L'ANNIVERSAIRE
Comme en ces longs jours noirs fut brève cette année! Déjà quand nous croyons, sous nos crêpes de deuil, N'être qu'au lendemain de la sombre journée Le jour anniversaire a blanchi notre seuil.
Dans ma chambre, tout seul, sous la lampe pensive, Les yeux sur un portrait qui tremble dans ma main, Je songe à vous de qui cette date ravive La blessure encor fraîche et les regrets sans fin.
150 l'anniversaire
Je ne me flatte pas d'alléger votre peine En prononçant les mots de patrie et d'honneur, Car pour les survivants la gloire semble vaine Lorsqu'elle est achetée au prix de leur bonheur.
Mais qu'à votre chevet cette strophe qui passe, En vous offrant dans l'ombre un douloureux présent. Sous son voile baissé vous redise à voix basse Qu'il reste parmi nous, invisible et présent.
C'est ici le palais des Fêtes Où s'ouvre le jardin des bêtes.
Entrez, Mesdames et Messieurs, Puissiez- vous jouir de vos yeux !
Point de danger, point de panique !
Chaque animal, spectacle unique, A son décor, son élément :
C'est le bestiaire allemand.
Quelle musique ! cela hogne, Siffle, souffle, stridule, grogne.
Coasse, miaule, mugit.
Trompette, barrit et rugit l
Ce volatile au vert plumage Qui va composant son ramage Du cri des autres en caquet.
C'est Testhète — ou le perroquet.
Et cet autre aux ailes fimèbres Qui cherche l'horreur des ténèbres Et répand le froid du tombeau, C'est le pasteur — ou le corbeau.
Caché dans l'herbe, ce reptile Fixant sur sa proie immobile La trahison de son regard, C'est la vipère — ou le mouchard.
Sous sa rugueuse carapace, Ce saurien morne et rapace Qui pousse un affreux bâillement.
C'est le juge — ou le caïman.
Cette poche tentaculée, Pompant sa victime acculée Jusqu'à ce qu'il n'en reste rien, C'est le poulpe — ou l'agrarien.
Ce pillard chauve qui s'engraisse Des débris que l'aigle lui laisse.
Et nourrit ainsi sa koultour.
C'est le juncker — ou le vautour.
Portant la défroque du maître, Ce quadrumane qui s'empêtre Et marche dans son grand collier, C'est le singe — ou le chancelier.
Et ce fauve qui se démène
Et flaire au loin la chair humaine
Dans la solitude et l'horreur.
C'est le tigre — ou bien l'empereur!
A UNE GAZETTE
A UNE GAZETTE I59
A UNE GAZETTE
C'était jusqu'à présent une feuille tapie A l'ombre d'un frais évêché,
Qui, pourchassant l'athée et dénonçant l'impie. Guerroyait contre le péché.
Sans trêve ni merci traquant les incrédules Dont elle annonçait la cuisson,
Elle épiait, la nuit, les conciliabules
De Satan et du franc-maçon.
l60 A UNE GAZETTE
Elle était la terreur de La Plante et de Jambes, De la noblesse et du clergé ;
Et si quelque roquet la mordait dans les jambes, Le chien devenait enragé.
Son zèle en imposait aux pires hérétiques Qu'elle méditait de braiser,
Et même elle comptait des abonnés sceptiques Qui la lisaient pour s'amuser.
Mais hélas ! cette feuille à la plume trempée
Comme la Tizona du Cid Fut un jour par son Dieu de démence frappée
A la façon du roi David.
Ce fut quand les Teutons entrèrent dans sa ville Au son du fifre et du tambour :
Un trouble s'éleva dans son âme servile Qui soudain s'embrasa d'amour.
A UNE GAZETTE l6l
Dilatant sa narine à l'odeur de la poudre.
Elle prit un si vif élan Qu'elle alla s'aplatir — ce fut son coup de foudre
Sur la poitrine d'un hulan.
Saisie à son aspect d'un délire cynique,
Elle lui baisa goulûment La lance, les galons, le sabre, la tunique,
La botte et son poil d'Allemand.
Mais à quoi bon compter ce que dans son délire Baisa cette feuille à soldats,
Quand il serait plus bref et plus décent de dire Ce qu'elle ne lui baisa pas.
Alors elle chanta la gloire de ses armes.
Ses succès remportés sur nous ;
Et quand il la crossait, elle fondait en larmes Et se traînait à ses genoux.
102 A UNE GAZETTE
Lorsqu'il avait détruit quelqu'église de Flandre,
Cette feuille du régiment Alléguait que son mâle avait dû se défendre
Et donnait tort au monument.
Elle orna de lauriers les f usilleurs de femmes,
Chanta leur los à plein gosier, Et contemplant Louvain se tordre dans les flammes,
Elle cracha dans le brasier.
On la vit... Mais assez! car le dégoût surmonte La rage qui bout dans mon cœur!
Ma strophe a trop longtemps remué cette honte 1 Elle en est souillée et j'ai peur
Qu'en flétrissant ainsi sous tes yeux, ô justice !
La chienne du communiqué, Le fer rouge ne garde, ayant fait son office,
Le fumet du monstre marqué.
INTERMEZZO
INTERMEZZO 165
INTERMEZZO
O Musique ! Une fois encore Avant le jour de leur départ Ouvre-moi le pays sonore, Le pays songé par Mozart !
O terre chrétienne et païenne !
Ciel fait de deux ciels mélangés !
Douce Allemagne italienne I Bois de tilleuls et d'orangers !
l66 INTERMEZZO
Point d'hiver à barbe de glace
Ni d'automne aux yeux attristants ;
L'été sans orages enlace
Et garde en ses bras le printemps.
Là, sous des ramures paisibles, De beaux corps sveltes et charmants.
Pareils à des âmes visibles.
Vivent dans les enchantements.
Le chant, libéré du poème, Est plus clair pour ses famiUers :
Il a sa parole en lui-même, Non dans les vers des paroliers.
Ce sont des cœurs ou des fontaines Qui soupirent dans les jardins :
Toutes les choses sont humaines Et tous les êtres sont divins.
INTERMEZZO I67
Quelle est cette chanson ailée ?
Est-ce un oiseau dans le ciel bleu?
Est-ce le vent dans la feuillée Ou le jeune rire d'un Dieu?
Apparaissez, don Juan, Elvire, 2>erline, Anna, Leporello !
Ce soir dans l'île heureuse on tire Un feu d'artifice sur l'eau.
Tous les acteurs, le fol, le sage, La duègne, le roi, le menin.
Quel que soit leur sexe ou leur âge, Ont les seize ans de Chérubin,
Et tous, la dame et la suivante, Le séducteur et son bouffon, La même voix, douce et fervente.
Le même accent, tendre et profond.
l68 INTERMEZZO
Nul effort énervant n'altère Leur grave et joyeuse beauté ; Ils se chantent et leur mystère Provient de leur sérénité.
Point d'image amère qui passe Sur leur azur intérieur :
Ce sont des fils d'une autre race Et d'un monde supérieur!...
O musique! jusqu'à l'aurore, Pour calmer mon cœur soulevé, Montre-moi ce pays sonore.
Montre-moi ce pays rêvé !
Montre-moi l'île fortunée.
Où le ciel jadis un instant Chanta pour la terre étonnée.
Entre les lèvres d'un enfant.
MARCHE A L'YSER
MARCHE A L'YSER I7I
MARCHE A L'YSER
Le tambour sous la baguette grêle, Mesurant le pas lourd des soldats, Fait penser au fracas de la grêle Sur les vitres de nos vérandahs.
Résonnez et battez, caisses frêles !
Et vous, fifres au timbre fêlé !
Imitez le cri des sauterelles Qui s'abattent sur un champ de blé 1
172 MARCHE A L YSER
O musique sans âme et sans vie Qui déprimes le cœur contracté, Tu conviens à la foule asservie, Tu fais croire à la fatalité.
Dans ton rythme sinistre et baroque Quelquefois passe un rire balourd :
On dirait que le fifre se moque De la naïveté du tambour.
Sans entendre ce qu'ils disent d'elles, Voici, vers un laurier hasardeux.
S'avancer sous le casque ombré d'ailes Les cohortes de Guillaume deux.
Défilez ! laboureurs de Thuringe !
Portefaix de Brème et de Hambourg !
Défilez ! bacheliers de Tubinge !
Défilez ! junckers du Brandebourg !
MARCHE A L'YSER I73
Voici les pionniers du génie, Les marins au col nu, les hulans, Les gendarmes de Poméranie Et les fabuleux cuirassiers blancs.
Défilez en tenant haut les sabres Et par ordre chantez tous en cœur.
Sans entendre les choses macabres Que raconte le fifre moqueur !
Chantez fort ! L'empereur vous regarde ! Officiers et soldats ! chantez fort !
Chantez fort ! les dragons de la garde ! Chantez fort I les hussards de la mort !
Chantez fort ! sans penser à comprendre Les sublimes desseins du Kaiser, Car demain vous irez voir en Flandre Le soleil se coucher sur TYser !
174 MARCHE A l'YSER
Bonne hôtesse, la Mort, sur ces rives.
Où vos frères sont ensevelis, Vous sourit en montrant ses gencives :
Elle vous a gardé de bons lits.
Près du bord, elle est là qui vous guette L'âpre fifre en la voyant s'est tu ; Le tambour a changé de baguette ; Nul de vous ne s'en est aperçu.
Chantez fort ! ô cohortes célèbres !
Pour couvrir le bruit des ossements :
Le tambour bat des marches funèbres Avec des tibias d'Allemands !
RICHARD WAGNER
RICHARD WAGNER I77
RICHARD WAGNER
Petits Teutons ! laissez tranquille ce génie ! Ne vous réclamez pas du chêne souverain Qui sur le monde entier, par dessus le vieux Rhin, Étend, pleine d'oiseaux, sa ramure infinie!
De qui descendez- vous? De Siegmund? De Siegfried? Du fier sauveur d'Eisa? Du blond chevalier d'Eve? Ne troublez pas la solitude de Wahnfried Et laissez l'enchanteur continuer son rêve I
178 RICHARD WAGNER
S'il VOUS faut des aïeux dans l'œuvre de Wagner, Prenez Hagen, prenez Alberich, prenez Mime Ou la brute Fasolt ou le dragon Fafner !
Ou, si vous préférez un chanteur magnanime, Celui qui vous convient comme auteur légitime, C'est Beckmesser, Sixtus, greffier de Nuremberg.
CHANSON DE SOLDAT l8l
Nous n'irons plus au bois courir sous les grands chênes î Nous n'irons plus au bois : les beaux jours sont passés. Nous n'irons plus au bois dans l'écorce des chênes Graver, après l'amour, nos noms entrelacés. Nous n'irons plus au bois : les beaux jours sont passés.
Nous n'irons plus au bois : le clairon nous appelle A l'en tour du drapeau les conscrits sont groupés. Nous n'irons plus au bois : les lauriers sont coupés. Séparons-nous ici : jusqu'au revoir la belle ! Nous n'irons plus au bois : les lauriers sont coupés.
l82 CHANSON DE SOLDAT
Les lauriers sont coupés : ils orneront nos tempes! Le canon retentit ; on se cogne là-bas. C'est comme une kermesse où l'on tire des campes. Les lauriers sont coupés : ils orneront nos tempes [ Sans avoir de la barbe on est de bons soldats.
Une fille nous suit qui cache son visage. Elle ne parle pas ; elle a de grands yeux creux. Une fille nous suit qui cache son visage. Notre troupe en chantant la salue au passage. C'est la Gloire ou la Mort et peut-être les deux !
Cette fille inconnue est notre vivandière ! Elle a de bon genièvre et va nous en verser ! Cette fille inconnue est notre vivandière ! S'il en est parmi nous qui mordent la poussière, La belle que voilà ira les ramasser !
VERTIGE
VERTIGE 185
VERTIGE
Notre terre, parmi les lointains astres pâles Dont le vague visage humanise les deux, En laissant derrière elle un sillage de râles. Roule un combat sans fin de peuples furieux.
Des crimes accouplés mettent bas d'autres crimes : L'émeute, la révolte et la guerre aux yeux fous Font des fleuves de sang alourdis de victimes, Où les flammes, la nuit, mirent leurs gestes roux.
l86 VERTIGE
Parfois du plus profond de la tourbe grossière Un juste lève au ciel un regard attristé Vers un astre au front pur dont la calme lumière Verse à longs flots l'amour et la sérénité.
Mais cet astre, parmi ses lointains frères pâles Dont le vague visage humanise les cieux, Laissant derrière lui son sillage de râles, Roule aussi des combats de peuples furieux.
Sur sa rugueuse écorce, au fond des noirs abîmes, L'émeute, la révolte et la guerre aux yeux fous Font des fleuves de sang alourdis de victimes, Où les flammes, la nuit, doublent leurs gestes roux.
Et sans doute, au milieu de la mêlée affreuse. Un juste y lève au ciel un regard attristé Vers la terre au front pur dont la lumière heureuse Verse à longs flots l'amour et la sérénité !
Toi qui coules là-bas près de la vaste mer ! Yser ! ô vieux canal de Flandre ! vieil Yser ! Certe il était devin, l'ancêtre dont la bouche Pour désigner ton lit trouva ce nom farouche, Rude comme ta race, et qui veut dire : « Fer ! »
Nous vit-il en esprit dans tes plaines fertiles. Cramponnés à tes bords obstinés- et jaloux. Rompre d'un front têtu l'élan des Teutons roux, Et plus heureux que les Trois Cents aux Thermopyles, Car nul Ephialtès ne servait parmi nous !
Yser ! le vent du Nord dans ses trompettes rauques, Par dessus la tempête, avec son âpre accent, Clame, emplissant au loin le ciel retentissant, Que nous avons, teignant de rouge tes eaux glauques, A la bête germaine offert un bain de sang !
Il clame que César, stupide sur tes berges, Voyant son astre éteint pencher vers le néant, Rêva, tendant le poing vers ton gouffre béant. De te faire expier ton crime sous les verges, Comme autrefois Xerxès fustigea l'Océan.
Il clame, l'âpre vent que sa rafale enivre.
En riant aux éclats dans ses trompes de cuivre.
Que l'on ne courbe pas les caboches d'ici
Et que nos soldats morts donnent le droit de \nvre
Au peuple dont les fils se défendent ainsi !
P vieil Yser ! couché dans ta robe flamande, hlêlant ta barbe verte aux fleurs jaunes des prés ! L'histoire le répète à sa sœur, la légende : Ton génie a rendu la Belgique plus grande ! Les champs baignés par toi sont à jamais sacrés !
0 toi qui fus l'auteur et le lieu du miracle ! Notre âme sur ta rive aura son tabernacle, Car nous t'érigerons entre le ciel et l'eau Un monument de fer portant à son pinacle Un lion tourné vers celui de Waterloo !
Nos arrière-neveux, comme en pèlerinage, D'ère en ère afflueront sous ton ciel pluvieux Vers ton lit de victoire et ton grand paysage Animé par le vent sera comme un visage Proférant dans le soir des mots religieux.
192 LE BAPTEME VIRIL
Ton nom fera fleurir et chanter les cervelles. On frappera pour toi des médailles d'airain ; Tu seras célébré chez les races nouvelles, Frère en terreau flamand de la Seine et du Rhin, Comme un dieu protecteur du pays riverain,
Et si le conquérant menace encor nos villes,
Au tocsin des beffrois qui les appelleront,
Nos conscrits de vingt ans, les yeux graves, viendront,
Pour préparer leur cœur aux épreuves viriles,
Baptiser de ton eau leurs lèvres et leur front !