‹ Le laurierChapitre 7 sur 11 · MON CŒUR SAIGNE II · texte numérisé non relu

MON CŒUR SAIGNE II

Sans doute il se vantait, pendant une heure brève Ayant offert au monde un spectacle immortel, D'avoir réalisé le plus monstrueux rêve Que jamais un despote ait conçu sous le ciel,

Mais il ne savait pas en signant son poème D'un paraphe de feu qu'il était incomplet : Il avait oublié le délice suprême D'arroser de ses pleurs les martyrs qu'il brûlait !

Renonce à ces grands mots de rimeur romantique! Abandonne les cris et les contorsions ! Laisse donc les martyrs, Néron, la Rome antique ! Le public sifflerait tes déclamations.

Plutôt que de lutter avec l'Apocalypse, Considère le cas dans sa simplicité :

L'empereur allemand a commis une ellipse ; Son texte trop concis doit être complété.

Il8 MON CŒUR SAIGNE

Ses yeux calomniés n'ont point versé de larmes ;

Il a parlé tout net et sans raffinements ;

Aucun sang n'a jailli de son cœur sur ses armes ! î

Le monde a mal compris ces trois mots allemands. h

j Sans doute ils sont fort beaux et dignes d'un grand règne, k

Mais, j'en suis bien fâché pour les gens indignés, i

Quand cet homme en teuton soupire : « Mon cœur saigne ! »

Il veut dire en français : « Mon cœur vous a saignés ! m

Le baron von Bissing, qui se connaît en hommes, Par un Huret germain étant interviewé.

D'un ton supérieur déclare que nous sommes Un peuple très mal élevé.

Pour nous il était plein d'intentions honnêtes : HélcLS ! comme l'enfer doit être dépavé ! Mais nos cœurs sont restés aussi durs que nos têtes ! Le Belge est si mal élevé.

Nous sommes bien ingrats envers ces pauvres Boches Qui boivent notre vin et, quand ils l'ont cuvé, Par dessus le marché viennent vider nos poches ! Le Belge est bien mal élevé.

Il veut bien sans gémir manger son pain de seigle. Par contre, il n'entend pas, étant peu cultivé. S'il est volé par lui bénir le vol de l'aigle ! Le Belge est si mal élevé.

La tribu des mouchards avec ses faces plates Nous répugne et peut-être il nous est arrivé De tâter du bâton leurs lâches omoplates : Le Belge est très mal élevé.

L'honneur nous est encor plus cher que nos provinces Et, malgré les Teutons, nous l'avons conservé. Nous n'aimons pas beaucoup qu'on insulte nos princes : Le Belge est si mal élevé.

Nous n'aimons pas non plus qu'on passe par les flammes Ces Halles de Louvain où nous avons rêvé ; Nous trouvons excessif qu'on viole les femmes : Notre peuple est mal élevé.

Il est mal élevé : l'histoire le proclame ! Il est mal élevé, baron, c'est entendu ! Mais si je le compare au vôtre, sur mon âme I Le vôtre est très bien descendu !

O figure voilée et sereine!

Qui naquis de la douleur humaine, Matrice commune des dieux!

O figure que l'Art dans son rêve Voit tenant la balance et le glaive.

Avec un bandeau sur les yeux!

Quel que soit le nom dont il te nomme, Toi la fille divine de l'homme, Toi qui t'es sans cesse avec lui Lentement d'âge en âge épurée, Au point d'être la vierge sacrée Que le monde adore aujourd'hui!

O figure un moment aperçue Dans le vent que faisait la massue D'Hercule au masque de lion, Et qui fus pour l'athlète intrépide Le visage farouche et rapide Que prend la loi du Talion !

Qui déjà moins féroce et moins dure, Éclairant de ta clarté future L'ombre des jours évanouis.

Fis entendre une voix inconnue Dans le chêne à la tête chenue, Sous lequel siégeait Saint-Louis!

O justice immortelle! Justice!

Créature à ton tour créatrice, Qui transformant ton créateur, Adoucis la coutume sévère En taillant dans le bois du Calvaire Le bâton du législateur !

Qui toujours plus flexible et plus droite, Sur le juge à la cervelle étroite Fais descendre dans un rayon La beauté de la loi non écrite Qu'Antigone au supplice conduite Révèle à son tyran Créon !

O justice qui juge le juge!

Loi vivante ! suprême refuge !

Revanche des coeurs ulcérés !

O figure voilée et sereine!

O justice par qui l'âme humaine Remplace ses dieux abjurés!

Immortelle qui n'as point d'athée!

O justice qu'ils ont souffletée !

Sous la foudre de quel arrêt Courberas-tu demain, pour l'exemple.

Ces soudards qui profanant ton temple Te rendent comme on vomirait ?

La belle nuit de Mai dont la langueur nous berce Pose sa fraîche main sur nos fronts soucieux ; L'haleine des muguets et des lilas de Perse Parfumant le jardin nous rend presque joyeux.

Béni soit le printemps ceint de fleurs qui nous verse Le courage de vivre en ces jours odieux ! Malgré l'affreuse guerre et la fortune adverse, Une flamme d'espoir a brillé dans nos yeux.

Des rêves confiants éclosent dans notre âme : Étonné de lui-même un doux rire de femme Sous les arbres légers monte vers le ciel clair.

Mais un soudain silence accueille ce doux rire ; Il fait froid ; le vent souffle et notre joie expire ; La Mort tourne là-bas autour d'un être cher.

ROBERT COUROUBLE

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ROBERT COUROUBLE

G fils de mes amis, Robert ! ô mon ami !

Toi que j'ai vu grandir et devenir un homme !

Ton image rend douce, ô héros endormi !

Sous ses voiles de deuil la strophe qui te nomme.

Les belles portes d'or de la vie à tes yeux S'ouvraient à deux battants comme pour une fête. Nos rêves d'avenir, confiants et joyeux, D'un cercle lumineux nimbaient ta brune tête.

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Dans le groupe enjoué de nos fiers bacheliers Tu souriais à tous, prince de la jeunesse, Et je n'en sais pas un parmi tes devanciers Qui n'eût, pour être toi, cédé son droit d'aînesse.

Après les roses fleurs de ton vivace avril.

Quels fruits ton mâle été promettait de nous tendre î

D'être tendre ton cœur devenait plus viril

Et d'être plus viril, il devenait plus tendre.

Dans l'ombre et le soleil du verger familier

Tu croissais gracieux et fort comme un jeune arbre...

Qu'il est amer pour nous, l'héroïque laurier

Qui ceint ton front troué que la mort fait de marbre!

Comme elle se cabra vers le drapeau sanglant, Ton âme d'écolier soudain émancipée Et comme l'on te vit d'un juvénile élan, Pareil au héros grec, te jeter sur l'épée !

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Toujours au premier rang parmi les combattants. Accueillant le danger comme une bonne aubaine. Tu fus bientôt le chef des soldats de vingt ans Transformés par ton geste en légion thébaine.

Ton nom mystérieux sur leurs lèvres volait, Se mêlant à l'appel des fanfares ailées, Et lorsque la mitraille autour de toi sifflait. Les balles à tes pieds tombaient ensorcelées.

Hélas ! un jour d'avril, pressé par l'ennemi. Tu préféras mourir plutôt que de te rendre. Et c'est pourquoi tu gîs, ô héros endormi! Dans le calme jardin d'une église de Flandre.

O défunt le plus cher parmi nos chers défunts !

Tombé pour ton pays dans une affreuse guerre,

A t'avoir deviné nous étions quelques-uns

Et nous te devons mieux qu'un monument vulgaire.

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Nous avons pour devoir, malgré le temps jaloux Et le fleuve d'oubli qui roule son eau noire. De prolonger aussi longtemps qu'il est en nous Ton image vaillante et ta claire mémoire.

Dans notre œuvre à venir t 'érigeant un tombeau, Nous y ferons brûler une Ode coutumière Pour que ceux qui courront la course du flambeau Viennent te demander la flamme et la lumière.

C'est pourquoi dans la nuit, jeune homme aimé des dieux !

Ma voix émue apprend à l'écho qui la double.

Afin qu'il chante au bout d'un poème pieux,

Ton nom, comme toi grave et doux, Robert Courouble î

LES HÉROS

LES Hf^ROS 143

LES HÉROS

Et vous tous, ses pareils, qui dans l'âpre rafale Fîtes votre devoir simplement, comme lui! Vous qui ne verrez pas se lever triomphale Sur nos murs pavoises l'aurore d'aujourd'hui!

Jeunes gens pleins de jours qui de vos fraîches lèvres Chantiez l'hymne à la joie au seuil des temps nouveaux ! Vous qui portiez parmi vos désirs et vos fièvres La cité de demain au fond de vos cerveaux !

144 I-ES HÉROS

Jeunes gens anxieux de repétrir le monde ! Vous tous sur qui, vaincus par le siècle écoulé, Vos devanciers comptaient pour rendre plus féconde L'œuvre ingrate à laquelle ils avaient travaillé!

O cœurs mystérieux ! ô forces ignorées ! O vous notre espérance ! ô vous notre regret ! Dont un sabre a fendu les têtes inspirées. Une balle détruit le poème secret !

Vous que l'oubli menace et que la chaux dévore! Quel que soit le clocher d'où vous étiez venus. Que votre nom mortel soit obscur ou sonore, Visages familiers ou profils inconnus,

Nous devrons épuiser, pour apaiser votre âme. Quand les glaives seront rentrés dans les fourreaux, Ce qui peut nous rester d'énergie et de flamme A répandre chez nous le culte des héros.

LES HÉROS 145

Nous planterons pour vous, loin des bruyantes fêtes Un laurier idéal qui ne périra pas Et, puisque par miracle on a vu les poètes Sur notre sol heureux naître avant les soldats,

Moi par qui vibre encor, malgré la dure vie, Cette lyre de l'Ode à qui tout est permis, Sûr de l'avoir toujours fidèlement servie, J'ordonne à mes rivaux, demeurés mes amis.

De semer à foison leurs rimes les plus belles Sur vos fronts que la mort glace de son baiser Et pour récompenser vos ombres fraternelles D'en choisir chacun une et de l'éterniser!

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