IV. liC Rhône de Genève, émissaire du lae
Le- Léman, comme la très grande généralité des lacs d’eau douce, n’a qu’un seul émissaire qui coule à l’air libre; on ne lui connaît pas d’émissaires souterrains. Le Rhône de Genève emmène les eaux du lac à travers la cluse du Vuacbe, dans la plaine de France, et de là dans la mer Méditerranée.
Il y a dans l’histoire ancienne et moderne de l’émissaire une foule de faits qui intéressent dii-eclement ou indirectement le régime du lac ; je ne puis avoir la prétention de les décrire tous en détail; mais comme il y est souvent fait allusion dans nombre de dissertations touchant au lac, et en particulier dans celles qu’a provoquées le procès du Léman, je dois résumer de mon mieux les principaux de ces faits, renvoyant aux mémoires spéciaux pour les descriptions plus circonstanciées.
1" Situaiion fjênémle. Données géographiques.
Le Rhône sort du lac en traversant la rade et le port de Genève, il se divise en deux bras autour des îles, se réunit au-dessous d’elles en un lit unique, il reçoit un affluent important, l’Arve, il traverse l’extrémité sud-occidentale de la plaine .suisse, passe par la cluse du Vuache, et devient au-delà de Seysselun fleuve de plaine jusqu’à son embouchure dans la mer. Reprenons ces divers points ; la figure 37 illustrera la description de la traversée de Genève.
A. A mesure qu’il aboutit à Genève, le lac se rétrécit graduellement. Il mesure en largeur :
à -iiî™ de l’île des Banjues 3000"'.
En même temps, sa profondeur diminue. La profondeur du lac est de 45“ devant Bellerive, à 6''“ de Genève; le fond se relève assez lentement, suivant une pente de 'l'I®%io jusqu’à une barre transversale.
•'ig. S7.) L(i Rhône de Gonève. Eclielle 1 : 12600.
HYDROLOGIE
LE RHONE DE GENÈVE
(jui est étendue d’une rive à l’autre, de Sécheron au bas de Cologny, et qui forme la limite géograpliique du lac. Cette barre, connue sous le nom local de Banc du Travers, n’est pas spéciale à Genève; elle existe à la sortie de tous les lacs. Elle est constituée par d&s sables et des argiles lacustres ; elle est la continuation de la terrasse littorale submergée que nous avons appelée la beine; elle a la même origine que celle-ci et le même mode de formation. Le sol, sur la plus grande largeur du banc du Travers, est actuellement à la cote RPN — 3.7"! à — 3.9"' ; mais il est coupé par une passe qui se dirige vers l’entrée du port, et où le fond descend jusqu’à RPN — 4.4'". (<) Tandis que la première cote représente celle du seuil géographique, la dernière peut être donnée comme celle du seuil hydrographique du lac ; si le repère de la pierre du Niton est à 37(5.86'", ce seuil hydrogi’aphique est à l’altitude 372.46"'. Les eaux moyennes du lac étant à la cotelimniméti'ique 1.4'", soit à RPN — 1.6'", il y a, aux eaux moyennes, sur la passe, du banc du Travers, une pi'ofondeur d’eau de 2.8'".
A mesure qu’il se rapproche de son lieu d’écoulement, le lac diminue donc de largeur et de profondeur. Le lit de l’émissaire est donc la continuation naturelle de la vallée du Petit lac, et non un déversoir accidentel ou latéral, comme par exemple le Rhin de Constance, qui enlève les eaux en dominant la digue de soutien sur la rive gauche du lac.
B. La rade de Genève commence au banc du Travers; elle est actuellement en majeure partie occupée par le vaste port de 33 hectares de superlicie, dont les deux belles jetées transversales ont été construites en 185.0. Le courant du Rhône traverse le port. Les jetées sont percées de trois ouvertures; la bouche principale a 230'" de largeur, les deux petites ouvertures latérales connues sous le nom de golérons n’ont chacune que 4.5'".
Le lac étant à la hauteur de i.36'", la section mouillée de ces trois
ouvertures était en 1882 : (-)
Entrée principale 651.22'"2
Goléron des Eaux-Yives ■ 7.3
Goléron des Pâquis 10.4
Ensemble 668.9"'-
(') Plan de la rade et du port de Genève, levé en mars 1880 par II. Mare Aubin, géomètre, sous la direction de M. E. Merde d’Aubigné, ingénieur ; au 1 ; 2000.
(") Documents de l’Etat de Vaud, Procès du Léman, p. 7.3, et pl. XXV, 1882
HYDROLOGIE
C. Les Iles. Sitôt après sa sortie du lac, le Rhône est divisé en deux bras par deux îles qui partagent son courant.
1" L’île des Barques, île des Bergues ou île Rousseau, au milieu du port. C’était un îlot de sable sur lequel on a bâti un bastion muré, en 1526. (‘) Sa superficie est d’emnron 1750'"-.
2" L’île de Genève, de foi’me irrégulière allongée, de 310“ de long sur 65"' de large, de 1 */., hectare de superficie, était primitivement un banc d’argiles et de sables sur lequel s’appuyait, aux époques helvéto-romaines, le pont dont parle Jules-César. Une tour est le seul reste du château, bâti par Aymon de Grandson vers 1220. L’ile est couverte de maisons et de rues; .ses bords, jusqu’à présent fort inégaux, ont été régularisés en 1891 par la contruction de C|uais monumentaux, sur lesquels va s’élever tout un ( juartier neuf. L’île de Genève sépare le fleuve en deux bras qui sont désignés sous les appellations de bras droit à l’ouest, du côté de St-Gervais, de bras gauche à l’est, du côté de la ville de Genève. La largeur des bras du fleuve a été considérablement modifiée dans les dernières années. Je le montrerai en donnant la largeur minimale, avant et après les travaux de la régularisation du Rhône.
Avant 1880. Depuis 1888 .
Bras droit 27"' 32'"
Bras gauche 25'“ 38'"
D. En aval de l’île de Genève, les deux bras du Rhône se rejoignent et forment un lit unique de 50 à ISO™ de large bordé à l’ouest par les hautes falaises d’alluvion ancienne de St-Jean, à l’est par la plaine basse de la queue d’Arve.
La chute de l’eau dans la traversée de Genève a été mesurée par MM. Pestalozzi et Legler aux hautes et basses eaux. (-) Ils ont trouvé entre l’entrée du port, limnimètre A, et leur règle fluviométrique R-, située sur le Rhône, à la deuxième l'oue d’irrigation, rive gauche, à 1200'" aval du pont de la Machine :
Hauteur du lac. Chute de l’eau.
10 août 1873 2.4i'" 2.68'"
30 mars 1874 0.78“ 3.02"'
(') Galiife. Genève historique et archéologique, I, 144. Genève 1860. La plupart des faits historiques que je vais citer sont tirés de cet ouvrage.
(-) Procès du Léman. Documents do l'Etat de Vaud, pl. XXI, Lausanne 1882.
LE IIHONE DE GENÈVE
E. L’ Arve se jette dans le Rhône à S'''" en aval de File des Barques, ou si l’on veut à en aval du banc du l’ravers. L’Arve est une
grande rivière alpine à régime glaciaire qui agit puissamment sur le Rhône, fleuve à régime lacustre. Son bassin d’alimentation, d’environ tlOOOi*'"-, (*) plus du tiers de celui du Rhône au Bouveret, en fait une rivière à débit considérable; la grande masse des glaciers du Mont- Blanc qui y déversent leurs eaux, lui donne en été un volume d’eau impoi tant; ses crues sont très irrégulières et souvent très fortes, et en temps d’inondation elle charrie une masse d’eau énorme et de grandes (]uanti|é de galets. Son débit varie de 35 à 625™'^ (E. Vallée), ou de
37 à 785">'* (P. Chaix) ; ou de 6 (-) à 113()“3sci^ (jj. BaëlT.), ou plus
exactement de 17 à (G. Butticaz).
Tandis que par les eaux basses et moyennes l’Arve n’agit sur le Rhône qu’en salissant les eaux bleues et limpides que le fleuve emporte loin du lac Léman, en temps de crue et d’inondation, l’.lrve a deux effets sur le Rhône, qui se répercutent sur le régime du lac. Ses alluvions de graviers et de galets encombrent le lit du fleuve et tendent à en altérer le canal ; il faut, après chaque crue de l’Arve, que le fleuve se débarrasse par un lent charriage des matériaux qui envahissent son lit. En second lieu, la masse même des eaux de l’affluent barre le cours tranquille du fleuve, le fait reffuei', et entrave son écoulement normal vers l’aval. Lorsque l’Arve est en crue, le Rhône est soulevé dans tout son parcours amont jusqu’aux barrages de Genève. C’est ainsi qu’on a vu, dans l’inondation du 2-3 octobre 1888, alors que l’Arve avait subi une crue dépassant en intensité celles des trente dernières années, le Rhône, au-dessous des turbines de la Coulouvrenière, élever son niveau de 2.Ü5n‘. On a même vu à diverses reprises, dans les siècles passés, l’Arve s’élever assez poui' refouler le Rhône, le faire refluer dans le lacj et même, dans des cas extrêmes, déverser ses eaux sales dans le lac. Cela a été noté entre autres :
(*) Plus exactement 1980 k”- (Boné Baëff.)
Nous corrigeons ici une erreur que nous avons iraiirimée page 880. Le débit minimal del'Arve, d’après les observations de M. BaëlV, aété de 589 000'“^ en 24 heures, le 6 mars 1890, ce qui représente 6.2"'''’ et non comme nous l’avons
dit par inadvertance. M C. Butticaz, ingénieur des Eaux de Genève, estime trop faible ce débit minimal de M. Baëir. Il a mesuré directement par des jaugeages complets le débit do l’Arvo en temps d'étiage, et n’est jamais arrivé à un cliiffre Inférieur à 17™^*«, jaugeage du 17 février 1891.
HYDROLOGIE
Le 3 décembre 1570 (Fatio, de Diiillier), (')
Le 21 novembre 1651 id.
Le 10 février 171 1 id. ■
Date incertaine, 1717 (G. Steiger). (-) j
Le 14 septembre 1733 (II.-B. de Saussure). 0 j
Ce n’est que lorsque les eaux du lac sont très basses que le relluX de l’Arve dans le lac peut avoir lieu; c’est bien ce que l’on a constaté le 2 octobre 1888. A la Jonction, soit au confluent des deux rivières, la hauteui’ de l'Arve atteignit ce joiu-là RPN — 2.03™, d’après les mesures faites à la règle fluviométrique du bâtiment des turbines, laquelle indiquait cette cote le 3 octobre à -4'' soir ; ta pente du RhAne était complètement annulée. RPN — 2.03™ correspond à Z L (‘) + 0.97™. Pour que ce jour-là l’Arve eût pu refluer dans le lac il aurait fallu que celuici fût à une cote limnimétrique inférieure à 0.97™. Nous verrons plus tard au chapitre de la limnimétrie que, dans le siècle passé de telles basses eaux étaient chose normale ; elles ne se sont plus représentées que rarement depuis l’année 1860 et ne se représenteront qu’exceptionnellement à l’avenii'.
F. En aval du conlluent de l’Arve jusqu’à la cluse du Yuache, le Rhône est un fleuve de plaine qui circule dans un lit creusé dans les terrains tertiaires et quaternaires. A la base est la mollasse, au-dessus les alluvions anciennes. Le lit est souvent foi t encaissé et les falaises qui le dominent s’élèvent parfois jusqu’à 60 et 80"".
Le Rhône dans ce parcours décrit de nombreux méandres, ou serpentines, quelquefois fort contournés et diversifiés, tellement que du confluent de l’-A-rve à Ghancy, la distance rectiligne n’étant que de 13i<'", la longueur développée du fleuve dépasse 21 Ce qui me parait intéressant dans ces méandres c’est qu’ils découpent tout le lit du fleuve et son encaissement de falaises; c’est ainsi que les méandres de
(') Loc. cit. [atîli] )). 4G4.
(-) Voici ce qu'eu dit le bailli do Bonmont, C. Steiger, dans son rapport du 7 janvier 1731. « 11 est vrai (jne l’Arve peut arrir’iter l’écoulement du Rhône, car il y a trois ans, les eaux du fleuve ont été refoulées par l’.Yrve an point que les bateaux remontaient d’eux-raême.s vers le lac, et que les roues de moulin.s marchaient en sens invnr.se du cours du Rhône. » Cité dans : le Niveau du lac Léman, par un bourgeois do Vevey. Lausanne 1877.
(■') Loc. cit. [p. 39] I, 9.
P) Z L, comme nous l’avons dit p. 33, est l’étiage du lac, soit un plan passant à 3™ en contrebas du repère de la Pierre de Niton.
LE RHONE DE GENEVE
St-Georges, Aire, Loëx, Vernier sont creusés dans toute l’épaisseur de l’alluvion ancienne et même en partie dans la mollasse. J’y vois une preuve de l’antiquité de ces méandres ; le fleuve était déjà contourné en serpentines lorsqu’il coulait à la surface supérieure de l'alluvion ancienne; il n’a pas redressé son cours lorsque l’érosion des régions aval lui a permis d’approfondir son lit. A mesure que la cluse du Vuache se creusait et que l’éi’osion progressive rétrograde approfondissait son lit, le Bhàue a attaqué plus profondément les couches de mollasse et d’aÙuvion ancienne sur lesquelles il serpentait primitivement.
Dans ce trajet on trouve plusieurs seuils de roche en place, entr’autres ceux de Vernier, de la Plaine et de Challex, dont nous avons parlé, page 2‘2(>..
G. Le Rhône au .sortir de la plaine suisse traverse la première chaîne du Jura dans la cluse du Vuache, pour arriver dans la vallée longitudinale qui descend du nord au sud, de Bellegarde à Seyssel et Guloz. C’est devant le Fort de l’Ecluse que la vallée traverse les couches néocomiennes et jura.ssiques perpendiculairement à la chaîne du Vuache. Plus bas en contournant le Credo, le Rhône arrive à la Perte de Bellegarde. La Perte du Rhône est une chute très tourmentée, où le fleuve coulant d’abord sur un banc solide dérochés calcaires (urgonien), descend brusquement au fond d’une étroite fissure, un véritable canion creusé dans des roches crétacées tendres. L’éi'osion du fleuve fait reculer progressivement la chute, et par suite la cluse en amont doit s’approfondir graduellement. Sous ce rapport, la Perte du Rhône et la cluse du Vuache intéressent l’iii-stoire du lac Léman dont l’émissaire a dû suivre les vicissitudes du fleuve aval.
Vallée (') donne le tableau suivant de la pente du Rhône en aval de Genève :
Genève
Distance
Altitude
Pente
Moulin de Vaux
Bois de Bay
Ruisseau de Charmilles
Moulin de Charlux
(') L.-L. Vallée. Le Eliône et le lac de Genève, ji. 19. Paris 1843.
HYDROLOGIE
distance
altitude
pente
F rentière (rive gauche)
l’oit de l’Ecluse
Perte du Rhône
Bellegarde
et pour l’ensemble du cours du fleuve
Distance
Pente '«'A»
De Genève au Parc (‘)
Du Parc à Lyon
De Lyon à la mer
De Genève à la mer
2'’ Modifications subies loar V émissaire dans la série des âges.
Les modiücations sont de deux ordres : les unes sont le résultat des faits naturels, érosion et alluvion ; les autres sont le fait des constructions humaines.
A. Modifications naturelles de l’émissaire. A la lin de
l’époque glaciaire, alors que le pays était encore habité par le mammouth et le renne, le lac Léman était à un niveau plus élevé que de nos jours. Les terrasses fluvio-lacustres que nous trouvons sur les rives du lac le démontrent surabondamment: pendant longtemps le lac était d’une trentaine de mètres au-dessus de sa nappe actuelle (terrasse des Tranchées de Genève, terrasse supérieure du Boiron, de Morges) ; puis il est descendu d’une quinzaine de mètres (terrasse de Chanivaz, terrasse de la Promenthouse, terrasse moyenne du Boiron, etc.) ; puis il s’est abai.ssé au niveau actuel, et il y est arrivé déjà à l’époque des habitations lacustres de l’âge de la pierre. Comme nous le verrons, les faits archéologiques des palafittes indiquent, pour cette époque, un niveau du lac égal à peu près au niveau moderne.
Cet abaissement de la nappe lacustre est le résultat du creusement progressif du lit de l’émissaire; c’est à l’érosion de ce lit qu’il faut attribuer le phénomène. Il est inutile d’invoquer pour cela des soulèvements ou des affaissements locaux, qui ne seraient indiqués par aucune observation connue; il suffit de faire appel à l’érosion progressive de la cluse du Vuache, conséquence du recul progressif de la Perte du (*)
(*) Point terminal de la navigation fluviale, à 12i"" en aval de Bellegarde.
LE RHONE DE GENÈVE
Rhône. Que cette perte se soit reculée de quelques cents mètres et tout l’approfondissement du lit du Rhône, de Genève à Bellegarde, en sera naturellement résulté. Il est inutile d’insister sur ce fait qui est évident.
L’Arve, depuis qu’elle a e.x'i.sté, s’est toujours déversée dans le Rhône dans la même position géographique, ou à peu près, qu’elle occupe actuellement. Lorsiiue le lac avait un niveau de 30“ plus élevé, le delta lluvio-lacustre de la rivière alpine se jetait, dans le cours principal, un peu plus au nord et déposait la colline des Tranchées de Genève. (*) Plus tard, le lit de l’Arve s’est détourné plus au sud et a creusé le lit actuel. Ce qu’on appelle la plaine d’Arve, qui s’étend en aval de la ville de Genève, de la Place-Neuve, Corraterie, route de Carouge, Plainpalaié à la Queue d’Ai've. etc., semble avoir été creusé par les divagations de la rivière; il est probable qu’à certaines époques l’.Arve s’est beaucoup plus rapprochée de Genève qu’elle ne l’est actuellement.
Dans les fouilles faites en 1874 pour la construction du nouveau théâtre, M. le prof. Daniel Colladon a constaté que, sur un banc de glaise à peu près horizontal, il y avait une couche de graviers de 2.1 àti.5'" d’épaisseur ; (-) il y a reconnu des graviers de rivière semblables dans leur compo.sition et leur disposition à ceux de l’Arve actuelle. Des briques anciennes, de la forme des briques romaines, indiquaient que le dépôt était d’époque historique. Un nivellement exact de la couche supérieure du dépôt en place lui a attribué une cote d’altitude de 1.42“ au-dessus du niveau moyen du lac admis par le général Dufour, Z L -f 1.61“, soit, à quelques centimètres près, la cote du repère de la Pierre du Niton, R P N -j- 0.03™. De là, M. Colladon a conclu qu’à l’époque romaine le niveau du lac aurait été à 2 ou 3"' plus élevé qu’il ne l’est de nos jours.
Cette conclusion est assez gi’ave au point de vue du régime du lac, car elle impliquerait entré l’époque lacustre, où le niveau du lac était à peu près le même que de nos jours, et l’époque actuelle, un relèvement temporaire de la nappe du Léman; par conséquent un relèvement temporaire du lit de l’émissaire. Cette conclusion, qui n’est point, que je le sache, corroborée par l’existence d’une terra.s.se correspondante reconnaissable sur les bords du lac, ne me paraît pas suffisamment justifiée. Les sables et graviers de toute la région de Genève
(’) D. Colladon. .Vrcliives de Genève, XXXIX, 87, 1870.
{-) D. Colladon. Note sur les dépôts de la rivière d’Arve. Archives de Genève, Td, 189, 1874.
sont d’origine alpine; ceux entr’autres qui constituent la colline des Tranchées ont été apportés par l’Arve. Toute alluvion récente déposée par un torrent ou ruisseau qui aurait érodé ces collines serait donc formée par ces mêmes graviers qui sont aujourd’hui chai-riés par l’Arve; je ne puis donc voir dans la nature même des sables et graviers une preuve qu’ils auraient été déposés sur place par la rivière à l’époque l'omaine. Je reconnais qu’il est difficile de juger une question de cette nature sans avoir vu soi-niôme le terrain, mais c’est la description même donnée par M. Colladon qui m’impose cette objection.
Le lit du Rhône dans la traversée de Genève n’a jamais été sensiblement plus profond que nous le voyons actuellement. Cela l’ésulte du fait que l’on a trouvé de l’argile en place quand on a creusé en 1872 les fondations de l’aile de droite (du côté du bras gauche) de l’ancienne machine hydraulique, en tète de rile,et quand en 1887, on a approfondi et régularisé le bras droit du Rhône. Cette argile bleuâtre, fort uniforme, semblait avoir tous les caractères d’une argile lacustre; elle renfermait cependant quelques blocs erratiques, quelques-uns d’assez gros volume. Quelle qu’en soit la nature, cette argile en place indiquait que le lit du fleuve n’avait jamais été creusé assez profondément pour éroder cette couche.
Quant au banc du Travers, sa hauteur a dû varier avec la hauteur même de la nappe du lac. Si notre interprétation est exacte, si nous ne nous trompons pas en faisant du banc du Travers la suite de la beine qui entoure tout le lac, sa profondeur a toujours dû être de 2 à 3"' au-dessous des eaux moyennes. Nous nous fondons en particulier pour affirmer ce fait sur l’identité absolue entre le banc du Travers de Genève et le banc qui se retrouve à la sortie de l’émissaire de tous les lacs, à Thoune, Zurich, Lucerne, Constance, etc. Si le niveau du lac s’élevait, le transport des vagues y déposerait du sable, si le niveau du lac s’abaissait, le courant du fleuve y creuserait une passe plus profonde. La hauteur du sol et la profondeur de l’eau y sont réglées par les conditions du courant, lequel dépend surtout de l’état de l’écoulement aval.
Nous possédons une ancienne carte hydrographique de la rade de Genève et du banc du Travers, levée en 1844 par le général Dufour; la carte du major Pictet dè 1880 montre bien quelques différences locales, mais elles sont sans importance; le niveau généi-al est presque exactement le même. Ces deux cartes sont superposées dans la planche I
LE RHONE DE GENÈVE
de la Réponse de l’Etat de Genève dans le Procès du Léman, l’une en chiffres, l’autre en courbes; si l’on trace les courbes isohypses d’après les cotes du général Dufour, on voit qu’elles correspondent à peu près aux courbes du major Pictet. J’y renvoie ceux que cette question peut intéresser.
B. Slodillcalioiis urtllicielles de l’émissaire. Toute construction établie sur le cours de l’émissaire a son action petite ou grande sur le lac; chaque partie saillante introduite dans le lit du fleuve occasionne un remous des eaux amont, et par conséquent tend à élever les eaux du lac ; chaque enlèvement d’obstacle facilite le débit de l’émissaire, et par conséquent tend à amener l’abaissement relatif du lac. Toutes choses égales, cette action est d’autant plus forte que l’obstacle, apporté ou enlevé, est dans un point plus rapproché du débouché du lac. Ces vérités d’évidence justifient l’intérêt ardent avec lequel les riverains du Léman, directement atteints par les variations de hauteur des eaux, ont suivi et surveillé les modifications artificielles apportées dans le lit du Rhône poui' satisfaire aux nécessités ou aux intérêts des possesseurs du débouché, ville et habitants de Genève. Ces constructions ont fait, dans les deux derniers siècles, l’objet de discussions souvent trop passionnées. Je me garderai bien de les répéter ici et je me bornerai à résumer rapidement les faits nécessaires à la compréhension des débats auxquels ils ont donné lieu, et surtout à la connaissance du régime du lac.
1“ J..es pulafittes ou stations lacustres bâties sur pilotis ont, dans les âges archéologiques, couvert toute la beine de la sortie du lac, tout le banc du Travers, à peu près au point où sont les jetées actuelles. D’après les travaux de M. H. Gosse, (') on trouve des pilotages sur toute la largeur de la rade de Genève. Ces ruines lacustres appartiennent à différents âges, âge de la pierre, âge du bronze, âge du fer, et d’après la localisation des débris de l’industrie humaine que l’on y a repêchés, il n’est pas probable qu’à aucune époque toute la rade ait à la fois été occupée, en entier, par une cité lacustre. Mais les pilotis ont été plantés dans le sol, et l’ont consolidé, fixé sur toute la largeur de la rade, et pilotis et débris d’industrie, pierres et bois ont sans doute
(>) V. Galiffe, II, 13.
HYDROLOGIE
contribué à ari'èter en ce point l’érosion naturelle de l’éniissaire. (') Il est possible que ce soit ainsi l’action de l’homme ([ui ait arrêté en partie le mouvement général d’abaissement du lac, que nous avons constaté par l’élude des terrasses lacustres, laissées en témoins des anciens niveaux depuis l’époque post-glaciaire.
Nous pouvmns attribuer une action analogue aux nombreux débris que, dans le cours des âges, riiomme a jetés dans le fleuve sous les ponts et le long des quais. Non que le pavé protecteur ainsi formé soit capable d’arrêter, de suppiimer à lui seul l’action d’une érosion puissante ; mais il doit certainement tendre à la modéi’er. (-)
2" Les parla de la ville ont été primitivement la grève du lac et du fleuve, avec un talus incliné auquel venaient accoster les barques marchandes et sur lequel on tirait les bateaux ; c’étaient entre autres les ports du Molard et de Longemalle. Vers 1833, on a bâti le port du Commerce sur la place occupée actuellement par le Monument national, jusqu’à la culée méridionale du pont du Mont-Blanc. 11 ne mesurait pas plus d’un demi hectare de superficie: il était parfaitement protégé par une jetée coudée qui ne faisait pas plus saillie sur le cours du fleuve (lue le quai moderne. C’est en -1855 qu’a été construit le port actuel avec ses deux grandes jetées avancées. Nous en avons donné les dimensions, page 393.
3“ Lra iiuaia. Primitivement, le lac à son débouché et le Bhône étaient bordés par des grèves naturelles. Les constructions pilvées et publi(|ues ont tendu à empiéter progressivement sur le domaine des eaux, et des murs verticaux ont remplacé les talus inclinés des berges. Très accidentés et très irréguliers pendant le moyen âge, avec de nombreux saillants, les murs du rivage ont été progressivement régularisés et forment de plus en plus les courbes élégantes des superbes quais qui font la gloire de Genève. On peut caractériser, au point de
(') Voyez dans un auti’e cliapitre le paragraphe consacré à l'étude des Ténevières artilicielle.s. ,
P) Y a t-il érosion dans le lit de rémissah-e d’un lac i — .le ne crois pas qu'il y ait érosion mécanique des roches dures, par la raison que l’eau de l’émissaire, étant de l’eau du lac, non chai-gé.e de sables, ne saurait attaquer les roches par le I)rocédé il’nnc lime, comme le fait l’eau Krise d’un torrent glaciaire. Mais il y a certainement érosion progressive remontante par alïouiUement des terrains meubles dans lesquels peut être bâti le lit du fleuve ; les sables, les graviers, les argiles même sont creusé.s par raffonilleinent d’un courant rapide.
LE RHONE HE GENÈVE
vue qui nous occupe, la tendance des constructions successives : d’une manière générale, elles ont redressé et rétréci le cours du fleuve.
C’est ce que l’on voit tort bien sur les planches 11 et III de la Réponse de Genève (') où l’ancien état des choses, probablement au commencement du XIX^ siècle, et l’état moderne, vers 1880, sont superposés en deu.x couleurs dillérentes.
Un fait montrera quelles modifications les constructions des quais ont apportées à l’ancien lit du fleuve. Lorsqu’en février 1879 on a creusé les fondations d’une mai.son de la rue du Commerce, entre la rue du Rhône et les Rues-Basses, on a trouvé dans le sol une douzaine de vieux pilotis, analogues à ceux des anciens palafittes; ils indiquaient, d’après les témoins de la découverte, que le Rhône s’étendait autrefois sur ce point, qui a été séparé du fleuve par toute la rue du Rhône et le (juai actuel. (-)
Sur la carte archéologique de M. le D‘’ II. Gos.se 0 où est dessinée la ligne de l’ancienne rive, on voit les modifications importantes apportées à la largeur de l’émissaire par les empiétements des quais modernes. A la hauteur des pierres du Niton, le rétrécissement est d’environ 400»‘.
Le Grand-(iuai de la rive gauche a été construit en 183.Ô.