‹ Le lauréatChapitre 89 sur 101 · A M. ERNEST GAGNON · texte numérisé non relu

A M. ERNEST GAGNON

Ainsi que le glaneur, courbé sur le guéret, Ramasse le blé d'or égrené dans la plaine, Vous recueillez, joyeux et tout fier de l'aubaine. Les épis que souvent l'historien, distrait, Laisse derrière lui choir de sa gerbe pleine.

Vous avez la pitié des choses que l'oubli Recouvre de son Ilot ou voile de sa brume ; Et des faits délaissés qu'anima votre plume, D< s feuillets sur lesquels votre front a pâli, On pourrait faire, ami, maint précieux volume.

A vos efforts vaillants de chercheur obstiné Rien ne peut faire échec, nul secret ne résiste1 ; Et parmi vos travaux, où tant de charme existe. Il en est un, surtout, où vous avez donné Tout l'amour idéal de votre âme d'artiste*

Ce travail, c'eijt le livre, humble mais précieux, Dans lequel vous mettiez, jadis, frémissant d'aise,

— Comme en un riche écrin qu'avec amour on baise,— Les tant vieilles chansons que les nobles aïeux Apportèrent ici de la terre française.

Soyez loué ! soyez loué, savant ami, D'avoir su par vos soins arracher au naufrage Tous ces harmonieux vestiges d'un autre âge, Que l'oubli submergeait déjà plus qu'à demi, Et qui sont un si pur et si bel héritage !

Ils ont, ces vieux refrains, dans leur rusticité, Comme un vague parfum des pins de l'Armorique, Et résument pour nous la légende homérique Que la France, la croix toujours à son côté, Ecrivit de son sang sur le sol d'Amérique.

Les premiers, ils ont fait tressaillir les échos

Du Saint-Laurent sauvage endormi dans sa gloire.

Et, pleurant la défaite ou chantant la victoire,

Cent ans ils ont suivi le groupe de héros

Dont les faits éclatants remplissent notre histoire.

A travers les forêts, sur les mers, dans les champs. Ils ont vibré partout, les refrains de la Gaule ; Et nos coureurs des bois, le mousquet à l'épaule, En ont redit les airs allègres ou touchants, Des sierras du Mexique aux banquises du pôle.

Ils sont comme l'écho perdu des anciens jours, Et nous devons toujours en garder souvenance, Parce que, les ayant appris dès leur enfance, Nos ancêtres les ont chantés dans leurs amours, Dans leur deuil, dan3 leur joie ou leur désespérance.

Nous devons les savoir, parce que leurs couplets,

Où vibre incessamment une note sereine,

-Sont comme les anneaux de l'infrangible chaîne

f)S DEUX COPAINS

Qui, malgré l'Océan, doit lier à jamais Xotre jeune patrie à la patrie ancienne.

Nous devons les chérir d'an amour immortel, Parce que sur nos bords, où les luttes renaissent, Où deux peuples rivaux souvent se méconnaissent. Ils sont pour nous, Français, les notes de rappel Par qui les vrais amis toujours se reconnaissent.

Et puis, bénissons-les, bénissons leur réveil, Parce que ces refrains d'amour ou de vaillance Evoquent dans nos cœurs les heures d'innocence Où nos mères berçaient notre premier sommeil A leur mélancolique et naïve cadence.

Xon, ils ne devaient pas mourir, ces vieux accents, Ces souvenirs si chers dont s'effaçait la trace. Grâce à vous, ils ont pris à tout foyer leur place, Et toujours, si quelqu'un me les redit, je sens Dans leur rythme frémir l'âme de notre race.

Et quand parfois, le soir, je feuillette, en rêvant, L'œuvre où vous avez mis tant d'âme et de constance, Je comprends que de ceux qui chérissent la France Personne mieux que vous, ô modeste savant, N'a pour elle gardé l'amour et l'espérance.

W. Chapman.

Je crois avoir fait voir au lecteur assez de comparaisons pour le convaincre que, si je barbouille, je le fais à mes dépens.

Aussi, je n'insisterai pas d'avantage sur le ridicule dont M. Fréchette s'est couvert en essayant de faire croire que je ne puis même barbouiller sans avoir recours à son inspiration, et volontiers je cède

encore, pour l'amusement du lecteur, la parole au lauréat et à son truchement :

M. Fréchetto.— Gela est tellement vrai que j'ai dû, quand je les ai mises en recueil, modifier nombre de mes pièces pour dépister cefileur sans pareil. Ainsi ma pièce qui, dans les Fleurs Boréales, porte le titre de Renouveau, débutait originairement par ce vers :

Je passais, Vautre jour, dans la lande déserte.

Quelque temps aprè3 l'apparition de cette pièce, l'homme

que je plagiais publiait une parodie de ma pièce, qui débutait par ce pastiche :

Vautre soir, je marchais sur la plage déserte.

Je dus modifier, et ma pièce se lit maintenant :

Il faisait froid. Terrais dans la lande déserte, etc.

Cette explication est aussi maladroite que mensongère ; et je vais, en ce qui concerne les citations qu'on vient de voir, rétablir les faits sous leur véritable jour, en copiant en entier la première strophe de la pièce de M. Fréchette, qui commençait par le premier vers transcrit par le paravent numéro deux :

Je passais, l'autre jour, dans la lande déserte, Songeant, rêveur distrait, aux beaux jours envolés ; De givre étincelant la route était couverte, Et le vent secouait les arbres désolés.

Quand la poésie contenant la strophe ci-dessus fut publiée, je dis en badinant à M. Fréchette que, vu l'expression Vautre jour, elle ne pouvait être ration-

nellement déclamée en été, la route à cette saison n'étant guère couverte de givre. Je lui dis aussi, mais sérieusement, que l'expression je passais impliquait une idée qui ne concordait pas tout à fait avec le contexte, dans lequel le poète songeait, rêveur distrait, aux beaux jours envolés.

— Tu as un peu raison, me dit M. Fréchettc, et si, un jour ou l'autre, je réédite mes Pensées d'Hiver* j'y ferai un changement.

De fait, M. Fréchette a modifié plus tard ses Pensées d'Hiver, — qui sont devenues Sursit m Corda dans Pêle-Mêle et Renouveau dans les Fleurs Boréales,— mais il a de beaucoup gauchi la strophe qu'on vient de lire en y mettant II faisait froid. J'errais, etc., puisque l'on ne- va certainement point, l'hiver, quand il fait froid, errer et rêver distraitement dans une lande déserte, surtout dans une lande déserte du Canada.

Ce n'est pus le seul changement que M. Fréchettc ait fait aux Pensée* d'Hiver, comme on peut s'en convaincre en lisant d'abord Y Opinion Publique de la première semaine de 1873, et ensuite Pêle-Mêle et les Fleurs Boréales,

Le lauréat a enlevé de la pièce originaire une strophe, la dernière, ainsi conçue:

|)"uii nouvel an, demain, va s'éveiller l'aurore :

NOUVELLES COMPARAISONS Gl

Frè:es, saluons-la par un hymne d'espoir. L'unie la plus en deuil peut refleurir encore. Le soleil luit toujours derrière le ciel noir.

M. Frécliette avait pris l'idée de cette strophe dans la pièce de Longfellow intitulée The Rainy Day, dont les derniers vers se lisent :

Thy fate is the conimon fate of ail.

Into each life pome rain must fall.

Be still, sad lieart ! and cease repining. Behind the clouds is the sun still shining.

Le poète national s'était donc borné à traduire le dernier vers du barde américain, puisqu'il avait dit :

Le soleil luit toujours derrière le ciel noir.

Comme on voit, si M. Frécliette n'avait pas eu besoin pour son dernier vers d'une rime masculine, il aurait écrit derrière les nuages au lieu de derrière le ciel noir.

Ayant fait remarquer au futur lauréat qu'une pareille distraction à l'endroit du poète américain pouvait lui jouer un mauvais tour, il admit ma remarque avec un sourire.

Et voilà pourquoi le soleil de Longfellow brille dans Pele-Mèh et les Fleurs Boréales par son absence. Et voilà aussi pourquoi le poète national, pour me récompenser du service que je voulais lui rendre en le mettant sur ses gardes à propos du

bien d'autrui, me reproche de l'avoir imité, il y a vingt ans, en écrivant cette pauvre strophe :

L'autre soir, je marchais sur la plage déserte, Perdu sous l'ombre des bouleaux,

Le regard dans les ucux, et l'oreille entr'ouverte Aux bruits harmonieux des ilôts.

Un homme qui se trouva diablement embêté, ce fut Sauvalle, le jour où, répliquant au poète national qui avait cherché à faire croire que j'étais un parfait étranger pour son copain, je déclarai, comme on l'a vu ailleurs, qu'il me connaissait depuis six ans, et qu'au mois d'avril dernier il m'avait chaudement congratulé d'avoir aplati M. Fréchette dans mon livre Le Lauréat.

Aussi, le paravent Xo 2, de crainte que ma révélation ne lui fît perdre les faveurs de M. Fréchette, — qui le paie quelquefois pour lui faire chanter louanges, — se hâta-t-il de nier dans la Patrie qu'il m'eût jamais félicité d'avoir écrit contre l'auteur de la Légende d'un Peuple.

Il admit, par exemple, qu'il me connaissait depuis plusieurs années, et, cette admission faite, il affirma qu'il m'avait rendu le service d'écrire dans la Patru

des lignes bienveillantes sur mon volume de vers Les Feuilles d'Erable, et que c'était sans doute pour le récompenser de ce service que je cherchais à le brouiller avec son vieil ami Fréchette.

En face d'un pareil mensonge, je lançai à Sauvalle un défi : je m'engageai, s'il pouvait montrer dans la Patrie dix lignes quelconques écrites pour saluer l'apparition de mes Feuilles d'Erable, à déclarer publiquement que j'avais menti en affirmant qu'il m'avait félicité relativement à la publication de mon Lauréat.

Le paravent Ko 2 eut bien soin, et pour cause, de ne pas accepter mon défi, et se contenta de répondre qu'il avait oublié à quelle date il avait écrit sur mes Feuilles d'Erable, que la production des lignes bienveillantes auxquelles il avait fait allusion n'importait guère au public, qu'il lui suffisait de savoir qu'elles avaient été publiées, que je lui avais écrit une lettre pour le remercier de ces lignes, qu'il n'avait plus cette lettre, parce qu'on ne garde pas les lettres d'un Chapman, patati, patata.

Cette réponse démontra clairement que Sauvalle ne disait pas la vérité, et plusieurs journaux, notamment le Courrier du Canada, la Vérité et la Croix de Montréal, le sommèrent de montrer l'appréciation qu'il prétendait avoir faite de mon volume de vers, ou, sinon, de se résigner à passer pour un menteur.

Ainsi forcé de s'exécuter,bien qu'il eût déclaré q non ne garde pas les lettre* d'un Ckapman, il exhiba, pour me confondre, un billet écrit de ma main en 1889 et cinq lignes d'une réclame que j'avais rédigée moi-même pour annoncer que je devais publier prochainement un recueil de poésies.

La production de tels documents pour me combattre eut l'inévitable résultat que Sauvalle aurait pu prévoir, si ma dénonciation ne lui eût pas fait perdre la tête, et M. Chapais, mis en cause dans ce débat, accueillit les preuves du défenseur de M. Fréchette par un article qui fit voir, comme on dit, trente-six chandelles aux deux copains, et qui se lit ainsi :

" Conspué, défié, acculé, stigmatisé, cravaché comme un impudent menteur, l'inestimable Paul- Marc Sauvalle a essayé de se redresser sous les coups qui cinglaient son échine.

" La Patrie de samedi nous apporte le résultat de ce suprême effort.

" Il faut lire cela pour avoir une idée de l'effondré, ment du personnage.

" Il essaie de ricaner, de grimacer, de faire le pitre et le paillasse.

" Mais tout cela est raté ; les farces manquent de

gaieté, et les grelots rendent un son funèbre. Il y a du sang sous la farine et des échymoses sous les paillettes.

" Coulé, Sauvalle !

"Blessé à mort, le copain du lauréat!

" Franchement, il aurait mieux fait de se taire, car son essai d'explication l'enfonce encore davantage.

"Nous lui disions : Prouvez, prouvez que vous avez «crit dans la Patrie une appréciation bienveillante dm livre de M. Chapman, Les Feuilles (V Erable.

"Et, poussé à bout par nos défis, hurlant de douleur sous les coups de fouet qui lui balafraient la face, savez -vous ce qu'il nous jette en guise de preuve ?

" Une annonce banale, comme en font d'ordinaire les éditeurs, les imprimeurs et les auteurs, une annonce écrite par M. Chapman lui-même, et publiée simultanément par plusieurs journaux, neuf mois avant V 'apparition du volume.

"Mais, ici, nous allons laisser la parole à M. Chapman, qui nous prie de publier, à l'adresse de M. Sauvalle, les lignes suivantes :

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