‹ Le lauréatChapitre 63 sur 101 · UN MURI MO · texte numérisé non relu

UN MURI MO

Et, pendant que le vieux prêtre levait ses longues mains blanches au-dessus «les deux jeunes fronts inclinés, le médecin— qui à la dérobée avait plus d'une fois examiné les prunelles de la malade — s'approcha d'elle et lui dit à l'oreille :

— Vous les verrez, vous aussi, dans quelques semaines. madame Flavigny, prônez en nia parole de médecin spécialiste.

Le petit tableau devait porter bonheur à tout le monde

Et si quelqu'un eût, à ce moment-là. passé sur la route, en face de la vieille maison «l'école de Contrecœur, il eût sans doute entendu, mêlées à de bien joyeux éclats de rire, des voix jeunes et vieilles, claires et sourdes, qui criaient :

—Noël ! noël !

Xon, mille fois non, personne n'a jamais entendu. au soin des campagnes des bords du Saint-Laurent, dans les fêtes intimes ou publiques, crier : — Xo'él ! noël! — et ce vivat, cpie le peuple poussait autrefois, surtout au moyen âge, à l'occasion de la naissance d'un prince, de l'arrivée d'un souverain, etc., est dans un écrit canadien tout ce qu'il y a de plus gauchement copié.

Deux autres citations maintenant pour prouver par leur phraséologie comme il est facile de s'apercevoir quand c'est M. Fréchette qui a tenu la plume, et comme j'avais raison de dire tout à l'heure que les choses de son cru semblent dans le texte volé des morceaux de plomb mal soudés à des lingots d'or :

Maurice la trouva seule au logis avec une petite bonne. — lîijeune institutrice, qui était en même temps l'organiste de

la paroisse, ayant dû passer la journée au village chez son cousin — un jeune médecin récemment établi à Contrecœur) afin d'être pins A portée de l'église pour les répétitions,

Après avoir constaté qu'il a répété l'adjectif jeune dans une phrase assez courte, que M. Fréchette s'approche de sa bibliothèque, et il verra par Larousse, lïescherelle et Littré, — qui seront alors à portée du plagiaire, — qu'une église n'est à portée de personne, que nul ne peut tenir une telle construction dans sa main. Qu'il consulte ensuite les hommes bien pensants du pays, et il saura que ses vers n'ont plus aucune portée artistique, et que tout le monde se moque de la portée de ses foudres de la Patrie, qui ne font plus que boum ! boum ! et ne tuent personne.

Quelques minutes après, on frappait à la porte du médecin. qui accourait en toute hâte de son côté; mais, — on a deviné que c'était elle — bien inutilement en ce qui regardait Suzanne, La fraîcheur du dehors ayant complètement remis la jeune institutrice du choc soudain qu'elle avait éprouvé à la vue du tableau de Maurice.

M. Fréchette avouera qu'il faudrait chez un simple mortel une bien grande pénétration d'esprit pour comprendre ce qu'il voulait dire quand il a .'.•rit : mais on 'i deviné que tfétait elle, en ce qui regardait Suzanne, etc., et, en fait de choses confuses et mêlées, je ne connais rien de comparable à la tignasse phraséologique que je viens de montrer.

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Et puis la fraîcheur d'une nuit de Xoé'l, dans un pays comme le notre, est un mot bien trouvé, n'est-ce pas ?

Il est donc parfaitement inutile d'insister sur l'invraisemblance, au point de vue canadien, de ce qui fait le sujet d'Un Murillo, et sur i'impossibiliti qu'il y avait pour M. Frécliotte, dont l'infécondité est notoire comme l'iniatuation, d'écrire une chose aussi dramatique et aussi bien imaginée. Et le ridicule de la jeune institutrice de Contrecœur en possession de l'Enfant-Jésus de Murillo, dont l'original est en Angleterre et n'a jamais traversé l'Atlantique, le ridicule du prix auquel Maurice Flavigny l'a vendu avant de quitter Montréal, qui n'a jamais exporté l'ombre d'un tableau de grand maître, le ridicule de la blessure d'un Canadien à la prise de Buzenval, à laquelle pas un de nos compatriotes n'a certainement pris part, le ridicule d'un jeune médecin oculiste arrivé récemment de Paris et établi dans un village qui compte une trentaine de maisons, tout ce ridicule n'a d'égal que l'inexprimable impudence et l'indicible gaucherie du lauréat.

D'ailleurs, la longueur même d'Un Murillo— qui formerait environ soixante pages d'un volume in-12 —est une preuve que M. Fréchette a pris presque tout fait ce qu'a publié la Revue, e': qu'il n'a pu trouver dans sa bibliothèque rien de moins considé-

rablc qu'un roman français pour fabriquer sa prétendue légende canadienne.

Il >nfKr de lire les contes de Noël et autres nue publient les poètes et prosateurs français <lu jour, comme Catulle Mendès, Jacques Normand, Paul Arène, André Theuriet, François Coppéè, Alphonse Daudet, etc., pour savoir qu'Un Murillo est effeetivement trois ou quatre fois trop long- [tour un conte.

En tout cas. le directeur de la Revue, un homme d'affaires aussi probe qu'intelligent, avait, comme on le verra plus loin, commandé à M. Fréchette un simple conte de Noël, qui devait rapporter à son auteur vingt dollars; et M. Leclaire ne fut pas peu surpris de recevoir, à l'approche du jour de l'an, un manuscrit volumineux à l'excès, presque encombrant pour son numéro de janvier déjà sous presse, et pour lequel le lauréat réclama, après son impression, le triple du prix convenu.

C'est encore l'amour du quibus qui poussa M. Fréchette à demander soixante piastres pour un ouvrage qu'il n'avait fait, à proprement parler, que transcrire, comme c'est son manque de jugement qui lui attira une difficulté que M. Leclaire se charge de nous expliquer dans une lettre qu'il m'adresse et dont je détache Les lignes suivantes :

Quelques jours plus tard, dit M. Leclaire, j'écrivis D M. Fréchette, qui était descendu à Québec, pour lui faire

connaître la décision à laquelle j'étais arrivé, lui faisant remarquer qu'il m'avait tout au moins induit en erreur en me demandant $20 par article, sans faire de réserve pour la quantité et la longueur de ce qu'il devait me donner pour un conte de Noël canadien.

Je reçus une réponse en date du 13 janvier, dans laquelle M. Frécbette répétait une partie des insultes dont ma qualité de marchand avait été l'occasion, et terminait en me disant qu'il avait remis l'affaire entre les mains de son avocat avec qui j'aurais à régler.

Assez longtemps plus tard — un après-midi.— je reçus, en effet, la visite de M. Alp. David, qui, je dois le dire, s'est montré très courtois. Il avait, lors de la première entrevue, fait tout sou possible pour calmer son client et atténuer ses insultes. Il me conseilla, naturellement, de régler, médisant que M. Frécbette n'était pas un homme commode, qu'il me poursuivrait en justice, qu'un procès est toujours une chose incertaine et désagréable, etc.

Voyant, cependant, que j'étais bien décidé à ne pas donner le prix demandé, il finit par me proposer d'ajouter $10 et qu'il prendrait sur lui d'accepter ce règlement.

Pour avoir la paix et me débarrasser île M. Frécbette. j<> consentis, et fis un chèque de $10 que je remis à M. David.

De tout cela il ressort — avec une accentuation frappante — que M. Frécliette pouvait obtenir vingt dollars pour un conte de Noël, si court qu'il pût être, qu'il s'est autorisé, pour grossir sa réclamation, de l'ampleur du thème qu'il s'était approprié, qu'il a floué M. Leclaire comme il en a floué tant d'autres en littérature, et que le lauréat fait ses contes — san> calembour — un peu trop longs.

(^uoi qu'il en soit, — je le répète, — j'ai parfaite

souvenance d'avoir lu autrefois le sujet du conte de Noël de M. Fréchette.

Mais où ': à quelle époque? dans quoi auteur ? Je ne saurais le dire.

Trouvcrai-je jamais le volume où le poète national a commis ce nouveau larcin?

Je l'espère, — parce que tous les méfaits d'un imposteur doivent être dévoilés tôt ou tard ; et ce qui me porte surtout à espérer, c'est la découverte que j'ai faite récemment d'un vol que M. Fréchettc a perpétré, il y a plus de vingt ans, en signant une nouvelle en prose, — Une touffe de cheveux blancs, — dont la principale scène était censée se dérouler dans le cimetière de Saint-Joseph-de-Lévis.

Je m'en souviens comme si c'était d'hier, — en lisant pour la première fois Une touffe de cheveux blancs, qui parut dans Y Opinion Publique du 25 avril 1872, j'eus immédiatement l'impression que j'avais vu, quand j'étais enfant, une pareille chose dans un de mes livres de classe.

Je fis même à ce sujet des recherches, qui, malheureusement, n'aboutirent à rien.

J'avais oublié depuis longtemps cette circonstance de ma prime jeunesse, quand, un jour de l'automne dernier, je me rappelai, — en relisant Un Murillo pour en faire une étude, — les soupçons que j'avais entretenus sur la paternité de la scène du cimetière de Saint- Joseph ; et je songeai que, puisque j'avais lu, sur les bancs du collège, le motif d' Un<: touffe de

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cheveux blancs, je pourrais peut-être, eu m' adressant à un ancien instituteur de ma connaissance, M. B.r obtenir quelque renseignement propre à me faire retrouver le motif en question.

Cette idée m'entra profondément dans la tête, et, le lendemain, je frappais à la porte du vieux professeur, qui tout de suite me félicita sur la campagne que je poursuivais contre le roi des plagiaires, selon son expression.

Nous causâmes longuement des vols du lauréat, et comme j'étais en train de faire l'analyse d' l n< touffe de cheveux blancs :

— Voulfz-vous parler de la Tête de Mort ! interrompit le professeur, avec un fin sourire.

— Peut-être, répondis-je, frappé de ce titre qui pour moi était toute une révélation.

— C'est une des dernières dictées que j'ai données à mes élèves, continua M. B., en se dirigeant vers une pièce voisine, et je vais vous la faire voir immédiatement.

Et, en effet, au bout de quelques minutes, je trouvais dans un opuscule intitulé : Cours théorique et pratique de langue française, et signé par P. Poitevin, professeur au collège Rollin, la source où M. Fréclictte avait puisé une de ses plus ingénieuses inspirations ; et les quelques citations (pie je vous ferai de la Tête de Mort et d' Une touffe de

cheveux blancs vont, une fois de plus, confondre le roi des plagiaires, si toutefois un audacieux aussi éhontë peut jamais être confondu :

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