d'une idéale beauté.
C'est dans un de ces moments où le souvenir de la patrie absente le hantait avec tant de persistance, qu'il adressa à Lamartine une pièce dans laquelle vibre le plus largement son âme de poète, pour rappeler à son émule leurs débuts dans la carrière des lettres, le féliciter des succès poétiques qu'il remportait depuis que le vent révolutionnaire avait désuni leurs barques, pour le prier de ne pas oublier, dans ses triomphes, celui qui autrefois oubliait sa propre tempête pour chanter l'azur de son ciel.
En 1866, M. Fréchette, après avoir, lui aussi, fait de la politique, après avoir tourné le dos à son bureau d'avocat, jonché de papiers tout à fait étrangers à sa clientèle, quitta sa ville natale pour aller planter sa tente sous le soleil de Vétranger.
A Chicago, dans son Exile s Hermitage, un autre Marine- Terrace, M. Fréchette écrivit la Voix â? un Exilé, cette diatribe imitée des Châtiments, dans laquelle il expliquait que ses ennemis politiques étaient de triples voleurs et des assassins, se comparait au Christ chassant, à coups de fouet, les vendeurs du temple, et prédisait nue foule de choses qui ne sont pas arrivées.
Vengeur, j'ai sous les yeux un immorte] exemple, J'ai vu L'Homme «le Paix, sur les dalles du teinplc,
Terrible, et le fouet à la main.
A moi, ce ibuet sacré, ce fouet de la vengeance) Arrière, scélérats ! arrière, vile engeance !
Je vous appliquerai le fer rouge à l'épaule, Et je vous mordrai jusqu'au sang!
N'est-ce pas qu'ici Fou reconnaît bien en M. Fréchette le molosse qui. l'écume de la rage à la gueule, cherche à mordre le passant !
Et puis, que penser de l'auteur de la Voix d'un Exilé laissant entendre que le Christ, la mansuétude même, aurait comme lui appliqué le fer roug< l'épaule et mordu jusqu'au saur) f
Quelquefois, quand la rage faisait un instant trè chez l'exilé de Chicago, M. Fréchette, toujours pour singer son fétiche, adressait à ses amis du Canada des pièces qu'il imitait des chefs-d'œuvre du Maître, et il écrivit, un jour, à l'adresse de M. Paraphîle
!temàjr une ode dans laquelle il lui parlait de leur jeunesse, de leurs premières armes dans la lice de la poésie, le félicitait du couronnement de sa Découverte du Canada par l'Université Laval.
.Bref, tout ce qui différenciait les vers de Victor lïugo à Lamartine de ceux de M. Fréchette à M. Lemay, c'est que les premiers disaient à l'auteur des Méditations : " Songe à moi dans tes triomphes " ! tandis que les seconds demandaient au traducteur d* Evangeline : — " Songes-tu à moi qui tant de fois t'ai applaudi ? "
C'était toute la différence, et des fragments pris dans l'ensemble des pièces de Victor Hugo et de M. Fréchette vont prouver tout de suite mon assertion :
VICTOR HUGO
Voilà quelle était ma pensée, Quand sur le flot sombre et grossi Je risquai ma nef insensée. x
Echangeant nos signaux fidèles, Et nous saluant de la voix, Pareils à deux sœurs hirondelles, Nous voulions, tous deux à la fois, Doubler le même promontoire, Remporter la même victoire.
FRECHETTE
Pourtant, naguère encore, suivant la même étoile, Nous n'avions qu'une nef, nous n'avions qu'une voile,