‹ Le LémanChapitre 24 sur 88 · Pavés de la grève et lénevières. (Q · texte numérisé non relu

Pavés de la grève et lénevières. (Q

Etudions un point de détail de ce phénomène d’érosion, qui nous donnera la clef de quelques faits jusqu’à présent mal expliqués. Nous (*)

(*) E.-A. Forel, les téneviéres des lacs suisses. Arch. de Genève. 1. 430, 1879.

LE SOL DU LAC

avons dit plus haut que la grève, lorsqu’elle est caillouteuse, est en général formée par un revêtement de galets, une seule couche, un pavé superficiel recouvrant un sous-sol sableux ou argileux. Voici comment j’explique la formation de ces pavés.

L-orsqu’une côte consiste en ce terrain complexe et peu homogène qu’on appelle boue glaciaire, ou argile glaciaire, et dont l’origine doit se chercher dans la moraine profonde des gi'ands glaciers alpins de l’époque diluvienne, lorsque ce mélange de sables, de glaises, de cailloux et de blocs est attaqué par l’érosion du lac, l’action de sape des vagues fait successivement ébouler ces divers matériaux au pied de la falaise. Les parties les plus fines, les argiles et les sables, sont emportées par la vague et entraînées dans le lac ; il ne reste sur place que les galets, cailloux et blocs d’un certain volume. Les cailloux dont la grosseur dépasse le volume du poing ne sont pas facilement déplacés parles vagues du Léman. Tant qu’ils sont peu nombreux, ils n’ont aucun effet protecteur sur le sol qui les porte, et leur base étant successivement déchaussée par les vagues, ils s’éboulent toujours plus bas, sans arrêter en rien l’érosion.

Mais dans ce mouvement de descente, ils rencontrent d’autres cailloux et blocs enchâssés au-dessous d’eux dans la boue glaciaire ; et ceux-ci suivant la même fortune, le nombre de ces cailloux s’accroît jusqu’à ce qu’ils arrivent à se toucher bout à bout, et à former ce que M’appelle un pavé. Alors ils protègent les couches sous-jacentes contre l’action des vagues, et l’érosion est presque absolument arrêtée.

Nous pouvons comparer cette action à ce qui se passe sur un glacier. Un bloc isolé protège la glace sur laquelle il repose, et il se forme bientôt une table du glacier, laquelle s’éboule lorsque sa base est trop amincie par la fusion, et ainsi de suite. Quelques blocs isolés ne retardent en rien la valeur de l’ablation à la surface du glacier; mais si ces blocs se touchent tous et constituent sur le glacier une moraine médiane, ils forment un pavé protecteur qui entrave l’action de l’ablation ; la moraine reste supportée par une masse de glace qui, étant moins que le reste attaquée par l’ablation, s’élève au milieu du glacier.

Ces pavés protecteurs, établis naturellement ou artificiellement sur la grève à la base d’une falaise, sont à mon avis la meilleure défense que l’on puisse opposer aux vagues, pour autant du moins que de très hautes eaux n’amènent pas les vagues jusque dans les couches mêmes

HYDROGRAPHIE

delà falaise. J’ai vu des administrations communales commettre l’imprudence de laisser enlever les pavés protecteurs au pied de certaines falaises des bords du lac, et, après ce crime de lèse-nature, j’ai constaté que l’éi'osion gagnait considérablement sur la terre ferme.

Cependant le pavé protecteur n’est [uis à l’abri de toute attaque des vagues. Il n’arrête l’érosion que dans les parties qu’il recouvre ; ses bords ne sont pas protégés. En efl'et, autour de l’un de ces pavés, la grève est érodée ; au devant, sui- les côtés, elle est ci'eusée, et la partie protégée par le pavé reste sur un monticule d’où elle domine les parties plus basses qui l’entourent. Dès ce moment, il est lui-même attaqué ; il se produit sur son pourtour une petite falaise d’éboulement, et ses bords s’ellbndrant par couches successives, le pavé est dissocié, le monticule érodé.

Mais le pavé s'e refoi'mera de lui-même à un niveau inférieur ; les pierres qui le constituaient ne sont pas disséminées ; elles restent sur place, elles sont en nombre suffisant pour se toucher toutes bout à bout; le pavé se rétablira donc au niveau, provisoire ou définitif, acquis par le sol autour de lui. Une fois le pavé reformé, l’érosion sera temporairement arrêtée dans la partie qu’il protège. La lîg. 28

(Fig. 28.) Pavé d’une tônevière, en voie de reconstitution à un niveau inférieur, représente le procès d’affaissement progressif d’un pavé protecteur dans la beine. La ligne aa désigne la nappe des eaux, la ligne ponctuée bh l’ancien niveau du sol, cc le pavé non encore disloqué, dd les petites falaises sou.s-aquatiques qui attaquent latéralement le pavé et le désagrègent, ee le pavé reconstitué à son niveau inférieur, ff la nouvelle surface du sol. Ce procès se répétera jusqu’à ce que parties protégées et parties non protégées soient descendues à un niveau tel, que les vagues n’agissent plus sur le sol. Au milieu de la beine d’érosion, l’on trouvera donc des monticules recouverts d’un pavé continu, souvenirs de l’ancien rivage [Steinbergj.

Je connais en plus d’une localité près de Morges, soit dans le, golfe de la Poudrière, soit dans le golfe de Préverenges, des amas de pierres

LE SOL DU LAC

formant au' milieu de la beine des monticules allongés, parallèles à la l'ive, s’élevant de quelques décimètres au-dessus du sol vaseux ou sableux qui les entoure. Ces amas de pierres ne sont autre chose que les anciens pavés de la grève, descendus par suite de l’érosion jusqu’au niveau général de la beine. Ils sont des témoins de la position de la rive dans les temps anciens; on ne les trouve cjue dans la beine d’érosion ; ils ne peuvent exister dans la beine d’alluvion.

.l’appelle ces monticules de pierre des ténevièi'es naturelles en leur appliquant le nom local du lac de Neuchâtel, donné par M. E. Desor aux monticules pierreux qui portent les ruines des palalittes. (*) Dans un paragraphe ultérieur, je décrirai la genèse des ténevières arülirielles des palaflttes, et je ferai la différenciation entre ces deux ordres de monticules.

Page 1