‹ Le lauréatChapitre 3 sur 101 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

cutanl plus ou moins habile, mais un poète,

jamais.

Toutes les bibliothèques du monde ne sauraient taire naître un poète, et probablement parce que la grâce et la pureté sont souvent voisines de l'ignorance,— comme chez les enfants, par exemple, — on a vu des hommes produire, presque sans érudition, de véritables chefs-d'œuvre.

La poésie n'existe pas seulement dans les vers, elle est un souffle qui court à travers toute la littérature d'un peuple.

Ce souffle nous élève de la réalité à l'idéal.

< >r, manifestant extérieurement ce que notre esprit peut contenir de divin, la poésie ne mourra que lorsque la nature cessera de donner la réalité et que l'homme ne pourra plus fournir l'idéal.

" La poésie, a dit un grand écrivain, ne peut décroître. Pourquoi? Parce qu'elle ne peut croître.

" Il n'y a ni hausse ni baisse dans Part. Le génie humain est toujours dans son plein ; toutes les pluies du ciel n'ajoutent pas une goutte d'eau à l'océan ; une marée est une illusion, l'eau ne descend sur un rivage que pour monter sur l'autre. Vous prenez. «les oscillations pour des diminutions. Dire: il n'y aura plus de poètes, c'est dire : il n'y aura plus de reflux."

Quelle que Boil L'opinion de l'auteur que je viens

<!<• citer, i! est certain (pie la poésie, considérée dans

manifestations, nepeut si tôt décroître au Canada,

tNTRODUCTION SI

puisqu'elle ne fait que verser ses premiers rayons aux bords du Saint-Laurent.

Elle ne vient que de poindre à l'horizon de notre pays, et déjà son aurore annonce un astre éclatant.

Et que sera-ce donc quand l'instruction aura pénétré dans toutes les couches de la société et y aura pris son entier développement ?

Que sera-ce quand tout le monde pourra comprendre les beautés de cette langue?

Il y a cinquante ans à peine qu'a été publiée à Montréal la première revue littéraire, et depuis cet événement que de progrès ont été accomplis !

Les lettres canadiennes ne datent, à proprement parler, que d'hier, et déjà elles nous ont donné un grand poète : Crémazie !

Crémazie était un grand poète, et, malgré l'indigence de ses rimes, malgré quelques lieux communs et quelques inexpériences qui déparent ses vers, il n'y a pas d'exagération à dire qu'il est né aussi bien doué que Lamartine, Musset et Gautier.

Ce qui a manqué à ce Canadien de génie pour atteindre les plus hauts sommets où s'élèvent les rois de la pensée, c'est le milieu ambiant, c'est l'émulation, c'est l'encouragcmeut.

Chacun sait la grande faute qu'a commise Crémazie, et cependant, à cause de l'honneur que Bes travaux littéraires ont fait rejaillir sur sa patrie, chacun aussi oublie l'homme que des circonstances malheureuses ont fait choir, pour ne songer qu'au

Xll INTRODUCTION

poète qui a chanté, avec tant d'harmonie, tant d'enthousiasme et tant de patriotisme,

T. nu ce monde de gloire où vivaient nus aïeux.

qui. en taisant revivre les choses du passé, en versant sur les tombeaux l'aromate de ses vers. a poussé si loin le culte du souvenir.

Crémazie s'est éteint sans revoir son pays, après avoir, pendant seize ans, souffert tout ce qu'un homme

peut, sans perdre la raison, endurer d'humiliations et de regrets.

Pendant seize ans il a vécu dans un état voisin de la misère, et, comme si Dieu eût voulu, pour le régénérer, lui faire épuiser la coupe de l'expiation, il a assisté, quelque temps avant sa mort, au bombardement sacrilège de Paris ; il a vu de ses yeux la France, la France qu'il adorait, se tordre toute saignante sous le ffenou de la Prusse.

Depuis longtemps déjà Crémazie dort son dernier sommeil dans un coin isolé du cimetière du Havre. bercé par la grande voix de l'Océan qui lui "chante toujours Bon hymne de souffrance*' et qui devait à jamais le séparer du sol béni où il avait laissé en partant toutes se- espérances, toutes ses affections, Tout son cœur.

Une croix de bois indique seule l'endroit où reposent Le8 cendres du plus grand poète canadien.

Cette humble croix bientôt peut-être tombera eu poussière, <-t ceux qui voudront aller s'incliner sur la tombe du malheureux exilé.

INTRODUCTION xm

Ne trouvant pas ce nom qui fut aimé de nous, Ne sauront pour prier où poser les genoux. l

Il a été souvent question de réparer ce que des patriotes appellent l'ingratitude de la patrie envers le chantre de nos gloires nationales et de rapporter ici ses os.

Qu'est-ce qui a empêché l'exécution de ce projet ?

Peut-être a-t-on songé qu'il valait mieux laisser dormir en paix les restes de cet infortuné qui avait été forcé de fuir le sol natal, dont la vie avait toujours été si tourmentée, et dont le nom aujourd'hui — comme une étoile après une longue éclipse — rayonne si brillamment à travers les- ombres de l'isolement qui cachent à nos yeux son tombeau.

Et puis, la terre hospitalière de France, la terre des grands coeurs et des grands dévouements, la terre par excellence des savants, des philosophes, des artistes et des poètes, la terre des héros dont les hauts faits lui ont inspiré ses plus beaux chants, cette terre doit, il me semble, garder dans son sein les restes de l'un des plus illustres enfants cte la race française qu'ait produits l'Amérique et le dernier rejeton d'une famille désormais éteinte sur ce continent.

Quelques amis des lettres ont aussi parlé d'élever un monument au barde québecquois.

Sans doute, une telle idée fait honneur à ceux qui ont voulu la réaliser.

i. Alfred de Musset.

XIV [XTRODtXTIOS

Mais qu'est-ce que le bronze ou le granit pourrait ajouter à la réputation littéraire de ce grand patriote ?

Le piédestal qu'il s'est dressé de sa propre main en écrivant le Drapeau de Carillon, Un soldat de V Empire, Castelfidardo, les Monts, les Mille-Iles, etc, ne proclame-t-il pas plus hautement sa gloire que toutes les colonnes et toutes les statues qu'on pourrait lui élever ?

L'homme qui a au front l'auréole du génie n'a pas besoin d'un socle de pierre pour se grandir ; et si l'on élevait un monument àCrémazie, un tel acte de justice et de reconnaissance grandirait plus la patrie (pu: le chantre «le ses héros.

Non, il n'est pas besoin d'un monument pour exalter et perpétuer la mémoire de Crémazic, et, malgré la distance qui sépare la nouvelle France de l'ancienne, où ses restes reposeront à jamais, malgré la profonde solitude qui pèse sur sa tombe destinée peut-être à disparaître bientôt, le nom de ce poète brillera <ans cesse d'un éclat souverain dans notre panthéon littéraire, et ses malheurs attendriront toujoursuc cœur des vrais amants de l'art.

El aussi longtemps que la langue française sera parlée Bur la terre d'Amérique, Crémazie sera considéré coifiine ]<• père de notre littérature, et sera pour le Canada ce que Dante et le Tasse sont encore pour l'Italie, Homère cl Virgile pour l'humanité.

Au imn, de Crémazie je pourrais ajouter ceux d'une cinquantaine de prosateurs et portes dont les œuvres sonl tout à fail remarquables, et démontrent

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