THÉORIE DES CÔTES
et de tous les ruisseaux qui se jettent dans le lac, formeront dans chacune de ces vallées un golfe étroit et allongé, s’avançant prpfondément dans l’intérieur des terres. Ces golfes seront des f i o r d s et ils seront caractérisés par la présence du delta de la rivière dans leur partie la plus reculée.
Les collines qui séparaient les vallées des rivières ne seront pas submergées lors de l’exhaussement des eaux et formeront, entre les fiords, des caps relativement élevés, dont les bords, rongés par l’action des vagues, présenteront bientôt des falaises de plus en plus mai'quées.
La valeur de l’élévation des eaux sera donnée par la profondeur maximale de l’eau h l’entrée des principaux fiords de la nouvelle côte ; la sonde arrivant sur ce qui, avant l’exhaussement des eaux, était le lit de la rivière, donnera une valeur minimale pour l’exhaussement des eaux ou pour l’abaissement de la terre.
En conséquence de ce que je viens d’exposer, je formule la loi suivante :
Seconde loi. Toute côte qui présente des fiords ( golfes longs et étroits ayant le delta des rivières dans leur partie la plus reculée), séparés par des caps bordés de falaises, doit être considérée comme étant, par rapport au niveau de l’océan ou du lac, dans un état d’affaissement.
La valeur minimale de cette variation positive sera donnée par la profondeur maximale de l’eau mesurée à l’entrée des différents fiords.
111. Tandis que l’érosion des eaux courantes tend à diversifier la surface sub-aérienne du sol, l’alluvion du lac, charriée par les vagues et par les courants, tend à combler les inégalités du plancher de son bassin; le fond du lac présente remarquablement peu d’inégalités et d’accidents, ses talus eux-mêmes sont relativement peu découpés.
Si donc nous supposons une variation négative de la ligne des rivages, le niveau des eaux du lac s’abaissant de 20, 50 ou 100 mètres, la forme de la côte se modifierait sen.siblement : au lieu d’être découpée par des promontoires d’alluvion comme elle l’est dans l’état actuel, au lieu d’être creusée par des fiords comme elle le serait dans la supposition d’une élévation du niveau des eaux, si le niveau des eaux s’abaissait, la forme des côtes deviendrait relativement régulière et peu accidentée. Les courbes isobathes de la carte hydrographique peuvent donner une idée de ce nouvel aspect de la rive.
La valeur de l’affaissement de la nappe du lac par rapport au niveau
HYDROGRAPHIE
actuel serait donnée par la hauteur des leiTasses d’alluvion ; en effet, les plaines d’atterrissement de tous les affluents qui se jettent actuellement dans le lac seraient bientôt creusées par l’eau courante de leurs propres rivières, qui se formeraient bien vite un nouveau lit en rapport avec le nouveau niveau de leur embouchure. Mais les plaines d’alluvion actuelles ne seraient probablement pas enlevées dans leur entier, et il resterait par places des terrasses d’alluvion comme témoins de l’ancien niveau de la plaine. La hauteur de ces terrasses au-dessus du lit de nouvelle formation donnerait la valeur de l’affaissement du niveau du lac.
Réciproquement je puis formuler la loi suivante :
Troisième loi. Partout où nous trouverons une côte peu accidentée, ne présentant aux embouchures des cours d’eau ni fiords, ni promontoires d’alluvion, ne présentant pas non plus de falaises, nous conclurons que la terre est en état d’exhaussement au-dessus des eaux. La valeur maximale de cette variation négative est donnée par la hauteur minimale des anciennes terrasses d’alluvion au-dessus du niveau actuel des fleuves.
En résumé :
Une côte peu accidentée est l’indice d’un état d’exhaussement du sol par rapport au niveau des eaux (variation négative).
Une côte découpée est l’indice, ou bien d’un état de repos, de constance dans le niveau relatif des eaux et de la terre, ou bien d’un état d’abaissement du sol par rapport au niveau des eaux (variation positive).
L’on peut diviser naturellement les golfes en ;
a Golfes proprement dits, bordés par des falaises, et limités latéralement par des promontoires d’alluvion.
b Fiords, présentant dans leur partie la plus reculée un delta de rivière, et limités latéralement par des caps bordés de falaises.
L’on peut de même diviser les pointes de terre en :
a Promontoires d’alluvion, formés par un delta de rivière et limités latéralement par des golfes.
b Caps, bordés de falaises et séparés par des fiords.
Dans une côte découpée par des pointes ou des golfes :
THÉOUIE DES CÔTES
l® L’existence de golfes séparés par des promontoires d’alluvion est l’indice d’un état de constance dans le niveau relatif des eaux et de la terre.
2» L’existence de fiords séparés par des caps est l’indice d’un état d’affaissement du sol par rapport au niveau des eaux.
Sur notre lac je puis donner les exemples suivants de ces diverses formations géographiques: Sont des caps: les pointes d’Yvoire, de la Tour de Peilz. Sont des promontoires: les deltas du Rhône, de l’Aubonne, de la Dranse, de la Promenthouse. Sont des golfes : les golfes de Morges, des Pierrettes, de Rolle. Nous n’avons pas d’exemple de fiord. Les terrasses lacustres, comme celles du Boiron, près Morges, de Saint-Prex, de Thonon, permettent d’apprécier l’abaissement de la nappe des eaux depuis l’époque où les rivières bâtissaient leurs deltas à un niveau supérieur.
Si, à la lumière des lois ci-dessus énoncées, je considère le globe terrestre dans son ensemble, j’y reconnais des faits intéressants. Les côtes des continents équatoriaux sont remarquablement peu découpées et dénotent une variation négative de la ligne des rivages, un exhaussement de la terre par rapport à la mer ; les côtes des continents polaires, aussi bien les boréales que les australes, sont dentelées de fiords nombreux rpii dénotent une submersion récente de la terre ferme, une variation positive. Il semble probable que l’océan a subi un déplacement, qui lui a fait quitter les régions tropicales pour envahir les régions polaires. Un tel changement dans les rapports de la terre Terme avec l’océan correspondrait à une diminution de la force centrifuge, par conséquent à un ralentissement de la rotation du globe. Laissons à d’autres le soin de rechercher les causes astronomiques, cosmiques ou telluriques qui pourraient expliquer un tel ralentissement, et revenons à notre Léman.
VL liC sol du lac.
Dans les paragraphes précédents, nous avons étudié le relief général du bassin, décrit soit sa forme soit ses accidents. Nous avons maintenant à considérer le sol lui-même, la couche rocheuse, arénacée ou marneuse qui constitue les parois et le plancher de ce bassin. Quelle est la nature de ce sol ? quelle est son origine ? quelles sont ses pro-
HYDROGRAPHIE
priétés el ses particularités 9 Pour répondre à ces questions, nous allons reprendre les deux grands facteurs qui, agissant dans le lac, président à la formation du sol, à ses modifications et à ses types divers. Nous traiterons successivement :
De l’érosion et du sol d’érosion.
De l’alluvion et du sol d’alluvion.
i. Méthodes de dragage.
Poui’ étudier le sol du lac et en recueillir des échantillons, on emploie la drague. Dans les conditions où nous opérons, dans des lacs peu étendus et peu profonds, et étant connue la nature du sol de consistance vaseuse, limoneuise ou fangeuse, j’ai pu simplifier beaucoup les appareils et me dispenser des grandes dragues compliquées et encombrantes des explorateurs de l’océan.
Ma drague métallique est un bidon de zinc, de section ovalaire, de deux litres de capacité (fig. 26).
iLe bord supérieur est tranchant, légèrement renversé en dehors ; l’anse, en gros fil de fer, porte une boucle l^p à laquelle on noue la cordelette d’attache. Cette corde, ,j|9 de 2 à S™ de long, relie au plomb de sonde la drague et
iH la tire en la couchant sur le sol lorsque le plomb est
[H traîné au fond du lac. Cela s’obtient par une manœuvre très simple du bateau, qu’on fait avancer lorsque le sonde est assez déroulé pour prendre une inmoiiÈie Forei, clinaison convenable, environ 45“ ; quelques coups de rame suffisent en général pour remplir la drague ; on peut aider à l’opération en tirant brusquement et avec quelques secousses sur la sonde. Le plomb de soude doit être assez lourd, d’autant plus lourd que le fil de sonde est plus épais et plus rugueux, et que la profondeur où l’on drague est plus grande. Je me sers suivant les circonstances de poids variant de 2 à 8 kilogrammes. Quant à la sonde et au treuil, je les ai suffisamment décrits dans mon avant-propos, page 3.
Les ingénieurs hydrographes chargés du lever de la carte au 1 : 25 000'ont recueilli de nombreux échantillons du sol en employant le sondeur à coupe. C’est un cône creux en fer (fig. 27), largement ouvert, vissé par une tringle au boulet qui sert de plomb de sonde; il s’enfonce dans le limon à l’arrivée de l’appareil au fond du lac et se remplit jus-
LE SOL DU LAC
qu’au bord. Une rondelle en cuir épais glisse librement sur la tige d’attache de la coupe, et ferme celle-ci pendant la remontée. Ce sondeur a parfaitement fonctionné dans les sols argileux, marneux ou fangeux. Il semble moins heureux dans les sols sableux ; dans le ravin sous-lacustre du Rhône, il est plusieurs fois revenu vide. Son contenu a-t-il été lavé par les puissants courants qu’il a traversés ? c’est l’opinion de M. Hôrnlimann. Le 29 avril 1886, ti bord du bateau le Sondeur, je discutais cette question avec l’excellent ingénieur hydrographe suisse ; nous étions au large de Luti’y et nous venions de faire un dragage avec le sondeur à coupe, sur la plaine centrale. Je fis traîner
(Fig. 27.) Sondeur à coupe do bureau topographUiue f6d6ral.
l’instrument rempli d’une vase argileuse pendant un quart d’heure, derrière le bateau qui marchait avec une vitesse de l™ par seconde ; le contenu de la coupe ne fut aucunement lavé. Cette expérience prouve qu’un violent courant ne peut pas vider le sondeur à coupe, s’il est plein d’une argile plastique. Puisque l’instrument a échoué dans le ravin sous-lacustre du Rhône, il faut en conclure que le sol est de nature différente que celui de la plaine centrale, que c’est du sable qui entre mal dans la coupe, ou qui peut mieux y être lavé par les courants.