‹ Le laurierChapitre 11 sur 11 · L'INFAMIE SUPRÊME · texte numérisé non relu

L'INFAMIE SUPRÊME

Donc, ô sombre César à la tête laurée, Qui veux faire du monde un désert allemand ! Il ne te suffit pas, traître à la foi jurée, D'écraser un pays fidèle à son serment,

De livrer froidement nos villes désarmées

A d'infâmes soudards dignes d'être branchés,

Ni de voir l'incendie aux ailes embrasées,

Sœur de ton aigle rouge, empourprer nos clochers !

268 l'infamie suprême

Tu nous fais accuser du haut de la tribune Par un de tes valets, à la fourbe commis, D'avoir trahi l'honneur et fait cause commune, Pour te dresser un piège, avec tes ennemis.

Et dans l'affolement de ton âme effrénée. Tu pousses l'impudeur jusqu'à vouloir ternir. Le souci de garder la parole donnée, Qui sera notre gloire aux yeux de l'avenir !

C'est ainsi que jadis le bourreau de l'Empire, Recevant de Néron l'ordre de le venger, Du crime de Séjan sur une enfant martyie. Déshonora la vierge avant de l'égorger.

On se battra demain au lever du soleil. La nuit vient. Du bivouac expirent les fumées. Dans son vol coutumier l'impartial sommeil Partage ses pavots entre les deux armées.

Ici, c'est le camp belge, et là, le camp germain. On devine un appel lointain de sentinelles. Les soldats de vingt ans qui tomberont demain Rêvent du lit bordé par les mains maternelles.

La fatigue a vaincu les nerfs. L'obscurité S'amasse. A l'horizon le vieux canal miroite. Sur l'oreiller du sac, près du fusil jeté, Ils dorment et le vent rafraîchit leur front moite.

Nul bruit. Ah ! que jamais ne se lève le jour Sur le drame de sang qui s'ébauche dans l'ombre ! Tout est doux, tout est bon, tout conseille l'amour ; La nature est un gouffre enchanté : l'âme y sombre.

La lune en irisant les nuages légers Dans le ciel gris et noir sème de blanches îles, Et la nuit arrêtée étend sur les vergers Le silence de ses deux ailes immobiles.

Les guerres d'autrefois gardaient, grâce à la France, Des façons de gavotte et des airs de tournoi : Le combat débutait par une révérence.

Qu'il était jeune et fou, le cri de Fontenoy!

Les récits enflammés des vieux maîtres d'école En exaltant l'enfant préparaient le soldat. Répondez en écho, tambour du pont d'Arcolel Au chant des violons montant vers Lérida !

Plébéien va-nu-pieds ! Mousquetaire en dentelles, Imprévoyants tous deux de nos façons nouvelles, Quel geste feriez-vous devant ces malfaiteurs

Qui venant d'Allemagne et n'étant pas de taille A nous battre voudraient remplacer la bataille Par un concours sans nom entre deux puanteurs ?

Il était une fois, là-bas, en Germanie,

Né parmi des traitants au cœur sordide et bas,

Un bel adolescent dévoré de génie

Que les siens rebutaient ne le comprenant pas.

C'était un jeune esprit, plein d'images nouvelles. Qui causait du scandale aux gens de sa tribu Mais qui devait verser à leurs lourdes cervelles Le vin le plus mousseux que leur ivresse ait bu.

Il reprenait, chantant pour qui voulait l'entendre, Sur un rythme plus vif, plus alerte et plus clair, D'une voix à la fois malicieuse et tendre, La phrase inachevée aux lèvres de Schiller.

Devant les Philistins qui voulaient le proscrire Parce qu'il les blessait dans leur art coutumier, Il mêlait sans effort, passant des pleurs au rire. Les sifflements du merle aux sanglots du ramier.

La vie au souple archet, virtuose cruelle. Découvrait en jouant de ce poète blond La plus fine et la plus vibrante chanterelle Qui jamais ait ému l'âme d'un violon.

Frémissant de désir et de joie inquiète, Il faisait de son lied, changeant comme le jour. Pour une Eve inconstante aux yeux de violette. Le plus vrai d'entre tous les poèmes d'amour.

Le siècle était en lui ; mais il commit la faute, Criblant de ses traits d'or le cuir des hobereaux, Au milieu des muets de penser à voix haute Et d'être irrévérent pour ses rois caporaux.

La vertu germanique en reste effarouchée ! Disputant à son ombre un laurier mérité, La Prusse toute entière à sa proie attachée Le persécute encor dans son éternité.

Poète décrié, le pauvre Henri Heine

Apprend, de règne en règne objet de plus d'horreur.

Jusqu'où la vanité fait descendre la haine

Chez un Hohenzollern qui devient empereur.

C'est pourquoi nous voyons là-bas, en Teutonie, S'agiter un César frénétique et chagrin, Qui croit que l'on punit le crime d'ironie Par la privation du marbre et de l'airain.

Chaque fois qu'une ville imprudente médite D'éterniser les traits du chanteur mécréant, Elle voit tout à coup la statue interdite Sur un geste d'en haut rentrer dans le néant.

Et si, fuyant le trône et sa pourpre tragique. Dégoûtée à jamais du faste impérial.

Pour bercer sa douleur, une âme nostalgique Se réfugie, aux bords du monde oriental,

Dans une île de fleurs de la mer bleue et blonde, Au fond d'un vert jardin par la brise éventé, Et parmi les lauriers érige loin du monde Une image de rêve au chanteur détesté,

L'empereur allemand, offusqué par ce culte. Quand celle qui le rend meurt sous le poing d'un fou, Pour pouvoir en chasser le marbre qui l'insulte, Acquiert sournoisement le palais de Corfou.

O poète ! dans l'ombre où repose ta cendre Je t'apporte aujourd'hui, selon l'usage ancien, Comme offrande lyrique une rose de Flandre, O fils d'Aristophane et frère de Lucien !

Je t'envie, ô chanteur divin ! pour qui la gloire Est comme une autre muse encor plus belle et non Cette immortalité banale et dérisoire Qui n'est hélas ! que la survivance du nom !

Car telle est, ô chanteur ! ta force créatrice Que par delà la tombe elle agit en rêvant ! Entre cet empereur et cette impératrice, Tu surgis parmi nous toujours jeune et vivant !

Je t'envie, ô chanteur ! car on te hait, on t'aime.

Et dans ce double hommage un grand cœur se complaît !

Ta vie après la mort est encor un poème,

Et si beau qu'on dirait que c'est toi qui l'as fait !

Sur le champ de bataille encore rouge, ô Printemps ! Ton front jeune et charmant orné de fleurs nouvelles. Frais comme les ruisseaux, blond comme les javelles, Tu te lèves soudain dans les cieux éclatants.

Ton rire est comme un vol de ramiers palpitants ; Le soleil poudre d'or l'azur de tes prunelles ; Mais, malgré leur douceur, que tes mains sont cruelles ! Ils ont l'odeur du sang, les lys que tu nous tends !

Courbant sous ton vouloir les âmes asservies, Tu passes en chantant et d'innombrables vies Animent de leur feu tes reins souples et forts.

Ton geste caressant rend lâches les ceintures ;

Et le cœur insensible au deuil des créatures.

Tu marches sans les voir sur des monceaux de morts.

LES FILS DE NIETZCHE

LES FILS DE NIETZCHE 29I

LES FILS DE NIETZCHE

Ils n'ont pas eu Paris ; mais de leurs mains infâmes

Empoignant à la gorge une calme cité,

Ces héros ont conquis une université

Et jeté son trésor de livres dans les flammes.

Ils n'ont pas eu Calais ; mais pour apprendre aux âmes

La culture allemande et sa nécessité,

Ils ont en conscience, avec tranquillité,

Fusillé des vieillards, des enfants et des femmes.

292 LES FILS DE NIETZCHE

Regarde les salir l'idéal renié,

Divin Goethe ! et dis-nous, génie humilié !

Ce que tu penses d'eux et comment tu les nommes.

Et toi, le dernier Dieu de leur Olympe obscur, Friedrich Nietzche ! inventeur du surhomme futur ! Parle ! reconnais-tu tes fils dans ces soushommes ?

Ils s'en vont... Le village brûle.

Le soir tombe, tout est fini.

Les yeux rouges du crépuscule Contemplent le crime impuni.

Les fusillés, près de l'église, Gisent l'un sur l'autre entassés Le sang et la matière grise Teignent les murs éclaboussés.

Ils sont tombés dans l'herbe verte.

Le maïeur près des paysans :

Un grand vieillard, la bouche ouverte, Étreint un enfant de dix ans.

Le silence est seul : il écoute

Les soldats vainqueurs, d'un pas lourd,

Frapper le pavé de la route,

Au rythme grêle du tambour.

Ils s'en vont... La lune se lève Et montre son visage ami.

Une douce lueur de rêve Baigne le village endormi.

Qu'il fait bon vivre ! De la fagne S'exhalent des parfums grisants...

Ils s'en vont... Dans leur Allemagne, Ils ont peut-être des enfants.

APRÈS QUATRE ANS

APRÈS QUATRE ANS

APRÈS QUATRE ANS

« Nous les battrons, cria Guillaume le superbe, » L'un après l'autre, en herbe ou bien en gerbe » Le Belge, le Français, le Serbe, » L'Anglais comme l'Australien, » Le Roumain, puis l'Italien, » L'Américain, le Japonais, le Russe ! » Mais on vit bientôt, ô renversement !

Que l'impétueux César allemand Avait travaillé pour le roi de Prusse.

LE PAIN FUTUR

LE Pain futur 303

LE PAIN FUTUR

Aiguisez votre faulx, la moisson sera belle, O laboureurs courbés sur vos sillons amis ! Docile à ses enfants, la Flandre maternelle Se couvre d'épis blonds où dort le pain promis.

Elle a, sous les cieux gris, au sortir d'un long somme. Reçu du paysan le don habituel :

Le travail de la terre et le labeur de l'homme Préparent de concert le miracle annuel.

304 LE PAIN FUTUR

Pour disposer ses fils à la tâche commune Et pour mieux dans ses bras les tenir rassemblés, Cybèle entre les seins de sa poitrine brune Fait monter vers l'azur l'espérance des blés.

Frémissez dans le vent, doux épis de la plaine ! Buvez les sucs féconds dont vous fûtes nourris ! Au sel sanctifiant de la sueur humaine S'ajoute, cet été, le sang de nos conscrits !

Soldats de dix-huit ans, volontaires imberbes. Dans la fosse gourmande à jamais disparus ! Où luisaient leurs faisceaux vont se lier les gerbes. Où leur chair a saigné les blés poussent plus drus.

Aussi quand nous romprons, dans des jours plus paisibles, Le pain du sol flamand par la guerre empourpré. Qu'il vous soit, grâce aux morts devenus invisibles, Encor plus vénérable et doublement sacré !

Saint-Michel et Sainte-Gudule, Sainte-Gudule et Saint-Michel !

Que se disent, au crépuscule, Vos tours qui plongent dans le ciel ?

A l'ombre de ces tours jumelles Que de disparus ont rêvé !

C'est la vieille âme de Bruxelles Qui monte vers vous du pavé !

Elle s'exhale dans la nue Vers les sommets où vous veillez, Et c'est comme une voix connue Qui vous parle, à qui vous parlez !

Que se disent, au crépuscule.

Vos tours qui plongent dans le ciel ?

Vous souvient-il, Sainte-Gudule ?

Vous souvenez- vous, Saint-Michel ?

Sous vos massives draperies Agités du même frisson, Vous revivez en songeries Le lointain passé brabançon :

Kermesses, joyeuses entrées Et procession du Saint- Sang ; Chœurs d'abbés aux mitres dorées ; Carrosses d'un duc tout-puissant ;

Fleurs sous les pas dansants des fêtes ; Fontaines au jet d'hydromel ; Carillons pleuvant de vos faîtes, Sainte-Gudule et Saint-Michel !

Heures sombres, clameurs, alarmes ; Reîtres roux, soudards basanés ; Nuits de deuil sur le mont des larmes ; Lents cortèges de condamnés ;

Bûchers dont la fumée enlace Les martyrs voués au démon ; Pertuisanes sur la Grand'Place ; Échafaud du comte d'Egmont ;

Pignons où l'incendie ondule, Flammes de la maison du Roi, Saint-Michel et Sainte-Gudule !

Sous les boulets de Villeroy.

Puis jours inertes, sans courage, Long repos qui semble étemel, Quand soudain, par un soir d'orage, Sainte-Gudule et Saint-Michel !

La Brabançonne aux jeunes ailes Essayant son vol irrité.

Les Nassau chassés de Bruxelles, L'arc-en-ciel de la Liberté !

Hélas ! l'histoire se répète :

Notre héritage est en danger ; Nous râlons parmi la tempête Sous la botte de l'étranger.

Ah ! sur vos tours couleur de cendre, Vous qui scrutez, du haut du ciel, Le grand chemin qui vient de Flandre, Sainte-Gudule et Saint-Michel !

Quand entendrez- vous dans l'aurore Et le vent du large hennir Le cheval au sabot sonore De Celui qui doit revenir?

Ce jour-là, nos couleurs bannies Pavoiseront votre vieux front ; Toutes vos cloches réunies Dans l'azur heureux danseront,

Et vos deux tours au crépuscule Plongeront rouges dans le ciel, Saint-Michel et Sainte-Gudule, Sainte-Gudule et Saint-Michel !

LE TOAST IDÉAL

LE TOAST IDÉAL 3I5

LE TOAST IDÉAL

Un coup de bourdon : Roelandt vibre !

Sa voix de bronze dans l'air libre Émeut les clochers d'alentour :

Des beffrois de notre patrie Il n'en est pas un qui ne crie :

« Ils sont partis et sans retour ! »

Cloches de Bruges et d'Ostende,

Sous leur noir manteau de légende,

Où tant de rêves sont blottis.

Et cloches de Wallonie,

Que possède un égal génie,

Clament en chœur : « Ils sont partis ! »

3l6 LE TOAST IDÉAL

Et leur clameur qui se répète, Sur nos fronts passant en tempête, Peuple le ciel en un instant :

Nous renaissons ! tout recommence !

La foule, comme un cœur immense.

Bat au rythme de leur battant.

Et voici rOde triomphale, Comme une joyeuse rafale.

Poème sonore et dansant, Dérouler sa pompe dorée Dans la capitale empourprée Par un soleil éblouissant.

Pour marquer son pas héroïque, Ressuscitez, vieille musique, Chère à nos aïeux ignorés !

Airs à danser, airs à se battre, O refrains de Roland de Lattre !

O refrains de Josquin des Prés !

LE TOAST IDÉAL 3I7

Que des quatre coins de l'espace, Toute belle chanson qui passe Se mêle à son chant attendri !

Que toutes ses strophes ensemble Entonnent d'une voix qui tremble Le doux quatuor de Grétry !

Que dans le ciel bleu, sur sa tête, Ainsi qu'un vol d'oiseaux en fête Venus du large et de la mer, On entende au bruit des cymbales.

Noirs de poudre et criblés de balles, Claquer les drapeaux de l'Yser !

Et qu'alors, par le soir lyrique.

Sous l'adieu du couchant féerique Qui rougit nos pignons nimbés.

Après avoir, un moment pâle.

Scandé de sa voix grave et mâle Le salut aux soldats tombés,

3l8 LE TOAST IDÉAL

De laurier ceinte se déploie L'ode à l'orgueil, l'ode à la joie, A la vie ardente, au bonheur !

Et que le peuple entier frissonne, Ainsi qu'un carillon qui sonne Sous les poings du carillonneur !

Et que d'elle-même éblouie, Rose de chair épanouie.

Elle danse en sa nudité.

Prompte à l'esprit qui l'illumine, Comme Sophocle à Salamine, La danse de la liberté !

Que sa main droite nous découvre Le magique avenir qui s'ouvre Comme un horizon d'escaliers.

Et nous montre, au pays des ailes, S'embrassant loin de nos querelles Tous nos dieux réconciliés !

LE TOAST IDÉAL 319

Et puis tout- à- coup arrêtée, Dominant la foule exaltée Dont la clameur lui fait écho, Elle reçoive en un cratère, Pour le vieux geste héréditaire, L'eau de la Meuse et de l'Escaut

Et que la danseuse sacrée.

Grandissante et transfigurée

Aux lueurs des premiers flambeaux,

D'un large geste circulaire

Levant sa coupe jubilaire,

Boive à l'esprit des temps nouveaux 1

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Pages .

La Tour d'Ivoire 5

Les Cris Captifs 11

Le Serment 17

La Veillée 23

Noël 27

Le Cheval 31

Détente 37

Au Pape 43

Chanson de Soldats 47

Pagei.

Deuil Rouge 53

Les Deux Allemagnes 57

Il était une fois 65

Le Zeppelin sur Paris 71

Rêve Colonial 75

La Cloche de Flandre 79

Le Coq Wallon 87

A ma Ville natale 93

Nouvelles Méthodes 97

Barberousse 103

Mon Cœur saigne 113

Réponse 119

La Justice 125

Nuit de Mai 131

Robert Courouble 135

Les Héros 141

L'Anniversaire 147

Ménagerie 151

A une Gazette 157

Intermezzo 163

Pagtts,

Marche à l'Yser 169

Richard Wagner 175

Chanson de Soldat 179

Vertige 183

Le Baptême Viril 187

Le Rêve de Dante 193

Philosophie 197

Prière 201

Le Régiment de Judas 205

Les Bottes d'Otto 213

Le Soldat Inconnu 217

Épigramme 223

La Chanson de Bethmann-HoUweg 227

Intellectuels 233

Hypothèse 237

Les Loups 241

Le Fantôme 247

Églogue 251

Le Soufflet de Samson 255

La Chevauchée des Walkyries 261

L'Infamie Suprême . 265

Nuit d'Août 269

La Poudre Asphyxiante 273

Henri Heine 277

Le Cruel Printemps 285

Les Fils de Nietzche 289

Le Village Wallon 293

Après Quatre Ans 297

Le Pain Futur 301

Saint-Michel et Sainte-Gudule 305

Le Toast Idéal 313

Dkh PKKfVHKB s'Ohoah L.AMBERTY Éditeur

70t Rue T£vdt (Qttaxtikk Louxsx)

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Achevé d'imprimer le 7 Juin 1919

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