‹ Le lauréat (volume 2)Chapitre 31 sur 72 · LOUIS-HONORE FKECH ETTE · texte numérisé non relu

LOUIS-HONORE FKECH ETTE

Semble veiller, debout comme une sentinelle

LOUIS FRECHETTE

On le voyait debout comme une sentinelle

Il me faudrait vingt pages pour citer tous les rabâchages et les rengaines du lauréat.

J'en prendrais une rien que pour loger les épithètes sourd, vague, farouche et féerique qui pullulent dans ses livres.

Mais ce qui est plus étonnant que tout cela, c'est que M. Fréchette, qui connaît pourtant les modernes sur le bout de son doigt, qui sait leur religion de l'extrême diversité des désinences, se sert constamment des mêmes rimes, et encore de celles qui étaient déjà vieilles du temps de Marot.

Il y a surtout sauvage, rivage et servage qu'il ne lâche jamais, probablement parce que ces mots riment richement ensemble.

Aussi je parierais qu'il n'y a pas une seule pièce

-des Fleurs boréales, de la Légende d'un Peuple et

des Feuilles volantes qui ne contienne des sauvages.

Bien que les citations de ces rabâchages soient fastidieuses, je ne puis résistera l'envie de vous faire les suivantes, qui pourraient être vingt fois plus nombreuses, si je ne prenais en pitié ceux qui vont les lire :

Nous sommes sur le bord du Saint-Laurent sauvage. Le fleuve, déployant l'orbe de son rivage

Tout retombe en oubli, tout redevient sauvage, Nul pas civilise ne foule le rivage

Hémisphère aux rives so.iivagcs Libre des antiques servage*

Le grand fleuve revêt un aspect moins sauvage ; Son courant roule un Ilot plus calme; le rivage

Tour arracher ces bords aux primitifs servage*, Pour la première fois sur ces fauves rivages

0 fleuve, qu'ils sont loin les jours où nul servage N'avait encor dompté ton orgueil éclatant ; Où de pauvres wigwams ornaient seuls ton rivage, Où tu n'avais bercé sur ta houle sauvage

Quelle joie M. Fréchette a dû avoir le jour où il a. réussi h mettre les trois fameuses rimes dans la même strophe î

Prenez patience, et voyez jusqu'à quel point iî aime les sauvages <

Qu'elle chante nos lac*, notre climat sauvage

Sans que son blanc drapeau que gardent nos rivages

Que Yiriathe, à lui seul, rebelle à tout servage, Acculé comme un loup dans la sierra sauvage

De temps en temps sur le rivage, Au cri de quelque oiseau sauvage

LES BARACHAGES

Sur un îlot désert de l'Ottawa sauvage,

Le voyageur remarque, à deux pas du rivage

Le voyageur découvre, à deux pis du rivage, Les restes d'un vieux fort nommé le fort sauvage

Par un dernier effort cramponnés nu rivage.

Les vieux troncs rabougris penchent leur front s-nivage

Et pourtant qu'rtllaient-ils chercher sur nos rivages, Sinon, après la vie errante des sauvages

Si souvent harassés par les hordes sauvages, Que, voulant couronner leurs incessants ravages

Puis, sanglants et repus, lourds de butin, sauvages, Harassés d'une nuit de meurtre et de ravages

C'était bien avant nous, au temps où les sauvages Faisaient dans le pays tant de sanglants ravages

Quand ou pense que les rivages et les servages ont. bien échappé à M. Fréehette.

Il a dû en éprouver un grand chagrin.

Néanmoins, comme ravage rime richement avec sauvage, il s'en est peut-être consolé assez vite, après tout.

Mais continuons à nous occuper des sauvages :

Elle se retira dans un antre sauvage,

Tour pleurer sa grandeur et mourir au lioaje

Aussi raconte-t-on qu'une femme sauvage.

rendant que les canots s'éloignaient du rivage

Il brille sur tous les rioages,

Au bout des mers les plus sauvages

Il part. De noirs boy ous côtoyant les rivages,

A travers les grands bois ou les pampas saivages

Son ombre avait couvert bien des bivouacs sauvages

Tandis que le grand fleuve à ses mornes rivages

Les éebos se taisaient au fond du bois sauvage, Et sur le sable du rivage

■Jolie encore, un jour de tempête et d'orage, La foudre sur un roc sauvage

0 fleuve! sur ton beau rivage N'as-tu pas gardé son image?

Le gnome du virage Fuit sauvage,

Savez-vous que la déclamation dos vers qui précèdent, dans les fêtes de charité, remplacerait avantageusement les monologues et les chansons comiques î

Quelqu'un à qui je les ai communiqués et qui les a déclamés, l'autre soir, dans un salon de la rue St- Louis, me dit que l'effet a été irrésistible.

Après les sauvages, ce que M. Fréchette aime le mieux, ce sont les oranges les mésanges.

les

anges.

Si beaux sous vos robes orange*, Que l'on dirait un groupe d'ange.

Après avoir au front baisé vos petits anges

Frais comme des lilas, doux comme des méninges,

Elle a les accents des mésanges,

Et son souris Nous fait toujours rêver des anges

Tu ne dois, douce mésange, Même effleurer notre fange

LES BAEACHAGES 13

Sous tes irais bosquets qu'embaume l'orange II t'attend au banquet des anges

Les enfants, les fleurs, les mésanges

Voix de mésange, Sourire1 à? ange

Dans les nids les mésanges Aux voix d'anges

Avec toi j'admirai les bords sacrés <\u Gange Et les riants pays où se cueille l'orange

Blanebe comme une fleur d'orange

Souille divin des anges, Voix des douces mésanges

Madame, au Dieu d'amour qui féconde le nid. Le doux nid des mésanges

Ton épouse t'attend ; cueille les fleurs d'orange

Baignant la steppe aride et les bosquets d'orange

La beauté sur ta joue a pose sa, main d'en///''

Dors, mon doux ange

Garde tout pour ton bon ange

Où donc étaient les doux anges

Dont la voix Ici charmaient les mésanges

Et c'est ça qui est la fécondité du poète national : la fécondité de l'orgue de Barbarie qui dévide, du matin au soir, les mêmes ritournelles.

Pour achever de prouver que M. Freehette n'est pas un poète, je vais reproduire, dans une deuxième série d'articles que je commence aujourd'hui, des fragments de pièces qu'il a faites à l'aide de sa seule imagination, de sa seule logique et de sa seule philosophie, des fragments qu'il n'a certainement pas filoutés ni à Lamartine, ni à Victor Hugo, ni à François Coppée.

Sans autre préambule, je débute, dans ce nouveau genre de reproduction, par la citation suivante prise dans un petit poème qui raconte le naufrage de la flotte de l'amiral Walker :

Ne soyez pas surpris si mes pas sont tremblants ; C'est depuis ee jour-là que mes cheveux sont blancs.

M. Fréchette a l'air de prétendre qu'il n'y a rien d'étonnant qu'un homme tremble sur ses jambes du moment qu'il a les cheveux blancs !

Comme logique, c'est grand comme la superbe du lauréat.

Voulant décrire le dernier acte de sublime folie du héros de 1660, l'auteur de la Légende d'un Peuple a écrit :

Un soir que le combat triplait de violence. Dan lac prend un baril plein de poudre, et le lance, Mèche allumée, en plein milieu des assaillants. Malheur! un accident l'arrête, et nos vaillants Voient retomber sur eux la machine infernale.

A part la césure qui n'est pas observée au troisième vers, il y a dans la citation que je viens de faire la répétition vicieuse du mot plein, — plein de poudre, en plein milieu, — une faute de français et un contresens.

Une faute de français, parce qu'en plein est synonyme d'au milieu, et qu'on ne peut pas dire au milieu du milieu.

Un contre sens, attendu que le baril de poudre, ayant été lancé au beau milieu des assaillants, — M. Fréchettc a précisé, — ne peut pas être retombé sur les assiégés.

Parlant de l'héroïque résistance de Daulac et de ses compagnons, Charles Fuster, au cours de la critique qu'il a faite de la Légende d'un Peuple dans une étude sur les poètes qui ont écrit en dehors de Paris, a dit :

" Crânes fendus, mains hachées, yeux crevés, brandons jetés, hurlements de rage, — je vous épargne le détail. Seulement, un soir, il n'y a plus que deux ou trois hommes valides. Daulac prend un petit baril plein de poudre :

Il le lance,

Mèche allumée, au beaumilieu des assaillants.

" C'est à côté des assiégés que le baril retombe. Il éclate. Un seul des colons est resté debout. Et que fait-il ? Les yeux hagards, l'écume à la bouche, une hache à la main, il achève les blessés. Puis il tombe, le crâne entr'ouvert, la poitrine toute trouée de balles."

Comme vous voyez, le poète parisien a été obligé de se borner à une petite analyse des vers de M. Fréchette, qu'il ne pouvait reproduire à cause des défauts que j'ai signalés, il n'en a cité qu'un seul tout entier, — encore a-t-il été obligé de le corriger en remplaçant en plein par au beau, — et surtout il a eu le soin de faire retomber la machine infernale à côté des assiégés, et non pas sur eux, comme l'a dit invraisemblablement le poète national.

Je continue à citer :

Sur le calme des eaux une voix nous arrive. C'est un cantique saint qu'aux échos de la rive, Dans l'éclat radieux d'un soleil flamboyant, La petite flottille envoie en pagayant.

Que dites-vous d'une petite fiottile qui envoie un... cantique ?

Et puis, comment une fiottile peut-elle n'avoir qu'une voix pour envoyer un chant religieux ou profane ?

Dans une pièce au milieu de laquelle le lauréat dit à Mme Albani que tout le pays l'acclame on trouve les vers suivants :

Oh ! oui c'est la Patrie; et même plus encor ! Car sur ton front nimbé que la gloire environne, Tu vois Québec, la ville au merveilleux décor, Venir poser ce soir sa plus fraîche couronne.

C'est plus que la patrie qui applaudit la grande cantatrice, c'est Québec !

La pensée de M. Frécbctte me fait songer à cet orateur qui, le jour de la Saint- Jean-Baptiste, dans un élan d'enthousiasme à tout casser, s'écriait :

— Messieurs, la paroisse de Sainte-Cécile de Valleyfield est la plus belle paroisse de ce continent, je dirais même, messieurs, je dirais même du. . . . comté.

Et je crois ouïr encore la remarque que fit, à mon côté, un brave cultivateur en entendant la réflexion sur Sainte-Cécile :

— I/animal ! s'il continue, il va dire que Valleyfield est la plus belle paroisse du . . . .rang !

SA riiOPRE INSPIRATION 14!

Voulant jusqu'au bout vanter Québec dans sa pièce àMmc Albani, l'auteur des Feuilles volantes ajoute :

Des plaines d'Abraham aux clochers de Saint-Roch, On la verra toujours, par nulle autre éclipsée, Superbement drapée en son manteau de roc, Du pays des aïeux sentinelle avancée.

Ecrire que Québec est superbement drapé dans un manteau de roc, pour dire qu'il est bâti sur la pierre, c'est peut-être faire une figure de rhétorique un peu hardie.

Mais là où M. Fréchette exprime avec justesse une grande vérité, c'est quand il affirme que la vieille capitale ne sera jamais éclipsée par aucune autre ville, des plaines d'Abraham aux clochers de Saint- Jîoch, entre les Buttes-à-Neveu et la rue Saint- Joseph, et qu'elle sera toujours la sentinelle avancée du pays des aïeux entre ces deux derniers endroits.

Au début d'une pièce écrite sur Jean Sauriol, le magnanime révolté qui, après la cession du Canada, s'obstine à ne pas reconnaître la domination anglaise, on lit ces deux vers :

Et puis l'homme souffrait au bras d'une blessure Qu'une balle avait faite, un soir, en ricochant.

Franchement, je n'ai jamais pu lire le distique qui précède sans songer à ceci :

Une balle passe, un soir, en ricochant, comme qui dirait en flânant, elle aperçoit Jean Sauriol, il

lui prend fantaisie de lui entrer dans le bras, de fait elle y entre, et dit : " Moi, je couche ici" !

Je détache les alexandrins ci-dessous de YAtalante, poésie dans laquelle est racontée la résistance de Vauquelain, qui, bien que vaincu et resté seul sur son navire qui vient de prendre feu, refuse d'amener pavillon devant les Anglais :

L'incendie attaquait le vaisseau par l'avant. Alors, du grand désastre unique survivant, Au pied du tronçon noir où la bannière blanche Claquait encore au vent de la sombre avalanche, Le vaincu du destin se coucha pour pleurer.

Si l'on en croit M. Fréchette, c'était un drôle de type que ce Vauquelain, qui prenait le temps de se coucher pour pleurer, qui s'étendait tranquillement au pied d'un mât, à seule fin de larmoyer à son aise, au moment même oùY incendie attaquait son vaisseau par V avant.

Le vaincu du destin se coucha pour pleurer me rappelle la réponse de cette femme à qui l'on était venu annoncer — avec les précautions oratoires que la gravité d'un pareil cas exige — la mort subite de son mari tué par la chute d'un arbre.

— Laissez-moi, dit-elle, finir mon ménage, après ça, si vous voulez voir une femme qui braille, ça va ête moé.

Et puis— soyons sérieux— voulez- vous voir la

dissemblance entre deux poètes qui ont traité un sujet analogue ?

Lisez Ml,ie Felieia Hemans qui peint l'attitude d'un enfant de quinze ans resté seul sur le pont d'un navire en flamme et jonché de morts, parmi lesquels gît, à ses pieds, le cadavre de son père criblé de balles :

The boy stoott on the burning deck

Whence ail but ho had fled; The flanie that lit the battle's wreck

Shone round him o'er the dead.

Yet beautiful and bright he stood

As boni to ru le the storm — A créature of heroie blood,

A proud, though child-like form.

And but the booming shots replied, And fast the Haines rolled on.

Upon his brow lie fclt their breath,

And in his vvaving hair, And looked frein that lone post of dcath

lu still y et brave despair.

Le héros de M"° Hemans, malgré sou jeune âge, malgré son désespoir, ne pleure pas, lui ; encore moins songe-t-il à aller se coucher ; et le contraste des dernières strophes que je viens de reproduire est d'une ironie sanglante pour le lauréat

D'ailleurs, M. Fréehette assurément fausse l'histoire, et commet une injustice envers Vauquelain

quand il le représente pleurant au pied d'un mat : et l'invraisemblance manifeste d'une pareille défaillance cliez un marin prêt à mourir plutôt que de se rendre à l'ennemi, fait croire que c'est l'exigence seule de la rime qui a dû forcer l'auteur de VAtalante à écrire une telle niaiserie.

Mais revenons aux vers de M. Fréchette, et exami-' nous de près quelques unes des inversions qu'il affectionne :

Au bord des ruisseaux, d'indolents pêcheurs Des saules pensifs dorment sous le dôme.

Quelques instants plus tard, quand, pour s'en emparer. L'amiral ennemi, du pont de sa chaloupe, De VAtalante en feu se hissa sur la poupe.

On lui lit du Calvaire alors prendre la route,

C'est l'occident chrétien avec l'Asie aux prises.

De leur mère, arrachés aux suprêmes étreintes, On jette en pleins brasiers les petits aux berceaux.

Do tous les dévoûments possédé du délire,

Ils sont là du pays pour défendre la porte.

La dernière inversion vaut bien celle qui est si souvent citée :

Seul mon père à manger m'apporte.

Laissez-moi vous faire une dernière citation — empruntée à une pièce qui est la glorification des exploits d'Iberville :

Quelquefois il leur faut descendre en pagayant Quelque effrayant rapide aux remous tournoyant.

SA PROPRE INSPIRATION' 14"i

Pagayant, effrayant, tournoyant, tout cela est bien égayant, et la suppression du pluriel, pour là rime, à tournoyant est d'un effet flamboyant.

Nul ne recule ; un jour, dans un torrent qui gronde, D'Iberville lui-même est englouti sous ronde. Il s'échappe, mais deux des braves sont noyés.

D'après les vers du lauréat, il n'y a (pie d'Iberville qui soit englouti sous l'onde, et cependant deux braves sont noyés.

C'est un désastre encore plus étonnant que celui dont parle la chanson :

Ils étaient quatre, ils se sont noyés cinq, Cinq à l;t fois, ils se sont tous perdus.

Comme il est facile de le voir, tous les vers cpie je viens de citer sont bien de M. Fréchette, et les lié ritiers de Victor Hugo & Cie qui voudraient réclamer en justice quelque chose ici en seraient, bien sûr, pour leurs frais.

Le premier vers de la première poésie que M. Fréchette livra à la publicité, et cpii parut dans les Soirées Canadiennes de 1861, contenait une faute de français :

Foc aux ailes de soies

Ces soies-liï faisaient déjà pressentir les compagnons de saint Antoine dont j'ai parlé récemment.

Dans la préface de son premier volume s'épanouissait cette neur : •

...et ce pas, tout petit qu'il soit...

Ce temps du verbe, dont l'assonance rappelle encore les soies de la fée et celles des intéressants quadrupèdes epic Chicago fournit en si grand nombre, prouve (pic pour M. Fréchette l'indicatif et le subjonctif sont une seule et même bête.

La septième strophe de la première pièce de Mes Loisirs était un véritable défi à la syntaxe :

Àh ! c'est que ses petits, ses petits qu'elle adore,

Depuis un instant l'ont quitté, Ouvrant au vent du ciel son aile faible encore

Pour goûter à la liberté.

Après un pareil début, M. Fréchette devait aller loin, et, de fait, il est allé si loin, que, à l'instar do ee grand voyageur qui avait, selon un Marseillais, franchi les limites du monde, il est tombé dans rien.

Il est tombé dans rien, et, pour mieux prouver cela, je vais continuer à reproduire quelques uns des bijoux dont la lourdeur l'a entraîné dans le vide où il se débat.

Pour éviter la monotonie des petites introductions que j'ai l'habitude de mettre en tête des chosesque je veux rendre saillantes, je ferai mes citations au fur et à mesure qu'elles me viendront à la mémoire ou qu'elles me tomberont sous les yeux, sans m'occuper si tel ou tel fragment de Mes Loisirs doit se trouver voisin de tel ou tel autre de la Légende d'un Peuple ou des Feuilles volantes.

Toile et lege :

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