LE RÊVE DU DANTE
» Et pars ! Si tu n'as pas le goût de l'esclavage, » Va par delà les monts vers un autre rivage ! » Enfonce-toi dans l'ombre et dans l'exil amer !
» Et chassant de ton cœur ce qui le faisait tendre, » Béatrice et l'amour, ne vis plus que pour tendre » La corde du gibet sur la lyre de fer ! »
Sabres levés, empourprant la prairie, La haine au cœur, deux peuples furieux Se sont offert une rouge tuerie Et la victoire hésite dans les cieux.
Sous les obus, dans l'infecte fumée, L'âpre bataille aux yeux fixes et blancs, Échevelant sa crinière enflammée, Hurle et bondit sur les corps pantelants.
Tandis qu'ainsi la guerre se déchaîne, Trop avisés pour se manger entre eux, Assis au bord de la forêt prochaine, Deux loups en paix songent, le ventre creux :
« Les animaux de notre race en somme
» Sur les humains l'emportent de beaucoup,
» Puisque, si l'homme est comme mi loup pour l'homme,
» Le loup n'est pas un homme pour le loup. »
Soldat de mon pays ! tête ardente et sacrée ! Songe que tu défends dans cet âpre combat L'antique honneur latin, le droit, la foi jurée Et ne sois pas de ceux qui subissent le bât !
Va ! frappe sans répit et sans miséricorde ! Sans trêve ni merci, sans crainte ni remords ! Et songe, si tu dois succomber sous la horde, Que les lauriers sont beaux au front des jeunes morts.
Frappe sans hésiter ! Frappe ! ta cause est sainte ! Chaque coup que ton bras porte au monstre allemand Secourt dans son travail la vieille Europe enceinte Et l'aide à mettre au jour un ordre plus clément.
Que la nécessité te fasse un cœur de roche ! Frappe ! Mais en frappant reste droit et loyal ! Garde-toi d'oublier que la haine rapproche ! De la tentation sauve ton idéal !
Il faut demeurer pur pour mériter la gloire ; Ni boue à ton drapeau, ni tache à ton écu ! La bassesse se gagne : une vile victoire Fait parfois du vainqueur le singe du vaincu.
Vers un Dieu, quel qu'il soit, si ta prière monte, Achève ton Pater en ajoutant tout bas : « Épargnez-moi, Seigneur ! la misère et la honte » De ressembler un jour à ceux que je combats ! »
A la suite de leur grande armée.
Des fourgons de leur vaste charroi Se répand une tourbe affamée Qui nous gruge au nom du peuple-roi,
Elle flaire, elle épie, elle informe ; Elle traque, mais ne se bat pas ; Elle ne porte pas d'uniforme Et c'est le régiment de Judas !
Admirez ces grimaces de faime Et ces grâces de vieille guenon !
Cette engeance résume la faune Et la flore d'un monde sans nom !
Les abeilles buvaient sur ta bouche, O Platon ! un suc délicieux ; Mais on voit se complaire la mouche Sur les lèvres de ces beaux messieurs !
Quel Vidocq en dressant tous ces drôles Leur apprit leur métier de flaireur?
Ils ont trente habits et trente rôles A l'exemple de leur empereur.
En public pesez bien vos paroles
Et chez vous prenez garde aux voisins !
Car voici le roi des casseroles,
Car voici le roi des argousins !
Prenez garde au jeune homme qui s'offre A porter un message discret !
Si vous faites un geste on vous coffre : A la commandanture ! au secret !
Prenez garde à la dame dolente, Au chapeau d'un long crêpe voilé, Qui raconte la mort violente De son pauvre mari fusillé !
Si vous rencontrez cette vipère, Évitez de lui donner raison :
Derrière elle se cache un compère Qui vous mènerait droit en prison.
Bête d'encre hypocrite au service De sa sœur, l'âpre bête de sang.
Il griffonne et leur orde justice Lui fait signe quand elle descend.
Il fourrage avec des doigts de singe, Dans lès lettres et les billets doux ; Il renifle le bouquet du linge Et la subtile odeur des dessous.
Mais sa lippe est encor plus lascive, Quand il peut, outrageant la pudeur, Dénudant lentement la chair vive.
Se venger de sa propre laideur.
Et le drôle jouit jusqu'à l'âme.
Secoué par un spasme ignoré.
Quand il frôle une gorge de femme, Quand il palpe un beau corps défloré.
Honorons ce poisson de la Sprée !
Chapeau bas devant son régiment !
Il défend une cause sacrée, Il travaille au chef-d'œuvre allemand
Saluons ce héros qu'on décrie Et n'en est que plus grand, Dieu merci 1 Chapeau bas ! La plus belle patrie Est bien celle que l'on sert ainsi !
LES BOTTES D'OTTO
LES BOTTES D'OTTO 215
LES BOTTES D'OTTO
Toi par qui fut créé leur empire allemand ! Diplomate casqué, chef à la rude écorce, Qui fus brisé jadis, encor bouillant de force Et remplis l'univers de ton ressentiment !
Du fond de ton tombeau, sous ta tunique blanche, Oh ! comme tu rugis et tu grinces des dents A regarder pâtir tes piètres descendants ! Comme tu dois sabler le vin de la revanche 1
2l6 LES BOTTES d'OTTO
Comme tu dois pouffer d'un rire large et dur En voyant défiler en ombres sur ton mur Le cortège piteux de leurs gloires nabotes !
Et comme tu jouis, lorsque tes héritiers, Voulant fourrer le pied dans une de tes bottes, Brusquement pour toujours y plongent tout entiers !
Des soldats tombés pour la patrie Dorment là, côte à côte enterrés.
Et déjà r herbe de la prairie A couvert leurs débris ignorés.
Au hasard, un képi dans la boue, Une croix de bois mal équarri ; Sous le ciel pluvieux le vent joue Avec un uniforme pourri.
Ils sont là, loin des yeux de la foule, Consumés par la chaux qui les mord, Et le rare passant qui les foule Ne sait pas que son pied heurte un mort.
Nulle mère aux paupières meurtries, Que le deuil et les ans font plier, Tenant jointes ses mains amaigries, Ne viendra sur leurs restes prier.
Ils sont là sans un mot qui ranime La mémoire de l'enseveli :
C'est la nuit dans la fosse anonyme.
L'abandon, le silence, l'oubli !
J'erre là, perdu dans mes pensées, Solitaire, le front découvert.
Au milieu de ces tombes glacées, Par ce gris crépuscule d'hiver.
L'une d'elles, déjà piétinée,
La plus morne sous le ciel blafard,
Fixe ma rêverie étonnée
Et retient prisonnier mon regard.
Quel est donc ce sanglot qui m'oppresse? Que me veut ce rm.YtyY inconnu ?
Et d'où naît ma soudaine tendresse Pour celui qui dort là, pauvre et nu?
Ce soldat tombé pour nous défendre, Laboureur, ouvrier, artisan.
Venait-il de la plaine de Flandre, De la f agne ou du pays mosan ?
Venait-il de la ville orageuse ?
D'un faubourg au pavé populeux?
Ou bien de la bruyère songeuse Où se garde la race aux yeux bleus ?
Dans les plis d'une lettre jaunie Cachait-il une rose de Mal ?
Parlait-il pendant son agonie ?
Mourait-il avant d'avoir aimé?
0 soldat tombé pour la patrie, Dont l'image me suit en tous lieux, Cette strophe dolente et meurtrie Reçois-là, car mon cœur aime mieux
Ton talus sur lequel l'herbe monte, O martyr qui gardas ton serment !
Que la tombe où sous un bloc de honte Gît l'honneur du grand peuple allemand.
ÉPIGRAMME
ÉPIGRAMME 225
ÉPIGRAMME
Ces Teutons sont pillards et ne ressemblent guère A l'héraldique oiseau de leur drapeau de guerre ! Sans doute ils ont volé, mais si piteusement Que l'épigramme peut, sans se montrer impie, Proclamer qu'il faudrait sur le casque allemand Remplacer l'aigle par la pie.
Comme Schubert chanta la chanson de Lénore, Comme Grieg a chanté la chanson de Solveig, Moi je chante à mon tour sur un rythme sonore La chanson de Bethmann-Hollweg.
C'est un bon hobereau, plein de pompe et de morgue, Qui, doublant quelquefois le maître redouté. Devant les députés vient moudre comme un orgue L'air que l'empereur a chanté.
C'est ce Bethmann-HoUweg qui vint en émissaire Apprendre à l'univers, sur un ton de troupier, Que les traités que l'aigle a signés de sa serre Ne sont qu'un chiffon de papier.
Il se hâte portant les décrets et les ordres. Du palais au Reichstag, du Reichstag au palais ; Il luit, tout constellé de grands cordons et d'ordres. Valet gourmandant des valets.
Tous les grands chancehers de jadis et naguère, Au prix de ce Bethmann ne valent pas un mark, Et même il nous promet, s'il mène à bien la guerre. Un nouveau prince de Bismark.
Ce grand homme d'État, qu'il parle ou qu'il écrive. Par nul événement n'est pris au dépourvu Et, le monde le sait, si quelque chose arrive, C'est que Bethmann l'avait prévu.
Et même si parfois n'arrive aucune chose, Le Teuton dit, le soir, de stupeur confondu : « Il ne s'est rien passé depuis hier et pour cause. Car Bethmann n'avait rien prévu. »
Quand l'empereur sourit, Bethmann pouffe de rire ; Il sacre, si Guillaume a froncé les sourcils. Et sur les ennemis du maître de l'Empire De loin tombe à bras raccourcis.
De sa suite il en est : Berlin, moderne Athène, Les regarde passer en habits de gala Et le peuple ébloui croit voir Croquemitaine Marcher dans l'ombre d'Attila.
Comme Schubert chanta le lied du Roi des Aulnes, Comme Grieg a chanté la chanson de Solveig,
Moi je chante, et mon aile en a cru de dix aunes, La chanson de Bethmann-Hollweg.
Des penseurs de brasserie Ont, sur le mode teuton, Insulté notre patrie Et donné tort au mouton
Au mouton qui dans sa crèche Méditait un mauvais coup Et qui, broutant l'herbe fraîche, Préparait la mort du loup.
O l'abominable meute Dont les abois peuplent l'air !
Sans doute il lui manque un Goethe ; Peut-être a-t-elle un Koemer.
Qu'il se lève et qu'il célèbre Sur sa lyre en poitrinant L'immortel bûcher funèbre De Louvain et de Dinant !
Et pour fêter la victoire, Qu'il ait le cœur de hurler, Après leurs chansons à boire, Une chanson à brûler !
O ville pensive et voilée, Louvain ! qu'au nom du peuple-roi, Un soir de honte, ils ont brûlée, Par caprice, on ne sait pourquoi !
Tes bourreaux — ce trait les honore !
Montrent un touchant repentir :
Ils brûlent — ils brûlent encore 1 Ils brûlent de te rebâtir.
Ils feront venir de Thuringe, De l'Eiffel, du Hartz, du Taunus, D'Heidelberg ou bien de Tubinge, A tes frais, un savant en us.
Ainsi s'explique ton outrage :
S'ils brûlèrent tes monuments.
C'était pour donner de l'ouvrage Aux architectes allemands.
Lorsque l'hiver est rude, Mironton, mironton, mirontaine, Lorsque l'hiver est rude, Les loups vivent de vent.
Les loups vivent de vent 1
Ils vont rôder par bandes.
Mironton, mironton, mirontaine.
Ils vont rôder par bandes, A l'entour des hameaux, A l'entour des hameaux I
On voit briller dans l'ombre, Mironton, mironton, mirontaine, On voit briller dans l'ombre La braise de leurs yeux, La braise de leurs yeux !
Alors le vilain s'arme, Mironton, mironton, mirontaine.
Alors le vilain s'arme De fourches et de faulx.
De fourches et de faulx !
Et les loups au bois rentrent.
Mironton, mironton, mirontaine, Et les loups au bois rentrent, Le ventre encore plus creux, Le ventre encore plus creux I
Mais leur race aux dents blanches, Mironton, mironton, mirontaine,
Mais leur race aux dents blanches.
Est sûre cet hiver.
Est sûre cet hiver,
Sur les champs de bataille, Mironton, mironton, mirontaine.
Sur les champs de bataille.
D'avoir de quoi manger.
D'avoir de quoi manger !
Donc, ô César ! prends garde.
Mironton, mironton, mirontaine, Donc, ô César ! prends garde.
Car les loups d'aujourd'hui, Car les loups d'aujourd'hui
Descendent des loups maigres, Mironton, mironton, mirontaine, Descendent des loups maigres, Par qui fut dévoré, Par qui fut dévoré
Le corps du Téméraire, Mironton, mironton, mirontaine, Le corps du Téméraire, Sous les murs de Nancy, Sous les murs de Nancy î
L'Anglaise aux douces mains sur laquelle tes braves Se sont vengés d'être battus par les Anglais Désormais, ô César ! hantera ton palais, Pâle et fixant sur toi ses yeux calmes et graves.
Tu ne connaîtras plus le repos d'être seul Et, malgré les laquais qui défendent ta porte, Sans cesse tu verras dans un pan de linceul Entre ton rêve et toi se dresser cette morte !
Une femme au grand cœur, lys du même pays. Pleura sous ces plafonds de grands espoirs trahis. Elle n'obsède pas, dit-on, ta veille amère.
Ta victime d'hier, sous le lin qui la vêt. Comme l'autre jadis s'assied à ton chevet : Puisse-t-elle, oublieux ! te rappeler ta mère !
Le sombre gouverneur aux yeux durs et glacés Est tranquille : la paix règne sur sa belle âme. Il a fait cette nuit fusiller une femme Qui n'avait pas voulu lui livrer des blessés.
Il est tranquille et sa conscience, légère. Malgré ses airs rébarbatifs, il est enclin A l'idylle et son cœur, au fond paterne, est plein De sensibilité champêtre et bocagère.
Le soleil automnal a réchauffé ses os, Et le poil rouge encor du sang de cette morte, Le vieux loup pastoral en bêlant nous exhorte A nous montrer plus doux pour les petits oiseaux.
Quand Charlotte Corday, justicière au cœur mâle. En fille de Corneille à l'échafaud monta, On dit que le bourreau qui la décapita Par ses cheveux sanglants saisit sa tête pâle Et qu'il la souffleta.
Ce soufflet de Samson sur cette face blême, Dont aurait frissonné l'affreux Marat lui-même Et que de Sade en rut n'aurait pas inventé, Jusqu'à ces derniers jours pour nous était resté La lâcheté suprême.
En Belgique aujourd'hui le surhomme germain Envers les patients agit d'une autre sorte : Il a trop de culture, il est bien trop humain Pour oser s'oublier jusqu'à lever la main Sur ime tête morte.
Il ne souffleté pas leurs débris pantelants ; Il agit envers eux d'une façon civile : Lorsqu'ils ont expiré, sans tacher ses gants blancs. Il fait pendant la nuit coller par ses hulans Sur les murs de la ville
D'hypocrites placards, vomitifs imprimés.
Par lesquels sa bassesse, en style de grimoire, D'un jet d'encre arrosant les cercueils mal fermés Et souillant le linceul des martyrs diffamés, Souffleté leur mémoire.
O Samson ! Te voilà dépassé sans effort ! Près du soufflet teuton le tien va sembler terne ; Mais songe, en acceptant ce rude coup du sort. Que tu n'étais parmi les valets de la Mort Qu'un monstre subalterne,
Un goujat sans pensée enflammé par l'alcool, Aiguisant ton couteau lorsqu'on t'en donnait l'ordre. Une bête de sang accoutumée à mordre, Que pas un empereur du collier de son ordre N'avait orné ton col,
Que, hideux insulteur d'mie tête coupée, N'ayant pas au Sénat de fauteuil de seigneur, De nul pays conquis tu n'étais gouverneur. Et, bourreau sans blason, qu'il te manquait l'honneur De porter une épée !
Des plaines du ciel, d'étoiles fleuries, Se pendant aux crins de chevaux sans mors, La lance en avant, les neuf Walkyries Fondent en chantant sur les héros morts.
Là-haut l'on emplit leur coupe profonde : Demain ils iront, graves et joyeux, Assis tout armés au festin des dieux, Boire à plein gosier la cervoise blonde.
Déjà sur le seuil du porche éclatant, Cuirassé de fer, casqué d'or, Wotan Attend le retour des vierges guerrières...
Mais aucun héros n'orne leur cheval :
Les bourreaux d'enfants, les incendiaires Ne méritent pas d'entrer au Walhall.