‹ Le lauréat (volume 2)Chapitre 28 sur 72 · I. Les Contemplations, poésie IX · texte numérisé non relu

I. Les Contemplations, poésie IX

Nos luths comme nos cœurs vibraient à l'unisson ; Poètes de vingt nus. c'étaient luttes sans trêve, ( "était à qui de nous ferait le plus beau rêve ; C'était à qui de nous ferait la plus belle chanson.

VICTOR HUGO

Tandis que la foudre sublime Planait tout en feu sur l'abîme, Nous chantions, hardis matelots.

FRECHETTE

Nous rêvions, nous chantions, c'était là notre vie.

Tu charmais les zéphirs, je narguais la bourrasque. VICTOR HUGO

Bientôt la nuit toujours croissante, Ou quelque Vent qui t'emportait M'a dérobé ta nef puissante Dont l'ombre auprès de moi Ilot tait.

C'est mon tourbillon, c'est ma voile!

C'est V ouragan qui, furieux,

A mesure éteint chaque étoile

Qui se hasarde dans mes eieux ;

C'est la tourmente qui m' emporte

FRECHETTE

L'orage m'emporta loin de la blonde rivé

Où. ton esquif flottait toujours à la dérive,

Bercé par des flots bleus pleins d'ombrages mouvants.

Et depuis, balloté par la mer écumante,

Hochet de V ouragan, jouet de la tourmente,

J'erre de vague en vague, à la merci des vents.

VICTOR HUGO

Seul je suis resté srus la nue.

Depuis l'orage continue,

li,S LE LAUREAT

Le temps est noir, le vont mauvais, L'ombre m'enveloppe et m'isole, Et si je n'avais nia boussole, Je ne saurais pas où je vais.

FliECHETTE

J'aimais, et jecroyais à l'amitié fidèle ;

Tout me parlait d'espoir, qtiand le sort, d'un coup d'aile,

Brisa mes rêves d'or, ma boussole et mon cœur.

Comme vous voyez, j'ai fait une légère erreur au moment de faire mes citations.

Oui, il y a une différence ici ; c'est que Victor Hugo a garde sa boussole et que M. Fréchette, lui, a perdu la sienne avec autre chose.

Il est facile aussi de voir qu'il n'a plus, depuis quelque temps, rien pour s'orienter.

Mais continuons à comparer :

VICTOE HUGO

Mille acclamations sur Tonde Suivront toujours ta voile blonde Brillante en mer comme un fanai, Salueront le vent qui t'enlève, Puis sommeilleront sur la grève Jusqu'à. ton retour triomphal.

FRECHETTE

Oui, je suis loin, ami! mais souvent les rafales M'apportent des lambeaux de clameurs triomphales, Et j'écoute, orgueilleux, ton nom que l'on redit.

VICTOR HUGO

Alors d'un cœur tendre et fidèle,

Ami, souviens-toi de l'ami

Que toujours poursuit ùcoups d'aile Le veut dans ta voile endormi.

Soiitje que du sein de L'orage, Il t'a vu surgir au rivage, Dans un triomphe universel, Et qu'il oubliait sa tempête roui- chanter l'azur de ton ciel.

FRECHETTE

Ahrsje me demande, en secret, dans mon Ame, Si tu songes parfois, quand la. foule t'acclame, À celui qui jadis tant de fois t'applaudit.

Et voilà l'originalité de M. Fréchette, l'originalité qui distingue le rimeur du véritable poète !

Et dire que le lauréat, qui n'a aucune imagination, qui s'approprie des vers tout ronds des grands maîtres français, qui n'est pas capable de faire la moindre piécette sans avoir un modèle sous les .yeux, a eu le toupet de faire représenter, ;\ Montréal, Y Exilé, un mélodrame en prose où se trouvaient tous les éléments scéniques et littéraires d'une œuvre d'art.

Cela renverse, n'est-ce pas ? et cependant c'est" bien vrai ; c'est vrai pour cette prose dramatiques comme pour les vers qu'il a volés un peu partout, et je me hâte de faire quelques citations à l'appui de ma dénonciation :

FRËC1 I ETTE

Auguste. — Eh bien, ma foi, je renouerais volontiers d'anciens rapports d'amitié. (Cayou sert à boire). Mettez deux verres ; je n'ai pas L'habitude de boire seul. (S'adressant à

Adrien). Quelqu'un voudra bien me tenir compagnie, j'espère.

EUE BERÏHET

— Eh niais! clit-ii négligemment, je n'ai pas l'habitude <le

boire seul! apportez un autre verre, monsieur l'auber"

giste, quelqu'un ici voudra bien me l'aire l'honneur de me tenir compagnie.

FRECHEÏTE

Auguste. — Un peu. Si, après avoir doublé trois l'ois le Cap Horn, et cinq fois le Cap de Bonne-Espérance, on peut se dire marin; si, après avoir fait quatre fois sa fortune dans le commerce maritime, on peut se dire commerçant, je suis certainement l'un et l'autre. Mais laissons cela, si vous voulez bien, et causons «l'autre chose. Y a-t-il longtemps que vous habitez Sillery ?

ELIE BERÏHET

Vraiment, si, après avoir doublé trois fois le Cap Horn et cinq fois le Cap de Bonne-Espérance, on peut se dire marin ; si, après avoir fait quatre fois sa fortune dans le commerce maritime, on peut se dire commerçant, je suis certainement l'un et l'autre. Encore aujourd'hui bien des gens ne me nomment que le Xabab. Mais laissons cela, mon cher hôto coiitinua-t-il d'un ton indifférent, et causons d'autre chose' Vous demeurez trop près de la Bastide rouge pour ne pas connaître son maître actuel ?

Cayou. — Le domaine? Je crois bien qu'il existe encore. A peu près un quart de lieue d'ici, sur la côte, un peu au sorrois. M. Jolin, le propriétaire, passe jamais devant ma porte sans faire un salut.

EUE BERÏHET

— La Bastide rouge? répliqua l'aubergiste d'un air capable, elle est à une demi-lieue d'ici ; M. Linguard, le propriétaire, ne passe jamais devant l'auberge, sans arrêter quand il va à Marseille.

— Fort bien; ce M. Pierre Linguard est suis doute un homme riche, considéré ?

FEECHETTE

Auguste. — Et ce M. Jolin est sans doute un homme riche. considéré.

ELFE BERTHET

Au moment où l'aubergiste ouvrait la bouche pour répondre, sa femme lui cria en patois : — Prends garde à toi,

Béeasson, et tourne ta langue sept lois i! s'agit d'un

voisin.

FEECHETTE

Josephte, bas à Cayou. — Prends garde à toi, mon homme ; tourne ta langue sept fois, tu sais

EUE BEETHET

— Pour ce qui est d'être riche, répliqua Babct en remplissant de nouveau son verre, il n'y a pas de doute à cet égard.

FEECHETTE

Cayou. — Ali! pour être riche, vous l'avez dit. Y a pas un plus gros bourgeois <)iie lui dans tous les environs.

Auguste. — Et cependant, il y a vingt-deux ans, il n'était qu'un simple commis de la maison DesRivières. Ne s'est-on pas étonné que tous les biens de cette famille aient passo entre les mains de ce Jolin.

EUE BERTHET

— Je sais, je sais, interrompit le voyageur; et cependant maître Linguard n'était, il y a vingt ans, qu'un pauvre c minus dans la maison de A. Fleuriaux, armateur à Marseille. Ne s'est-on pas étonné que tous les biens de cette famille aient passé ainsi entre les mains de ce Linguard?

FEECHETTE

Josephte, bas à Cayou. — Cayou, tourne ta langue s:^pt fois, tu sais.

t' LE LAUREAT

ELIE BERTHET

— Tourne ta langue sept fois, mon homme! crin de noureajï Babet avec inquiétude.

FRECHETTE

Cayou. — J'ai vu ça tout de-suite que vous étiez canayen. Et vous venez vous établir dans ces pays, je suppose.

ELIE BERTHET

Je parierais, Monsieur, continu a-t-il, qu'il n'y a pas longtemps que vous êtes débarqué, on devine ça.

FRECHETTE

A e ;uste. — .1 la salula ! (Ils trinquent). Mais, Corpo di ÎUiïtho '. vous ne m'avez pas dit comment ce vieux coquin aU- Jolin a fait. fortune.

ELIE BERTHET

— Mais, Corpo di Baccho ! reprit-il joyeusement en s'emparant lui-même de la bouteille, vous ne m'avez pas dit. camarade, comment le vieux coquin de Linguard avait l'ait fortune ? A votre santé !

Ils trinquèrent et burent.

rRECHETTE

Cayou.— Comment il a fait sa fortune? C'est pas aisé à dire, ça. Le vieux DesRivières était mort ; le iils Auguste, un mauvais sujet qui s'était mêlé aux troubles de 87, avait • été exilé. Jolin montra des actes prouvant qu'il avait acheté et payé comptant toutes les propriétés. Ça parut drôle ; mais les actes étaient en règle ; la signature était bonne ; on finit par n'y plus penser. Depuis ce temps-là, Jolin s'est toujours enrichi ; il a amassé piastre sur piastre, et ii s'est retiré au Domaine, où il a vécu comme un ours.

ELIE BERTHET

— Comment il a fait sa fortune ? répliqua l'aubergiste, qui commençait à s'animer, ce n'est pas facile à comprendre. Le

vieux Fleuriaux était mort ; son fi I s Auguste, un mauvais sujet, un libertin fini, fut obligé de quitter le pays à la suite d'une vilaine aventure. Après son départ, Linguard montra des actes prouvant qu'il avait acheté et payé comptant des propriétés considérables de M. Fleuriaux. Ça parut drôle mais les actes étaient en règle, la signature était bonne, et on finit par ne plus parler de cette affaire. Depuis ce temps, Linguard prospère encore, il a entassé écus sur éeus, il s'est retiré à la Bastide rouge, où il vit économiquement dans la retraite.

Louis Veuil lot, parlant de l'auteur des Châtiments, écrivait, un jour, ce qui suit dans les 0 leurs de Pari s :

Il assure à diverses reprises que ses vers sont un pilori. qu'il fait la fonction de bourreau, que ceux qu'il marque sont marqués à jamais. C'est une prétention de poète qu'avait eue déjà un fameux marqueur nommé Barthélémy, lequel, je crois, n'a marqué personne autant que lui-même. Pour mon compte, je.passe à M. Hugo de prendre ce plaisir, — que je conçois bien. Mais il devrait craindre son intempérance et n'y pas mettre tout le monde, à ce terrible pilori. Je m'y vois en compagnie de Pie IX. Je pense que Pie IX s'en tirera et me déclouera ; et je m'en irai dans la suite de Pie IX, laissant une réputation pour le moins aussi respectable que celle d'About, Lapouille et Philibrand.

M. Fréchette, toujours pour minier son maître, a voulu, lui aussi, marquer ses ennemis, et il a écrit sur un haut personnage canadien ces vers :

Tu voulais avant tout que ce nom fût notoire; Eh bien, sois satisfait ; tu vivras dans l'histoire. Mais cloué sur un pilori !

Les événements ont prouvé que M. Fréchette devait extravaguer le jour où il laissait tomber de son luth vengeur les vers qu'on vient de lire ; et ce

pilori qu'il voulait dresser à la mémoire d'un homme qui a fait honneur à sa nationalité, lui sert à présent.

Oui, M. Fréchctte est eloué au pilori des plagiaires, et, quelque effort qu'il puisse faire, il ne pourra jamais s'en arracher.

UNE TROUVAILLE

Lorsque le lauréat, voulant laisser comprendre au publie que M. l'abbé Baillairgé signait ma prose, publia le fameux apologue qui m'ouvrait la porte par où je suis entré lui arracher son masque de plagiaire, je dis à quelques intimes :

— Cette fable renferme une trop forte pensée pour qu'elle soit de Frécliette, et je parierais qu'il l'a volée comme le reste.

— Vous n'êtes pas sérieux, remarquèrent tour à tour les amis.

— Je vous dis, moi, que Frécliette n'a pas tiré ça de sa tête.

— Mais croyez- vous — soyons de bon compte — que M. Frécliette viendrait répondre à une accusation de plagiat par une nouvelle escroquerie ?. . . . Il y a toujours un bout. . . .

— Je vous le répète, Frécliette n'a pas tiré ça de

sa tête, et je vous le prouverai tôt ou tard, soyez eu sûrs.

Et les amis de rire de mou entêtement à soutenir que M. Fréchette devait avoir volé l'idée du Chêne et de la Chenille.

Cependant, malgré l'assurance et l'aplomb de mes contradicteurs, je me mis à chercher le thème de la dernière élucubration poétique du lauréat, — fouillant les coins et les recoins d'une des plus importantes bibliothèque du pays.

Depuis un mois, sitôt que j'avais une minute de loisir, je courais y feuilleter classiques et modernes, mais chaque fois j'en revenais bredouille.

Découragé, j'allais, abandonner mes recherches, quand soudain il me vint à l'esprit de regarder dans la Patrie de 1881, pour voir ce que M. Fréchette pouvait bien répondre à M. Tassé, qui l'accusait d'avoir copié ElicBerthet.

J'ouvris donc au hasard le journal de M. Beaugrand, et je mis tout de suite le doigt sur ces lignes écrites à la date du 18 juillet :

M. Fréchette, se refusant catégoriquement de répondre aux injures de M. Tassé dans la Minerve, nous allons nousmême nous charger de la besogne, et vous ne perdrez rien pour attendre, M. Tassé.

Tiens ! me dis-je, M. Fréchette agissait alors comme aujourd'hui : ne pouvant dire un mot pour

UNE TROUVAILLE

se justifier, il se faisait défendre par un copain. Mais il y a donc toujours eu des Roullaud.

Encouragé par la trouvaille que je venais défaire, je continuai à chercher, et j'avais à peine tourné deux feuillets du même journal, que je tombais — je crus rêver — sur un article de fond au cours duquel le rédacteur disait à M. Tassé :

Il est un vieil apologue C'est celui du chêne et de la

chenille. Une chenille rampe et bave sur le roi de la forêt qui ne s'en aperçoit même pas. u Vois donc, lui dit-elle, je salis ton écorce, je souille ton feuillage, et (pic peux-tu contre-moi, toi, rien."

" Ma loi. répondit le chêne, cela ne t'empêche pas d'être chenille, et moi d'être chêne."

Vous pouvez vous imaginer si je me hâtai de courir montrer à mes amis ce que je venais de dénicher, et vous dire la gaîté que ma découverte provoqua serait une impossihité. Encore aujourd'hui, il y a un de mes anciens contradicteurs qui veut absolument que je sois sorcier.

Xon, je ne suis pas sorcier, mais je connais mon homme, et les articles qui vont suivre, joints à ceux qui ont paru, vont le prouver d'une manière qui ne laissera aucun doute à ce sujet, je vous en donne ma parole.

En attendant, laissez-moi vous faire voir la fable que M. Fréchcttc a plagiée à quelque ancien auteur que je ne connais pas, et que le lauréat probablement connaît par ce qu'il en a lu dans la Patrie :

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