‹ Le lauréatChapitre 100 sur 101 · UN DERNIER MOT · texte numérisé non relu

UN DERNIER MOT

Avant de vous lâcher, M. Fréchette, j'ai encore quelque chose à vous dire.

Ça sera court, mais vous trouverez cela peut-être joliment long.

Voici :

Il y a dix-huit mois, vous étiez à l'apogée de la gloire, ou plutôt au paroxysme de la frénésie de faire parler de vous.

A force de plagiais éhontés et de réclames assourdissantes, vous étiez parvenu à vous jucher sur un piédestal du haut duquel, je l'ai déjà dit, vous vous amusiez à cracher sur la tetc des passants.

Vous aviez une foule de fervents qui ne juraient que par vous, et deux sociétés d'admiration mutuelle, une à Québec et l'autre à Montréal, vous avaient choisi comme leur chef, et venaient de temps à autre

140 DEl X COPAINS

déposer à vos pieds des cassolettes pleines de l'encens enflammé d'un culte aussi sérieux que niais.

Grisé par cet encens, vous aviez fini par croire que vous étiez un dieu, quelque nouveau Jupiter tonnant, et vous pensiez avoir remué la foudre chaque fois qu'il vous arrivait d'éternuer.

Quand quelque profane passait devant vous sans courber l'échiné, d'un bond furieux vous descendiez de votre piédestal, vous vous mettiez à courir après lui avec une gaule ou un bâton.

C'était, vous Ta vouerez, étrangement oublier la dignité qui convient à un dieu ; c'était, de plus, jouer un rôle très hasardeux ; et si vous aviez eu la plus légère dose de jugement, vous auriez compris que, parmi ceux que vous écrasiez de votre morgue ou que vous menaciez de vos coups, il pouvait peutêtre se trouver quelqu'un capable de vous démasquer et de vous faire rendre gorge.

Le manque de jugement et Pinfatuation vous ont empêché de soupçonner même que le moindre choc pouvait vous faire culbuter du socle de carton-pâte où vous vous dressiez au milieu d'une auréole de ferblanc. Et vous voilà maintenant étendu sur le i\o^, les reins cassés, le cou tordu, dans la poussière étoilée des larmes de quelques rares disciples assez

naïfs pour ne pas vous lâcher.

Page 1