CHAPITRE XIX
UORTUS RUSTICUS.
^ PRÈS avoir quitté le casin , qous suivîmes ; un moment uoe longue allée bordée ' deviolettes (i), puis nous primes des ■ sentiers ombragés, impénétrables aux rayons du soleil , même au moment de leur plus grande force. Cette habitation est en cilèt entourée d'un bois
(1) Pline, Ep., liv. II, 17.
touffu de pins séculaires , au tronc droit , à la cime élevée y et dont la tête élégante et onduleusement bercée ressemble à ces iles de verdure que Ton voit flotter sur certains lacs. Balancé dans les aifô au plus léger zéphyr, leur feuiUage produit un murmure qui s'harmonise
avec le gazouillement des oiseaux. Dans ces bois riants , Toliviery le figuier, le poirier, mariaient leurs fruits aux fleurs du myrte, du rosier, du lendsque et du laurier; sous cet abri embaumé régnait un calme poétique , un mystérieux silence , qui invitait à de douces rêveries. L'àme de Thomme semble prendre en c^es lieux une nouvelle force de pensée lorsqu'elle est livrée à ellemême , et la vie inteUectuelle n'eat jamais mieux sentie que dans les lieux solitaires.
Dans ce jardin , dessiné avec art , partout le goût le plus délicat paraissait un efiet du hasard , et il semblait que la nature s'était parée elle-même de son aimable négligence. Nous rencontrions çà et là dans les massifs des enclos qui renferment des vivaria ou leporaria , où les daims ^ les sangliers et les lièvres vivent en bonne intelligence ; puis de temps à autre une volière ou des apiaria , endroit où Ton réunit les abeilles. — Dans la partie du jardin la mieux exposée aux rayons du soleil, sont les arbres fruitiers et les herbes potagères , qui lui ont fait donner le nom d'hortus pinguis ; dénomina-
tion dont Pline s'est servi en parlant de ce jardin. Plus près de la villa on trouve encore des bâtiments destinés à renfermer des poules , des oies , des canards , des porcs , des loirs , et même des escargots , que Ton prend le soin d'engraisser (i) , et que Pline aime singulièrement (2). Enfin, sur le rivage sont un vivier et une huitrière. Tout le parc est clos par une palissade en bois , que Ton appelle verua , à cause de la forme des poteaux taillés en fer de lance.
— Le foyer et le jardin , me dit Pline , tandis que nous parcourions ces lieux , sont les seuls endroits où nous consacrions des figures de Satyres pour détourner les maléfices de l'Envie. Cependant, si nous en croyons Plante , ces deux parties de l'habitation sont sous la protection immédiate de Vénus. C'est pour cela que la maitresse de la maison est chargée de l'inspection du jardin, et l'on regarde comme une mauvaise ménagère celle qui néglige ce soin (3) ; et , en ce qui me concerne , j'ai grand besoin qu'il soit scrupuleusement rempli. Car le revenu de cette terre , où je ne possède cependant qu'une maison
(1) Auiu-Gelle, II, 20.
(2) Pline, ^/?., liv. I, 50.
(3) Pline, XIX, 19.
et un jardin , est en réalité le seul bien sur lequel je puisse compter; le reste n'est que sable. Aussi j'écris beaucoup quand je suis ici , de sorte que si je ne puis cultiver des terres que je n'ai pas , je cultive au moins mon esprit (i).
Aux environs le paysage offre une agréable alternative de collines et de vallées. A travers les échappées du bois , au milieu des cimes verdoyantes des arbres, on voit s'élever un temple et quelques maisons. C'est la petite ville de Laurente , qui est voisine. La campagne est partout cultivée avec soin : des haies vives séparent de gras pâturages couverts de troupeaux, dont l'aspect anime encore cette perspective charmante. Et l'on peut dire que si le parterre de Pline est une conquête de l'art sur la mer, le constructeur n'a fait en cela qu'imiter la nature elle-même, qui a empiété sur le domaine d'Amphitrite. Car, sur cette côte favorisée, les pins croissent jusqu'aux bords de la mer.
Après avoir longtemps erré dans des sentiers tortueux serpentant sous de frais ombrages, nous arrivâmes près de l'entrée où se trouve le logement du conciei^e , viUicus. Dans l'avenue qui conduit de la route à la villa ,
(1) Pline, Ep,^ liv. V, 6.
nous vîmes un platane gigantesque qui ombrageait une riante pelouse.
— J aime à m arrêter ici , dit Pline ; ce platane me rappelle les entretiens de Socrate , et ces rameaux , qui s'étendent au loin , offrent pendant la chaleur autant d'ombrage que ceux qui plaisaient tant à ce philosophe. Au reste , peitnettez que je suive un moment l'exemple de Socrate , qui s'asseyait sur l'herbe pendant ses sublimes entretiens ; et ce sera peut-être avec plus de raison que lui , car mes pieds ne sont pas comme les siens endurcis à la fatigue (i).
Après avoir goûté quelques instants de repos , nous reprîmes l'allée qui conduisait à la villa , dont j'admirais de loin le dessin à la fois élégant et noble , et la masse imposante dorée par les rayons du soleil couchant.
Toutes ces constructions n ont qu'un étage, excepté celle où est situé le logement des esclaves et les tours. La grâce s'y allie à la sévérité , et les lignes de leur architecture se détachent avec bonheur de la mer et de la verdure ondoyante des bois.
La nuit commençait à étendre son voile sur la terre , lorsque nous arrivâmes près de la porte de l'atrium. Au-
(i) Cic, Orat,, I, 7.
S30 LE LAURENTIN
devant de la maison s'étend une place ou vestibule , et sous le portique se trouve d'un côté la statue d'Apollon , et de l'autre celle de Calliope , la muse de l'Eloquence. Cette prédilection est bien naturelle , car des neuf sœurs c'est celle-là que Pline préfère. Au devant du vestibule est un autel domestique consacré à Vesta.
— Comment trouvez-vous , me dit-il , ce portique qui décore l'entrée de mon atrium ? Point de flatterie, repritil , prévoyant ma réponse. On doit se montrer fort exigeant dans les arts , lorsque leur but n'est pas une indispensable nécessité , mais devient seulement objet d'agrément. Ainsi, au théâtre, on ne supporte pas les mauvais acteurs ; mais au barreau l'on a plus d'indulgence pour les avocats sans esprit (i).
D'ici l'on peut facilement saisir l'ensemble de la maison : à droite et à gauche s'étend la galerie , et plus loin vous apercevez les tours dont vous avez tantôt remarqué la vue magnifique qui s'étend sur tout ce rivage bordé d'élégantes habitations.
Pendant que Pline me parlait ainsi , je contemplais avec une véritable adnoiration ce palais enchanté, qui me rappelait les maisons de campagne que la peinture a
(i) Cic, Orat,, I, 36.
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retracées sur les murs d'Herculanum et de Pompéi, ouvrages dans lesquels le caprice du peintre a fait briller son imagination aux dépens de la vérité ; mais où l'œil exercé de la critique peut cependant facilement séparer la fiction de la réalité. Je remarquais aussi que cette architecture avait beaucoup d'analogie avec les villas Albani, du pape Jules , et avec le casin du Pape dans les jardins du Vatican. — Et comme Pline me pressait de dire mon sentiment sur sa maison , je crus pouvoir hasarder quelques critiques , ne fut-ce que pour repousser la qualification de flatteur qu'il m'avait donnée.
— N'allez pas critiquer trop haut , cependant , me dit Pline en souriant , et vous faire une mauvaise querelle avec Mustius. Car si vous trouvez ces fenêtres trop étroites , je vous l'avouerai , je suis du même avis* que vous. Mais un jour que je voulus lui faire cette observation , il me prouva clairement que des fenêtres plus laiges ne feraient pas un bon effet ; et suivez ce ndsonnement ^ ajouta-t-il : soit A l'œil qui voit , B ^^ ^ Fobjet qu'il voit ,
D et E les rayons qui vont de l'objet à l'œil , et vous
comprenez bien le reste... Et, pour corroborer l'argument géométrique par l'argument physique et philosophique . il est évident que si la vision se faisait y comme les épicuriens le prétendent, par des simulacres qui se détachent des objets , ces simulacres seraient fort pressés , passant
par des fenêtres si étroites , et risqueraient de se heurter aux murailles ; mais ces rayons étant de nature plus commode et plus subtile , leur émission et leur transmission se font aisément au travers du plus petit pertuis.
Maintenant , si vous trouvez encore quelque chose à critiquer dans mes bâtiments , j'aurai toujours d'aussi bonnes raisons à vous donner, je vous en préviens (i).
Tout le monde , et Mustius le premier, se prit à rire de cette plaisanterieque Pline avait empruntée àCicéron, et cette gaieté universelle mit fin à mes observations. . .
A cet instant un son aigu frappa mes oreilles et me réveilla en sursaut. G)q maudit ! son chant , qui m'annonçait le commencement du jour» occasionna en même temps la fin de mon long rêve. Mais le souvenir de cette nuit me parut trop agréable pour que je pusse me résoudre à le voir s'évanouir sans retour ; et, pour le conserver à jamais , j'employai toute ma journée à écrire le songe de toute la nuit.
Le lecteur trouvera sans doute que j'eusse mieux fait de profiter du jour pour réparer une si mauvaise nuit,
(i) Cic, Au,, II, 3.
et que j'ai eu tort de publier cet enfant des ténèbres ; mais il me fera grâce , je l'espère , en faveur du petit nombre de pages de ce livret, que je ne puis mieux terminer que par une citation empruntée il un bommc de beaucoup d'esprit. Si vous trouvez mon livre mauvais , disait-il , tant mieux qu'il soit court ; et si on le trouve bon , tant mieux encore qu'il soit court I Les amourspropres pardonnent à quelques feuilles échappées à un moment de loisir, et l'euvîe les laisse passer.