PRÉFACE
Dans son élégante et savante description de la maison du Poëte tragique à Pompéi, M. Raoul Rochette s'exprime ainsi sur Tépitre XVII du 2 livre, où Pline donne la description de sa maison de campagne , appelée le Laurentin :
« Pline le Jeune nous a donné dans une de ses épitres une description de sa maison de campagne du Laurentin, qui semblerait ne devoir rien laisser d'obscur ni d'équivoque : l'auteur s'y exprime partout en homme parfaitement maître de sa langue , aussi bien que du terrain sur lequel il s'exerce. On sent dans toutes ses
vj PRÉFACE.
paroles , non-seulement 1 écrivain instruit et lamateur éclairé, mais encore le propriétaire amoureux de sa maison , à qui aucun détail n échappe ni aucun détail ne coûte. Cependant, personne n'a pu établir avec certitude le plan de la maison de cam|Migiie de Pline, pas même le docte P. Marquez, qui a composé sur ce seul objet un assez gros volunfte; et le même savant, qui avait fait de l'architecture romaine l'étude de toute sa vie , et du livre de Vitruve son seul livre et presque son évangile , n'a pas échoué moins complètement dans son volumineux traité : Des maisons de i^ille des anciens Romains. »
M, Raoul Rochette aurait pu citer encore un grand nombre d'autres tentatives faites antérieurement pour tracer le plan de la villa du Laurentin , et notamment celles de Scamozzi et de Félibien.
Si j'ai eu la hardiesse de lutter avec de tels jouteurs, c'est que j'avais pour moi la connaissance des antiquités de Pompéi et d'Herculanum , secours qui manquait à Scamozzi et à Félibien. Mais il se présentait une autre difficulté plus sérieuse, et que la nature de mon sujet ne m'a
PRÉFACE. vlj
pas permis d'éviter : c'était ceUe qoe j'ai rencontrée dans ma marche presque parallèle avec l'auteur du charmant ouvrage du palais de Scaurus.
Dans ce livre, justement accueilli avec faveur par le public^ Mazois a voulu denaer une idée d'un grand palais romain; il a rassemblé de toutes parts , et de toutes les époques de l'antiquité, les matériaux néce^aires à la construction de son édifice. Mais quelques critiques lui ont reproché , et peut-être ce ne serait pas sans raison, d'avoir pris un guide infidèle en s'égarant trop souvent sur les pas du satirique , qui traçait plutôt la caricature des débauches du temps de Néron que le portrait exact et véridique des mœurs romaines. Aussi le palais de Scaurus, tel que nous l'a peint Mazois, n'est pas toujours celui d'un Lucullus aussi délicat qu'opulent ; trop souvent il ne peut être que celui de l'extravagant Trimalcion.
Cela seul doit mettre entre nos deux ouvrages une grande différence. Les lettres de Pline le Jeune, empreintes d'une douce philosophie, dénotent des mœurs élégantes et paisibles, bien
Tiij PREFACE.
éloigiiées des turbulents excès que nous a retracés Pétrone. Auisi le lecteur qui a parcouru avec plaisir Je palais de Scaurus, et qui a justement applaudi à Thabileté de son architecte, pourrat-il encore pénétper dans notre villa du Laurentin, sans craindràf^i^ retrouver la reproduction des mêmes scènes et des mêmes usages.G'est un monde encore inçoBUu , c'est une société nouveUe , au
milieu desquels nous allons tâcher de Tintroduirie.
Cependant Pline le Jeune ne nous en a pas seul fourni tous les matériaux. Pour construire ce petit ouvrage , j*ai emprunté ça et là des fragments à Cicéron, àHorace, à Sénèque , etc. C'est à Tabri de ces noms à jamais illustres, qui doivent me servir comme de boucher contre les traits de la critique, que j'ose présenter le Laurentin au public
- Gaarv i Fini iS3d
Dès nos plus jeunes ans , nous étudions Thistoire romaine ; mais tandis que les grandes actions ou les conquêtes du peuple-roi captivent notre attention , nous ignorons profondément son caractère social. Ce n'est que sur les champs de bataille, au milieu du carnage , ou bien dans le forum au milieu du tumulte des affaires publiques, au pied de la tribune d'où parlent Hortensius et Cicéron , que Tite-Live, que Tacite et les autres historiens, nous
montrent les citoyens de Rome. La vie intérieure de ce peuple était, pour ainsi dire, murée; aussi n*est-ce qu^avec peine que notre œil curieux peut pénétrer dans ses demeures. Quelques traces disséminées ça et là dans les écrivains de cette époque , peuvent seules guider nos pas dans ces difficiles recherches, et nous aider à soulever le voile qui nous dérobe la connaissance de leur vie privée.
Dans les premiers temps de la république , les Romains vivaient dans une grande simplicité. La hauteur de la noblesse patricienne , si dédaigneusement aristocratique , la portait à mépriser toutes les professions utiles, tous les arts même , excepté cependant l'agriculture , parce qu'ils étaient euxmêmes cultivateurs. Cest ainsi qu'on a vu les Cincinnatus , les Fabius , les Dentatus, quitter leur charrue et leur chaumière pour s'élancer à la tête des armées et monter sur le char de triomphe (i) : Puis , le moment du danger passé , déposer les faisceaux avec plus d'empressement encore qu'ils n'en avaient mis à les recevoir (2). De plus, les noms des Pison, des Fabius, des Lentulus , des Cicéron ,
(1) Pline, XXXVI, 24.
(2) Columelle, I, 1.
témoignent assez que ces illustres familles devaient leur origine à des agriculteurs.
A cette époque reculée , la ville de Rome n'était qu'un centre commun où les patriciens se donnaient rendez- vous au sénat, au prétoire, au forum. Tous vivaient hors des murs de la capitale ; de sorte que l'on avait été obligé de créer des viatores , espèce d'huissiers , dont les fonctions consistaient à aller prévenir les patriciens dans leurs terres, lorsque les circonstances réclamaient des assemblées extraordinaires; mais aussitôt que le soin des affaires publiques n'exigeait plus leur présence, ils retournaient à leurs champs , dont ils aimaient par dessus tout les travaux et les modestes plaisirs.
Mais lorsque le luxe, fruit des conquêtes, qui commença à régner depuis les guerres d'Asie contre Antiochus et Mithridate et qui s'augmenta avec fureur jusqu'au règne de Galba , eut corrompu la simplicité des mœurs , les Eoïnains , vainqueurs de l'Orient, furent assujetis eux-mêmes à la mollesse de ces peuples qu'ils venaient d'assujettir. La grandeur de l'état fit la grandeur des fortunes particulières. Mais comme l'opulence est dans les mœurs et non pas dans les richesses , celles des Romains , qui ne laissaient pas d'avoir des bornes, produi-
sirent un luxe et des profusions qui n'en avaient point (i). Ajoutons que la vue des montagnes d'or et de pierres précieuses étalées par l'orgueil des généraux aux yeux du peuple dans leurs marches triomphales (2) , familiarisa les Romains avec l'aspect de l'or , et leur créa de nouveaux besoins qu'ils durent assouvir sur les peuples vaincus. Alors on vit s'élever des fortunes immenses, et telles que Crassus disait qu'un homme ne peut se vanter d'être riche , si son revenu ne suffit à l'entretien d'une légion. Il possédait lui-même deux cents millions de sesterces en propriété , et se trouvait après Sylîa le plus riche des Romains. On vit même des affranchis parvenir à cette haute fortune. Claudius Isidorus, qui avait appartenu à l'empereur Claude , dit dans son testament : Que malgré les pertes qu'il a éprouvées pendant les guerres civiles, il laisse quatre mille cent seize esclaves , trois mille six cents paires de bœufs, et plus de soixante millions de sesterces (3).
C'est ainsi que Rome s'habitua à admirer, et
(1) Montesquieu.
(2) Pline , XXXIII, 47.
(3) Pline, XXXIII, 47. (12,000,000 fr. )
même à envier les richesses étrangères. On fît venir de toutes parts des statues et des tableaux , mais en même temps que l'or, l'argent et l'ivoire des nations vaincues venaient enrichir la capitale du monde, leurs mœurs y pénétraient également et changeaient le caractère national.
On conçoit que de si grandes richesses durent favoriser les arts, enfants du loisir et de l'opulence , et surtout l'architecture. Aux temples originairement bâtis en piert'e succédèrent des édifices majestueux , dont plusieurs ont triomphé du temps, et où les marbres les plus rares furent prodigués. Les théâtres de bois firent place à des monuments splendides, ornés avec profusion de bronzes, de statues, de tableaux, de tapisseries. Claudius Pulcher fut le premier qui y déploya toutes les richesses de la peinture. C. Antonius fit argenter la scène, Petreius la fit dorer , et Q. Catulus la fit revêtir d'ivoire. Mais Scaurus voulant, pendant son édilité, efiacer ses devanciers, fit construire un théâtre soutenu par trois cent soixante colonnes. La scène se composait de trois étages : le premier était revêtu de marbre, le second de verre, le troisième de bois doré; trois mille statues d'airain étaient placées dans les entrecolonnements , et
ramphithéatre pouvait contenir quatre-vingt mille spectateurs.
Cétait pour ces constructions comme une lutte de magnificence , dans laquelle les derniers venus cherchaient à efiacer jusqu'au souvenir de ce qui avait été fait avant eux. Mais arrivé alors au terme qu'il n'était plus possible de franchir, Curion fut obligé d*avoir recours au génie de son architecte pour vaincre ses prédécesseurs. Il fit construire à cet effet deux très-grands théâtres , tous deux pouvant tourner sur un pivot. Le matin on jouait sur les deux théâtres , alors ils étaient adossés : le soir, ils tournaient tout à coup sur eux-mêmes, et formaient un amphithéâtre où se donnaient des combats de gladiateurs. On ne sait à qui appartient l'honneur d'une semblable invention , soit à celui qui la commanda , soit à celui qui eut la hardiesse de l'exécuter (i).
Ce luxe déployé pour les monuments publics pénétra promptement dans l'intérieur des maisons particulières. M. Lepidus , pendant son consulat , passait pour avoir la plus belle maison de Rome;
(1) Pline, XXXVI, 24.
mais 9 en moins de trente-cinq ans, plus de cent la surpassèrent pour la beauté des marbres, des peintures, par les richesses de tout genre qui y furent accumulées. L'imagination même semblait ne pouvoir rien concevoir au delà d'un semblable luxe, lorsque Néron , pour comble de magnificence, fit entièrement dorer son palais (i).
Mais c'était surtout dans leurs villas que ces maîtres du monde donnaient l'essor aux caprices et à la somptuosité de leur imagination. Car malgré les plaisirs et l'opulence qui faisaient de Rome un lieu de délices et de volupté , les Romains conservaient encore l'amour de la campagne , asile de leurs ancêtres. Ils remplacèrent, il est vrai , la chaumière et la ferme des anciens temps par des habitations brillantes, qui réunirent le luxe de la ville aux charmes de la nature.
Parmi ces élégantes demeures , il en était peu qui égalassent en magnificence celle que Lucullus avait fait construire. L'on y voyait de vastes portiques ornés de tableaux , de statues , de chefs-d'œuvre des artSy qu'il avait recueillis de toutes parts et à grands
(1) Suétone, Ner.hXXU,
frais. Aussi ses jardins étaient-ils comptés parmi les plus magnifiques jardins des rois; et Tuberon , le philosophe stoïcien , voyant les ouvrages prodigieux qu'il avait fait élever sur le rivage de la mer auprès de Naples, les montagnes percées et soutenues par des voûtes immenses , les canaux creusés autour des édifices pour amener les eaux de la mer et en former de vastes piscines destinées aux plus gros poissons, ce palais enfin bâti au sein même des flots, Tuberon, dis-je, appelait plaisamment Lucullus un Xercès en toge (f ).
Ce fut ce même Lucullus qui donna le premier l'exemple de ce luxe et de cette profusion qui régnèrent depuis dans les festins , les meubles et les édifices. Il avait enchaîné la mer par des digues ; et dans ce palais , non content d'être couché sur des lits d'étoffe de pourpre, d'être servi en vaisselle d'or enrichie de pierreries, d'avoir pendant le repas des chœurs de danse et de musique , il faisait servir sur sa table les mets lesplus rares et les plus exquis.
Aussi sut-on beaucoup de gré à Pompée de sa simplicité mise en opposition avec tant de faste. 11
(I) Plut., Lucull.
était malade, et son médecin lui avait ordonné de manger une grive. Ses domestiques répondirent à cet ordre qu'il était impossible d'en trouver ailleurs que chez Lucullus , qui en faisait engraisser. Quoi! dit-il alors à son médecin, si Lucullus n'était pas un homme voluptueux , Pompée ne pourrait pas vivre! Et il demanda une nourriture plus facile à trouver. Un jour il alla avec Cicéron demander à Lucullus s'il voulait leur donner à souper. — Trèsvolontiers , répondit celui-ci , vous n'avez qu'à me fixer le jour. — Ce sera ce soir même , répartit Cicéron, mais nous voulons votre souper ordinaire. Lucullus se contenta alors de dire à un de ses gens qu'il souperait dans la salle d'Apollon. C'était le nom d'une des salles les plus magnifiques de son palais ; il y avait pour chacune d'elles une dépense réglée , des meubles et un service particulier ; de sorte qu'il suffisait aux esclaves d'entendre seulement le nom de la salle dans laquelle devait être servi le festin , pour savoir quelle dépense on devait faire. Le souper dans la salle d'Apollon était de cinquante mille drachmes (i).
(1) Plut., Lucull. — 45,000 fi-, environ.
Il parait que Lucullus avait un grand nombre d'imitateurs. Horace s'en plaint ainsi :
Faudra-t-il voir bientôt nos immenses palais Envahir tout le sol que fendait la charrue ?
Tous ces vastes étangs, que l'art creuse à grands frais , Veulent-ils du Lucrin surpasser l'étendue ?
Où la vigne jadisV unissait aux ormeaux , Le stérile platane étendra son ombrage ; ' L'arbuste et le laurier façonnés en berceaux , Des rayons du soleil repousseront l'outrage.
Le lys voluptueux , le myrthe, les rosiers, Embaumeront bientôt de parfums inutiles Ces coteaux , ou Ton vit des bosquets d'oliviers
Enrichir autrefois leurs possesseurs tranquilles.
Exemple des Gâtons, décrets de Romulus , Vous avez donc perdu votre antique puissance ! Le consulaire alors n'avait que des vertus ; La repu lique seule était dans l'opulence.
Nul n'eût osé, quittant le toit de ses aïeux , Fuir les feux du midi sous de vastes portiques ; Et le marbre éclatant, réservé pour les dieux. N'ornait que les autels et les places publiques (1).
(i) Horace, Orf., lib. II, 15, traduction deDaru.
Strabon dit que la pierre de Pi se ( c'est-à-dire le marbre de Carrare ) était employé à la construction des maisons de campagne , et que la vanité de leurs possesseurs n'aurait pas été satisfaite , si ces maisons n'eussent été que superbes. En effet, les hommes opulents voulaient de plus y réunir toute l'élégance et toutes les commodités de la ville. Ceux d'entre eux qui avaient conservé un reste des mœurs antiques y rassemblaient encore ce qui convient à une retraite studieuse et aux exercices de la campagne. Au milieu des chefs-d'œuvre des arts ravis à la Grèce qui ornaient ces magnifiques habitations , on trouvait des livres et des tableaux pour charmer l'esprit et les yeux , et en même temps des jeux , des chevaux , des chiens , des équipages de chasse pour exercer le corps , et donner à l'àme du ton et de l'énergie.
Le nom de initia , que l'on donnait à ces demeures, signifiait originairement une ferme et ses dépendances (i). De là venait que le régisseur d'une ferme s'appelait villicus et sa femme uitlica. Quelquefois l'étendue de ces propriétés était telle qu'on
(1) \arron. RR. XII.
aurait pu les prendre pour des villes ( i )• On les divisait ordinairement en trois parties : urhana , rustica ^ fructuaria. La première contenait les bâtiments d'habitation ^ les bains, les jeux de paume, les promenades, les terrasses , etc. La seconde servait à loger les esclaves, qui habituellement étaient en grand nombre , et les ouvriers ; enfin la troisième renfermait les étables, les fruitiers, les celliers pour rhuile et le vin , les granges , les greniers, les magasins (2). On appelait aussi quelquefois cette partie de la villa pseudo urbana , et Ton donnait particulièrement sous les empereurs le nom de prœtoria aux villas décorées avec le plus d'élégance (3). Ainsi les anciens Romains savaient, dans leurs habitations de campagne, joindre au nécessaire tout le superflu de la ville. Des parcs et des étangs immenses renfermaient, les uns des sangliers et des daims , les autres les poissons même de la mer (4).
(1) Sallust. Cat.Hn.
(2) Columelle, I, 4, 6.
(3) Sueton. in August.y c. 72 ; in Calig,, c. 37 ; Stat. Syh,, 1. I, Sjrli^. 3.
(4) Columelle, III, 8.
Les riches citoyens possédaient un grand nombre de ces villas dans les plus belles contrées et dans les plus beaux sites de l'Italie. Ils se procuraient ainsi le double avantage, et de se précautionner contre les caprices de la fortune par la difiFérente situation des terres (i), et de se créer de nouveaux plaisirs en changeant fréquemment de pays et de climat. D'ailleurs ces voyages d'une terre à l'autre leur offraient un-^grand charme de diversité (2), et les lois mêmes obligeaient les sénateurs à déposer sur le soi de l'Italie la plus grande partie de leur fortune (3). Cicéron , qui ne passait pas pour riche, possédait jusqu'à dix-huit maisons de campagne, et disait à ce sujet : Semblables aux oiseaux que nous voyons , après avoir construit leurs nids pour la naissance de leurs petits et les besoins de leur existence, se délasser de leurs travaux en voltigeant en liberté çà et là ; de même nos esprits fatigués par le tumulte du barreau et le soin des affaires, aiment à voltiger libres de travaux et d'inquiétudes C4).
(1) Pline, Ep. HT, 19.
(2) Id.
(3) Id.
(4) Cic, de Orat,, lib. II, 6.
Ce goût était si général chez les Romains j qu'ils introduisirent jusque dans le sein des villes Fimage de la campagne , et les riches firent planter de grands arbres sur les terrasses de leurs palais ; ce qui fit dire à Sénèque : N'est-ce pas agir contre Tordre de la nature que de transporter des vergers sur le faîte des tours , et des forets entières sur les toits (i)? Les simples citoyens, élevés au milieu des rues tortueuses, étroites et fangeuses, qui pouvaient acquérir un peu de terre hors de la ville, étaient aussi fiers de leur jardinet que le plus riche des sénateurs pouvait l'être de ses parcs immenses. L'ouvrier mèçie cherchait à rappeler l'aspect de la nature en donnant à sa fenêtre Tapparence d'un parterre (2). Quant aux sénateurs qui ne pouvaient s'absenter longtemps de Borne, ils ne se contentaient pas de leurs magnifiques habitations situées dans les contrées les plus délicieuses de l'Italie. Ils en possédaient encore d'autres moins considérables , mais non moins élégantes , dans le
(i) Non vivunt contra naturam qui pomaria in summis turribus ferunt, quorum sylvae in tectis domorum ac fastigiis nu tant ?
(2) Pline, XIX, 4, 17.
voisinage même de la capitale, et qu'ils appelaient horti suburbanij jardins des faubourgs.
On peut facilement se faire une idée delà passion des Romains pour leurs maisons de campagne, par le soin qu'ils prenaient à les orner : les lettres de Cicéron en font foi. Il écrivait à Atticus : Envoyezmoi, je vous prie, mes statues de Mégare, avec les autres raretés qui conviennent au lieu que je veux décorer. J'ai une si grande passion pour tout cela, qu'il faut que vous ayez la complaisance de la satisfaire (i). Horace, Ovide, Stace, Strabon, les deux Pline , Varron , etc., présentent sans cesse les tableaux les plus séduisants des maisons de campagne des anciens Romains. Toutes les collines « tout le bord de la mer, depuis les Alpes jusqu'à Tarente , étaient comme émaillés de ces maisons de plaisance. Mais c'est surtout Tibur, si cher à Horace, comme Tusculum à Cicéron ; ce sont les environs de Préneste, et les rivages de la mer jusqu'à Sorrente , qui furent principalement recherchés des amis de la nature et de ceux de la volupté. Cette côte si riante, aussi belle que fertile, cette Cam-
(1) Cicéron, ad Attic, Viv, I, 8.
panie, d'où jaillissent des eaux minérales, offrait des sites aussi agréables pour l'habitation qu'utiles pour la santé. Le voisinage de la mer y procurait le plaisir des promenades sur l'eau , tandis que le rivage offrait plus de charmes peut-être encore au milieu d'un paysage brillant de verdure, et qui semble respecté par les hivers.
Les voluptueux oisifs s'établissaient de préféi^ence en ce lieu , assez voisin de Rome , et dont cependant l'éloignement leur permettait d'y vivre à leur mode , et d'y oublier quelquefois l'étiquette et la morale. Car c'était le rendez-vous des courtisanes et des jeuneslibertins , à la barbe légère et bien peignée. Ce n'étaient qu'intrigues amoureuses, repas, festins nocturnes , chants, symphonies (i). Néanmoins Pompée, César , Pollion, Hortensius, Pison, Servilius Pollion, y possédaient des maisons de campagne, et Baies. devint en peu de temps le lieu de l'Italie le plus peuplé. •
Entendez- vous ce riche? 11 n'est pas sur la terre , Au beau site de Baies , de sites qu'il préfère.
(1) C'ic, pro CœliOj XV.
Il le dit , et pressé d'y bâtir des palais , Et le lac et la mer frémit de ses projets (i).
Les muets habitants de l'empire des ondes Ont senti resserrer leur humide séjour.
Des esclaves nombreux élèvent chaque jour Quelques palais nouveaux sur ses rives profondes (2).
C'est ainsi que les villas envahissaient et la terre et la mer.
Mais je ne puis finir sans parler encore de Tibur, moins célèbre peut-être par sa fraîcheur que par les vers d'Horace. Sur ces coteaux couverts de forêts sourcilleuses dont les arbres s'inclinent et se reflètent dans les eaux rapides de l'Anio, il semble que Ton entend encore vibrer la lyre du roi des poètes. II aimait à se reposer dans ces Ueux paisibles, à s'endormir au bord de la fontaine qui coule en murmurant. Non loin de sa modeste demeure s'élevait le palais de Mécène. Combien ce lieu rappelle de doux souveiiirs!
Sur le penchant de cette colline , on voit encore
(1) Horace , Ep , liv. I, 1.
(2) Horace, Orf., liv. III, 1.
de nos jours les restes imposants de la villa d'Hadrien , dans laquelle cet empereur , pour perpétuer le souvenir de ses longs voyages , et employer les magnifiques raretés qu'il avait recueillies en Asie et en Afrique, fît imiter ce qu'il avait vu de plus beau ou ce qu'il avait le plus admiré. Dans cette intention , il rassembla dans son immense villa de Tibur toutes les merveiljes du monde; là on vit le Lycée, l'Académie, le Prytanée, le Pœcile d'Athènes, le Canope d'Egypte, la vallée de Tempe de Thessalie , se grouper autour du palais impérial. On y vit aussi des casernes pour loger les soldats de sa garde ; un théâtre , une bibliothèque, des thermes et des temples. Enfin, non content d'avoir reproduit ce que le génie et la main des hommes avaient produit de plus parfait sur la terre, il voulut encore , à l'aide de la description des poètes , anticiper sur la vie future et voir s'ouvrir près de lui le lugubre Tartare , ou pouvoir se promener dans les Champs-Elysées (i).
Les marbres, les statues et les mosaïques précieuses qui ont été tirés des ruines de la ville /
(1) Spartien. Adrien., chap. XXIII.
Hadrienne , confondent l'imagination , soit en raison de leur nombre, soit à cause de leur perfection.
Au temps de Trajan, la démence du luxe et de l'ostentation s'était déjà calmée , et ainsi que l'herbe qui perce par places les neiges de l'hiver , on vit reparaître à Rome quelques exemples des anciennes vertus. Parmi les citoyens qui rappelaient dans la Rome des Césars les mœurs de l'ancienne Rome , on doit compter Pline le jeune. Il possédait une grande fortune, héritage de son oncle, mort victime de son dévouement à la science , lors de la grande
éruption du Vésuve qui engloutit à la fois Hereulanura et Pompéi , et il savait en faire un noble usage. Selon les mœurs romaines que nous venons de décrire, il en consacra. une partie à l'embellissement de ses propriétés ; mais les maisons de campagne qu'il nous a décrites portent partout, au lieu de l'empreinte des passions désordonnées d'un voluptueux oisif, celle des goûts élégants et paisibles d'un homme studieux , d'un amant vrai de la nature; car Pline l'aimait en homme d'esprit et en homme sensible.
Après avoir traversé inconnu le règne soupçonneux et cruel de Domitien , Pline déploya au barreau , lorsque Nerva et Trajan parvinrent à l'empire, les talents qu'il avait reçus de la nature et cultivés dans l'ombre. Son éloquence Téleva par degrés au consulat, et ensuite au gouvernement de la Bythinie. Dans cette haute position, il ne chercha pas à s'attirer le respect par un faste orgueilleux, mais par une simplicité majestueuse^ pleine d'affabilité et de modération, qui sut lui concilier tous les cœurs. De retour à Rome, il épousa en secondes noces Calphurnie , femme jeune, jolie , spirituelle, et comme lui faisant ses délices des lettres.
L'amitié vint encore embellir les loisirs de son intérieur. Lié avec Tacite, avec Suétone, avec Martial, avec les autres écrivains et orateurs de son temps, il passait agréablement et doucement sa vie au milieu d'eux. Veilles, repos, travaux, divertissements, tout chez lui était consacré à son amour pour l'étude et la gloire. Néanmoins il ne fut jamais jaloux , et soit comme avocat , soit comme homme de lettres, il traita toujours ses rivaux en frères.
Il aimait la campagne, et s'y retirait pour étudier plus librement, lorsque le soin des affaires lui laissait quelques instants. Ce goût des beautés et des plaisirs de la nature champêtre était , comme nous l'avons vu, commun à tous les Romains, et Pline , qui s'y livrait avec passion , possédait, ainsi que tous les gens riches de son temps , de nombreuses villas. Il nous apprend lui-même qu'il en avait plusieurs près de Côme sa patrie, et deux surtout qu'il affectionnait beaucoup : l'une , bâtie dans le genre des maisons de Baïes, sui^des rochers qui dominaient le lac; celle-là était appelée la 7>a- ^erf/e, parce que située sur la hauteur elle semblait élevée sur un cothurne; l'autre, construite sur la plage baignée par les ondes, prenait le nom de la
Comédie^ parce qu'elle n'avait que rfaumble chaussure du brodequin.
Pendant l'été , il préférait surtout sa délicieuse villa de Toscane , dont il a donné une très-poétique description dans la 6* épître du livre V. 11 possédait encore d'autres habitations à Tusculum et dans la Campanie ; mais celle que par goût, par habitude, et surtout à cause de son voisinage de Rome» il chérissait le plus, fut son Laurentin, dont il a laissé un souvenir plus durable que le marbre dans sa belle épitre adressée à son ami Gallus.
Comme architecte, j'ai essayé de traduire par des lignes cette intéressante description. Bien d'autres que moi, et avant moi, ont tenté cette œuvre difficile. Je n'aurais pas osé me présenter dans la lice, si je n'avais pas sur mes devanciers l'avantage d'avoir vu Pompéi et étudié ses antiques maisons.
Il nous faut d'abord, pour nous former une idée de cette demeure tout à la fois simple et somptueuse, écouter Pline lui-même, qui, dans son désir de la faire connaître à Gallus , va nous la décrire dans ses plus minutieux détails. Nous ne pourrions désirer de meilleur introducteur, et les paroles du possesseur lui-même serviront ainsi de
texte à notre plan. Plus tard nous verrons si nous avons pu trouver le moyen d'éclaircir ce que répître de Pline aura laissé d obscur, et de donner ainsi aux lignes muettes de ngtre plan une sorte de vie et de relief.
M iHARis cur me Laurentinum, vel ( si ita mavis ) Laurens meum tantopere ddectet : desines mirari, quum cognoveris gratiam villœ, opportunitatem loci , littoris spatium. Decem et septem millibuspassuum ab urbe secessit ; ut, peractis quœagen* da fuerint, salvo jam et composito die , possis ibi manere. Âditur non una via: nam et Laureutinaet Ostiensis eodem ferunt; sed Laurentina a quartodecimo lapide , Ostiensis ab undecimo relinquenda est. Utrimque excipit iter aliqua ex parte arenosum, junctispaulo gravi us etlongius, equo brève et molle.
Vous êtes surpris que je me plaide tant à ma terre du Laurentin , ou , si vous voulez, de Laurente. Vous reviendrez sans peine de votre étonnement, quand vous connaîtrez cette charmante habitation , les avantages de sa situation , et I étendue de nos rivages. Elle n'est qu'à dix-sept milles de Rome ; si bien qu'on peut s'y trouver après avoir achevé toutes ses affaires , et sans rien prendre sur sa journée. Deux grands chemins y conduisent: celui de Laurente et celui d'Ostie; mais on quitte le premier à quatorze milles et le second à onze. En sortant de l'un ou de l'autre de ces chemins, on entre dans une route en partie sablonneuse, où les voitures roulent avec assez de difficulté et de lenteur ; à cheval , le trajet est plus doux et plus court.
Varia faine atque inde faciès : nam modo oeeurrentibus syl vis via coaretatur , modo latissimis pratis diffunditur et patescit. Multi grèges oviura , multa ibi equorum boumque armenta; quae moytibus hieme depulsa , herbis et tepore verno nitescunt.
Villa usibus capax , non sumptuosa tutela : cujus in prima parte atrium frugi , nec tamen sordidum. Deinde porticus in D Htterae similitudinem circumacte; quibus parvula, sed festiva area includitur, egregium adversus tempestates receptaculum : nam specularibus , ac multo magis imminentibus teçtis muniuntur. Est contra médias cavaedium hilare: mox triclinium satis pulchrum,quod in littus excurrit:ac si quando Africo mare impulsum est, fractis simul et novissimis fluctibus leviter alluitur. Undique valvas, aut fenestras non minores valvis habet : atque ita a lateribus et a fronte , quasi tria maria prospectât; a tergo cavsedium , porticum , aream ; porticum rursus, mox atrium, syl vas, et longinquos respicit montes.
De tous les côtés, la vue est très-variée : tantôt la route se resserre entre des bois , tantôt elle s'ouvre et s'étend dans de vastes prairies. Là, vous voyez des troupeaux de moutons, de bœufs, de chevaux, qui, chassés des montagnes par les rigueurs de rhiver, viennent-, sous une plus douce température, s'engraisser dans les pâturages.
La maison est commode, et n'est pas d'un grand entretien. On y trouve d'abord un atrium qui n*est ni trop somptueux ni trop simple; ensuite un portique qui a la forme de la lettre D, et qui entoure une cour petite, mais agréable. C'est une retraite bien utile contre le mauvais temps ; car on y est protégé par les vitres qui la ferment, et surtout par les larges toits qui la couvrent. De ce portique on passe dans une cour fort gaie, et delà dans une assez belle salle à manger, qui s'avance sur la mer dont les vagues viennent mourir au pied du mur, lorsque souffle le vent du midi. De tout côté cette salle est garnie de portes à deux battants, et de fenêtres qui ne sont pas moins grandes que les portes. Ainsi, à droite, à gauche, en face, on découvre comme troi^ mers differenfts. Derrière soi , on retrouve la grande cour , le portique , la petite cour, puis encore le portique, enfin l'atrium, et
Hujus a Iseva retractius paulo cubiculum est amplum : deinde aliud minus ^ quod altéra fenestra admittit orientera , occidentem altéra retinet ; haec et subjacens mare longius quidem , sed secu* rius intuetur. Hujus cubicoli et triclinii illius objeetu includitur angulus, qui purissimum solem continet et accendit : hoc hibernaculum , hoc etiam gymnasium meorum est* Ibi omnes silent venti , exceptis qui nubilura inducunt, et serenum antequam usum loci eripiunt.
Âdnectitur angulo cubiculum in apsida curvatum, quod ambitum solis fenestris omnibus sequitur. Parieti ejus in bibliothecse speciem armarium insertum est , quod non legendos libros , sed lectitandos capit. o
Âdhœret dorfloitorium membrum , transitu interjacente , qui suspensus et tubulatus conceptum vaporem salubri temperaraento hue illuc digerit et
dans le lointain les forets et les montagnes. Â la gauche de cette salle à manger , et un peu moins avancée sur la mer, est une grande chambre, de laquelle on entre dans une plus petite qui a deux fenêtres, dont l'une reçoit les premiers rayons du soleil , l'autre en recueille les derniers. De ce dernier côté, on jouit aussi de l'aspect de la mer, que l'on voit de plus loin, mais avec plus de calme. L angle formé par la saillie de la salle à manger avec le mur dç la chambre semble fait pour rassembler, pour arrêter tous les rayons du soleil ; c'est le refuge de mes gens contre l'hiver, c'est aussi leur gymnase. Là , jamais le vent ne se fait sentir , excepté lorsqu'il charge le ciel de nuages orageux; mais pour chasser mes domestiques de cet asile, il faut d'abord qu'il ait troublé la sérénité du ciel. A l'angle, il y a une chambre ronde et voûtée, dont
les fenêtres reçoivent successivement le soleil à tous les degi^és de sa course. On a inséré dans le mur une armoire qui me sert de bibliothèque et qui contient, non les livres qu'on lit une fois, mais ceux que l'on relit isans cesse. De là, vous passez dans les chambres à coucher, que sépare seulement de la bibliothèque un passage dont le plancher est suspendu et garni de tuyaux qui conservent, ré-
ministrat. Reliqua pars lateris hujus servorum libertorumque ùsibus detinetur , plerisque tam mundis y ut accipere hospites possint.
Ex alio latere cubiculum est politissimum , deinde vel cubiculum grande, vel luodica* csnatio, quse plurimo sole, plurimo mari lucet. Post banc , cubiculum cum procœtone, altitudine œstivum, munimentis.hibernum : est enim subductum omnibus ventis.
Huic cubiculoaliud, et procœton communi parietejunguntur. Inde balinei cella frigidaria, spatiosa et effusa , cujus in contrariis parietibus duo baptisteria velut éjecta sinuantur, abunde capacia, si mare in proximo cogites. Adjacet unctorio uno hypocaustum ; adjacet propnigeon balinei : mox duae cellœ magis élégantes quam sumptuosœ. 0>hœret calida piscina mirifice, ex qua natantes mare aspiciunt. Nec procul sphseristerium , quod calidissimo soli , inclinato jam die , occurrit .
pandent, et distribuent de tous côtés avec une sage mesure la chaleur qu'ils ont reçue. Le reste de cette aile est occupé par des affranchis ou par des, esclaves; et cependant la plupart des chambres en sont tenues si proprement qu'on y peut fort bien loger des maîtres. A l'autre aile est une pièce fort élégante : ensuite une grande chambre, ou une petite salle à manger, q»e le soleil et la mer semblent égayer à l'envi. Vient ensuite une antichambre qui donne dans une grande pièce : cette salle est aussi fraîche en été par son élévation que chaude en hiver par les abris qui la mettent à couvert de tous les vents. A côté, on trouve une autre pièce et son antichambre, par laquelle on entre dans la salle du bain froid. L'emplacement de cette salle est grand et spacieux. l)es deux murs opposés sortent en rond deux baignoires si vastes , que l'on pourrait s'y croire dans la mer qui est à côté. Près de là est un cabinet pour se parfumer, une étuve, et ensuite un fourneau nécessaire au service des bains. Viennent ensuite deux pièces plus élégantes que riches, et à côté le bain d'eau chaude , d'où l'on aperçoit la mer en se baignant. Assez près de là est un jeu de paume , percé de nianiére que le soleil , dans la saison où il est le plus chaud, n'y pénètre
Hinc turris erigitur, sub qua diaetse duœ ; todidem in ipsa : praeterea cœnatio , quae latissimum mare, longissimum littus, amoanissimas villas prospicit. Est et alla turris; in hac cubiculum, in quo sol nascitur conditurque; lata post apotheca et horreum. Sub hoc triclinium, quod turbati maris non nisi fragorem etsonum patitur^eumquejam languidum ac desinentem : hortum et gestationem videt, qua hortus includitur.
Gestatio buxo, aut rore marino, ubi déficit buxus» ambitur. Nam buxus qua parte defenditur tectis, abunde viret : aperto cœlo, apertoque vento, et quamquam longinqua aspergine maris, inarescit. Adjacet gestationi interiore circuitu vinea tenera ( i ) et umbrosa , nudisque etiam pedibus mollis et ce-
ci) Toutes les éditions portent i^inea tenera, Scheffer pense qu'on doit lire ^ia tenera et umbrosa , une douce allé^ ombragée. En effet le sol du Laurentin est peu favorable à la vigne , sur laquelle d'ailleurs on marche rarement , tandis que le sablon du rivage devait rendre ces allées douces aux pieds des promeneurs.
que sur le déclin du jour. D'un côté s'élève une tour, au bas de laquelle sont deux cabinets, deux autres au-dessus avec une salle à manger , d'où la vue se promène au loin avec délices, tantôt sur la mer ou sur le rivage , tantôt sur les maisons de plaisance des environs. De l'autre côté est une autre tour; on y trouve une chambre exposée au levant et au couchant; dans le haut, un garde-meuble fort spacieux qui occupe le dessus d'une salle à manger, où le bruit de la mer agitée se fait entendre , il est vrai , mais bien affaibli par l'éloignement. Cette salle donne sur le Jardin, et sur l'allée destinée à la promenade qui règne autour. Cette allée est bordée des deux côtés de buis ou de romarin à défaut de buis. Car là où il est protégé par les bâtiments, il conserve toute sa verdure; mais au grand air, et en plein vent , l'eau de la mer le dessèche, quoiqu'elle n'y rejaillisse que de fort loin.
Entre l'allée et le jardin est une espèce de palissade d'une vigne fort touffue, et dont le bois est si tendre, qu'il ploierait mollement, même sous le pied nu.
dens. Hortura morus et ficus frequens vestit : quarum arborum illa vel maxime ferax est terra , malignior cœteris. Hac non détériore quam maris facie cœnatio remota a mari fruitur. Cingitur diœtis duabus a tergo, quarum fenestris subjacet vestibulum villse, et hortus alius, pinguior et rusticus.
Hinccryptoporticus,propepublici operis, cxtenditur. Utrimque fenestrae, a mari plures , ab horto singulse, sed al ternis pauciores. Hse,quum serenus dies et immotus , omnes : quum bine vel inde ventus inquietus,qua venti quiescunt, sine injuria patent. Ante cryptoporticum xystus violis odoratus. Teporem solis infusi repercussu cryptoporticus auget, quBi ut tenet solem , sic aquilonem iubibet , summovetque; quantumque calorisante, tantum rétro frigoris : similiter Africum sistit , atque ita diversissimos ventos alium alio latere frangit et finit. Haec jucundi tas ejus bieme, major aestate : nam, ante meridiem, xystum ; post meridiem, gestationis bortique proximam partem umbra sua tempérât: quae, ut dîes crevit decrevitque, modo
PLINE A GAlLUS. 35
Le jardin est couvert de figuiers et de mûriers , pour lesquels le terrain est aussi favorable qu'il est contraire à tous les autres arbres. D'une salle voisine, on jouit de cet aspect, qui n'est guère moins agréable que celui de la mer dont elle est plus éloignée. Derrière cette pièce, il y en a deux autres , dont les fenêtres regardent le vestibule, et donnent sur un autre jardin destiné à la culture des produits utiles et champêtres. De là, vous trouvez une galerie voûtée, qua sa grandeur on pourrait prendre pour un monument public. Elle est percée de fenêtres des deux côtés; il y en a quelques-unes de plus élevées que les autres, et en plus grand nombre du côté de la mer. Quand le temps est calme et serein, on les ouvre toutes; si le vent donne d'un côté , on ouvre les fenêtres de l'autre. Devant cette galerie est un parterre parfumé de violettes- Les rayons du soleil frappent sur la galerie, qui en augmente la chaleur par la réverbération; et, en recueillant les rayons du soleil, elle préserve encore de l'aquilon : ainsi , d'une part, elle retient la chaleur, de l'autre, elle garantit du froid. Enfin, cette galerie vous défend aussi du sud; de sorte que de difiérents côtés, elle offre un abri contre les vents opposés. L'agrément
brevior , modo longior, hac vel illa cadit. Ipsa vero cryptoporticus tune maxime earet sole , quum ardentissimus eulmîni ejus insistit. Ad hoe'patentibus fenestris Favonios accipit transmittitque ; nec unquam aère pigro et manente ingravescit.
In capite xystî deinceps cryptoporticus horti diaeta est, amoresmei, rêvera amores; ipseposui.In hac heliocaminus quidem , alia xystum , alia mare, utraque solem , cubiculum autem valvis, cryptoporticum fenestra prospicit. Qua mare, contra parietem médium zotheca perquam eleganter recedit: quse specularibus , et velis obductis reductisque modo adjicitur cubiculo , modo aufertur. Lectum et duas cathedras capit : a pedibus mare, a tergo villœ, a capite sylva ; tôt faciès locorum totidem fenestris et distinguit et roiscet. Junctum est cubi-
que l'on trouve Thiver en cet endroit , augmente en été. Avant midi , Tombre de la galerie s'étend sur le parterre; après midi, sur la promenade , et sur la partie du jardin qui en est voisine. Selon que les jours deviennent plus longs ou plus courts, Tombre, soit de Tun , soit de lautre côté , ou décroit, ou s'allonge. La galerie elle-même n'a jamais moins de soleil que quand il est le plus ardent, c'est-à-dire quand il donne aplomb sur la voûte. Elle jouit encore de cet avantage , que , par ses fenêtres ouvertes, elle reçoit et transmet la douce haleine des zéphyrs, et que l'air qui se renouvelle n'y devient jamais épais et malfaisant.
Au bout du parterre et de la galerie est le casin du jardin. C'est un petit bâtiment qui fait mes délices; je dis mes vrais délices ; je l'ai construit moimême. Là, j'ai un salon, espèce de foyer solaire, qui d'un côté regarde le parterre , de l'autre la mer, et de tous les deux reçoit le soleil. Sob entrée répond à une chambre voisine , et une de ses fenêtres regarde la galerie. J'y ai ménagé, du côté qui re-* garde la mer, un cabinet charmant, qui , au moyen d'une cloison vitrée et de rideaux que l'on ouvre ou que l'on ferme, peut à volonté se réunir à la chambre ou en être séparé ; il y a place pour un lit
culum noctis et somni. Non illud voces servulorum , non maris muimur, non tempestatum motus, non fulgurum lumen, ac ne diem quidem sentit, nisi fenestris apertis. Tam alti abditique secreti illa ratio , quod interjacens andron parietem cubiculi hortique distinguit , atque ita omnem sonum média inanitate consumit. Applicitum estcubiculo hypocaustum perexiguum, quod angusta fenestra suppositum ealorem, ut ratio exegit, aut effundit aut retinet. Procaeton inde et cubiculum porrigitur in solem : quem orientera statira exceptum , ultra meridiem , obliquum quidem , sed tamen servat. In banc ego disetam quum me recepi , abesse mihi etiam à villa mea videor, magnamque ejus Yoluptatem prsecipue Saturnalibus capio, quum reliqua pars teeti licentia dierum festisque clamoribus personat : nam née ipse meorum lusibus , née illi studiis meis obstrepunt.
et deux chaises. A ses pieds, on voit la mer; derrière soi , on a les maisons de campagne, et devant, les forêts. Trois fenêtres vous présentent ces trois aspects difiërents , et en même temps les réunissent et les confondent. De là, on entre dans une chambre à coucher, où les cris des valets, le bruit de la mer, le fracas des orages , les éclairs, et le jour même ne peuvent pénétrer, à moins que Ton n'ouvre la fenêtre. La raison de cette tranquillité si profonde , c'est qu'entre le mur de la chambre et celui du jardin, il y a un espace vide qui rompt le bruit. A cette chambre tient une petite étuve, dont la fenêtre fort étroite retient ou dissipe la chaleur selon le besoin. Plus loin on trouve une antichambre et une chambre , où le soleil entre au moment qu'il se lève, et où il donne encore après midi, mais de côté. Quand Je suis retiré dans cet appartement, je crois être bien loin , même de mon asile champêtre, et je m'y plais singulièrement, surtout au temps des Saturnales. J'y jouis du silence et du calme , pendant que tout le reste de la maison retentit des cris de joie autorisés par la licence qui . règne en ces jours de fête. Ainsi , mes études ne troublent pas les plaisirs de mes gens, ni leurs plaisirs mes études.
Hsec utilitas, hsec amœnitas deficitur aqua salienti; sed puteos, ac potius fontes habet. Sunt enim in summo; et omnino littoris illius mira natura : quoeumque loco moveris humum , obvius et paratus humor occurrit, isque sincerus,ac ne leviter quidem tanta maris vicinitate salsus. Suggérant affatim ligna proximse sylvse ; cseteras copias Ostiensis colonia ministrat.Frugi quidem hominisufficit etiam viens, quem una villa diseernit. In hoc balinea meritoria tria : magna commoditas, si forte balineum domi vel subitus adventus , yel brevior niora calefacere dissuadeat.
Littus ornant varietate gratissima nunc con-* tinua, nunc intermissa tecta villarum, quse prsestant multarum urbium faciem, sive ipso mari, sive ipso littore utare , quod nonnunquam longa tranquillitas mollit, ssepius frequens et contrarius fluctus indurat. Mare non sane pretiosis piscibus abundat : soleas tamen et squillas optimas suggerit. Villa vero nostra etiam mediterraneas copias
«tf^
Ce qui manque à tant de commodités, à tant d'agréments, ce sont des eaux courantes. A leur défaut, nous avons des puits, ou plutôt des fontaines ; car ils sont très-peu profonds. La nature du terrain est merveilleuse; en quelqu'endroit que vous le creusiez, vous avez de l'eau , mais de l'eau pure , et dont la douceur n'est nullement altérée par le voisinage de la mer. Les forêts d'alentour vous donnent plus de bois que vous n'en voulez; Ostie fournit abondamment toutes les autres choses nécessaires à la vie; le village même peut suffire aux besoins d'un homme frugal , et je n'en suis séparé que par une seule maison de campagne. On trouve dans ce village jusqu'à trois bains publics; ressource précieuse lorsqu'on ne peut se baigner chez soi , parce qu'on est arrivé sans être attendu, ou parce que l'on doit repartir bientôt. Tout le rivage est bordé de maisons contigués ou séparées , qui plaisent par la variété seule de leur aspect, et qui, vues de la mer ou même de la côte , présentent Firnage d'une multitude de villes. Le rivage, après un long calme, offre une promenade assez douce , mais plus souvent l'agitation des flots le rend impraticable. La mer n'abonde pas en poissons délicats : on y prend cependant des soles et des squilles excellentes. La
prsestat, lac inprimis : nam illuc epascuispecora
conveniunt, si quando aquam umbramque sectantur.
Justisne de causis eum tibi videor incolere, inhabitare , diligere secessum ? Quem tu nimis urbanus es, nisi concupiscis: atque utinam concupiscas! ut tôt tantisque dotibus villulae nostrse maxima cornmendatio ex tuo contubernio accédât. Yale.
terre fournit aussi ses richesses; nous avons surtout du lait en abondance à mon habitation ; car les troupeaux aiment à s'y retirer quand la chaleur les chasse du pâturage et les oblige à chercher de Tombrage et de l'eau.
îTai-je pas raison d'habiter cette retraite, de m'y plaire, d'en faire mes délices? En vérité , vous êtes par trop esclave des habitudes de la ville, si vous ne souhaitez ardemment de venir partager avec moi tant de jouissances. Venez, je vous en prie, venez ajouter à tous les charmes de ma maison ceux qu'elle emprunterait de votre présence. — Adieu (i).
(1) Traduction deLemaistre de Sacy revue par J. Pierrot. Cette traduction est aussi fidèle qu'élégante , et il y aurait eu témérité blâmable si j'eusse essayé d'en faire une nouvelle. M. Pierrot reproche avec raison à de Sacy de prêter aux idées anciennes la couleur et le ton de notre langue moderne , et de donner aux choses relatives aux institutions et aux coutumes de la société romaine , des noms impropres et bizarres puisés dans les usages et dans les habitudes de notre civilisation française. Ainsi dans sa traduction un tribun s'appelle colonel, et la toge et la tunique sont remplacés par les mots d'habit et de veste. Etant en si beau chemin , M. Pierrot aurait dû compléter ces rectifications aux mots atrium^ gymnasium , etc. J'ai cru devoir aussi changer quelques phrases dont le sens ne m'a pas paru assez précis.
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VOTAGE AU LAURENTIN.
Àc lieu de toutes les dispendieuses magnificences de la villa Adrienne , dont les membres fracassés gissent étendus sur l'herbe pour attester la place qu'oonipait cet immense palais, combien j'eusse préféré retrouver une pierre de la modeste maison qu'Horace possédait BUT les rives de FADio !
Pour moi j'aime bien mieux cette charmante rive Ou l'Anio murmure au travers des roseaux ,
Et ces vergers baignés d'une onde fugitive ,
Que Sparte la guerrière et les coursiers d'Argos (1).
Quel bonheur de penser et de se dire en soi-même : c est ici que, loin du bruit et de la ville, Horace, GituUe, Properce , bercés par les muses, goûtaient ce repos si doux qu'ils ont chanté dans leurs vers ! Mais, hélas ! rien ne nous dit aujourd'hui où étaient assises ces demeures embellies par leur présence !
Que d'autres cherchent ce qui prouve la grandeur et l'immensité de Rome ; pour moi, je préfère le spectacle de cette belle nature qui se peint à nos yeux dans chaque vers de Virgile , ou bien ces délicieuses maisons de campagne qui ornaient jadis les bords du Tibre , et en si grand nombre, que Pline dit qu'il s en trouvait là plus que dans tout le reste du monde. Aujourd'hui , qu'est-ce que ce rivage autrefois si riant , que cette contrée si opulente? un désert, habité par la fièvre.
Cependant, sans réfléchir à la déception que je devais éprouver, un jour, après avoir relu la lettre de Pline le Jeune, et son admirable description de sa villa du Laurentin, je résolus d'aller à la recherche de ses ruines. Je me trouvais à Rome, à cinq lieues d'Ostieet deLaurenle;
(1) Horace, OïL, liv. 1, 7.
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en tout cas , le voyage ne devait pas être bien long ( i ).
On était alors dans ces belles journées d'octobre où les Romains vont en villeggiatura. Je partis un matin , à pied, avant que le soleil se fût élevé au-dessus delliorizon. Muni de l'itinéraire que Pline a tracé lui-même, je quittai le mont Pincîo, traversai la ville encore plus silencieuse que de coutume, et, franchissant la porte Saint-Paul , je me trouvai sur la voie Ostiensis.
Après vingt minutes de marche, j'atteignis la basilique de Saint-Paul. Le feu Ta détruite depuis. Cet immense édifice était le dernier bâtiment que le voyageur pût rencontrer sur cette route : c'est la porte du désert.
Au delà commencent des plaines incultes qui s'étendent jusqu'à la mer. A droite de la route, on voit le Tibre, dont les ondes rapides et limoneuses se perdent en serpentant dans la Méditerranée; à gauche, on aperçoitune suite de collines couvertes de verdure où paissent de nombreux troupeaux de buffles, de taureaux et de vaches. Si par hasard dans cette plaine morne et silen-
(1) Pline r Ancien , aussi bien que Titinéraire d'Antonino , s'accordent à placer Oslie à quinze milles de Rome. On en compte aujourd'hui dix-sept. La différence de notre évaluation avec celle des anciens provient de celle qui existe entre les milles anciens et les milles modernes.
cieuse on rencontre un pâtre qui va vendre à la ville des fromages de buffles et de cavalla^ on peut être certain que la nécessité seule a sollicité sa paresse.
A peu de distance de Saint-Paul , après avoir traversé TAlmo , petit ruisseau qui tire sa source de 1$ grotte de la nymphe Egérie, la route, qui serpente , monte et descend dans de petits vallons que le soleil frappé sans cesse de ses rayons les plus ardents. Puis, c'est un second ruisseau , la Comacchiola , autrefois aqua Ferentina, quil faut franchir, et Ton arrive à Torre di Valle.
Là, le fleuve semble quitter la route. Mais l'œil du voyageur ne peut le perdre de vue; et, après l'avoir suivi au loin dans ses majestueux replis, il le voit revenir en serpentant, et couler de nouveau à ses côtés. Là, se trouve aussi un méchant cabaret, que l'on appelle , et non pas sans raison , Mala fede^ car il n'invite guère le voyageur à s'arrêter, et à franchir le seuil. On n'y trouve ni vivres ni chambres. Aussi se hàte-t-on de quitter ce lieu , et de traverser la Rifolta sur un pont antique au pied des monts Decimo. A gauche de la route, on voit encore les traces de l'aqueduc Ostiensis.
Après avoir gravi ces côtes arides , et marché près d'un quart de lieue , je me trouvai dans la forêt d'Osde qu'on nonmie Trafusina. J'étais à onze milles de Rome. Je pris alors en main mon itinéraire de Pline , et je cher-
chai, à travers les broussailles , les traces du chemin qui devait me conduire à sa villa. En efifet , je découvris à cet endroit un chemin qui conduit à Porciliano, l'antique Porcilianum, dans la direction du Laurentin, mais qui, arrivé à ce point , se perd sous les broussailles et ne se retrouve plus. Rien de plus dangereux que ces bois embarrassés de buissons épais sur un sol marécageux, où il faut à chaque instant disputer le passage à des troupeaux sauvages, qui poursuivent de leurs immenses cornes grises les voyageurs assez audacieux pour s aventurer dans ces impénétrables taillis. Heureusement que de hautes bar* rières, placées de distance eu distance , lui servent d*abri et de rempart. — Cest ce bois qui fut immortalisé par la mort d'Euryale et de son ami :
A travers les taillis , les rameaux buissonneux , Coupés de loin en loin de sentiers épineux...
Par la lance mortelle
Déjà frappé de mort Euryale chancelle (1).
Ce souvenir, se retraçant tout à coup à ma pensée , vint me plonger dans de poétiques réflexions. En même
(1) Enéid., liv. IX, vei^ 390, trad. de Delille.
temps je marchais sur un pavé antique , parfaitement conservé, et tout entier à mes préoccupations historiques, me croyant presque transporté dans les temps anciens , j'interrogeais les bords de la route pour y retrouver les bornes milliaires; mais elles avaient disparu; et, eu levant les yeux , je ne rencontrai que des potences au haut desquelles se balançaient au gré des vents quelques squelettes mutilés. Un semblable spectacle me fit bientôt oublier Vii^ile et Enée.
Absorbé par les pénibles pensées qu'enfante toujours laspect hideux de la misère, du crime et des châtiments, je me trouvai, sans y penser, sur une chaussée antique fort peu élevée, établie sur le bord des marais qui précèdent Ostie. Et bientôt après j'atteignis les murs de la ville moderne : il était alors midi.
Ostie est une petite ville fortifiée dans le style du moyen âge, et d'un aspect très-pittoresque. J'entrai dans Tunique rue de la ville sans rencontrer un seul habitant. Huit maisons, voilà Ostie; et une centaine d'hommes, de femmes et d'enfants, voilà sa population. JNéanmoins, elle a une cathédrale sous l'invocation de Sainte-Aurea , et un fort, ouvrage du quinzième siècle ; à l'entrée est un misérable cabaret dans lequel on ne trouve que du vin aigre et du pain noir.
Dans cette rue infecte, que l'on nomme Ostie, je vis
paraître çà et là quelques-uDS de ses habitants couverts de haillons, tous gens dépravés , fuyant pour la plupart la main de la justice, dun aspect farouche, et toujours prêts aux meurtres et aux excès. A voir leur visage hâve et décharné, leurs yeux enfoncés dans Torbite, on eût dit des fantômes hideux. Cette population, sans cesse moissonnée par la mal-aria^ ne se recrute que parmi les échappés des bagnes.
On conçoit facilement que je me souciais peu de demander ThospitaUté à de semblables hôtes. Heureusement , à la porte du presbytère , je rencontrai le curé , qui , ayant entendu dire qu'un étranger venait d'arriver, s'empressait d'accourir à ma rencontre. Aussitôt qu il eut appris que mon dessein était de passer la nuit à Osûe, il m'indiqua, comme seul et unique asile, le château fort , et m'y accompagna. Je ne trouvai là qu une espèce de conciei^e , dont tout l'emploi était , à ce qu'il me parut, de garder des murailles désertes. Au moyeu d'une faible rétribution , cet homme me fit monter dans la tour, et me montrant un galetas éclairé par une barbacane sans châssis ni vitres , et sur le sol un lit formé de feuilles de roseau : — Voici , me dit-il , la plus belle pièce du château ; vous y dormirez fort bien.
G)mme il était beaucoup trop tôt pour dormir, mais que cependant je n'aurais pu entreprendre ma recherche
du Laurentin et revenir dans la même journée, je résolus de remettre au lendemain le reste de mon excursion ; et, pour occuper les heures du jour qui me restaient , je voulus visiter l'île d'Apollon, formée par la double emhouchure du Tibre. A cet endroit le fleuve semble avoir repris son antique majesté.
Sur ]e rivage, au milieu des débris épars de quelque ancienne construction, j'aperçus une cabane de pécheur, qui s'était attachée à ces ruines comme la mousse s attache aux vieux chênes. Le nocher y était étendu sur une natte de jonc, tenant entre ses bras un enfant malade. Je m'approchai de lui sans presque exciter son attention , et ce ne fut qu'après que je lui eus exprimé le désir de traverser le fleuve dans sa barque pour me rendre dans file, qu'il se souleva lentement en me disant l'étemel adesso ! Mais j'eus tout le temps d'examiner à mon aise cette hutte étroite, formée de jeunes arbres et de branches liés ensemble par des cordes. Un tissu de roseaux en formait le toit et les parois; un vaste lit en garnissait le pourtour; une petite table et deux bancs. en constituaient le mobilier. Au milieu , sur deux fragments de marbre antique, brûlaient des broussaiUes, dont Tépaisse fumée s'échappait par la porte.
(( Si vous voulez voir les palais de nos premiers rois , a » dit Ovide, voyez nos cabanes de chaume et de roseaux, a
Pendant cet examen , mon homme était parvenu à se dresser sûr ses jambes, et je pus enfin me livrer à Tonde du Tibre.
Aussitôt les nochers ont redoublé d'efforts ;
Tous ont pris Faviron , et de Tonde immobile
Fatiguent à Tenvi la paresse indocile ;
Enée alors découvre un bois vaste et riant ,
Le Tibre le partage , et son onde en fuyant
Dans la profonde mer rapidement entraîne
Le cristal de ses eaux et l'or de son arène.
Mille oiseaux différents de plumage et de voix ,
Amoureux de ce fleuve , élèves de ces bois ,
De rameaux en rameaux courant , volant sans cesse ,
Charment de leurs doux sons la rive enchanteresse.
Là y le héros aboi*de {\)
Sans être un héros tel qu'Énée, j'abordais aussi dans l'île d'Apollon. Sur ce sol couvert d'épines et de marécages s'élevait autrefois un temple consacré au dieu du jour, dont les fêtes étaient célébrées par la lutte, le pugilat, la course des athlètes. J'en cherchai vainement les traces au milieu des buissons, et, entraîné par mes études archéologiques, je me trouvai, en explorant le sol de
(1) Enéid., lib. YII, vers 35, trad. de Delille.
5i LE LAURENTIN
nie , ravoir traversée tout entière sans y songer. J'étais arrivé sur l'autre bras du Tibre, dont l'entrée est défendue par un fort moderne, appelé Fiumicino. Cette forteresse est gardée , m'a-t-on assuré , par six hommes. La moitié de cette formidable garnison était alors sur le seuil de la porte ; l'un d'entre eux tricotait , les deux autres, nonchalamment étendus sur la terre, dormaient d'un paisible sommeil. Les trois autres sans doute étaient au ht avec la fièvre, car je n'aperçus pas même un factionnaire.
Le soleil commençait à baisser vers l'horizon. Je n'avais que le temps de regagner Ostie, si je ne voulais pas courir le risque de m'égarer dans les ténèbres. En retournant sur mes pas, j'aperçus de l'autre côté du fleuve, dans le lointain, une ferme, c'est Porto ^ l'antique port de Trajan. De retour à l'endroit où j'avais débarqué, j'appelai le pêcheur, qui, cette fois, fut plus alerte que la première. Pendant mon excursion , il m'avait préparé un plat de poissons, et nous soupâmes ensemble sur le gazon à la porte de sa cabane.
Ces mets ne chargeaient pas une table superbe, a dit Virgile (i), et ce repas frugal terminé, je quittai
(1) Ënéid., lib.YlI^yersIOS.
mon hôte. Je ne tardai pas à r^agner Ostie , et Fastre des nuits m'éclaira pour rentrer dans mon donjon. Là, sans intermédiaire entre le ciel et moi, car, ainsi que je Tai déjà dit, cette chambre n'avait pas de fenêtres , je pus me livrer sans obstacle à mes pensées. Mes regards, qui se perdaient dans l'immensité de ce ciel d'azur parsemé d'étoiles sans nombre, comparaient l'immobilité, l'éternité de la nature, à l'inconstance, à la fragibté des œuvres humaines. Que d'êtres différents ces étoiles brillantes avaient éclairés de leurs rayons dans ces mêmes lieux! Que de révolutions, que de destructions s'étaient accon^plies depuis César et Auguste en présence de leur calme éternel, de leur inaltérable symétrie ! Tout avait changé autour de moi, elles seules étaient restées les mêmes.
Au miheu de ces réflexions philosophiques , je m'endormis.
Le lendemain matin , avant de quitter Ostie , j'allai
faire mes adieux au curé de ces lieux empestés ! Quelle
vertu, quel dévouement ne fallait*il pas pour vivre seul
dans cette triste contrée, sans amis, entouré de malfaiteurs, et condamné à mourir à la fleur de l'âge !
n est vrai que le saint homme n'envisageait pas les
choses du même œil que moi ; il était loin de sentir
toute l'étendue de son infortune , tant il est vrai que le
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bonheur ou le malheur dépend souvent de Fétat de notre imagination.
Cétait un dimanche. A la messe devait succéder un sermon , et un sermon prononcé par un capucin ! Le bon curé déploya toute son éloquence pour me retenir. « Je ne puis, lui dis-je, Phne m'attend.
— Pline ? me répondit le curé; je ne connais personne de ce nom dans les environs. Ne le cherchez pas, je vous le conseille , vous y perdriez votre temps et vos peines. D'ailleurs, n'oubliez pas que c'est aujourd'hui dimanche, et que vous ne pouvez voyager si vous êtes chrétien. Notre prédicateur est un grand orateur, je vous l'assure; il a prêché devant le pape lui-même! »
J'eus infiniment de peine à ne pas me rendre à d'aussi bonnes raisons, et, malgré tout l'attrait que m'o&ait le bon signor Francesco , je renonçai au sermon de son capucin, je pris congé de lui, et j'allai à la recherche de la villa de Pline.
L'Ostie des anciens est à une demi-lieue de TOstie moderne. On sait que ce nom lui fut donné parce que cette ville était la porte du Tibre, Ostia, Les ensa* blements de la mer l'ont éloignée d'elle d'une égale distance.
En sortant de la ville du moyen âge, on voit s'étendre sous ses pas une plaine marécageuse couverte d'une belle
verdure : de toutes parts s'élèvent des tertres de gazon ; ce sont des ruines ensevelies. Elles semblent soulever la teri*e qui leur sert de linceul , cette terre qu'aucune culture n'a rajeunie , et qui est demeurée antique comme les ruines qu'elle couvre (i). Sous ces tertres sont des temples, des théâtres, des tombeaux ,
Car le tombeau lui-même est sujet à la mort (2).
sur lesquels croissentdes arbres qui semblent un emblème de la fidélité malheureuse. Le lierre et la vigne sauvage tapissent encore ces débris , et paraissent, par leur verdure et l'agitation de leur feuillage, rendre quelque reste de vie à ces régions de mort et de dévastation (3).
Au milieu du palais, de ses rameaux touffus.
Un laurier étendait l'ombrage pacifique (4).
A travers ces décombres on retrouve la forme semicirculaire de l'ancienne ville. Mais elle n'est plus habitée
(1) Chateaubriand.
(2) Juvénal, sat. X, vers 145*
(3) Voyage dans le Latium.
(4) Énéid., lib.YII, vers 60.
que par des porcs-épics» fort nombreux sur cette côte , et dont les trous innombrables y labourent la terre en tous sens.
Au bout de cette plaine de ruines, qui rappelle le souvenir d'antiques événements, on voit s'élever, un peu vers le sud , une villa moderne. C'est Castel-Fusano , qui appartient au prince Chigi. Cette habitation, agréablement située au milieu d'une haute forêt, est suivie d'une longue avenue de pins , toujours verts , qui s'étend jusqu'à la mer.
J'étais arrivé au Ueu que mes devanciers , les voyageurs dans le Latium, s'accordent à regarder comme celui qu'occupait la villa de Pline. Je relus alors, pour m'en convaincre, lepassagede J'épître dans lequel Pline donne, outre l'itinéraire à suivre pour arriver chez lui, la position de sa villa , par rapport au pays.
(( Vous êtes surpris , dit-il , que je me plaise tant à ma terre du Laurentin, ou, si vous voulez, de Laurente. Vous reviendrez sans peine de votre étonnement lorsque vous connaîtrez cette charmante habitation , les avantages de sa situation, l'étendue de nos rivages. EUle n'est qu'à dix -sept milles de Rome , si bien qu'on peut s'y trouver après avoir achevé toutes ses affaires, et sans rien prendre sur sa journée. Deux grands chemins y conduisent, celui de Laurente et celui d'Ostie ; mais
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on quitte le premier à quatorze milles et le second à onze. En sortant de Tun ou de l'autre de ces chemins , on entre dans une route en partie sablonneuse, où les voitures roulent avec assez de difficulté et de lenteur; à cheval, le trajet est plus doux et plus court. De tous les côtés la vue est très-variée : tantôt la route se resserre entre les bois, tantôt elle s'ouvre et s'étend dans de vastes prairies. Là vous voyez des troupeaux de moutons, de bœu&, de chevaux, qui , dès que l'hiver a quitté leurs montagnes, viennent, ramenés par la douce température du printemps, s'engraisser dans les pâturages. »
Ainsi, non-seulement nous connaissons par ce passage la distance qui séparait Rome et la maison de campagne de PUne, mais encore nous apprenons, par la suite de cette épttre, qu'elle était si voisine de la mer, que les flots venaient parfois battre le pied des murailles les plus avancées sur le rivage.
L'itinéraire antique, ainsi que celui d'Antonino, place Ostie aussi bien que Laurente à seize milles de Rome. Or, Pline dit que son Laurentin en était à dix-sept milles, c'est-à-dire qu'en quittant la route de Laurente à quatorze milles , et prenant à droite en se dirigeant vers la mer, on avait encore trois milles à parcourir ; que si , au contraire , on y allait par la voie d'Ostie , on quittait la grande route à onze milles, et en suivant
un chemin à gauche de six milles de longueur on arrivait également à sa villa.
La position d'Ostie n'est pas douteuse ; celle de Laurente ne Test guère davantage , car la voie antique que Ton retrouve dans certains endroits se dirige vers Torre di Paterno, le Laurente moderne. C'est là qu'on trouve, dans la direction d'Ostie , une grande quantité de ruines qui ne peuvent avoir appartenu qu'à une ville : et cette ville est sans aucun doute Laurente.
D'où il suit que si du quatorzième mille de la voie consulaire qui conduisait à Laurente on trace un arc de cercle de trois milles de rayon , et que l'on fasse ensuite la même opération au onzième mille sur la voie Ostiensis avec un rayon de six milles de longueur, le point d'intersection de ces deux cercles déterminera d'une manière précise la situation de la PUniana. Ces principes établis , et cette opération faite , donnent un point de la côte connue aujourd'hui sous le nom de Palombara , et qui fait partie de la ferme de Castel- Fusano.
On trouve en efifet sur ce lieu d antiques constructionS| fouillées en 1 7 1 3 par le cavalier Sachetti , qui pensait , je crois avec raison, que la villa de PUne devait avoir été située sur cet emplacement. Mais le temps et les recherches qui ont été faites ont jeté une telle confusion parmi
ces débris ; de plus, de nouvelles constructions ont tellement dénaturé Taspect des lieux et rendu ces ruines inexplicables, que ce serait à mon avis une peine infructueuse qiie de tenter de nouveau de rétablir l'habitation de Pline k Faide des restes que Ton voit maintenant sur le sol ( i ).
(1) Dans la relation de son voyage à Ostie et au Laurentin , l'abbé Fea rapporte qu'il a retiré des constructions trouvées sur le sol deux fragments de briques portant des timbres d'une époque postérieure à Pline.
L'une de ces briques porte , au milieu du timbre , les lettres TICLSECVNDI, c'est-à-dire, Tiberii Claudii secundi, et extérieurement, LI AEXPRFAVSTIN , opus doliare exprœdio Faustinœ.
L'autre brique, de même forme, porte dans l'intérieur APRONI ANETPETINO , dans le centre COS. jet dans la ligne extérieure, CNDOMITICARPIDOLDLD , Cnei Domitii carpi Doliare de lateriti^ Domitii, Quelle que soit la Faustine dont il est fait mention , qu'elle soit la femme d'Antonin le Pieux ou celle de Marc-Aurèle, elles sont toutes deux postérieures à Pline ; mais il parait évident que ce n'est ni à l'une ni à l'autre de ces Faustine qu'il faut faire remonter cette inscription , puisqu'elle désigne le consulat d*Apronianus et de Petinus , qui eut lieu en l'an 123de J.4].
Personne n'a pu établir d'une manière certaine l'année de la mort de Pline , mab on est généralement d'avis qu'elle eut lieu dans les dei*nières années du règne de Trajan , qui mourut en 117deJ..C.
Il résulte cependant de ces faits que la mort de Pline précéda
• .JLi.
La position de la villa de Pline, déterminée par les moyens géométriques et les considérations que nous venons d'exposer, se trouve aujourd'hui à un quart de lieue de la mer, qui s'est successivement éloignée de cette cote, depuis Torre di Paterno jusqu'à Ostie. On peut facilement s'en convaincre en interrogeant les vestiges de la voie Séverine, qui passait autrefois sur le rivage, et pour cette raison s'appelait Littorale , et qui devait conduire du Laurentin, soit à Laurente, soit à Osde. Cette voie se trouve maintenant à une assez grande distance de la mer»
Pline ajoute encore que les chemins de traverse , qui des voies consulaires conduisaient chez lui , étaient en partie sablonneux, ce qui en rendait le trajet pénible aux voitures, tandis que ce même trajet se faisait rapidement à cheval. Il dépeint la campagne couverte de prairies et de forêts , et au milieu de ce paysage de nombreux
ledit consulat d'environ dix années , et de beaucoup plus si l'on remonte aux Faustines.D'où il suivrait que la villa de Pline aura été reconstruite par un nouveau propriétaire, et il n'est pas vraisemblable que ce dernier se soit contenté d'en renouveler les murs sans en changer la disposition ni en altérer le dessin.
( Féa , Relazione di un {fiaggio ad Osiia e alla Mla di Plinio. Roma , MDGGGll. }
troupeaux de chevaux et de bœufs épars çà et là , et paissant dans la plaine.
On a conservé encore de nos jours cet usage de conduire en été les troupeaux sur les montagnes, et de les ramener sur le rivage en hiver et au printemps. — C'était ainsi de mon temps , dit Pline , et plus anciennement encore. Mais jadis l'air de cette contrée était sain; maintenant il a cessé de l'être. U suffit, au reste , pour expliquer ce changement , de jeter un coup d'œil sur les marécages qui ont envahi toute la plaine depuis que le cours des eaux a été interrompu.
Les œuvres de l'homme ont dû nécessairement subir plus de modifications encore que celles de la nature. Aussi , je le répète , il m'était impossible d'aflSrmer que les ruines que j'avais sous les yeux fussent celles de la villa de Pline. Car dix-sept siècles ont passé sur cette demeure depuis la mort de son premier possesseur, et les générations qui se sont succédé en ce lieu ont dû successivement changer, augmenter ou supprimer ces bâtiments.
Après avoir ainsi exploré ce rivage , jadis si peuplé , aujourd'hui si désert, et interrogé les ruines qui sans cesse se présentaient sous mes pas , je quittai ces lieux que Pline chérissait tant , qui ont vu Scipion et Lœlius , oubliant les affiiires de la république « s'abandonner à
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des jeux d*enfants et ramasser des coquillages au bord de la mer (i). Je revins à Rome par la route de Laurente. Il était nuit. Accablé de fatigue , le sonmieil ne tarda pas à s'emparer de moi, et je m'embarquai pour le pays des songes.
Oh ! quels agréables moments que ceux où le corps repose et où Vàme veille! Nonchalammentbercéedansune vague quiétude, elle ne vit plus que dans ses souvenirs, et les retrouve embellis. L'iUusion s'empare de la vérité, la couvre de son riant manteau , l'orne de ses riches couleurs. C'est une seconde vie ; mais une vie immatérielle , fugitive et vaporeuse conune la douteuse lueur qui éclaire encore la campagne qu'une belle nuit d'été vient d'envelopper de ses ombres.
C'est ainsi que je me crus transporté dans les temps et dans les lieux dont le souvenir venait de préoccuper si fortement mon àme. — Et je vis paraître devant moi un esclave de Pline. Quelle inestimable faveur ! il m'apportait une lettre de ce grand homme , et une lettre à mon adresse !
C'était celle par laquelle il invite son ami à préférer ses escargots, ses œufs et son vin miellé, aux huîtres,
(i)Cïc., de Orat., lib. II , 6.
et aux poissons exquis du jour, et son comédien on son lecteur aux danseuses espagnoles ( i ). — rEt cet ami , c'était moi! — - Qui n'eût été ravi d'une telle invitation ? Sur l'aile des songes je volai aussitôt au Laurentin.
Ces campagnes désertes que j^avais parcourues la veille avaient disparu, et l'ancien Latium en occupait la place. De chaque côté de la route, mes yeux rencontraient une suite non interrompue d'habitations charmantes, que la nature et lart se disputaient Thonneur d'embellir. Mon léger coursier, dans son vol Rapide à travers ce riant paysage, me porta promptement au Laurentin. Là, j'ai revu Pline , Tacite et Suétone, Ces grands écrivains , qui jusque-là ne m'étaient connus que par leur génie peint dans leurs admirables ouvrages, vinrent eux-mêmes se présenter à mes yeux, semblables, pour me servir des paroles du poëte, à ces fantômes légers qui voltigent autour des tombeaux , à ces images trompeuses qui pendant le sommeil se jouent de nos sens (2). Mais ce n'était pas une erreur : je les vis, je les entendis. Conduit par le consul lui-même, j'ai visité
(1) Pline, lib.I,ep. 15.
(2) Morte obitâ qualesfama est uolitare figuras, Aut quœ sopitos deludunt somnia sensus,
^neid., lib. X, v. 6ii.
sa villa, tantôt écoutant avec respect ses intéressantes et spirituelles explications des usages de son temps, tantôt apprenant de son architecte , le docte Mustius, qui setait fait notre compagnon dans cette visite, les ressources de l'architecture et le secret des constructions antiques. Fier de Famitié et de la confiance de ces grands hommes , je crus être sûr de la science que j'avais acquise après avoir reçu une semblable
leçon.
Eh quoi, medira-t-on, vous cherchez la vérité dans le pays des chimères ? Pourquoi non? II n'est pas étonnant, si nous en croyons le premier des orateurs et des philosophes romains, que les hommes voient dans le sommeil ce qu'ils ont vu, ce qu'ils ont fait, ce qu'ils ont pensé, ce qu'ils ont médité profondément pendant la veille (i). Et Platon n'a-t-il pas dit que si Tâme est paisible , les songes qui se présentent pendant le sommeil sont véritables (2) ?
Mais, hélas! le sommeil en se dissipant m'apprit
(1) Res quœ in i^itâ usurpant ho mines ^ cogitant ^ curant^ vident y quœque agunt i^igilantes , agitantque , ea si cui in somno accidunt , minus mirandum est.
Accius in Cic, deDit^in,, lib. I, cap. 22.
(2) Accius in Gic, de Divinat, , lib. I, cap. 29.
que mon séjour à la villa de Pline n'étaitqu une illusion. Le souvenir de ces savantes et érudites conversations était déjà même en partie effîicé de ma mémoire ; mais , comme le philosophe CEdesius(i), j'ai retrouvé mon songe écrit sur ma main à mon réveil.
Le lecteur jugera s'il n'eût pas mieux valu qu'il se fût entièrement dissipé.
(1) Eunapius, Fie des sophistes.
' Caii'.Lin GsuTTiPini.t».