‹ Le Laurier noirChapitre 32 sur 32 · EPIGRAPHE · texte numérisé non relu

EPIGRAPHE

Comme un trou de clarté dans les gouffres du monde,

La route du printemps, pleine de mille feux,

S'ouvre à votre ferveur haletante et féconde.

Le paysage où sont ensevelis les dieux

Est le lit parfumé des prochaines ivresses.

Vous, dont le corps heureux prend d'assaut la jeunesse

Et combat, chaque nuit, la sombre éternité,

Vous, dont les yeux mouillés aux sources de l'été

Clouent au ciel irrité la marche de la vie,

Gravez l'acte d'amour sur ces terres fleuries

Pour qu'un signe de joie, entre l'ombre et la nuit,

Soit fait à ces amants décharnés par la gloire,

Aveuglés par le sang, dépouillés par le sort,

Qui croient ne plus savoir qu'ils peuvent toujours croire.

NIOBE

Seigneur, quel est leur nom ? Seigneur, quel est leur âge ?

Vous ne répondez pas.

Ils sont morts. Mais la mort est-elle sans partage?

Lorsque l'été viendra

Que faudra-t-il répondre à ces femmes lointaines Qui, de l'aube à la nuit.

Du seuil de leur maison, en dévidant la laine, Depuis des mois, depuis

Toujours, ne savent rien de leur fils ? Cette terre Sur laquelle, Seigneur,

Je me penche que contient-elle ? Sous ces pierres Je sens bouger des cœurs.

Remuons le charnier ; il faut tout reconnaître.

Elles veulent savoir.

Pitié ! Voyez, Seigneur, ces femmes aux fenêtres

Dans leurs vêtements noirs.

Qui demandent l'endroit de l'espace où reposent Ceux qu'elles ont perdus i

Seigneur, il faut creuser parmi ces tombes closes Et ces murs abattus.

Ecarteler la boue, interroger la cendre.

Les morts ont un pays. Seigneurs, portez la voix qui doit se faire entendre

De ces ensevelis !

O ma mère, mes yeux qui sont baignés d'argile

Te voient. Je suis couché près d'un cyprès. La ville

De Charmes-sur-Moselle est en face de moi.

Au jour de la Toussaint, pour que je n'aie plus froid,

Les filles m'ont couvert des bouquets de la plaine.

Je repose. Le vent qui cerne les fontaines

Et monte le plateau me berce doucement.

Ma tête est sur mon sac et Dieu garde mon camp.

Je suis tombé dans un combat, à Rozelieures,

Dans les Vosges... Ne pleure pas ou, si tu pleures,

Que ce soit d'un orgueil tranquille et bienheureux. Ma mère, la Patrie est un champ rouge et bleu Qu'avec le grain des forts il faut qu'on ensemence. Dans la terre des morts je suis du blé de France ; De mon sang répandu je nourris la moisson. Prends ton rouet, ma mère, et relève ton front. A tes côtés comprends que mon ombre travaille, Que je suis appuyé sur ton cœur qui tressaille ; En étant séparés nous sommes réunis.

Ne vends pas !a maison qui regarde au midi La vigne et l'olivier ; mon âme la visite. Que t'importe ma mort puisque je ressuscite Puisqu'un laurier en main, passant l'éternité, Je retrouve un chemin que je n'ai pas quitté.

Niobé ! Niobé ! devant ta grange ouverte Que fais-tu ? Le soleil est haut

Dans le ciel. Sur le puits pèse une cruche verte Qui ruisselle de gouttes d'eau.

Un voyageur est-il annoncé sur la route i

Niobé, qui vient se louer ?

Les hommes sont partis et les femmes sont toutes,

De leurs beaux cheveux dénoués,

A s'essuyer les yeux. Il a plu. Rien sur l'aire.

La vigne a crevé ses raisins.

Que fais-tu, Niobé, dans cette âpre lumière

Qui monte et descend les chemins ?

L'huile et le vin n'empliront pas tes douze jarres

Lorsque l'hiver sera venu.

Plus de laine aux troupeaux ; les vergers sont avares.

Le vent passe sur un corps nu.

Dans ce printemps gercé la neige s'accumule.

As-tu, Niobé, des sarments ?

L'âtre sent la misère et la flamme recule,

La pierre de l'évier se fend.

Prends ton châle de l'Inde et vide tes armoires.

Je vais atteler les chevaux.

Fuyons ! Tout est maudit. Compte tes robes noires ;

Ce pays n'est plus qu'un tombeau.

Roulier, à l'horizon, vois-tu ces ailes d'or ? La Victoire descend et la terre est moins nue. Si les bras des vivants sont trop faibles, les morts Avec la main de Dieu conduiront les charrues.

Au pied des oliviers, tendrement maternelles, Le sein lourd, les yeux clos,

Les femmes, dans leurs bras, serrent l'aube nouvelle. De la mer à la Crau

Le ciel est un manteau de thym et de verveine.

Sur le Rhône reprend Le chant des bateliers. Du sommet de la plaine

Le berger qui descend

Mène avec son troupeau des manades d'étoiles.

Le temps est revenu De l'amour. Il fait chaud dans les robes de toile.

Les chemins sont vêtus

De ruches. Tout l'azur est constellé d'abeilles.

Le vent sur Montmajour Bat les cloches. Sous les mûriers et sous les treilles

Résonnent, tour à tour^

Le pas des fiancés et le vol des palombes.

Le dieu du Rhin s'est tu.

Entre les beaux cyprès les blés couvrent les tombes. De trop se souvenir on ne se souvient plus.

En Lorraine et en Provence 1914-1917.

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