CHAPITRE PREMIER
ATtUUH.
< On 7 tron*e d'abord un atrinm qui n'eit ni tomptnenz ni trop
iHSi c'est sur l'aile des songes que je fus ', transporté h la villa de Pline. Pendant ' tout le voyage b travere la canapagne ; antique de Rome au Lauirentin , Mustius , cet arcliitecte aussi aimable qu'instruit , que Pline avait honoré de sa confiance , m'avait servi de cicérone attentif. Avant d'arriver à l'entrée delà villa, il m'arrêta :
— Permettez-moi , me ditril , de vous citer quelques vers que notre poëte Martial adressait à un jeune étourdi qu il devait présenter au consul. Certes, je ne prétends pas vous appliquer entièrement les conseils qu'ils renferment ; mais ils vous feront connaître mieux que tous mes discours les mœurs de notre hôte :
Mais ne va pas dès le matin ,
Ivre de folie et de vin ,
Frapper brusquement à sa porte i
Minerve et sa sauvage escorte
En gardent le seuil tout le jour.
Tandis que, prisonnier au fond de ce séjour.
Il compose, médite» et par ses doctes veilles De l'orateur d'Arpine égale les merveilles.
Choisis plutôt l'heure du soir ,
On daignera t'y recevoir.
C'est l'heure du léger délire ,
L'heure de Bacchus et des fleurs ,
L'heure qui change les humeurs.
L'heure où ne songeant plus qu'à rire ,
Gaton même aurait pu me lire (1).
Au moment où Mustius achevait de prononcer ces poétiques conseils , nous arrivions à la porte de la mai-
(1) Martial cite par Pline , liv. III, 21 } trad. de J. Pierrot.
MU sur laquelle on voit clouée une énorme tète de sanglier.
— C'est Tusage , me dit mon guide, d*orner ainsi les portes, soit en y gravant des inscriptions, soit en y suspendant les dépouilles d'ennemis vaincus ou d'animaux sauvages tués à la chasse (i) , quelquefois aussi, les jours de fête , on y place des guirlandes de feuillage et de fleurs (a).
Sur la porte était placé un marteau en bronze (3), et à droite et à gauche du chambranle, des hermès au double visage de Janus (4). C'est ce dieu, en effet, qui
(1) Hoc habet hoc studium portas ornare superbis Pellibus , et captas manibus prœfigereprœdus,
Manilius.
A Rome, les poites des grands étaient toujours fermées, et celles des tribuns au contraire toujours ouvertes , afin que le peuple pût leur parler à chaque instant du jour.
(2) JEneid., liv. VI. — Juvénal, IX, 85.
(3) On mettait aux portes des marteaux ou des sonnettes. Marculi pelmallei ySneion., Aug,\, 91 ; Senec.,£/e/r^,III, 35.
(4) Suidas dit qu'on avait l'habitude de mettre de ces hermès sans pieds et sans bras à la porte des temples et des maisons. On regardait à Athènes Mercure comme le dieu de la vérité : aussi on en faisait des statues cubiques , pour indiquer que la vérité est toujours semblable à elle-même , de quelque côté qu'on la regarde.
7È LE LAURENTIN
présidait aux portes; même Ovide le fait portier des dieux, et c'est par suite de cette attribution, me dit Mustius en m'expliquant cet usage , que les portes ont pris indifféremment le nom de Janua ou de Porta,
A peine avions-nous franchi le seuil , que l'ostiarius, qui se tenait dans le protyrum, corridor qui conduit du jardin à Fatrium (i)^ s'empressa de nous demander ce que nous voulions. — Nous nous rendons, lui répondit Mustius, à l'invitation de ton maître, qui nous attend ce matin.
Aussitôt cet esclave nous fit entrer dans l'atrium et courut prévenir Pline de notre arrivée. En entrant, je remarquai à mes pieds le mot Salve écrit en mosaïque (2), et pendant que nous attendions dans l'atrium, j'eus le loisir d'admirer l'élégance et le bon goût de cette pièce , si toutefois on peut donner ce nom à une large galerie entourant une petite cour à peu près carrée, que l'on appelle cavœdium. Cette galerie est recouverte d'un toit que soutiennent quatre colonnes d'ordre dorique en marbre jaspé, et cannelées dans les deux tiers de leur hauteur.
(i) /^oir la note du chap. 19, Festibulum.
(2) Il en est ainsi à Pompëi dans diverses maisons.
Au centre de la cour on voit un petit bassin en marbre blanc; c'est le compluvium^ destiné k recevoir les eaux qui tombent des toits par l'espace vide, impluvium^ qui éclaire la cour et la galerie. L'aire de cette cour, ou cavœdîum, ainsi que celle de la galerie, ou atrium y est en mosaïque , ei forme des compartiments de couleurs variées , encadrés par des grecques et autres ornements courants (i). Le plafond, qui couvre l'atrium, suit
(1) Lorsque les anciens établissaient une aire, ils commençaient par bien battre le sol , de manière à ce que la résistance fut égale sur tous les points. Ensuite , sur ce sol ainsi préparé, ils étendaient de petits cailloux , nommés statumen. Sur cette première préparation, on mettait une couche de mortier de chaux gâchée avec d'autres plus petits cailloux ; cette seconde opération s'appelait le rudus. A défaut de cailloux , on se servait de recoupes de pierres dures. Si ces recoupes provenaient de pierres nouvellement extraites des carrières , on mettait trois mesures de chaux sur cinq de rudus ; si au contraire ces pierres étaient sèches, on n'en mettait que deux. L'aire ainsi préparée devait avoir environ 0™,30° d'épaisseur. Aussitôt qu'elle commençait à sécher, on la faisait battre par une décurie, c'est-àdire par dix hommes armés d'une batte en bois, jusqu'à ce que l'aire fut réduite à 21 centimètres d'épaisseur.
G est sur ce massif parfaitement dressé que se posait le nucleus , autre enduit composé d'une partie de chaux et de trois parties de tuileaux piles ; cette couche devait avoir environ 11 cent, d'épaisseur. G était sur ce dernier enduit , parfaitement dressé à la règle, qu'on établissait les mosaïques , ou toute autre incrustation. ( Yitruve, lib. YII , cap. i. )
Finclinaison du toit, et laisse voir les chevrons de la couverture, qui sont ornés de peintures délicates.
Les pièces accessoires , destinées au service ou à la réception des étrangers auxquels on donne Vhospitalité , sont distribuées autour de Tatrium. Ces pièces sont plafonnées et décorées de stucs et de peintures. Dans l'une d'elles est logé l'esclave qui a soin de l'atrium , et qui , pour cette raison , est nommé atriensis.
Les parois des murs de l'atrium sont revêtues de marbre jusqu'à hauteur d'appui. Le surplus de la muraiUe est couvert de tableaux et d'ornements peints sur un stuc d'une pâte extrêmement fine , qui a l'apparence du marbre (i). Près de la porte du fond, qui communique avec le reste de l'habitation , est un autel domestique consacré aux dieux lares. Là étaient déposées des offrandes de fleurs et de fruits. Au-dessus est une lampe constamment entretenue en Thonneur de ces divinités (2).
(1) Les stucs que ion voit sur les murs des maisons de Pompéi semblent faits avec de la chaux et de la poudre de marbre. C'est pour cette raison que Vitruve, lib. VII, cap. 6, leur donne le nom de marmoratum. Ils ne devaient pas être chers, car on en voit jusque dans les plus modestes habitations.
(2) On voit encore à Pompéi plusieurs de ces lararium. C'est quelquefois un petit monument, comme dans la maison du
En ce moment un esclave annonça l'arrivée de Pline, qui en effet ne tarda pas à paraître. H était vêtu d'une toge blanche, flottante, et ajustée avec beaucoup de rechei'che. Une expression de calme et de sérénité régnait sur son visage ; Ton peut dire que sa physionomie exprime la bonté de son cœur. Il vint à moi avec empressement.
— J'ai profité de ces jours de fête pour vous recevoir, me dit-il. Ce sont les seuls moments de liberté que je possède. J'ai appris avec beaucoup de plaisir le désir que vous avez manifesté à mon ami Gallus de visiter ma villa , que vous ne connaissiez encore que par la description que je lui en ai faite autrefois. Je voulais piquer sa curiosité, et l'engager à venir m y trouver. H paraît qu'au moins j'ai réussi auprès dé vous. Mais vous devez être fatigué du voyage , asseyons-nous un moment sur ce banc.
— Je suis venu , lui dis^je , pour admirer ce sanctuaire des muses, mais plutôt encore pour vous entendre, et
poëte tragique; mais plus ordinairement ce sont de petites niches dont Tintérieur est peint. On y voit des sacrifices , et d'énormes serpents qui en semblent les gardiens.
Pinge duos angues. Pueri , sacer est locus ; extra
Mejite, Discedo, Perse, sat. I, v. 118.
surtout pour rectifier mes idées sur les points que votre épître n'a pas suffisamment expUqués pour moi , ignorant , comme je le suis , des usages de votre siècle. Mais, je vous en prie , puisque vous m'avez déclaré en avoir le loisir, veuillez me dire tout ce qu'aurait contenu votre épitre, si vous aviez pensé qu'elle dût être lue après dix-sept siècles; car tout le reste de votre existence m'est par&itement connu ; je sais que vous disposez de vos moments de repos d'une manière vraiment digne de votre sagesse et de votre réputation ; je sais que vous habitez un séjour délicieux , que vous vous promenez souvent , soit sur terre , soit sur mer, que vous donnez beaucoup de temps aux discussions littéraires , aux conférences, à la lecture; et qu'il n'est pas de jour que vous n'ajoutiez quelque nouvelle connaissance à celles que vous possédez
déjà (I).
— Je vais essayer de vous satisfaire , si je le puis , me répondit-il. Commençons par cet endroit. Cest mon
atrium , et j'appellerai cette pièce : l'exorde d'une maison. — N'oubliez pas que je suis avocat. — L'atrium doit en efiet en donner une idée générale, lui servir d'introduction, et pour ainsi dire, de rempart. C'est la
(1) Pline,liv.IV, ép. ;23.
partie destinée à recevoir le public. EUe doit donc toujours précéder Thabitation de tous ceux qui , par leur fortune ou par leurs charges, sont appelés à avoir des clients (i).
Néanmoins , Tatrium doit être lié avec le reste de la maison , comme un membre inséparable du corps dont il fait partie. Gardons-nous donc bien d'imiter en ce qui concerne la décoration de cette pièce importante, les musiciens dont les préludes n'ont aucun rapport avec les airs qu'ils vont chanter. Ainsi, mes goûts me portent à l'étude : j'ai donc désiré que partout on pût reconnaître cette inclination dominante. Au reste, vous ne voyez ici qu'un atrium de campagne : il n'est pas fait pour donner des consultations. Je n'ai, par exemple, detabUnum qu'à ma maison de l'Esquilin à Rome. Quand je suis ici , c'est dans cette pièce que je i*eçois les plaintes des paysans, que je lis leurs mémoires , leurs comptes, fort à la légère et bien malgré moi, je vous assure, car je suis habitué à d'autres lectures et à d'autres écrits. Cependant malgré ma retraite , les embarras de la ville me poursuivent jusques ici. L'un me prend pour juge , l'autre pour arbitre (2); celui-ci me demande des avis sur
(1) Vairon, £fe Lingud lat., lib. IV.
(2) Pline , liv. VII, ép. 30.
le mariage de sa fille, celui-là sur Tachât d'une maison , sur un devoir à remplir , enfin sur des afi&ires de tout genre.
Il s'arrêta un moment, et reprit après un court silence :
— On ne nous reprochera pas, au reste , d'avoir imité Fatrium des Grecs , et par une excellente raison , c'est quils n'en ont pas (i). Mais comme nous empi'untons toujours quand nous ne prenons pas , cet emprunt a été fait aux Atriates, peuple d'Etrurie (2). Quant à la manière dont il est construit, je me dispenserai de vous en entretenir. C'est Mustius , puisqu'il est présent , qui va vous donner tous les détails qui tiennent à l'art de l'architecte. Il s'en acquittera certainement beaucoup mieux que moi.
— Nous compton3 cinq espèces d'atrium , dit alors mon compagnon de voyage , qui s empressa obligeamment de prendre la parole. On les distingue par la manière dont la galerie est couverte , et par le nombre des colonnes qui entrent dans leur composition. Quelquefois
(1) Vitr., lib. VI,cli. 10.
(2) Varron , de Ling, lat,, lib. IV.
on rend le cavœdium synonyme du mot atrium ; mais c est qu'alors on prend la partie pour le tout, de même que nous disons (réquemment parietes ou tecta, qui signifie proprement les murailles et les toits, pour désigner 1 édifice entier (i). Au reste, on donne plus généralement le nom d atrium à l'ensemble de cette partie des maisons qui est consacrée au public (2).
(1) Cicéron, Orat. III, 43.
(2) Avant la découverte d'Herculanum,, et surtout de Pompéi, Tatrium, cette partie importante de l'habitation des anciens Romains , était une énigme indéchiffrable pour les savants. En effet, nos usages sont si différents de ceux des anciens, qu'on ne trouve dans nos maisons modernes rien d'analogue, ou même qui ait quelques rapports avec l'atrium romain. Aussi jusqu'à ce jour ce mot était-il traduit indifféremment par celui d'entrée ou de vestibule. Car Yitruve, dans lequel on aurait cru sans doute trouver de grandes lumières sur ce sujet, manque lui-même de clarté. Il ne présumait pas en effet qu'un jour viendrait où l'on ne saurait même plus la valeur de ce mot. Mais heureusement enfin une, ville antique, sortie des cendres du Vésuve, a révélé ce grand arcane, cause de tant de discussions.
Cependant la vérité n'a pas été comprise aussitôt, et par exemple Mazois, dans son ouvrage du palais deScaurus, au chapitre Y de l'atrium, loin d'éclaircir ce que l'antiquité a laissé d'obscur à ce sujet , me semble plutôt avoir- embrouillé la question. Ainsi il dit •
« L'atrium est une espèce d'édifice couvert d'un toit, ayant n au milieu une cour couiferte, aussi appelée cavœdium. Et deux » lignes après : Quoique le cavœdium soit couvert , il a cepen-
Nous appelons atrium toscan celui qui est formé par la rencontre de quatre poutres qui soutiennent le toit et se croisent à angles droits, sans points d'appui intermédiaires; secondement, atrium tetrast/le^ celui
» dant au milieu de son toit un espace ouvert , appelé complu^ » t^ium , qui sert à donner du jour en ce lieu , et par lequel les » eaux pluviales tombent au centre de la cour dans un bassin » carré nommé impluifium, »
Il est notoire que l'atrium est cette partie des bâtiments destinée à la réception du public , et située en avant des maisons auxquelles cependant il se trouve joint. C'est cette galerie couverte d'un toit et entourant une conr que décrit Vitruve , et qu'on remarque dans les ruines de Pompéi, en avant de toutes les maisons de quelque importance. Cet atrium est ordinairement formé par quatre poutres qui se croisent à angle droit. Trabes earum liminares ita alte ponantur ut altitudines latitudinibus sint œquales, La cour s'appe. lait cavœdiunij comme le prouve suffisamment Tétymologie de ce mot, ca\fa œdium, cour de la maison, de cavameriy cavité, creux j mais le cavœdium ne pouvait être couvert que dans le cas où l'atrium était du genre que Vitruve appelle testudineum.
Il résulterait de plus , de la citation ci-dessus , que , selon MM. Mazois et Raoul Rochette , les anciens appelaient compluvium l'ouverture laissée entre les toits , et par laquelle les eaux pluviales s'écoulaient dans un bassin qu'ils nomment impluvium. Cette opinion est fondée sur ce passage de Yarron : « Deorsiim quo impluebat dictuni impluifium , sursum quà compluebat^ complut^ium^ utrumque à plui^id.» ( De Ling, lot,, lib. V, $ 161 , éd. Mùller. ) C'est-à-dire qu'on appelle implu-
que vous voyez en ce moment, qui prend son nom des quatre colonnes qui supportent les poutres au point de leur jonction; troisièmement, atrium corinthien^ celui dont les poutres reposent sur un plus grand nombre de
viwn Tendroit qui reçoit les eaux , et conséquemment complutnum celui par où elles arrivent.
Festus, à l'appui de cette opinion , dit : Impluvium quo aqua impluit colUctœ de tectof compluvium qu9d de diversis tectis aqua pluvialis confluit in eumdem locum.
Vitruve , édition de Schneider , porte complutni lumen ; mais on lit au contraire dans celle d'Elzevir, liv. YI, chap. 4 , impluçii lumen. Cette variante des deux meilleurs textes, détruit tout ce que le témoignage de Vitruve aurait eu d'importaQt.
D'un autre côté , Gicéron , in Ferrem actio secunda 56 y dit : Ostendam^ in œdibus privatis , columnas singulas ad impluvium H -5 quadragenis millibus , non minus magnas, locatas. C'est- k-&re : Je vous montrerai dans les maisons particulières des colonnes placées sous l'impluvium, qui ont été établies pour quarante mille sesterces. Ainsi, Gicéron, voulant exprimer la beauté et la grandeur de ces colonnes , dit qu'elles s'élevaient jusqu'à l'impluvium, c'est-à-dire jusqu'au toit.
Ajoutez que Plaute, Amph, V, 1 , 56, emploie impluvium dans le même sens : Devolant angues jubati deorsum in impluvium duo. Deux serpents à crête traversent en volant l'impluvium.
Il dit encore , Miles gloriosus, act. II , se. 3.
Forte fortuna per impluvium hue despexi inproximum ; Atque egoilla aspicio osculantem Philocomasïum cum altero
colonnes. C est le plus riche de tous , et en outre celui qui peut par ce moyen embrasser une plus grande étendue; quatrièmement, atrium displuviatum^ celui dont le toit est incliné vers la rue; cinquièmement, enfin.
Nescio quo adolescente....
J'ai regardé d'en haut {Despexi) , par hasard à travers Timpluvium , et j'ai aperçu Philocomasie dans les bras de je ne sais quel jeune homme.
Téi^ence , Eunuchus , act. III , se. 6.
JEgomet quoque id spectare cœpi • et, quia consimilem luserat JamoUmilleludum^ impendio magis animus gaudebat mihi Deum sese in hominem convertisse , atque in aliénas tegulas Venisse clanculum per impluvium^ fucwnfactum mulieri.
Je me suis mis aussi à regarder ce tableau ^ et parce que Jupiter s était autrefois déguisé ainsi que moi , j'étais charmé qu'un dieu se fût métamorphosé en homme , et fût furtivement descendu par Vimpluviiun pour tromper une femme.
N'est-il pas évident , d'après ces citations de Gicéron , de Plante, de .Térence, qui vivaient dans un temps où la langue latine avait encore toute sa fraîcheur, et de plus , d'après l'éty mologie grammaticale de ces deux mots , que l'impluvium était réellement l'ouverture laissée entre les toits , et le compluvium le bassin qui recevait les eaux pluviales ? Les mots qui dérivent, de cette racine, conservent également ce même sens. Ainsi , impluo s'entend par pleuvoir sur ou dedans ; l'on -appelait impluifia /es habits dont on se servait en temps de pluie , et implut^iatus la couleur qui ressemblait à l'eau sale qui tombe des toits.
atrium tesiudineum, celui dont le toit, par sa forme, rappelle assez ]a carapace d'une tortue (i ). C'est une espèce de dôme soutenu par des piliers qui permettent rentrée du jour dans l'atrium par les espaces latéraux (a). Le jour de la cour qui éclaire l'atrium , et par lequel les eaux de la pluie tombent des toits dans le bassin , prend le nom d' impluvium , et le bassin qui les reçoit celui de complui^ium.
— L'impluvium, interrompit Pline en souriant, a servi quelquefois à d autres usages. Car si nous en croyons Térence, c'est lendroitpar où Jupiter s'introduisit chez Danaë (3).
— Veuillez m'excuser si je vous interromps , dis-je à mon tour ; mais je vois, par l'énumération que vient de faire Mustius, qu'il y a des atrium très-riches et d'autres très-simples. Dois-je en conclure que tout Romain possède un atrium ?
— Non , me répondit Pline ; l'atrium est un signe de pouvoir. Il est vrai , cependant , que beaucoup de simples citoyens pensent se donner de l'importance en faisant précéder leurs habitations d'un atrium , dans lequel
(1) Vitr., lib. VII , cap. 3.
(2) Varron, 1, 2, 3.
(3) Térence , Bunuchus, act. III , se. 6.
ils traitent uniquement daffîiires coniraerciales (i).yous vous rappelez, sans cloute, que Romulus, dans l'intention de maintenir la concorde entre les nobles et le peuple , voulut que les premiers servissent de pères aux simples citoyens. Chaque plébéien avait le droit de choisir à son gré un patron ou protecteur parmi les sénateurs et la noblesse. C'est de là que les protégés prennent le nom de clients. Us visitaient autrefois leurs patrons avec une grande assiduité. Par ce contrat tacite , rhomme puissant devait aider de ses consdils , de son aident, de son crédit, ceux qui l'avaient choisi pour patron ; tandis qu'en échange les clients devaient le secourir en toute cit*constance , et lui donner leur suffrage s'il venait à briguer quelque magistrature. De plus , le patron héritait de droit si le client mourait ab intestat et sans héritiers.
Dans Rome on se piqua longtemps
D'ouvrir au point du jour sa porte à ses clients» De placer avec soin, d'augmenter sa fortune.
Ecouter les vieillards , plaider à la tribune, Apprendre à modérer ses coupables désirs , De nos premiers Romains furent tous les plaisirs (2).
(1) FoirlaL maison du poëte tragique à Pompéi, publiée par M. Raoul-Rochette.
(2) Horace, liv. II , ép. V, v. 103.
Mais depuis sa noble origine , cet état de client est devenu un véritable esclavage. Car un grand nombre de "^ patrons exige que chaque matin, au point du jour, leurs clients se rendent , quelque temps qu'il fasse , dans leur atrium (i). U est souvent bien plaisant de voir accourir ces pauvres diables avec un tel empressement, qu'ils prennent à peine le temps de nouer leur chaussure. Us tremblent, d'être prévenus par leurs rivaux au lever du patron , bien que le jour luise à peine (2) , ou bien ils veulent seulement attacher à la porte une couronne de fleurs, témoignage de gratitude pour un procès qu'il leur a fait gagner (3).
Maintenant que le peuple n'a plus de^part à l'élection des magistrats , ni à la direction des affaires publiques ,
(1) .... Habet Trebius propter quod rumpere somnum Debeat et ligulas dirrUttere , sollicitas ne
Tota salutatrix jam turba peregerit orbem, Sideribus dubiis , aut illo tempore , quo se Frigida circumagunt pigri sarraca Bootœ,
Juvénal , sat. V, vers 19.
(2) Horridus ut primo semper te mane salutern , Per mediumque trahat me tua sella lutum,
Martial , III , 36 , 3.
(3) Sœpeperoratd percepi lite coronam
Et data sunt linguœprœmia digiia meœ.
Corn. Gall., I , 12.
80 LE LAURENTIJM
les noms seuls de patron et de client ont subsisté. Le premier s'applique aux personnes riches et puissantes qui font distribuer, à ceux qui s'appellent encore clients, de petits présents en argent ou en comestibles , qui s'appellent sportula. Les clients, par reconnaissance, accompagnent le patron par la ville pour lui former un cortège. Mais les affranchis , qui ne jouissent pas des mêmes prérogatives que les hommes libres, bien qu'ils
soient devenus même citoyens romains, sont encore assujétis à l'ancienne servitude des clients. Ainsi vous le voyez maintenant , ce n'est que chez les patrons que l'atrium est nécessaire.
Dans les premiers temps, l'atrium était le lieu du travail et le théâtre des plaisirs de là famille. Les femmes y filaient (i), et l'on y prenait le repas du soir. C'était aussi dans ce lieu que Ton plaçait le lit nuptial , magnifiquement orné (2). On disposait à l'entour les
(1) MatresJanUUœ uestrœin atriis operantur domorum, in-
dustrias testificantes suas.
Amobe, II, p. 91.
(2) Fabri! lectus genialis in auld est ?
Horace, liv. VIÏ, ép. 1.
Le lit nuptial était appelé par les Romains lectus genialis. On le plaçait dans la salle située à l'entrée de la maison » que Ton
DE PLINJB. 87
statues des dieux de Thyménée , tandis qu'un chœur de femmes y chantait des hynmes jusqu'à minuit (i). Mais ces antiques et vertueux usages ont disparu, et sQnt maintenant bien éloignés de nos mœurs.
C'est dans l'atrium que se déploie toute l'ostentation des patrons opulents. Ils en font construire de trèsvastes y où l'or et les marbres d'Afrique sont répandus à profusion (2). Ces magnifiques monuments sont quel-
décorait en cette occasion des images des ancêtres de l'époux. Le choix que l'on faisait de cette salle était une sorte d'avertissement pouF l'épouse, qui devait par la suite s'y tenir ordinairement pour vaquer aux ouvrages de son sexe. On avait un grand respect pour ce lit , que l'on conservait avec soin pendant toute la vie de la femme pour laquelle il avait été dressé. Mais après sa mort , si le mari se remariait , il devait en faire tendre un autre. C'est ce qui est prouvé par un passage de l'oraison de Gicéron, pro Cluentio. Il traite de crime afireux. Faction de la mère de Gluentius, qui, devenue éperduement amoureuse de son gendre, l'épousa, et fit teudrepour elle-même le même lit nuptial qu'elle avait fait tendre deux ans auparavant pour sa fille , et d'où elle l'avait chassée. — Properce appelle le lit nuptial ad~ versum leclum , parce qu'on le mettait en face de la porte.
De Jaucourt, Lectusgenialis.
(1) Ovide, Fastes, III, 675, 695.
(2) Pétrone , ch. XXXIX ; Pline , XXXIV ; Sénèque , ép. X, 4. On couvrait quelquefois l'impluvium d'étoffes piécieuses pour garantir l'atrium des rayons du soleil.
Clara superpositîs omabant atria v'clis.
quefois divisés intérieurement par des rideaux. On forme ainsi comme une suite de chambres successives , où Ton classe chaque catégorie de clients selon le d^ré de faveur dont ils jouissent ( i ). Ce sont des àfianchis qui exercent ordinairement ce classement avec beaucoup d'insolence (â), ou même des esclaves que cet emploi place au-dessus des autres (3).
A la ville , trois pièces occupent le fond des atrium. La plus importante est le tablinum. Cest une chambre entièrement ouverte sur le devant, comme la scène d* un théâtre : elle Test aussi quelquefois du côté opposé , de sorte qu elle est Tintermédiaire entre latrium et la maison. Cest dans cet endroit que le patron reçoit les salutations de ses clients, donne ses avis et règle ses affaires particulières. Là se déploie aussi la vanité du patron , qui a grand soin d y faire placer des arbres généalogiques , les images de ses ancêtres et les archi-
(1) Seneca, de Beneficiis^yl , 33, 34.
(2) Dans YAsinanaàt Piaute, act. Il, se. % l'Atriensis Saurea traite durement ses camarades ; çt pour donner bonne opinion de lui , il parle un langage affecté.
Extemplofacio facetum me, atque magrUficum i^irum; dico Me esse atriensem,
(3) Sencc. de Benef., VI , 33
ves de famille. Cet usage nous vient des Egyptiens ; comme eux nous conservions autrefois dans nos maisons les restes de ceux que nous avions perdus. Mais il résulta de cette coutume des épidémies qui nous obligèrent à transporter ces précieuses reliques dans des tombeaux placés aux portes des villes. On considéra que ce sacrifice, que la nécessité imposait à notre affection , était moins nécessaire à la tranquillité des morts qnàla sûreté des vivants (i).
Maintenant, on ne voit donc à la place de ces momies que des statues , des bronzes, des marbres, ou bien les dépouilles des ennemis vaincus (a). Ces précieux insignes sont tellement sacrés, que si la maison passe entre les mains d'un nouvel acquéreur, il ne peut les déplacer. Cest ainsi que les monuments de nos familles triomphent du temps, même après avoir changé de maître ; puissant motif d'émulation pour les races futures (3). U est vrai qu'aux effigies de cire de nos pères ont succédé des bustes d'airain et d'ai^ent. Ce sont moins des portraits de famille qu'on laisse à ses suoces-
(1) Saint Augustin , de Civitate Dei, liv. I.
(2) Pline , XXXV, 2 ; Pétr., XXIX, 83L
(3) Pline, XXXV, 2.
seurâ que des témoignages de l'opulence dans le sein de laquelle on a vécu ( i )•
Généralement, dans les atrium de la ville, on trouve à droite et à gauche du tablinum deux pièces qui lui servent de dépendances : on les nomme alœ (2). Si le tablinum n est pas ouvert par le fond, on réserve un ou deux passages sur les côtés , passages nommés fau^ ce^(3),quiconduisentdans la partie privée de la maison. Ces passages sont souvent bien utiles au patron, qui se dérobe par-là àTimportunitécroissantedesesclients (4).
Tels sont nos atrium à la ville. Le marbre , la peinture, For même, en couvrent les murs et le soi. On pousse même le luxe jusqu'à peindre le marbre réduit à de légères lames, sur lesquelles on trace des figures d animaux ou de tout autre objet. C'est une invention du temps de Claude. Il faut que la nature se prête à tous nos caprices (5).
(1) Pline, XXXV, 2.
(2) Vitruve , VI, 4.
(3) Vitruve, VI, 4; Virgile, Eneid., Uv.W.
Vestibulum ante ipsum, primisque exfaucibus orci.
(4) JEt rébus omissis ,
A tria servantempostico J'alle clientem,
Hor., ép., liv. I ; ép. V, v. 30.
(5) Pline , XXXV. 2.
J'ai suivi ici , bien qu'à la campagne , les usages de la ville. Ce pavé etceslambrissontde marbre; ces murs ont exercé le génie et l'habile pinceau des Priscus et des Pinus. Le premier^ dans ce tableau en face de nous, a représenté le moment où , bravant le Vésuve enflammé, mon oncle, suffoqué par une épaisse fumée, totnbe mort entre les bras de deux jeunes esclaves. Le tableau opposé à celui-ci représente les doctes entretiens du philosophe Euphrate, aussi recommandable par l'étendue de ses lumières que par la pureté de ses mœurs. Je le connus dans ma jeunesse, quand je servais en Syrie à la tête d'une légion. — Dans ces autres panneaux , vous voyez Quintilien , mon maître , auquel je reconnais devoir la réputation que mes écrits m'ont acquise; Démosthènes, César, et enfin Cicéron, les plus parfaits modèles d'éloquence.
— Ces tableaux, dis-je alors, rivalisent avec la nature , tant le dessin et le coloris ont d'expression et de vérité.
— Je vous arrête ici , interrompit Pline. 11 n'y a rien de si beau en aucun genre qai ne soit au-dessous de cette beauté originale, inaccessible à nos sens, beauté visible seulement aux yeux de l'esprit , et sur laquelle chaque trait est copié comme ceux d'un portrait fait d'après nature. Aussi , bien que nous n'ayons rien vu
de plus achevé que les ouvrages de peinture et de sculpture exécutés en Grèce , que la Vénus de Cos ou la statue de Jupiter Olympien , nous pouvons cependant imaginer quelque chose de plus parfait. Ne croyez pas que Phidias eut un modèle matériel lorsqu'il créa son Jupiter Olympien ou s£i Minerve du Parthénon. Non , aucun objet sensible ne lui servait de type ; il travaillait d'après l'idée de la beauté parfaite qu'il s'était formée en lui-même. Cette idée lui dirigeait la main et lui inspirait les traits qu'il devait exprimer (i).
Remarquez, ajouta-t-il après un moment, que les artistes qui ont exécuté ces peintures out chacun une manière bien différente. H en faut , en effet , pour tous les goûts. Les uns veulent des figures peu travaillées , peu finies, dont les plans et les ombres soient fortement accusés; d'autres les préfèrent gaies , ornées , brillantes de coloris et de fraîcheur. Comment donc établir un modèle fixe et certain , puisqu'il y a plusieurs genres, et que chaque genre a son modèle de perfection (a j?
Mais si vous le désirez ^ nous allons continuer notre
(i) Gicéron, Orat,^ II.
(2) Cicéron, Oral,, XI.
examen. Cependant , avant de quitter ces lieux , allons saluer mes dieux domestiques.
A un signal y un jeune esclave parut. Cétait celui qui était chargé du soin du lararium(i).
— Voici , continua Pline , le génie protecteur de ma famille; ce sont mes lares (2), ou^ comme nous les appelons encore y prœstites f parce qu'ils sont les gardiens de nos portes. Quelques personnes ont le ridicule usage de les revêtir d'une peau de chien , parce que dans leur pensée ils remplissent les fonctions de ces fidèles animaux en gardant nos demeures (3). Par cette ridicule coutume , ne ressemblent-ils pas à ces barbares qui ont divinisé les bêtes parce qu'ils en reçoivent des services (4) ? Les plaisants se moquent de cet usage bizarre ; mais, après tout, si leur foi eât attachée à cette prad-
(1) Puer cui curas lanum,
Suétone , Dont, XVII.
(2) Virgile , liv. IX , vers 258 , dit que les pénates étaient les mânes de leurs ancêtres ; c'étaieat les divinités tutélaires de la maison.
(3) At canis anle pedesy saxo fabricatus eodem, Stabat : quœ standi cum lare causa fuit ?
Serval uterque domum , domino quoquejidus uterque. Ovide , Fast, liv. V, vers 136.
(4) Cicéron , de Nat, Deor,, t. I, c. 36.
que, pourquoi les détromper? Ils pourraient dire avec Horace : mes amis , qu'avez-vous fait ? En me guérissant vous m'avez tué !.. . C'est détruire tous mes plaisirs que de m'arracher de l'àme cette douce erreur dont j'étais enchanté (i).
La porte du lararium ayant été ouverte , je vis plusieurs petites figures de cire placées dans une niche enfoncée dans le mur (2).
— Nous n'offrons à ces divinités , continua Pline , rien qui ait vie, mais seulement de l'encens, du vin , des fruits , des fleurs (3). Je vous demande maintenant si
(1) Horace , liv. II , ép. 1 , vers 138.
(2) Pline, XXXY, eh. 12.Macrobe appelle assez plaisamment le culte que l'on rendait à ces dieux dans les jours de fête, ceUbritas sigillarionun , la solennité des petites statues.
(5) Plante, Trinumnius^ act., I, se. 2.
Larem corond nostrum decorari volo.
Uxor venerare , ut nobis hase habitatio Bona , fausta , felix^ fortunataque eveniat.
En Grèce on plaçait surTautelde simples branches de platane.
Les dévots aux dieux lares leur offraient souvent du vin , de la farine et de la desserte de leurs tables. Ils les couronnaient, dans les jours heureux qu lors de certaines fêtes , d'herbe et de fleurs, surtout de violettes, de thym et de romarin. Ik brûlaient en leur honneur de l'encens et des parfums ; enfin , ils mettaient devant leurs statues des lismipes allumées. ( Mongez.)
Je n'ai pas eu raison d'écrire à Gallus que Vatrium de mon Laurentin n'est ni somptueux ni trop simple, puisque , d'après la définition de Mustius, il se trouve occuper une place intermédiaire entre l'atrium toscan et le corinthien (i).
Maintenant, reprit-il en se tournant vers la porte, que vous connaissez bien cette partie de mon habitation , nous passerons dans la petite cour qui fait suite à Tatrium.
(1) Pline, parlant de Tatrium de sa maison de Toscane (lib.Y, ep. 6), dit qu'il est : ex more ifeterum ; dans le goût des anciens temps, c'est-à-dire : Toscan. — Puisqu'il a évité de nommer ainsi celui de son Laurentin, on doit penser que ce dernier était d'une autre espèce*