LAVIS SUBJECTIF ET LAVIS OBJECTIF
érudition, elle réside dans l'état d'âme et dans la conception mystique de ceux qui les ont créées. L'ancien lavis est en effet l'expression artistique de la mystique d'Extrême Orient, en particulier du Zénisme, mélange d'éléments taoïstes et bouddhistes. On ne peut vraiment comprendre cet art qu'à condition d'être remonté jusqu'à cette source et d'y avoir bu. Aucun écrit n'indique le chemin du puits sacré. Les hommes zèn eux-mêmes ont jugé que les paroles étaient tout à fait insuffisantes pour manifester la "vérité", et pour cela même ils ont essayé de l'exprimer par des images. On a dit avec raison que ces images expliquent mieux la doctrine zèn que cette doctrine n'explique les images. Il est donc plus raisonnable de se taire et de laisser ces images parler seules. Effectivement on ne saura que par elles le plus profond et le meilleur de ce qu'elles ont à dire. Toutes les explications ne peuvent qu'indiquer la direction d'un but que chacun n'atteindra que par ses propres forces. Et, comme dit une sentence zèn "celui qui veut voir la beauté de la lune ne doit pas attacher son regard au doigt qui la montre".
Dans la peinture d'Extrême Orient, comme dans tout art, on peut distinguer un courant objectif et un courant subjectif. Le but principal de l'école objective est la représentation d'objets réels, celui de l'école subjective, l'expression de sentiments et de pensées. Toutes deux ont employé l'encre de Chine, mais à un degré différent et d'une manière différente. Tandis que pour la première le lavis n'a été qu'un procédé technique accessoire, auquel elle a été conduite tardivement par des circonstances extérieures, il a été dès les débuts de l'école subjective sa manière propre et particulière. Le lavis est en Extrême Orient si intimement lié à l'art subjectif qu'on peut presque dire qu'ils sont identiques.
La peinture objective est certainement la plus ancienne. C'est elle qui a créé les caractères principaux du style graphique d'Extrême Orient, repris plus tard par l'art subjectif. Celui - ci ne commence à apparaître comme forme indépendante que sous la dynastie T'ang, bien qu'il ait pu toutefois être cultivé plus tôt. Nous ignorons qui a trouvé la technique de la peinture à l'encre, mais il est certain qu'elle a été développée par des membres de la secte zèn. L'art du lavis, qu'on trouve en Chine jusque sous la dynastie Ming et au Japon
ZENISME
jusqu'à l'époque Ashikaga, est en tout cas pénétré de l'esprit du zénisme. Toute son orig-inalité, aussi bien dans le choix et la représentation des motifs que dans la technique, découle de cette source.
Le zénisme, introduit en Chine par l'Hindou Bodhidharma, nous apparaît sous sa forme ultérieure, la seule que nous connaissions, comme une idée bouddhique greffée sur un tronc taoïste. La parenté spirituelle des deux doctrines a favorisé leur fusion. Les conceptions et les idéaux du taoïsme ressemblent à ceux du bouddhisme à tel point qu'en Chine a pu naître cette croyance que le bouddhisme n'est autre chose que la doctrine deLao-tseu transplantée aux Indes. De même que les disciples deLao-tseu dédaignent la science livresque et le cérémonial, tous deux si importants aux yeux des disciples de Confucius, de même le zéniste se détourne de la scholastique théologique et du rituel des autres sectes bouddhiques, il enseigne que tout cela est futile et sans rapport avec le bonheur suprême. Ce n'est pas dans les livres qu'on peut acquérir la connaissance libératrice, ni par certains actes commandés. Chacun doit la chercher pour soi-même, et ne la trouvera qu'en soi-même. C'est dans la méditation la plus profonde, dans leZèn-na (en sanscrit Dhyâna) que se produira l'illumination suprême. Pour préparer l'âme à la vérité, il faut la purifier aussi bien de toutes les impressions des sens que de tous les sentiments et de toutes les pensées terrestres, du raisonnement et du savoir, du désir et de la crainte. "Atteignez au plus haut degré du vide, dit Lao-tseu, conservez l'imperturbabilité du silence et du calme." Quand l'esprit rayonne dans la pure clarté de sa propre lumière, alors seulement se révèle son essence la plus secrète. C'est ce que les taoïstes appellent Tao, les zénistes Bodhi, c'est ce qui "est" opposé à ce qui "paraît", l'éternel opposé au temporel, le principe originel et fondamental de notre être et du monde. " Le cœur est bouddha. Celui qui regarde à l'extérieur est un homme ordinaire, celui qui regarde à l'intérieur est bouddha. En vérité l'homme est bouddha." "Pour devenir bouddha, l'esprit doit se libérer de toutes les passions, de l'amour et de la haine, du désir, de la joie et de la crainte. Celui qui veut ou fait le bien ou le mal abandonne son cœur et se perd dans le monde visible et palpable (c'est-à-dire perd sa liberté intérieure et devient esclave de la matière). 11 se prend dans la chaîne des réincarnations, il se voue à l'inquiétude et aux tourments. La bonne voie est dans l'esprit, est l'esprit même. La source de la connaissance est le pur esprit qui s'éclaire lui-même. La voie que tous les Bouddha ont enseignée,
ZENISME
est celle-ci et pas une autre. Arrivez à un état où l'esprit ne fasse rien, ne remarque rien, n'aspire à rien, ne retienne rien, cet état est le Bodhi. Alors il importera peu qu'on vive encore dans le monde ou qu'on soit déjà entré dans le nirvana, alors la nature humaine, l'esprit. Bouddha et sa doctrine ne formeront plus qu'un." (Edkins, Chinese Buddhism, p. 163, d'après le Twan- Tsi-sin-yao, livre zèn de la période T'ang.). "Qu'est-ce que Bouddha? Un esprit pur et calme. Qu'est-ce que la loi? Un esprit clair et illuminé. Qu'estce que le Tao? La disparition des obstacles et la véritable illumination.'' (Edkins, p. 164, d'après Lin-Tsi, patriarche de la secte Zèn.) Toutes ces sentences ne sont pas d'une clarté immédiate, mais cela est inévitable. On ne peut, en effet, ni saisir ni décrire l'essence de la connaissance suprême, il faut la sentir, la vivre soi-même. Aucune parole ne peut même exprimer l'état dans lequel elle se révèle: le Zèn. Tout au plus peut-on dire qu'il ne s'agit pas ici de réflexions philosophiques, ni même de réflexions tout court, mais plutôt d'une vision intérieure, d'une certitude immédiate et intuitive qui remplit l'âme. Dans cette illumination mystique l'essence de l'être se dévoile en même temps que l'essence du monde, car toutes deux ne sont qu'une seule et même essence. Tous les phénomènes sont également importants ou également négligeables; en tant que formes ils sont tous périssables et inexistants; l'essence qui se cache ou se manifeste dans leur diversité, est toujours la même: bouddha. "En vérité, il n'existe pas de différence de forme ni de couleur, pas d'opposition entre l'objet et le sujet, il n'y a qu'une seule et même éternité." (Anesaki, p. 50, d'après le Zazèn Yôjin Ki de Keïzan, 1268 — 1325.) Celui qui est parvenu à cette hauteur de la connaissance, regarde d'en haut les faits et les gestes des hommes comme il regarderait une miniature animée. 11 ne se préoccupe pas de savoir si les champs sont fertiles, d'apprendre qui a perdu ou gagné par le travail ou dans le combat. Son esprit, qui perçoit le calme indestructible régnant au cœur de la nature, envisage tout mouvement, tout changement des choses comme un simple jeu sur sa surface. Dans le monde, bien des hommes naissent et bien d'autres meurent, les saisons et les années passent, les feuilles verdissent et se fanent, les fleurs éclosent et se flétrissent. Que tout naisse et que tout disparaisse! Il regarde tout, froid et tranquille. 11 ne fait que suivre des yeux le spectacle du cours régulier de ce changement perpétuel, ou plutôt son regard est fixé sur le calme éternel qu'il distingue à travers et sous tout changement. Pour lui, la sublime beauté d'une cascade réside dans son ensemble, et non
LE LAVIS ZENISTE
dans le mouvement des gouttes et des bulles. Le monde tel qu'il le voit ressemble à un paysage de Sesshou, sans mouvement accentué ni couleur éclatante. A travers son esprit, tous les phénomènes glissent dans les calmes profondeurs de l'océan où il n'y a ni vagues ni remous, où le particulier se perd dans l'étendue et dans la durée infinies du monde." (Anesaki, p. 51, 52.) Il n'est nullement facile d'acquérir la connaissance libératrice qui est le but des hommes zèn. Dans l'état de Zèn, l'esprit ne doit pas sombrer, il faut au contraire qu'il s'élève, ce qui exige une grande puissance intellectuelle et surtout une remarquable force de caractère. Seul un caractère de fer, une personnalité absolument sûre d'elle-même, complètement indépendante, est capable d'atteindre à ce calme indestructible, à cette parfaite indifférence à l'égard du bonheur ou du malheur, qui sont les conditions nécessaires de la connaissance suprême. Au milieu de l'agitation du monde, l'homme zèn doit être comme le roc qui, au milieu de la mer brave l'assaut des vagues sans se laisser ébranler. Voilà pourquoi le zénisme exige avant tout de ses disciples qu'ils forment et affermissent leur caractère, qu'ils cultivent leur personnalité de façon à la rendre forte et souveraine. Autant qu'on peut parler d'une éducation préparatoire à l'état de Zèn, elle consiste en une éducation du caractère. Par contre, la connaissance ne s'enseigne pas, ne peut être enseignée. " LeTao dont on peut parler, n'est pas leTao." La doctrine zèn a fait sienne cette parole de Lao-tseu. Chacun doit rechercher la connaissance par ses propres moyens, l'éprouver soi-même et à sa manière. Les interminables discussions sur la vérité sont aussi dangereuses que superflues; elles ne servent qu'à entraver et à paralyser le disciple dans son travail personnel et indépendant, qui seul importe. Le zénisme préfère les courtes allusions obscures, les paradoxes énigmatiques qui ne satisfont pas l'auditeur, qui le stimulent et l'aiguillonnent. 11 semble qu'il ait très souvent renoncé complètement aux paroles, pour les remplacer par des images, qui elles-mêmes expliquaient moins qu'elles ne laissaient pressentir, offraient à l'œil moins qu'elles n'exigeaient de l'esprit. Telle est, peut-être, l'origine de la peinture à l'encre. Ces images dont le sens mystique constituait l'essentiel, n'étaient pas forcément des œuvres d'art. Mais il est à croire que nombre d'entre elles ont possédé quelque charme artistique, pour cette raison qu'en Extrême Orient, où l'écriture est ellemême un art, celui qui n'est pas peintre à proprement parler, est cependant jusqu'à un certain point dessinateur, et par suite ne produira pas davantage un dessin sans valeur artistique qu'un signe graphique inesthétique. D'ailleurs le talent pour le