CHAPITRE XIV
GESTATlO(i).
• Cette allée eat bordée de« deni cfitéi de buii ou
• défsatde bnii. Car dans lei lieux où les bâtimenta courrent le bail,
• il coDierre toute sa verdure , mais au grand air et en plein veut ■ l'eau de la mer le desséche , quoiqu'elle o'y jaillïsae que de fort
• loiD. Entre l'allée et le jardiu eit une espèce de paliuade d'una
• vigne fort touffue, et dont le boi» est si tendre qu'il ploierait mol-
• iMBent même ions le pied ntid. Le jardin eat couTert de Ëga\tn
(1) Gestafio. — C'est un terme de l'aDCJeune médediie. Asclépiade avait mis en vogue les frictions et la gestation. Cette dernière pratique d'hygiène consistait à faire marcher un malade ou à le promener en char ou en bateau, afin de donnei- au^corps un mouvement salutaîi-e. — De là vient que les Latins ont appelé gesialio une allée de jardin destinée à la promenade. I-e jardin dont il est-fait ici mention est le xystc dont Pline ^par le plus loin.
M» LE LAUREWTIN
• et de mûrierB , pour lesqueli le terrain eit aimi favorable qu'il a
• contraire a'tOiu lea antres arbrei. •
\ . .*aa-tta y ODS ]es convives descendirent au jardin ^ pour profiter de la fraîcheur, et respirer ^ la brise qui s'élevait de la mer. Après j une de ces belles journées d'automne , si agréables surtout en Italie , les fleurs , que le soleil encore brûlant avait courbées sous l'ardeur de ses rajons, relevaient leurs têtes décolorées, et reprenaient tout leur éclatsousles caresses vivifiantes du Zéphjre. Nous nous promenions avec délices dans une large allée bordée de buis et de romarin qui entoure le parterre; il est de plus borné , au nord , à l'est et au sud , par des bâtiments, et au couchant par la mer. Elevée en amphithéâtre, etdorainant la vaste scène maritime quise développe devant elle , l'allée où nous nous promenions est ombragée par une treille que couvre une vigne si touffue ,. que le soleil ne peut la pénétrer. Le buis , qui s'élève au bas de cette treille , est taillé es mille formes différentes, quelquefois en lettres qui expriment le nom du maître et de rouvrier(i). Derrière ces buis on aper-
{1) VViae,£p. 6, liv. V.
çoit des figuiers et des mûriers chargés de fruits ; et , au centre du parterre, un bassin de marbre blanc, que couvre également une treille soutenue par quatre colonnes de marbre deCaryste qui se reflètent dans Teau (i). Partout on jouit du parfum des violettes qui bordent les bâtiments , et qui s^exhale au loin.
Au bout de quelques instants d'une marche silencieuse :
— ^Vous me demandez , dit Pline à Tacite , comment je règle Temploi de ma journée iÉins ce charmant séjour; car c'est ainsi que vous nommez ce lieu. Je vais vous satisfaire.
Dans la belle saison je m'éveille , quand je puis , ordinairement vers la première heure ; quelquefois avant , rarement plus tard. Je tiens mes fenêtres closes , car le silence et les ténèbres laissent à l'esprit toute sa force ; n'étant pas distrait par des objets extérieurs , il demeure libre et maître de lui-même. Je ne veux pas assujettir mon esprit à mes yeux ; mais , au contraire , j Wujettis mes yeux à mon esprit^ ils ne peuvent voir que ce qu'il voit. Alors y si j'ai quelque ouvrage commencé , je m'en occupe ; je djspose même mes phrases comme
(1) Pline, Ep.6,\\\. V.
SOS LE LAURENTIN
si j'écrivais et je corrigeais. Je travaille tantôt plus f tantôt moins , selon que je me trouve plus ou moins de facilité à composer et à retenir. J'appelle un secrétaire , je fais ouvrir les fenêtres , et je dicte ce que j'ai composé, n me laisse ensuite ; je le rappelle une seconde fois, puis je le renvoie de nouveau. A la quatrième ou cinquième heure ( carmes moments ne sont pas distribués avec une régularité parfaite) je vais me promener , selon le temps qu'il fait , dans une allée ou dans une galerie ; je continue cependant à composer et à dicter. Je monte ensuite en voiture , et là , le mouvement donnant une nouvelle activité à mes idées, je reprends l'ouvrage commencé pendant que j'étais couché ou que je me promenais.
A mon retour je dors un peu , puis je me promène ; ensuite je lis à haute voix quelque harangue grecque ou latine. Je me promène encore une fois , on me frotte d'huile; je fais quelqu'exercice ^ je me baigne. Enfin, pendant le repas , si je mange seul avec ma fenmie ou avec un petit nombre d'amis , on fait une lecture. Au sortir de table, vient quelque comédien ou quelque joueur de lyre ; après quoi je me promène avec les hommes employés dans ma maison , et parmi lesquels il y en a de fort instruits. La soirée se prolonge ainsi par une conversation variée ; et le jour, quoique fort long, s'est assez rapidement écoulé. /
Quelquefois je dérange un peu cet ordre. Car si je suis resté au lit , ou si je me suis promené longtemps après mon sommeil et ma lecture , je ne monte pas en voiture , mais à cheval. Je vais plus vite et reviens plus tôt. Mes amis viennent aussi me voir des viUes voisines , et m'occupent une partie de la journée ; ik me délassent quelquefois par une utile diversion. Je chasse de temps à autre ; mais je ne chasse jamais sans mes tablettes , afin que si je ne prends rien , j*en rapporte cependant toujoiurs quelque chose. Je donne aussi quelques heures à mes fermiers, mais trop peu à leur avis.
En hiver je me retranche le sommeil du milieu de la journée , et je prends beaucoup sur la nuit, soit avant que le jour concunence , soit après qu'il est terminé. S'il survient quelque affaire pressante , ce qui est fréquent en hiver, je congédie après le repas le comédien et le joueur de lyre; je revois ce que j'ai dicté, et, en corrigeant souvent sans écrire, j'exerce d'autant ma mémoire. Maintenant vous voilà instruit de mon régime d'hiver et d'été ; ajoutez même de l'automne et du printemps. Dans ces saisons intermédiaires , comme je ne perds rien du jour, je ne gagne presque rien sur la nuit ( i).
(i) Plin., Ep., liv. IX, 36 et 4-2.
Vous m*avez souvent recommandé de m'arracher au travail qui me captive trop. J'aurais grande envie de suivre vos conseils ; mais les sangliers sont si rares ici , qu'il n*est guère possible d'associer Minerve avec Diane , quoique , selon vous , on doive les servir toutes deux ensemble, n faut se contenter ici de rendre ses hommages à Minerve, et même avec ménagement , ainsi qu'il convient à la campagne et pendant Tété (i).
Permettez, continua-^il , que je vous quitte pour un moment ; j'ai promis à mon jeune ami de terminer notre inventaire. Cela ne sera pas long; noiis nous retrouverons dans mes délice».
(1) Pline, Ep., liv. IX, 10, à Tacite.