‹ Le lauréatChapitre 90 sur 101 · A MARC SAUVALLE · texte numérisé non relu

A MARC SAUVALLE

Monsieur le paravent Xo 2,

Vous avez écrit ce qui suit dans la Patrie du 30

juin dernier :

Il est vrai qucji' c >nnaLa Chapmin depuis six ans ; mais, pour ma part, je n'aurais pas voulu lui rappeler la date de

cette connaissance ; le pauvre diable ne rencontrait plus alors de pitié que chez un rare noyau de confrères ayant encore la compassion de l'aider quelquefois à sortir de l'ornière. J'étais du nombre de ces sauveteurs. Il habitait à St-Jean et venait de publier ses Feuilles tVEmble ; j'eus lu bonté d'écrire dans la Patrie quelques lignes bienveillantes dont il me sut gré dans une lctttre triste au cours de laquelle il se plaignait de l'ingratitude des conservateurs qui neeonsentaient même pas à publier ses accusés de réception adressés tout faits par lui à leurs journaux.

Il m'en remercie aujourd'hui à sa façon en essayant de me brouiller avee mon vieil ami Fréchette au moyen du plus odieux et du plus faux des racontars.

J'ai répondu à ce qu'on vient dé lire par ceci :

Vous mentez, M. le paravent Xo 2.

Toutefois, si vous montrez dans la Patrie, je ne dis pas cinq lignes bienveillantes, mais cinq lignes quelconques, de vous ou de n'importe qui, relativement à l'apparition de mes Feuilles d'Erable, je m'engage à déclarer dans le journal même de M. Beaugrand que tout ce que j'ai dit à propos de vos félicitations surla publication de mon Lauréat est faux et mensonger.

Si vous n'êtes pas un menteur, vous avez là, n'est-ce pas, une belle occasion de me confondre et de vous justifier visà-vis de votre ami M. Fréchette.

Après avoir affirmé que vous aviez écrit quelques lignes bienveillantes sur mon livre qui venait de paraître, alors que j'habitais Saint-Jean, vous apportez dans la Patrie de samedi dernier cette pièce formidable pour m'écraser :

" Et maintenant à mon tour !

' " Eh bien, ces cinq lignes, les voici, il y en a juste cinq bien comptées, relatives à l'apparition des Feuilles d'Erable:

Tous ceux qui s'intéressent à notre littérature apprendront avec plaisir que M. Chapman, poète canadien, doit publier prochainement un volume de poésies, la plupart inédites,, intitulées Feuilles d'Erable.

" Ces cinq lignes se trouvent dans la Patrie du 28 juin 1889. "

Et vous êtes assez naïf, M. le paravent No 2, pour espérer qu'avec ces cinq lignes-là vous allez faire croire que vous n'êtes pas un menteur !

Mais ces cinq lignes que vous venez de citer n'annonçaient aucunement que mes Feuilles d'Emile venaient de faire leur apparition.

D'ailleurs, vous ne pouviez pas annoncer l'apparition de mes Feuilles d'Erable le 28 juin 1889, puisqu'elles n'ont paru que neuf mois plus tard, à lu fin de mars 1890, comme je vais le prouver tout de suite en citant le Monde et le National de la même année.

Lisez d'abord ce (pie le NationalAw ô avril disait relativement à l'apparition de mon livre :

l'u signe du printemps. Nous avons déjà i\v* feuilles d'érable.

Seulement, il ne faut pas aller 1rs chercher au bois, mais chez nos libraires, où elles brillent dans tout leur éclat dans le joli recueil de vers que vient de publiersous ce titre notre excellent poète canadien, M. W. Chapman, etc.

Comme vous voyez, M. le paravent ~No 2, si vous disiez vrai en affirmant que vous avez écrit quelques lignes bienveillantes relatives à l'apparition de mes Feuilles (V Erable qui, d'après vous, parurent dans le cours de l'été 1889, il serait difficile de comprendre comment le National pouvait laisser entendre qu'à l'époque où mon livre fut mis en vente chez les libraires il n'y avait pas encore de feuilles sur les érables.

Lisons maintenant ce que le Mon 'le disait à la date du 1er avril 1890 :

Nous accusons réception d'un volume de poésies intitulé Veuille* d' arable, que notre poète montréalais, M. W. Chapman, vient de publier.

Ce volume, annoncé depuis longtemps avec beaucoup d'éloges et d'éclat par la prpsse canadienne, n'a pas trompé l'attente de notre petit monde littéraire ; bien au contraire, il a causé une agréable surprise aux souscripteurs, qui voient maintenant en son auteur l'émule de M. Fréchette, etc.

Xon, M. le paravent Xo 2, mon livre n'a pas paru dans l'été de 1889 ; et les cinq fameuses lignes et la lettre que vous venez de reproduire démontrent tout simplement qu'un de mes amis, M. Godin, a fait publier dans la Patrie et les autres journaux de

Montréal, à propos d'un livre qui devait paraître et non qui avait paru, une annonce que j'avais rédigée moi-même.

Au reste, ce qui établit bien la vérité de ce que j'avance, M. le paravent No 2, c'est que le Monde a publié, le même jour que la Patrie, les mêmes cinq lignes avec lesquelles vous venez de me foudroyer et qui se lisent ainsi :

Tous ceux qui s'intéressent à notre littérature appicndroi.t avec plaisir que notje poète montréalais, M. W. Charman, doit publier prochainement un volume de poésies, la plupart inédites, sous le titre de Feuilles d'Erable.

Vous n'êtes pas seulement capable, M. le paravent No 2, d'établir que vous avez eu la bienveillance de reproduire d'un autre journal les fameuses cinq lignes, puisqu'elles ont paru simultanément dans la Patrie et le Monde, à la demande de M. Godin, à qui vous avez, en réalité, rendu le service que vous me reprochez.

Je vous répète donc ce que je vous ai dit plusieurs fois, et ce que les cinq lignes que vous venez de montrer ont encore prouvé si clairement :

Kii affirmant que vous avez écrit pour moi quelque chose, à l'époque où parurent les Feuilles d'Erable^ vous avez menti.

Votre, etc.,

W. ClIAI'MAN.

UN INCIDKXT

" La démonstration est complète.

" M. Sauvalle avait dit : " Chapnian habitait à St- " Jean et venait de publier ses Feuilles d'Erable; j'eus " la bonté d'écrire dans la Patrie quelques lignes " bienveillantes dont il me sut gré."

" Donc M; Sauvalle affirmait qu'il avait écritdans la " Patrie", au moment ou. les "Feuilles d'Erable" venaient de paraître, quelques mots d'appréciation élogicusc de ce recueil.

'* Eh bien ! c'est faux.

" Les Feuilles d'Erable ont été publiées en mars 1890, et la Patrie n'a publié aucune appréciation de ce volume.

"Quant à l'annonce, à la réclame banale du 28 juin 1889, à laquelle M. Sauvalle s'accroche comme un homme qui se noie, elle ne peut constituer une appréciation bienveillante d'un livre qui n'a vu le jour que l'année suivante. Et, de plus, ce n'est pas M. Sauvalle, c'est M. Chapman qui l'a écrite. Le paravent numéro deux eu fournit lui-môme la preuve avec une naïveté phénoménale. Il publie bêtement une lettre de "M. Chapman, qui complète merveilleusement la démonstration de son mensonge. En effet, on lit dans cette lettre, après les remerciements obligés pour l'insertion de la réclame, les lignes suivantes :

, •' Dl IX COPAINS

M. Godin était allé porter Ventre-filet que je vous ai expédié à

la rédaction de la Presse, et la rédaction lui a refus:' net

Encore une fjis, mille foi* merci poir avoir mis ma réclame dans un endroit conspicuous.

" Est-ce assez clair ?

" M.Chapraan,par son associé M. Godin, fait publier au mois de juin 1889, dans le Monde, la Patrie, la

Presse, une réclame annonçant la publication prochaine de son rccue'd de vers.

" Et M. Sauvalle aux abois s'empare aujourd'hui de cette réclame rè<ligée 'par M. Chapman et publiée en juin 1889, pour prouver que lui, Sauvalle, a écrit d' rus la Patrie une appréciation bienveillante du volume de Chapman paru seulement neuf mois plus t<tr<f, en mars 1890.

" Voyons, comment trouvez-vous l'individu ?

" Pour démontrer qu'il n'a pas menti, il cite une lettre qui établit son mensonge d'un manière éclatante.

" Pour prouver qu'il a loué le3 Feuilles d'Erable paru--- eu 1890, il produit une réclame du mois de juin 1889, rédigée par M. Chapman lui-même.

'; N'est-ce p.is qu'il est joli, le Sauvalle ?

" Que dites-vous de cette impudence, de cette audace <• <!•' ce monumental toupet?

DN INCIDENT /ô

•• Mais ce n'est pas tout.

" Pendant que nous avons le Sauvallc au bout des doigts, réglons avec lui notre compte personnel.

" M. Sauvallc a affirme qu'il nous a adressé une lettre, avec prière de la publier.

"Nous n'avons jamais reçu telle lettre. Nous croyons que M. Sauvallc a dit faux dans ce cas comme dans l'autre.

" Et nous lui avons demandé de prouver l'envoi de cette lettre.

" Xous sommons de nouveau M. Sauvallc de s'exécuter.

" A-t-il un reçu de la lettre ?

" Qu'il l'exhibe !

-1 Mais, par exemple, qu'il n'apporte pas an reçu de 1889 pour prouver qu'il nous a envoyé une lettre en

" Ces preuves-là ne prennent pas dans notre pays.

" Xous sommes si arriérés !

•; Non, ce qu'il nous faut, c'est un rem du 5, du 6 on 7 juillet 1894.

•• A moins que M. Sauvalle ne publie ce reçu, nous tenons qu'il a commis cette fois un mensonge aussi

DEUX COr A 1X8

impudent que celui qu'il a commis à propos des Feuilles (V Erable.

" Allons, estimable Sauvalle, montrez votre reçu."'

En même temps que M. Cbapais, M. Tardive! publia les lignes suivantes, qui sont, comme on le verra, loin d'équivaloir à un certificat cf honnêteté :

"Voulant faire une mauvaise plaisanterie, M. Sauvalle affirma, dans la Patrie du 16 juin, ce qui suit :

Or, il (M. Chapmaii) écrit " la suite au prochain numéro", et le typographe, né malin, lui fait dire : " lu fuite au prochain numéro."

"La vérité, c'est que M. Chapman avait écrit à suivre et que notre typographe avait mis à suivre. M. Sauvalle mentait froidement, sans l'ombre d'une excuse, en m reniant, purement et simplement, une faute typographique que la Vérité n'avait pas commise.

uXons lui avons signalé son mensonge, mais, au lieu de se rétracter, il fait le mort.

"Dans lu Patrie du 7 juillet, M. Sauvalle affirma ce qui suit :

Je viens de lui envoyer (à M. Chapais) la lettre suivante avec prière de In publier.

Au cas où cette sainte âlPne s'y refuserait, je communique d'avance la missive à mes lecteurs.

" Or M. Chapais déclare sur L'honneur que c'est faux, qu'il n'a jamais reçu aucune telle lettre de M. Sauva lie.

" Celui-ci, mis au défi par le directeur du Courrier du Canada d'exiber le reçu qu'il n'aurait pas manqué de demander au bureau de poste, si réellement il avait envoyé cette lettre, a dû faire le mort encore une fois. De toute évïdenee,M. Sauvalle a simplement publié dans la Patrie la lettre qu'il prétendait avoir envoyée à M. Chapais.

"Deuxième mensonge.

"Enfin, dans la Patrie du 30 juin, M. Sauvalle affirme ce qui suit :

Il (M. Chapman) habitait à Saint-Jean i.t venait de publier ses Feuilles tf Erable. J'eus la bonté d'écrire (kcis la Patrie quelques lignes bienveillantes, etc,"

"M. Chapman nia que M. Sauvalle eût écrit de telles lignes.

" Cette fois, maître Sauvalle, au lieu de faire le mort pour cacher son mensonge, se donne des airs de vainqueur toujours pour cacher son mensonge. Car maître Sauvalle a bien menti cette foisci, comme les autres.

"Après avoir longtemps cherché dans la Patrie,

il trouve quoi ? Une réclame-annonce, publiée

neuf mois avant l'apparition des Feuilles d'Erable,

écrite non par 31. Sauvalle, mais par 31. Chapman

l 'l'i-inëin e ! !

" C'est-à-dire qu'en affirmant que les Feuilles d'Erable vexaient de paraître et qu'il eut la bonté d'écrire, à cette occasion, quelques lignes bienveillantes, M. Sauvalle a proféré un mensonge, tout comme il a menti en nous attribuant une faute typographique qui n'a pas figuré dans nos colonnes et en prétendant avoir envoyé à M. Chapais une lettre qu'il n'a jamais mise à la poste.

" Trois mensonges dans trois semaines ! :

Il va de soi qu'après un pareil éreintementMarc Sauvalle n'eut pas envie de regimber, et voici tout ce que le défenseur de M. Fréchette put articuler en s'éloignant pour aller se cacher :

Jusqu'à ce que Chapman se soit exécuté et ait fait publier l'attestation de son mensonge, il est déqualifié et ne mérite pas qu'on s'occupe de lui.

Et le Courrier du Canada répondit aux lignes que je viens de reproduire de la Patrie par celles-ci :

" Savez-vous la nouvelle?... Chapman est déqualifié ! î

— " Comment, déqualifié ?

— " Oui, déqualifié !

— " Mais déqualifié par qui?

— "Déqualifié par. . . rinoommeusurable Paulàfarc Sauvalle, l'homme qui prétend avoir écrit en 1889 une appréciation bienveillante d'un livre paru en 1890.

" Ces erens-là ont de l'audace, allez !

" Pris en flagrant délit de mensonge, convaincu d'avoir voulu tromper le public, confondu par les dates, par les faits, par les pièces mêmes qu'il a produites, maître Sauvalle porte des jugements de déqualification.

" Il faut lire cela pour avoir une idée de son impudence :

Jusqu'à ce que Chapman se soit exécuté et ait fait publier l'attestation de sou mensonge il est déqualifié et ne mérite pas qu'on s'occupe de lui.

" Voilà la réponse de ce bateleur à la lettre écrasante de M. Chapman, et à l'article du Courrier du Canada.

" On ne saurait avouer plus clairement son impuissance à sortir du pétrin.

" Naturellement pas un mot de la fameuse lettre que M. Sauvalle a prétendu nous avoir envoyée, et que nous n'avons pas reçue.

DEUX COPÀÏXS

" Quand vous proposez-vous de tirer ce point au clair. M. Sauvalle? "

Marc Saavalle n'a pas encore tiré ce point-là au clair, pas plus qu'il n'a montré l'appréciation qu'il prétend avoir faite de mes Feuilles iVFrable, et si son copain n'existait pas, le rédacteur de la Patrie serait certainement le plus grand menteur du Canada.

Continuation de l'INTERVIEW

Ecoutons à présent l'explication que M. Fréchette va donner à son truchement sur son plagiat de la B«sti<h: Bouge :

M. Sauva lie. — Chapman —pardon, votre emprunteur — vous accuse aussi d'avoir, dans une certaine pièce de théâtre, copié des fragments de dialogues dans un roman d'Elie Berthct intitulé La Bastide Bouge.

M. FrécheUe. — J'ai été beaucoup plus loin ; j'ai dramatisé tout le volume. Cette accusation, j'en ai fait justice dans le temps, et je ne sache pas que j'aie été considéré comme un voleur depuis cette époque. Remettre au jour cette lisible affaire n'est qu'une perfidie, toute jugée d'avance, qui témoigne suitout de l'impuissance où l'on est de trouver quelque ehese de sérieux à me reprocher ; et si je prends la peine d'entrer dans de nouvelles explications là -dessus, c'est tout simplement pour l'acquit de ma réputation auprès de mes compatriotes de France établis récemment dans le pays, et fjui m'honorent de leur estime.

Voici la ehese en deux mots. En 1880, j'avais à l'étude un

<S0 Dl.UX COPAINS

drame historique intitulé Papineav, et mon associé Jehin- Prume et moi, nous nous demandions si la machine pourrait tenir l'a friche durant les six jours pour lesquels la salle était louée. C'était deux semaines seulement avant la première. Noua assemblâmes nos acteurs amateurs, et il fut convenu que je dramatiserais la Bastide Ronge d'Elie Berthct, qu'on l'imprimerait et qu'on répéterait au fur et à mesure que je pourrais livrer un acte.

Aucun mystère en tout cela : M. Prume, M. McGown, M. Chs Lebelle. M. Brazeau, M. Louis Lebelle, M. Dnfour sont encore pleins de vie et peuvent endosser ma déclaration. Restait à décider si nous mettrions le nom d'Elie Berthet sur la brochure et sur l'affiche. On fut unanime dans la négative, attendu que le succès d'une pièce faite et montée dans ces conditions était loin d'être assuré, et que c'eût été une injustice de faire courir aucun risque à l'auteur sans sa permission.

Parce que M. Fréchette a le toupet de donner une pareille explication, en face d'anciens camarades qui, par pitié, ne le démentiront pas, il croit pouvoir se disculper de l'accusation que j'ai portée contre lui à propos de la Bastide Rouge.

Le lauréat se fourre le doigt dans l'œil jusqu'à la deuxième phalange, et les citations que je vais taire de différents journaux do l'époque vont prouver qu'il ne s'est pas borné à mettre le nom de 1" "Exi le ou celui du 'Retour de VExilè sur l'affiche, maie qu'il en fait faire l'éloge dans son propre organe la Patrie, qu'il a, sans lèvres desserrer, laissé même les rédacteurs des feuilles conservatrices, trompés

par Bes réclames de charlatan, dire tout le bien qu'ils pensaient de son prétendu drame.

Et remarquons bien que chaque fois que M. Fréchette fit louanger par la presse Papinean et l'Exilé, la plus large part des éloges fut pour le dernier, qui, au fait, valait, sous le rapport de l'invention et du style, dix fois mieux que le premier.

Lisons d'abord ce que la Pairie publiait le 12 avril 1880, c'est-à-dire deux mois avant la première représentation du Retour de VEx.Hé:

M. Fréchette est actuellement en train d'écrire un nouveau drame qui aura pour titre, croyons-nous, Le Retour de V E.rilé, et qui sera, représenté alternativement avec Papineau au Théâtre Royal à la fin du mois de mai.

Xous prédisons à notre ami un succès magnifique, qu'il mérite tant et à si juste iilre, et nous saluons en lui le fondateur du drame fianco-canadien et du théâtre national.

Où en est maintenant M. Fréchette avec la déclaration qu'il vient de mire à son copain ?

Après qu'il a affirmé solennellement n'avoir eu (pie quinze jours — quinze jours avant la première représentation de Y Exilé — pour dramatiser la Bastide Rouge, le journal la Patrie, en prouvant qu'il travaillait, dès le 12 avril, à cette pièce, — qui devait être jouée pour la première fois le 8 juin suivant, — vient de donner à M. Fréchette le plus

82 i)i rx copains

durable certificat de menteur que j'aurais voulu lui décerner moi-même.

Le 5 mai, un mois et plus avant la première de Y Exilé, la Pu trie revenait à la charge et publiait l'ébouriffante réclame suivante, écrite probablement par M. Fréchette lui-même :

L'art dramatique a été peu cultive jusqu'ici par nos hommes de lettres. Ce ne sont cependant pas les sujets qui font défaut. Notre Canada français a ses annales glorieuses, et notre société canadienne ses ridicules particuliers, où l'on trouverait des matériaux abondants pour la création d'un théâtre national.

C'est là que M. Fréchette a recueilli le sujet des deux drames qu'il est sur le point de soumettre à l'appréciation du public.

Le Retour de l'Exile, dont la presse a fait mention, est maintenant terminé et sera produit alternativement avec Papineau dans le cours d'une série de représentations qui auront lieu au Théâtre Royal vers la fin du mois.

Cette pièce dramatique, comme son aînée, est parfaitement réussie. M. Fréchette y a fait preuve d'un talent dramatique hors ligue et d'une connaissance complète des ressorts de la scène. L'intrigue est conduite avec une rare habileté ; l'auditeur s'étonne de la facilité avec laquelle l'auteur réussit à dérouler sa trame compliquée avec art d'incidents et do situations aussi variés qu'émouvants, qui s'enchaînent et se succèdent d'une manière irréproehablc. L'intérêt est très bien soutenu dans tout le cours de la pièce, et le dénouement admirablement ménagé.

Comme études de mœurs canadiennes, le Retour de VExili ne

T. A BASTIDE KOI

laisse rien à désirer. Les caractères y sont dessinés de main de maître, et le dialogue, tantôt pathétique et d'une éloquence entraînante, tantôt vif et pétillant, se déroule avec un naturel charmant.

En face de preuves aussi foudroyantes que le sont les citations ci-dessus, qu'est-ce que va dire la colonie française de Montréal, à qui M. Fréchette devait. d'après lui, l'explication que l*«»n sait, pour V acquît *h sa réputation !

La réputation de M. Fréchette !

Le '2\ mai, M. L.-O. David, odieusement induit en erreur par le futur lauréat ou quelqu'un de - amis, taisait dans Y Opinion Publique l'appréciation suivante de Y Ex'<lê, qui était terminé le o mai et peut-être longtemps avant cette date, puisque M. Fréchette n'avait fait que transcrire la Bastide Rouge :

Le Reto ur. de l'Exilé, que nous n'avons pas entendu. dit-on, supérieur, sous certains rapports, à Pajdneau.

Les deux pièces seront jouées à la fin de ce mois à Montréal et à Québec le soir de la Saint-Jean-Baptiste et les jours suivants.

On peut s'attendre à une véritable fête littéraire ; ce sera la naissance ou le baptême du drame canadien.

On a vu dans mon Lauréat comment ce baptême littéraire fut administré, — non pas au Théâtre Royal comme l'avait d'abord projeté M. Fréchette. G

mais à l'Académie de Musique, — et Ton saura plus loin pourquoi le lauréat et ses acteurs ue sont pas venus renouveler leur farce à Québec, le jour de la Saint -Jean-Baptiste elles jours suivants.

Sans doute, les citations que je viens de faire de la Vati'ie sont surabondantes pour démontrer que M. Fréchette est l'un des plus grands menteurs qui aient jamais tenu une plume dans n'importe quel pays du monde, et je n'ai nullement besoin d'autres documents pour le confondre. Cependant, comme je tiens à le châtier, comme il faut, d'avoir mis autant d'audace à mentir qu'il en a mis à voler, je vais lui remettre sous les yeux certains trucs dont il s'est servi pour tâcher de faire réussir l'Exile, ainsi que certains pavés qui lui furent lancés le jour où l'on d< 'couvrit qu'il n'était qu'un vulgaire imposteur.

A cette lin, je cite ce que disait la Pairie du 0 juin dans son compte rendu de la première représentation du Retour de VExilê, donnée deux mois après avoir été annoncée et moussée dans le même

journal :

Après la première tic Papineau la première de V Exilé. Après le succès de lundi le succès de mardi. Certes, deux premières en deux jours. M. Fréchette fuit bien les chi N"ou8 avons parlé si souvent de Y Exilé que amis n'entreprendrons pas de parler deses mérites littéraires. La charpente du drame est forte, élégante et durable, le dialogue est vif, mouvementé, et il y a dans chaque scène cett< el cette

âicrgir de langue qui distinguent le sfy/e de M. Fréchette.

La scène se passe à Québec, et l'intrigue roule sur l'arrivée inattendue d'un Canadien qui a quitté son pays depuis vingt ans et qui vient réclamer à un intondant infidèle sa fortune qu'il lui a confiée avant son départ. Un pou l'intrigue des

( '/'x-Jies de Corm rili

Entendez-vous ? Yn peu l'intrigue des Cloches <h

Corner ,11 .'

Pourquoi pas l'intrigue «le la Bast'"U B<>>ije d'Elie Berthet ï

M. Fréchette espérait, n'est-ce pas. qu'en avouant que le mérite de son œuvre dramaticpie ne dépassait pas. quant à l'originalité, celui des C <le

Corneville, le public croirait plus aisément qu'il était le véritable auteur du Retour d " K lié.

Y a-t-il dans la langue française un mut pour peindre une pareille hâblerie :

M. Fréchette ne se contenta point défaire chanter louanges de l'auteur de Y Exilé dans son propre journal, de laisser toutes les autres feuilles montréalaises faire chorus après la Patrie: il poussa l'audace et le ridicule jusqu'à organiser une claque qui «levait, à charpie représentation de cette pi l'appeler sur la scène pour lui brûler de la résine - as le nez.

Et la résine, de fait, fut brûlée à profusion s >us la

noble narine du lauréat^ comme on peut en juger

SG deux cor ai y s

encore par la Patrie, qui, après avoir fait un éloge à tout casser de la première de V Exilé, ajoutait ceci :

Somme toute, représentation splendide d'un drame fortement composé et élégamment écrit.

M. Fléchette fut appelé sur la scène, à la fin du cinquième acte, et reçut une nouvelle ovation de la part du public enthousiaste,

Si M. Fréchette n'eût pas été un prétentieux imposteur, ça aurait été, n'est-ce pas, le bon moment — la première fois qu'on l'appela sur la scène — de déclarer qu'il n'était pas l'auteur de la pièce qu'on applaudissait avec tant de confiance et d'enthousiasme.

Mais son stupide amour de la gloriole se révolta à l'idée qu'il lui faudrait renoncer aux applaudissements qu'on lui prodiguait comme dramaturge ; il laissa le public croire, toujours plein d'une admiration sincère et fervente, qu'il avait réellement écrit lExilé, et, le surlendemain soir de la première représentation, il vint encore renifler toute la résine que ses claqueurs à gages purent brûler aux feux de la rampe sans l'asphyxier. Et voici ce que la Patrie publiait encore à la date du 12 :

Salle comble hier encore, à l'Académie de Musique, en dépit du mauvais temps, pour la deuxième de VEzilê.

Evidemment le public montréalais tient à cajoler M. Fréchctte et les artistes qui l'ont si bien secondé pendant

LA BASTIDE EOUGE 87

cette semaine mémorable dans les annales île la littérature

canadienne.

M. Fréchette a été appelé à grands cris comme de coutume, car le public a pris l'habitude d'applaudir les artistes, mais de ne. jamais oublier l'auteur.

Même à la deuxième de Y Exilé, il eût été encore temps pour M. Fréchette d'avouer qu'il avait copie son prétendu drame dans ls Bastide Rouge, alors qu'il y avait foule et qu'il n'y avait plus à craindre pour Bertliet l'insuccès dont il nous a parlé.

La fièvre incurable de l'infatuation cette ibis encore lui paralysa la langue, et, pantin dont sa claque organisée tirait les ficelles, il revint, la bouche en cœur, faire force saluades à l'auditoire ravi d'admiration, puisse retira à reculons, toujours la bouche en cœur, empocher, la main birijemmt ouverte, les sous cpie venait de lui rapporter une représentation donnée, comme la précédente, dans des conditions si honorables.

La Mm< rve, qui n'avait pourtant pas l'habitude de gâter M. Fréchette par ses compliments, croyant, elle aussi, qu'il était le véritable auteur du Retour th V Exilé, voulut mêler sa voix au concert laudatif qui saluait la naissance du théâtre national, et elle publia, à la même date, la flatteuse appréciation que voici :

Nous exprimions hier le vœu que M. Fréchette exerçât

38 deux copaixs

son talent sur un drame non politique. Xous ne savions pas que l'Exilé renfermait toutes ees qualités. Ce drame est purement un drame, et nous n'y trouvons pas matière à critique.

Après avoir analysé l'Exilé, c'est-à-dire la Bastide Ronge, la Minerve ajoutait :

Ce drame est très mouvementé et contient des alternatives <le triomphes et de défaites, d'espérances et de décourage' ments fort bien nu nagé es.

Li représentation d'hier a été parfaitement goûtée par l'auditoire intelligent et nombreux qui remplissait l'Académie de Musique, et nous n'avons qu'à souhaiter d'autres succès à RI. Fréchctte dans la carrière nouvelle qui s'ouvre à son talent.

Le Courrier de Montréal ne fut pas moins élogieux,et l'on y peut lire, à la même date, les lignes ci-dessous :

L'empressement du public à encourager de sa présence les commencements de notre théâtre national est d'un bon augure. S'il va applaudir les étrangers qui apparaissent de temps à autre sur la scène, à Montréal, il sait aussi l'aire des ovations à nos concitoyens qui interprètent si bien les' œuvres d'un auteur compatriote ; et cette conduite d<> Montréalais fait grandement honneur à leur cœur et à leur intelligence.

.Vais avons déjà dit que nous remettons à plus tard notre humble appréciation du drame l'Exilé : nous dirons cependant dès maintenant que, si le théâtre était toujours alimenté par des œuvres aussi morales que celles de M. Fn chette, on pourrait y assister sans danger et y conduire Les p< rsonnes qu'on respecte.

L'Exilé est un drame assez mouvementé, dont l'intrigue est très bien nouée, et dont le dénouement arrive tout naturellement. Ce sont déjà là des qualités précieuses ; mais il y a plus : la pièce est écrite dans un stt/lc quirêvUe lepoète.

Dans un style qui révèle le poète !

Le mot à mot de la prose d'Elie Berthet.

Dans le même temps5 1' Opinion Publique publia le portrait de M. Fréchette dans un cadre artistiquement orné de deux couronnes de laurier, sur lesquelles se détachaient nettement les mots Papineau et Y Exilé.

Tout cela, naturellement, était l'expression de l'enthousiasme du public aveuglé par le rayonnement de la médaille dramatique de M. Fréchette.

Mais quand ce bon public en vit le revers, quand M. Benjamin Globensky eut fait connaître à des amis,— qui coururent aussitôt en avertir M. Fréchette. — que Y Exilé n'était rien autre chose que la Bastide Rouge d'Elie Berthet, le dramaturge improvisé eut beau aller déclarer, à la troisième représentation, devant des banquettes vides, qu'il avait écrit sa machine en collaboration, ce fut un déchaînement de huées indescriptible et dont les oreilles du lauréat doivent encore bourdonner.

Et voici ce que M. Tardivel écrivait, sous sa signature, dans le Canadien du 23 août de la même année :

Papineau n'est pas le seul drame qui porte le nom de M. Fréchette. El y a de plus le Retour de l'Exilé, drame en cinq actes et huit tableaux.

Rendant compte de cette pièce, le Couvrit r de Montréal^ allé jusqu'à dire que le public sait apprécier le talent que M. Fréchette a déployé dans la création de cette œuvre. Et il a donné de plus an Retour de l'Exilé un certificat déliante moralité.

Quant à la question de moralité, il n'y a pas à y toucher. Du haut de la chaire sacrée M. l'abbé Martineau a solennellement condamné le Retour de l'Exilé comme une œuvre profondément immorale.

Le fond du drame est donc jugé. Reste la partie littéraire.

Le Nouveau Monde n déjà fait connaître en quoi consiste la collaboration dont il est question. Le drame de M. Fréchette i si tout simplement un roman d'Elie Berthet condensé. Xotrt dramaturge a tout bonnement pris la liasiiilc, lionne publiée en 1865 et y a l'ait de larges coupures, ne changeant à lieu près que les noms propres.

Curieuse manière de collaborer, en vérité !

Pour convaincre le publie qu'en effet le drame de M. Fréchette est une copie servile du roman de Berthet, je vais confronter quelques extraits des deux écrits.

' Suit une pleine colonne de citations.

Je pourrais, ajoutait M. Tardivel, continuer ces citations ,i / libitum, car d'un bout à L'autre ï J-'.iil>' n'est qu'une copie de la Bastide Rouge. Mais je crois eu avoir assez fait voir pour édifier le public sur le talent que M. Fréchette a déployé dans la création de celle œuvre.

Quelque temps après, la Minerve, qui avait fait à M. Fréchette les éloges qu'on a vus. publiait presque

LA PASTIDE ROUGE 91

en entier la Bastide Bouge et ['Exilé, pour les comparer, en faisant précéder cette comparaison par les lignes qui suivent :

L'accusation que nous portons contre M. Fréchettc est excessivement grave. Prouvée, elle peut suffire à détruire la réputation littéraire le mieux assise. Malheureusement pour notre lauréat, nous sommes en mesure d'établir cette accusation de/aux à la satisfaction ou plutôt à la stupéfaction de ses apologistes les plus fervents.

Dès aujourd'hui nous commençons à mettre en regard le texte d'EIie Berthct et le texte travesti plus ou moins grossièrement de M. Fréchctte.

Déjà cette supercherie a été signalée dans un autre journal ; mais elle n'a pas été démasquée d'une façon assez complètement. M. Fréchctte n'a pas seulement plagié quelques passages, comme on va le voir, mais c'est à peine s'il peut revendiquer la paternité de- quelques pages, de quelques bouts de dialogues.

Il a voulu donner une couleur canadienne à une scène qui se passe ailleurs. Mais l'habit d'emprunt perce partout; il n'a pas eu seulement le tact de supprimer une foule de choses qui ne sauraient avoir été dites ou faites ici. Jamais personnages canadiens n'ont tenu le langage qu'il leur prête. Sauf quelques plaisanteries de mauvais aloi, empruntées ai langage populaire, rien qui sente le terroir. Pardon, il a un mérite : il a changé les noms de la plupart des persennages du roman d'Elic Berthet." l

Et après un éreintement connue jamais imposteur ne reçut de la part des journaux, après l'explosion

Voir le Lauréat.

de sarcasme et de mépris qu'on vient de voir contre sa fan. collaboration, M. Frécliette a en<

l'effronterie do venir d - xpliquer son plagiat de 1880 :

Décidément, le lauréat est — selon le mot de - a propres amis — tout à fait mûr pour la Longue- Point

En tout cas, l'explication (me M. Fréchette a

donnée pour la colonie française «le Montréal, relativement à la BastiiL Uouge, vient de mettre le sceau à sa réputation. Et. de même que Tipitte Vallerand «le ses Originaux et Détraqués remporta la •• torquette du diable dans un concours de sacrée ". il esc parvenu à obtenir, sur le tréteau de foire où il se débat depuis trente ans. la palme du plagiat à outrance et du mensonge à jet continu.

J'oubliais. Après avoir raconté — à la façon d'un Marseillais décrivant à un Parisien la Cannebière — comment il avait dramatisé la Bast'ah Rougi d'Elie thet, M. Frécbette -'est renversé en arrière, et. la figure rayonnante de satisfaction, les lèvre- lar- '/- //" ni oit . il a ajouté :

— Et voilà Vhis\ a nd plagiat.

Et Man- Sauvalle, riant sous cape, de reprendra

— Ma foi, Mon si < ur. elle m'intéresse â ce point cni< pécher de roua demander celle des petits.

LA PASTIDE ROUGE 93

Et M. Fréchette a poursuivi :

— Ah ! quant aux petits, par exemple, c'est une tout autre affaire. S'il s'agit d'avoir plagié des prépositions et des adverbes, pour, avec depuis, alors, pourtant, et des substantifs, le soleil, les coteaux, avec les oiseaux, les nids, la brise, les branches, les feuilles, Vêcorce, les racines, quand je parle d'un arbre, je l'admets, mes rapines sont presque aussi nombreuses que celles de Victor Hugo et de Lamartine.

Pour ce qui est des plagiats de cette espèce, je m'avoue coupable ; je n'ai, du reste, fait que cela toute ma vie : plagier le dictionnaire.

M. Fréchette veut, sans doute, faire allusion au dictionnaire de Larousse, où il a plagié de quoi faire tout un volume : la Petite Histoire des Rois <le France '.

Oui, ça doit être le dictionnaire de Larousse dont il veut nous parler ici.

Autre chose est des phrases qui se ressemblent. Ici, il y a ce qui s'appelle la rencontre, la réminiscence involontaire, et le démarquage.

La rencontre constitue une simple curiosité en littérature.

En effet, la rencontre en littérature est une curiosité, et je n'en connais pas de plus amusante que celle-ci, par exemple :

BERTHET

— Alors peairquoi vous a-t-elie appelé ? Les amoureux ont

1 — Voir le Lauréat.

d'étranges idées. A votre place, jeune homme, savez-vous ce que je ferais ? J'irais trouver Linguard, je lui demanderais une explication franche et précise en présence de ces dames.

FRECHETTE

Alors pourquoi vous a-t-elle appelé? Les amoureux ont d'étranges idées. A votre place, jeune homme, savez-vous ce que je ferais ? J'irais trouver Jolin, je lui demanderais une explication franche et précise en présence de ces dames.

Je le répète avec le lauréat, la rencontre en littérature est une curiosité.

La réminiscence involontaire trop répétée constitue un manque d'originalité ; le démarquage, lui, est un vol calculé et constitue le plagiat, c'est-à-dire le brigandage littéraire, une des choses les plus honteuses qui soient.

C'est très vrai ; et, pour ne citer qu'un exemple. quand M. Fréchette démarqua Tépîtrc à Lamartine pour faire celle qu'il adressait de Chicago à M. Lemay, il fit une des choses les plus déhonorantes dont puisse se rendre coupable le dernier écrivassier.

Que dire donc de son Cadieux décalqué du Cadieux de M. Taché ?

Or, voyons ce qu'on me reproche. Un vers qu'on dit emprunté à Leconte de Lisle, un vers que j'ai écrit en L8 quand 1<' peintre Falardeau a visité Québec pour la première fois après son départ pour l'Europe. A cette époque Leconte de Lisle avait publié des vers, si l'on veut, mais il était encore relativement inconnu môme en France. Cen'est qu'en 1875 ou 1870 qu'on a. entendu prononcer son nom pour h\ première lois au Canada.

LA P.ASTIDE EOUGE 95

M. Frechette prétend que Loconte de Lisle était relativement inconnu, en 1862, même en France.

Pour prouver que Lccontc de Lisle était parfaitement connu des Parisiens, non seulement en 1862, mais dix ans auparavant, je transcris les lignes suivantes, publiées dans le Monde Poétique de 1884, sous la signature du poète Louis Tiercelin :

Le premier volume de Lccontc de Lisle, imprimé chez Ducloux, parut eu 1852, sous le titre de Poèmes Antiques. Un second volume, Poèmes et Poésies, fut édité,pen de temps après, par Taride, le prédécesseur, sous les galeries de l'Odéon, des éditeurs Marpon et Flammarion.

Larousse dit la même chose. On y peut lire, de plus, que les Poèmes et Poésies furent refondus. On peut aussi constater, en lisant la première édition -de ce volume et les Poèmes Barbares du même auteur, publiés en 1862, qu'une grande partie de ce dernier volume — qui contient le vers que M. Frechette a volé pour le glisser dans sa pièce au chevalier Falardeau, — provient des Poèmes et Poésies édités en 1854.

Oui, quoi qu'en dise M. Frechette, on connaissait en France Leconte de Lisle non seulement en 1862, non seulement en 1852, mais bien des années plus tôt, puisqu'il est avéré qu'un poète n'édite ses vers en volume que longtemps après qu'il en a publié des spécimens dans les différents journaux et revues de son pays.

Au fait, comment un écrivain pourrait-il espérer écouler Bes livres s'il n'avait au préalable donné des preuves de son talent?

Et puis, en supposant que Leeonte de Lisle ne fût pas généralement connu des Canadiens en 1862, est-ce que M. Fréchette, un homme du métier, devait nécessairement ignorer les vers de ce grand poète ?

Mais est-ce qu'il y a beaucoup de Canadiens qui connaissent Yann Xibor et Salvinien Lapointe ?

Ce qui n'empêche que M. Fréchette sait par cœur des vers du matelot-poète de la Bretagne et du cordonnier-poète de Paris, dont les moindres productions valent tout ce que le lauréat a publié.

D'ailleurs, M. Fréchette a d'autant moins raison d'essayer de faire croire qu'il ignorait Leeonte de Lisle en 18G2, qu'à cette époque le futur lauréat fréquentait Crémazie, qui était libraire et se faisait expédier par les grands éditeurs de France toutes les primeurs des poètes du jour.

Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à M. Fréchette, et laissons-le mentir tout son soûl.

on me reproche aussi quatre mois que j'aurais voléa À Mn H' 'I'' < rirardin. Or, quand ces quatre mots de inoi furent i ubliés, danï le Journal dt Québec, j'étais encore au colli et ceux qui ont fait leurs études dans notre pays savent si lUégiens ont l'habitude de se plonger. dans les œuvres de Mme de Girardin pour y chercher matière ù plagiat.

Je n'ai jamais prétendu que M. Fréchette avait pris le sixain

Et le monde est sauvé

dans un des volumes de Mme de Girardin.

• l'ai simplement indiqué dans mon Lauréat qu'il avait copié ce vers de la même femme-auteur dans Y Abeille Poétique dit XIXième Siècle, de la pièce intitulée L a Jfort d<i Christ.

Or, Y Abeille Poétique du XIXième siècle, qui porte

pour sous-titre Choix de poésies contemporaines, la plupart 'médites, a été éditée à Paris, en 1849, par J.-B. Palissier, à l'usage des maisons d'éducation.

Je possède ce recueil depuis les bancs du collège, et M. l'abbé Boucher, curé de la rointe-aux-Trembles de Portneuf, qui était mon maître de classe, m'en a t'ait apprendre des pièces que je me rappelle encore vaguement, parmi lesquelles se trouve la Résurreetion d'Antony Deschamps, dont M. Fréchette s'est beaucoup inspiré pour écrire son Alléluia, qui contient justement le vers volé à Mme de Girardin.

Il y a aussi un hémistiche de Jose-Maria de Heredia que

j'ai volé. Or mon hémistiche, à moi, se trouve clans ma pièce L'Espagne, imprimée dans les bulletins de la Société Tîoyale il y a neuf ans; et les Trophées de Jose-Maria de Heredia, le volume dans lequel on a déniché le vers désigné, a été publié seulement l'année dernière... .Voilà l'honnêteté de MM. Baillairgé Ptre et Cie !

DEUX fOl'AIXS

M. Fréchette n'est pas seulement capable- de se raccrocher à cet hémistiche d'un sonnet de Ileredia,

et, pour prouver que son explication est fausse, j'ouvre les Contemporains de Jules Lemaître, publiés eu 1886, et j'y copie ce qui suit :

Au temps déjà lointain où j'apprenais l'histoire de la littérature fançaise snr les bancs du collège, un nom m'avait frappé parmi ceux des poètes de la Pléiade : Ponthus de Thyard. Je me figurais que le poète qui portait ce nom harmonieux et fleuri avait dû être quelque cavalier merveilleusement élégant et lier, et qu'il avait dû écrire des vers plus beaux qu'aucun de ses compagnons, des vers d'un tour plus hautain et d'une mythologie plus fastueuse. Lorsque je pus lire ses Erreur* amoureuses, ma déception fut grande ; pourtant je continuai d'aimer Ponthus pour le noble esprit qui paraît çà et là dans ses méchants vers et surtout pour la sonorité de son nom.

Ce que Ponthus de Thyard fut pour moi jadis, M. Jose- Maria de Heredia l'est sans doute encore aujourd'hui pour la plus grande partie du public : un nom éclatant et mystérieux. Mais croyez qu'il ne ménage pas à ses lecteurs le même mécompte. ( )n verra, quand il nous donnera enfin ses Trophées, qn<> ses vers sont aussi beaux que son nom...

Il était donc question, à Paris, dès 188G, des Trophées, qui devaient être achevés, n'est-ce pas, puisque Jules Lemaître les avaient lus.

Au surplus, le grand critique français, parlant dea cinquante sonnets que renferment les Trophées et

qui parurent par séries dans la Parnasse Contemporaine et la Revue des Deux-Mondes, d'où ils furent

reproduits par nombre de journaux, le grand critique français, dis-je5 explique, dans une note mise au bas de l'article qu'il consacrait, en 1886, à Heredia, que les sonnets en question furent originairement publiés de 1866 à 1885.

Sans doute, le vol de l'hémistiche de l'auteur des Trophées, à côté de tant d'autres larcins dont s'est rendu coupable M. Fréchette, n'est, comme on dit vulgairement, qu'un grain de mil dans la bouclie d'un âne, et cependant le lauréat n'a pas même la suprême consolation d'établir que je l'en ai accusé faussement.

Faut-il avoir du <mi«;non !

C'est le temps de répéter le dicton populaire : Quand lu malcha nce tonde sur 1rs poules, le diable nf ferait pus pondre le. ..coq.

Mais écoutons enfin les derniers mots que M. Frécbette a articulés, les lèvres largement ouvertes, en réponse à mon Lauréat :

— Je le répète, en fait de réelles réminiscences, on en a constaté trois dans toutes mes œuvres : un vers de Victor Hugo,un vers de Prosper Blanchemain et un vers deCrémazie. Ce sont de véritables réminiscences, je n'en doute pas, car ces trois vers, imités ou intégralement reproduits, je devais les avoir lus. Mais, franchement, là, pour m'exempter la peine de faire trois vers de plus dans mon existence, j'aurai?

volontairement, sciemment, dans le but de tromper le lecteur.

et pour me parer des plumes du paon, volé ecs trois vers, qui sont très ordinaires après tout ! Il faut avoir du toupet et surtout l'âme faite exprès, pour s'imaginer faire gober cela au publie.

Avez-vous bien entendu?

Je n'ai prouvé dans mon Lauréat que trois réminiscences de M, Fréchette : un vers de Victor Hugo, un vers de Prosper Blanchemain et un vers de Crémazie.

Eien que trois vers.

Malgré une certaine pitié que m'inspire l'aberration mentale où est tombé le lauréat déconfit, je ne puis résister à la tentation de lui frotter le nez avec quelques-uns des vers qu'il a filoutés à tant de poètes français et canadiens, et les citations que je vais détacher de mon Lauréat vont démontrer que le vol du vers de Leconte de Lisle, celui de Mme de Girardin et l'hémistiche de Heredia seraient par comparaison de bien légères taches sur le blason du poète national.

Avant do transcrire ces citations, laissez-moi vous faire voir quelques-uns des vers que M. Fréchette prétend que je lui ai volés :

FRECHETTE Le | , : i s - ; 1 1 1 1 en.it ouïr, quand le soir est tombé.

CHAPMAN Le passant croit ouïr comme une voix humaine.

LA r.ASTIDE ROI 10L

FRECHETTE

Oui. deux siècles ont lui : la solitude vierge.

CHAPMAN

Et le vent parfumé des solitudes vierges. FRECHETTE

On dit que depuis lors, sur la vague dormante.

CHAPMAN

Et l'on dit que depuis, dans les belles soirée.

FRECHETTE Dans un tourbillon d'or, de pourpre et d'améthyste. CHAPMAN

Dans des flots d'ambre, d'or, de pourpre et de vermeil. FRECHETTE Le drapeau de la liberté.

CHAPMAN

Du drapeau de la liberté.

FRECHETTE

Plus pur que le soupir d'un enfant qui s'endort L

Et plus doux qu'un soupir de feuille qui bruit.

Tonnant comme la voix des vagues en rumeur.

CHAPMAN

Hurlant comme la voix de l'océan qui monte.

1 -M. Fréchette, en m'aceusant faussement de lui avoir volé ce vers, oubliait qu'il l'avait lui-même pris à Lamartine, qui a dit dans la Gième strophe é'Ischia :

Doux comme le soupir oV un enfant qui sommeille.

102 TKL'X COPAINS

FEECHETTE

Le mousquet à l'éjaule ru la ragaie au poing.

CHÀPMAN Le fusil à l'épaule et l'écume à la bouche.

FEECHETTE

Ne i:s veniens cîc \ nsser ces longs jours de tempête.

CHAPMAN Oubliant le rassé, les longs jours de souffrance. FEECHETTE Chaque victoire était stérile.

CHAPMAN Chaque victoire était pour nous infructueuse.

Il y a vingt colonnes de la .Patrie, formant cinquante pages d'une brochure in-8, pleines de citations comme celles que je viens ele transcrire.

Assurément, si M. Fréchette s'est conduit à l'endroit des poètes de France et du Canada d'une manière aussi ignoble que je l'ai fait vis-à-vis de lui, le lauréat mérite bien d'être estrapade ou d'avoir tout au moins le ventre largement ouvert.

C'est ce que nous allons voir tout de suite par les comparaisons suivantes :

TROSPER BLANCIIEMAIX Niagaras grondants, blondes Californien.

LA BASTIDE IÎOUiU-:

FRECHETTE Niagaras grondants, blondes Californien.

Ça commence bien.

LECONTE DE LISLE Grands aigles fatigues de planer dans les nues.

FRECHETTE Quand l'aigle, fatigué de planer dans la nue.

Ceci n'est pas trop mal, non plus.

CREMAZIE

Il est sous le soleil une terre bénie.

FRECHETTE Il est sous le soleil une terre bénie.

Très bien ! très bien ! C'est frappant de ressemblance, et surtout c'est très honnête.

VICTOR HUGO

Avec de vieux fusils sonnant sur leur épaule.

FRECHETTE Avec de vieux fusils gelés sur leurs épaules.

Vous avouerez, M. Fréchette, que des fusils gelés ne valent pas des fusils sonnants.

Aussi, est-ce dommage que vous ayez fiât un changement qui accuse une intention criminelle.

CREMAZIE

Il est sous le soleil une terre bénie.

J'ai transcrit de nouveau le dernier vers pour savoir si c'est le même que vous avouez avoir pris inconsciemment à Crémazie.

Si ce n'est pas ce vers, ça doit être le suivant :

CREMAZIE J'ai longtemps promené ma course vagabonde.

ERECHETTE Où l'avait promené sa course vagabonde.

A moins que ça ne soit l'autre :

CREMAZIE Peuples., inclinez-vous '. c'est la France qui passe.

ERECHETTE A genoux, opprimés ! c'est la France qui passe.

VICTOR HUGO I t abîme où frissonne un tremblement farouche.

ERECHETTE Où vibre je ne sais quel tremblement farouche.

Je parierais, moi, que c'est le dernier vers que le lauréat reconnaît avoir imité de Victor Hugo, ou bien c'est celui qu'on va lire :

« n ne sait quel aspect farouche et menaçant.

FRECHETTE Je ne Bais quel aspect farouche cl? héi

lor>

Non, M. Fréchette n'admettra point qu'il a volé son dernier vers à Victor Hugo, puisqu'il a remplacé et menaçant par de héros.

VICTOR HUGO

( ' >urbe ta large épaule et ton dos de granit.

FRECHETTE

Courbe sa large épaule

Sous l'arche aux piliers de granit.

VICTOR HUGO

Oui dit : il faut monter pour venir jusqu'à moi.

FRECHETTE Et puis il faut monter pour aller jusqu'à toi.

J'aimerais bien voir M. Fréchette se décider, une

bonne fois, à nous dire lequel des vers il a pris à

Victor ïïuo'o.

VICTOR HUGO

Qui t'arrache à ton piédestal.

Arrachée à ton piédestal.

M. Fréchette ne se décidera donc jamais à faire son choix et à nous dire quel vers il a involonta ment pris à son fétiche.

VICTOR HUGO

Risquez- vous hardiment.

FRECHETTE Risquez- vous hardiment.

Risquez-vous donc hardiment à faire votre choix. M. Fréchette.

VICTOE HUGO

Ivre d'ombre et d'immensité.

FKECHETTE Qui vole ivre d'immensité.

VICTOR HUGO Qui lit voler au vent les tours de la Bastille.

FRECHETTE Toi qui jettes au vent les tours de la Bastille.

Choisissez. M. Fréchette : il est encore temps

VICTOR HUGO

Dans les urnes de la clarté.

FRECHETTE

Boire aux urnes de clarté.

VICTOR HUGO

F' été,, quand il a plu, le champ est plus vermeil, Et le ciel fait briller plus frais au beau soleil 3i m azur lavé par la pluie.

FRECHETTE

La tempête n toujours son lendemain vermeil. La pelouse a des tons plus verts après l'averse, Et Vazur vil' où nul nuage ne se berce Ne sait pas refléter les rayons du soleil.

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