‹ Le LémanChapitre 81 sur 88 · etc · texte numérisé non relu

etc

Nous avons, dans les cent dernières années, 3 années d’inondation avant 1840, 8 depuis 1840. (')

(') Les documents histon(jues du siècle dernier nous parlent d'inondations, ou de très hautes eaux aux dates suivantes ;

1680 Rapport du trésorier l'omand de Berne, 18 aoilt 1739.

1720 Rapport de C. Steiger, bailli de Bonmont, 7 janvier 1721 ;

1737 Pétitions des communes vaudoises ;

1739 Rapport de la Chambre des comptes de la Ville et république de Genève, 27 novembre 1739;

1747 Rapports de May et de Rovéréaz, 1748 ;

HYDROLOGIE

Ce qui a beaucoup influé sur les moyennes, c’est que les maximums élevés, qui étaient l’exception dans la première moitié de la période, sont devenus la règle dans la seconde. Ue 1840 à 1880, il n’y a qu’une seule série de maximums bas, vers 1858, tandis qu’ auparavant c’étaient les séries à maximums élevés qui étaient l’exception. C’est ainsi que le nombre des maximums bas est plus élevé dans la première moitié de la période, le nombre des maximums hauts dans la seconde moitié;

ainsi que l’indique la groupement suivant ;

Maximums avant 1840

après 1840

au-dessous de 2.0"'

de 2.0 à 2.4"'

au-dessus de 2.4"'

Ce fait devient très évident dans notre planche. IV, si l’on y étudie la courbe compensée des maximums. On y voit la grande relevée que subit cette courbe de 1858 à 1880.

Pour les maximums, ma conclusion sera donc qu’il y a tendance à les voir se relever dans les années modernes ; tout au moins tendance à une fréquence plus grande des maximums élevés.

Amplitude de la variation annuelle. La différence entre le maximum et le minimum annuel, autrefois très forte, tend à diminuer dans le cours du siècle. Avant 1840 elle était en moyenne de 1.72"', après 1840 elle descend à 1.43"'; différence 29'’'^'. Cette variation est la conséquence forcée de celle que nous avons constatée chez les minimums. A mesure que les basses eaux de l’hiver se sont relevées, sans que les maximums de l’été aient subi un relèvement aussi considérable, la différence entre les deux valeurs s’est atténuée.

Moyennes annuelles. Elles se sont progressivement relevées. Cela est déjà évident dans notre tableau B des moyennes vingtennaires ; cela est établi par notre tableau C où nous trouvons avant 1840 moyennes annuelles 1.157'" après 1840 — 1.407

différence 0.310"'

Ce relèvement tient en majeure partie au relèvement des basses eaux qui entrent pour la moitié dans les moyennes annuelles, en faible

1749 et 1753 Observations de Maritz ;

1782 Réclamations et pétitions des communes vaudoises.

Mais, en l’absence d’observation.s repérables, il nous est impossible de comparer ces crues du lac avec celles de notre période limnimétrique.

LIMXIMÉTRIE

partie au relèvement des hautes eaux; cela n’a pas besoin de démonstration.

Durée des hautes eaux. Si la hauteur des maximums n’a pas considérablement changé dans le cours du siècle de nos observations limnimétriques, il est en revanche une valeur qui s’est successivement accrue, c’est la durée des hautes eaux. Dans le début de notre ère limnimétrique, la crue du lac commençait plus tard, finissait plus tôt, et le nombre des jours à cotes élevées était moins grand que dans les vingt dernières années. C’est ce que je montrerai par quelques chiffres.

.T’ai compté pour deux périodes, l’une la plus ancienne de notre limnimétile de 1817 à 1839, ( ‘) l’autre la plus récente de 1871 à 1883, le nombre de jours pendant lesquels les eaux étaient au-dessus de la cote ZL -(- 1.3™, hauteur c[ui était considérée comme la limite supérieure des basses eaux ; c’était la cote à laquelle on enlevait le barl'age mobile du Rhône de Genève. Etonné de l’écart énorme qu’il y avait entre les deux séries de chiffres, j’ai répété le compte pour les cotes 1.5ta et 2.0™, et je suis arrivé à des résultats analogues.

Le lac a été en moyenne au-desms de la cote

133 jours

109 jours

45 jours

Différence T 37 jours 87 jours :T5 jours

La durée des hautes eaux a presque doublé d’une période à l’autre. Pour la période 181 7-39, j’ai compté sur les registres du limnimètre Nicod-Delom, à Vevey, les jours où les eaux étaient au-dessus des cotes 125, 116 et 96 pouces de Berne, ce qui, dans notre coordination, correspond aux cotes ZL -R 1.287™, 1.506™ et 1.994">. Comme il y a une cei'taine incertitude dans l’équation de ce limnimètre, j’ai voulu me rendre compte de l’eQét qu’aurait donné pour la durée des hautes eaux une erreur de 5'"™ qui est, à ce que je crois, le maximum de l’erreur probable. En prenant le nombre des jours dépassant les cotes 127, 118 et 98 pouces de Berne, en fixant par conséquent la limite des hautes eaux à un niveau de -49™™ plus bas, cela ne m’a donné un allongement de la phase des hautes eaux que de 5, 4 et 6 jours. La dif-

(’) Pour l’année 1826, nous n'avons que des observations insuffisantes; cette année a donc été sortie de compte.

HYDROLOGIE

férence considérable qui existe pour la durée des hautes eaux, entre les deux périodes en question, ne provient donc pas d’une erreur dans la coordination des observations; elle est bien réelle ; la durée des hautes eaux a été prolongée dans les derniers temps du régime seminaturel du Léman.

Degrés limuimétriques. Je donnerai encore par un autre procédé une idée de l’ordre de variations qui nous occupent ici. Quand je veux caractériser numériquement les allures limnimétriques d’une année, je compte le nombre de jours pendant lesquels le lac s’est tenu à un degré déterminé, degrés que j’ai établis pour le Léman aux cotes suivantes :

très hautes eaux

de 2.5"'

hautes eaux

eaux moyennes

basses eaux

très basses eaux

Je puis faire le même compte pour des séries d’années. Si donc je sépare en deux séries, la période limnimétrique de l’ancien régime, pour laquelle nous avons des observations détaillées de 1818 à 1840 et de 1841 h 1883, j’ai les chiffres suivants, qui indiquent le nombre de jours auxquels en moyenne le lac s’est tenu aux différents degrés de hauteur :

différence

hautes eaux

9 jours

62 jours

-f 53 jours

eaux moyennes

basses eaux

très basses eaux

Dans la seconde moitié de la période le lac s’est tenu plus longtemps dans les hautes et les basses eaux, moins longtemps dans les eaux moyennes et les très basses eaux ; ou, en somme, plus longtemps dans les eaux plus élevées, moins longtemps dans les eaux moins élevées.

En résumé, les variations séculaires que nous pouvons constater dans le régime limnimétrique du Léman, depuis 100 ou 150 ans que des mesures plus ou moins précises nous permettent de l’étudier, sont, dans la seconde moitié de la période : Relèvement très grand des minimums de hauteur, relèvemen t assez grand des moyennes annuelles, diminution assez grande de l’amplitude de ta variation annuelle, relèvement faible des maximums, caractérisé surtout par une plus grande

LIMNIMÉTRIE

fréquence des maximums élevés, enfin prolongation considérable de la durée des hautes eaux.

Avant de rechercher les causes de ces variations séculaires, nous devons nous poser une question préjudicielle. Sont-elles des variations périodiques ou des variations systématiques? Sont-elles périodiques à longue échéance et les valeurs reviendront-elles, au bout d’un certain temps, d’un temps très long, à leurs cotes primitives? ou bien sontelles systématiques, c’est-à-dire que la variation continuerait à modifier les valeurs limriimétriques dans le môme sens, pour aussi longtemps que la cause modificatrice serait efficace? A cette question, la réponse expérimentale ne nous sera pas donnée. En effet, la régularisation du Rhône par les nouveaux barrages de Genève ayant mis fin à ce qu’il restait de naturel au régime du Léman, nous ne reverrons plus ni périodes de très basses eaux, ni périodes d’inondation, nous l’espérons du moins. Quant à la réponse théorique, elle dépend de la cause à laquelle on doit attribuer ces variations séculaires. Sans vouloir réveiller ici le^ débats du procès du Léman, je me bornerai à indiquer les faits qui me paraissent démontrés ou probables.

Le relèvement progressif des basses eaux est dû évidemment à la fermetui-e toujours plus parfaite des bari-ages mobiles de Genève. A mesure que l’on avait besoin d’une chute plus forte pour faii-e agir des machines hydrauliques de plus en plus puissantes, à mesure que l’on sentait le besoin d’une meilleure utilisation de l’eau accumulée dans le lac pour n’ètre pas pris au dépourvu à la fin d’un hiver trop sec, on a perfectionné l’occlusion de l’émissaire dès le début de la saison froide, et les basses eaux ont été relevées.

Une conséquence immédiate et nécessaire du relèvement des basses eaux et des minimums du lac a été le relèvement des moyennes, et la diminution d’amplitude de la variation annuelle. Nous l’avons déjà suffisamment indi<iué.

Une autre conséquence du relèvement des basses eaux a été l’exagération de la crue estivale, ou tout au moins son apparition plus hâtive et la prolongation de sa durée. En effet, au début de la crue, le lac, partant d’un minimum plus élevé, n’avait pas la ressource d’emmagasiner le grand volume d’eau qui s’y logeait, alors que le minimum était très bas. Nous avons vu que, d’une moitié à l’autre de notre période limnimétrique, les minimums se sont relevés de 40'™ environ.

HTOROLOGIE

Sur la superficie du Léman, une épaisseur de 40' ™ d’eau représente un volume de !233 millions de C’est le débit du Rhône aux grandes eaux pendant 5 jours ; c’est donc un allongement de la crue pendant quelques jours, c’est une surélévation probable du maximum de quelques centimètres.

Y a-t-il lieu, pour expliquer les cliaugements constatés dans le régime des maximums du lac, d’invoquer un rétrécissement de l’ouverture de l’émissaire, une insuffisance de son débit pour les hautes eaux. Ce sont là questions d’hydraulique que les experts techniques du Tribunal fédéral auraient peut-être résolues, .si le procès du Léman avait été jugé. Elles sont en partie hors de ma compétence, et les appréciations que je pourrais énoncer risqueraient, avec quelque soin fp.ieje m’applique à rester purement objectif, d’être suspectées de partialité ou de préjugés, comme celles de tous ceux qui de près ou de loin ont été mêlés à ces débats passionnants. Je préfère m’abstenir et me borne à constater que l’ouverture suffisante du Rhône a donné entière et absolue satisfaction à ceux qui réclamaient un meilleur écoulement de l’émissaire du Léman.

Il est cependant quelques hypothèses émises pour expliquer les hautes eaux du Léman, qui relèvent du naturaliste et sur lesquelles j’ai le devoir d’exprimer une opinion : 11 s’agissait de la période des maximums très élevés de 1860 à 1880. Pendant une vingtaine d’années, les eaux estivales ont été remarquablement hautes, et il y a eu en particulier, de 1876 à 1879, quatre années consécutives de véritables inondations à l’époque du maximum d’été. Cette période de hautes eaux est très bien visible sur la courbe compensée des maximums de la planche lY, p. 512.

l'v hypothèse. Cette période de grandes eaux doit-eUe être attribuée à une phase extraordinairement pluvieuse ? .-àprès avoir vu les rapports évidents e.xistant entre le régime des pluies et celui de la hauteur des eaux du lac, nous devons nous demander si les maximums élevés de 1860-80 ne seraient pas explicables par une abondance inusitée des pluies dans le bassin d’alimentation du Léman ? Je ne le crois pas. Si nous consultons, sur la même planche IV, les courbes rouges qui figurent tes valeurs annuelles des pluies de Genève, nous voyons que, dans cette période, il n’y a rien d’extraordinairement anormal dans les chutes d’eau. Ces années ont été en général pluvieuses

LIJLXIMÉTRIE

soit il Genève, soit dans le bassin du Rhône, soit dans l’ensemble de la Suisse ; mais la valeui’ des chutes d’eau a été loin d’atteindre l’importance de celles des années "1838 à 1843. Cette démonstration est d’autant plus probante que les deux courbes à comparer, celle des maximums de hauteur du lac et celtes des pluies, montrent dans la période de 1800-1880 exactement les mômes variations secondaires, les maximums de second ordre de 1801, 1867, 1872, 1877, parfaitement synchrones et parfaitement parallèles ; la réaction du lac aux vailations de la pluie est excellente. Mais si les maximums secondaires sont également marqués dans les deux courbes, on ne voit pas dans la courbe des pluies le maximum de premiei- ordre, la grande ascension générale du tracé qui est si bien développée dans la courbe des maximums de hauteur du lac. .Fen conclus que ce n’est pas à l’exagération des chutes d’eau météorique ciue l’on doit attribuer uniquement la période extraordinaire des grandes eaux de 1860 à 1880. Cette affirmation demande à être précisée. Ex nihilo nihil fit; l’eau ne se forme pas spontanément ; la masse énorme d’eau t]ui entre dans le Léman pour y produire la crue d’été est bien de l’eau météorique , en immense majorité de l’eau des pluies et des neiges de haute montagne. Quand les pluies et les neiges sont plus abondantes, la crue d’été est plus forte. Les fortes crues d’été de la période en question correspondent bien à des années pluvieuses. Cela est incontestable; je l’accorde parfaitement. Ce que je conteste, c’est que l’aggravation générale, prolongée, continue, des hautes eaux pendant cette période de vingt ans soit due uniquement à un excès d’humidité atmosphérique, c’est qu’il y ait eu un relèvement général de la courbe des pluies correspondant au relèvement général de la courbe limnimétrique.

2e hypothèse. Plusieurs auteurs (') ontattribué les hautes eaux de la période 1860-1880 a.ux endiguements du Rhône du Valais. Les grands travaux exécutés de 1863 à 1880 par les communes et l’Etat du Valais, appuyés par les subsides de la Confédération, ont régularisé le cours du fleuve et l’ont retenu entre des digues qui l’empêchent de divaguer, comme il le faisait trop souvent autrefois, dans les terrains marécageux de la vallée. 11 en résulte que l’eau des crues est amenée plus directement et plus rapidement au lac, que l’effet de ces crues est plus actif

(9 Eiitr’autres M. Ph. Plantamour. Lettre du 15 juin 1879. .Journal de Genève 20 juin.

HYDROLOGIE

sur le régime du lac. Cela est juste. De ce fait on doit s’attendre à une plus grande irrégularité dans les allures du Rhône à son entrée dans le Léman ; ses crues auront une moins grande durée et par conséquent seront plus accentuées; sur un tracé graphique, les dentelures de ces crues seront plus aiguës et plus élevées. Le même effet doit se produire sur le lac et nous devons reconnaître une probabilité de l’exagération des valeurs des maximums, comme résultante des endiguements du Rhône.

Mais si l’endiguement du Rhône peut amener un plus rapide écoulement des eaux, il ne saurait occasionner une augmentation de leur volume; le même volume d’eau est apporté au Léman quelques heures plus tôt, mais c’est la même quantité. Par conséquent, si à côté d’une surélévation des maximums du lac nous trouvons une surélévation générale des eaux estivales, cette interprétation sera insuffisante. Or c’est ce que nous constatons sur notre tracé B de la figure 41 (D- Nous y voyons la moyenne de hauteur des quatre mois d’été suivre pendant la période en question, 1860-1880, la môme ascension en hautcm' que la courbe des maximums. 11 y a donc eu plus grande accumulation d’eau dans le lac et non pas seulement appoil plus rapide de la même quantité d’eau. L’hypothèse ne suffit donc pas, à ce que nous croyons, à expliquer les faits.

3® hypothèse. On a attribué les hautes eaux de la période de 1860-1880 au déboisement des montagnes du Valais. Si le Valais avait été réellement déboisé à cette époque, il y aurait eu là effectivement la cause d’un apport plus brusque et plus rapide des eaux de pluie et changement du régime des affluents et par suite modification du régime du Léman. Mais le Valais est-il réellement déboisé*? .le laisse la réponse à ceux qui connaissent ce beau canton. Voici du reste quelques notes extraites d’un rapport de M. A. de Torrenté, inspecteur cantonal des forêts du Valais, en date du 2 juin 1881 ; « Dans la période des années 1830 et 1840 les exploitations de bois eurent lieu en blanc estoc ; il en est résulté des déboisements assez accentués, notamment dans les vallées de la Saltine et d’Anniviers. Mais en 1850, la loi forestière entra en vigueur ; elle a immédiatemeut fait cesser les coupes blanches... depuis environ trente ans, il ne peut plus être question de déboisement. Les forêts dénudées antérieurement sont maintenant

(h Page 507.

LniNDIÉTRIE

en grande partie reboisées, soit naturellement, soit artificiellement. Les incendies de forêts ont aussi exercé des ravages sur le flanc de nos montagnes ; les dégâts les plus considérables ont eu lieu au-dessus de Varonne et de Rarogne; mais ces parties dénudées ne fournissent pas une goutte d’eau au Rhône, même par les plus fortes pluies. Du reste, même dans ces terrains ingrats, le reboisement s’opère avec assez de succès. » M. de Torrenlé montre ensuite que les plus fortes inondations du Rhône sont dues à la fonte violente des neiges et des glaciers par le fôhn; c’est ainsi que l’inondation de 1860 a été due à la fonte des neiges de la vallée de Conches et de la vallée de Binn, celle de 1868 à la fonte des neiges et à une trombe d’eau dans les vallées de Saas et de St-Nicolas. Ces vallées sont les vallées les mieux boisées du Valais.

Le domaine forestier du Valais représente le 12% du territoire du canton, par conséquent une superficie d’environ 630'‘'n-.(')

4e hypothèse. Une autre explication de la hauteur extraordinaire du Léman de 1860 à 1880 a été proposée par M. H. de Saussure ;(-) elle est foil spécieuse et mérite d’être considérée attentivement. M. de Saussure cherche à rendre compte du changement constaté dans le régime du lac de 1806 ou 1820 à 1860 d’une part, et de 1860 à 1880 d’autre part, et il l’attribue aux variations des glaciers du Valais. De 1820 à 1860, dit-il, les glaciers ont été en crue, ils ont emmagasiné de l’eau sous la forme de glace; ils ont plus accumulé de neige que la fonte annuelle n’en a détruit; l’eau envoyée au Léman a dû être, de ce fait, réduite. De 1860 à 1877 les glaciers ont été en décrue; ils ont plus livré d’eau qu’ils n’en ontrefu de l’atmosphère; leurs affluents doivent avoir été augmentés d’autant. Les hautes eaux du Léman de 1860 à 1880 seraient donc causées essentiellement par une fonte extraordinaire des glaciers du Valais.

Il y aurait bien des objections de détail à opposer à cette théorie. Je pourrais montrer qu’à un état d’avancement extrême des glaciers ne correspond pas toujours un état de basses eaux du lac;' qu’au contraire, pendant les années 1816 et 1817, où le lac a été exceptionnellement haut, tous les glaciers du Valais, si l’on en croit les rapports de l’époque, étaient en état d’allongement extraordinaire.

(') Ilei-lepsch. Sctiweizerkunde, p. 493. Braunscliweig, 1875.

C^) La Question du lac, i). 30 .sq. Genève 1880.

HYDROLOGIE

Je pourrais montrer qu’il n’y a pas parallélisme évident entre les allures inverses des glaciers et celles du lac. Tandis que les glaciers du Valais ont généralement commencé à décroître vers 1855 ou 1850, le lac a montré encore une période de très basses eaux en 1857 et 1858. La décrue des glaciers a tout d’abord été très forte, les glaciers fondant rapidement sur place. Les eau.x du Léman, au contraire, se sont bien relevées dès 1859, mais elles n’ont atteint des liauteurs désastreuses (ju’à partir de 1876. La décrue de la plupart des glaciers s’est continuée jusque bien avant dans la décade de 1880 à 1890; seul le glacier du Schallhorn est signalé comme ayant commencé à croître en 1878, ceux du Trient et de Zigiorenove en 1879 et cependant dès 1880 les maximums du lac se sont abaissés et ont cessé d’être des eaux d’inondation. Je prouverais ainsi liistoilquement qu’il n’y a aucune relation entre les crues du lac et la décrue des glaciers. Mais je préfère prendre la question de plus haut, et essayer de réfuter l’hypothèse de mon ami de Saussure, en exposant la théorie probable des variations des glaciers. Aussi bien, c’est l’énoncé do l’idée très ingénieuse du physicien de Genthod qui m’a entraîné, pour comprendre les choses du lac, à me plonger dans l’étude des glaciers et à la reprendre ub ovo. (•)

Les glaciers sont formés par la neige tombée sur les talus des hauts vallons des Alpes. Masse plastique, ils s’écoulent lentement dans le fond des vallées et tendent à descendre indéfiniment en suivant la ligne de plus grande pente. Masse fusible, ils sont attaqués par la chaleur des régions basses, et se transforment en eau qui est di'aînée par le torrent glaciaire. L’action opposée de ces deux facteurs, écoulement de la masse semi-fluide qui fait allonger le glacier, et fusion de la glace qui le fait raccourcir, détermine l’arrêt du front du glacier en un point variable de son vallon alpin; si l’écoulement est plus actif que la fusion estivale, le glacier descend plus bas dans la vallée, s’il l’est moins, le glacier diminue de longueur, se raccourcit; son front recule. Quelle est l’action dominante, quelle e.st celle qui a l’effet majeur dans les variations glaciaires ? Nous le reconnaîtrons en étudiant les allures du phénomène.

(b Voir mes rap})orts animels sur les Variations périodiques des glaciers des Alpes, dans l’Eclio des Alpes 1881 et 1882, et dans le Jalirbucli des scliw. Alpenclubs 1883 et années suivantes. — Voir aussi mes Essais sur les variations des glaciers, Arebives de Genève VI. 5 et 448, 1881.

LIMNIMÉTRIE

Est-ce la fusion annuelle, l’ablation de l’extrémité terminale du glacier, comme le veulent L. Gruner,(') A. Favre, (-) M. If. de Saussure, pour ne citer fjue les auteurs modernes ? Si cela était, nous devrions constater, l’ablation étant plus forte dan^ un été chaud, plus faible dans un été froid, un raccourcissement du glacier dans le premier cas, un allongement dans le second. Il en résulterait que les variations du glacier seraient de très courte périodicité et très irrégulières. A un été chaud succède parfois un été froid ; au milieu d’une série d’étés chauds arrive parfois un été froid et vice-versa; la plus grande irrégularité existe dans la distribution' de ces variations thermiques d’une année à l’autre. Voyons-nous les glaciers se l'accourcir chaque fois que l’été est plus chaud que la nonnale, s’allonger chaque fois que la température estivale est plus basse? Les variations des glaciers suiventelles les variations actuelles de la température atmosphérique ? En aucune façon. 11 n’y a nul rapport apparent entre ces deux valeurs.

Le glacier du Rhône est en décrue depuis 1856, déci'ue continuelle, sans interruption ni retour en avant; chaque année son front a reculé. 0 Et cependant dans ces 35 années il y a eu des étés plus froids que la normale, les étés de 1857, 1858, 1860, 1864, 1866, 1869, 1871, 1872, etc.; (') tous les étés n’ont pas été trop chauds, l’ablation n’a pas été constamment dominante. Pendant que le glacier du Rhône, le Gorner, Ai-olla, Otemrna, etc., étaient ainsi en décrue continue, nous avons vu d’autres glaciers, celui des Bossons depuis 1875, ceux du Trient et de Zigiorenove depuis 1879, se mettre en crue et subir un allongement continu, sans interruption, sans retour en arrière. (•"') Estce que l’ablation aurait pu être de beaucoup et constamment la plus forte dans quelques glaciers, de beaucoup et constamment la plus faible dans fjuelques autres? Est-ce que le facteur chaleur, qui détei'mine principalement la valeur de l’ablation, a pu être sans interruption au-dessus de la normale dans quelques vallées, et sans interruption au-dessous de

(') L. Grimer. Sur tes causes qui ont amené le retrait des glaciers dans les Alpes. Comptes-rendus Acad. sc. de Paris, LXXII, (v52, 1871.

(’h A, Farre. Description géologique du canton de Genève, I, lüo, Genève 1880.

P) Sauf peut-être dans quelques mois pendant les dernières années, où le glacier arrivant à la fin de sa phase de décrue est dans cet état d’équilibre que nous désignons par le mot de stationnaire.

('■) D’après les observations de Genève.

P) Da température des trois mois d’été a été plus élevée que la normale dans les années 1876, 1877, 1879, 1881, ISS.!, 1886, 1887 (observations de Genève).

la normale dans d’autres vallées voisines pendant d’aussi longues séries d’années ? Ce n’est pas admissible. Et ce qui est encore plus décisif, ce sont les allures opposées de deux glaciers situés dans le même vallon: par exemple le glacier d’Arolla et celui de Zigiorenove dont les fronts aboutissent dans la vallée de la Borgne à moins de 2>‘™ de distance; de 1879 à 1891, pendant que le premier a continué à se raccourcir, le second s’est mis en crue rapide et s’est constamment allongé. Les actions thermiques qui président à l’ablation ont été incontestablement les mêmes sur les deux glaciers ; donc ce ne sont pas ces actions thermiques qui occasionnent les variations des glaciers. La valeur de l’ablation n’est pas l’action dominante pour les crues et décrues des glaciers.

C’est la vitesse d’écoulement qui est le grand facteur des variations de volume du glacier. Le débit du glacier varie. Pendant une série d’années, la vitesse d’écoulement est considérable; elle remplace par un puissant apport de glace au front du glacier la longueur détruite par l’ablation de l’été, elle la dépasse en valeur, et l’e.xtrémité terminale est repoussée en avant ; le glacier s’allonge, il a sa phase de crue. Pendant une série d’années, l’écoulement du glacier est faible; sa vitesse devient nulle au front du glacier, qui représente alors un bloc de glace immobile ; il fond sur place et se raccourcit ; le glacier est en décrue. Toutes les observations faites sur les glaciers, et en particulier celles du glacier du Rhône, étudié sur un si grand pied par le Club alpin suisse, (*) prouvent que la vitesse d’écoulement varie dans des proportions considérables à l’extrémité terminale des glaciers ; en temps de décrue, elle tombe à 6, 4 ou 2'" par an ; en temps de crue, elle dépasse 4ü, 60, 80"' par an. Ces allures différentes se continuent pendant de longues périodes d’années; c’est par 10 ans, 20, 40 ans, cpie se mesure la jihase de petite vitesse du glacier ; c’est un nombre d’années aussi grand que dure la phase de grande vitesse. La longueur considérable de cette périodicité nous fait voir que sa cause doit être distante ; le phénomène qui la produit doit pouvoir s’accumuler, il doit être la résultante de faits variables. Ce n’est pas une cause actuelle, immédiate, proche voisine, dont les irrégularités accidentelles apparaîtraient dans des inégalités d’une année à l’autre; c’est une cause éloignée qui, par une intégration des variations

'(') F.-À. Foret. Les travaux du Glub alpin suisse au glacier du Rhône. Echo des Alpes XIX, 2<3, (iencve, 1883.

LIMNIMÉTRIE

temporaires, arrive à produire un effet tantôt beaucoup plus grand, tantôt beaucoup plus faible cjue la moyenne.

Quelle est la cause de ces variations à longues allures de la vitesse d’écoulement des glaciers ‘? Nous les attribuons à des variations dans l’épaisseur du névé. Par suite d’accumulation de neige dans les années humides, le névé s’accroît en épaisseur ; la somme des couches de neige tombée dans la saison froide et non fondue dans la saison chaude, s’additionne d’une année à l’autre ; si cette somme algébrique dépasse la moyenne, le névé devient plus fort, plus profond, plus large; la source d’alimentation du glacier est augmentée, et l’écoulement du fleuve glacé arrive au degré de la grande vitesse. Au contraire, que des années sèches se succèdent, que la somme algébrique des chutes de neige des années précédentes fasse un total inférieur à la normale, la poussée de ce névé peu épais est trop faible pour chasser le glacier à grande vitesse; son écoulement se ralentit, sa vitesse au front du glacier devient nulle. Nous n’avons pas à étudier ici le mécanisme de ces variations d’épaisseur du névé et de leur léaclion .sur la longueur du glacier ; cela nous entraînerait trop loin de notre lac. Qu’il nous suffise de constater qu’il semble aujourd’hui bien établi que les variations périodiques des glaciers ont pour cause principale, essentielle, non pas des variations dans la valeur de l’ablation, mais des variations dans la vitesse d’écoulement.

Revenons à l’action possible des variations glaciaires sur le débit des torrents alpins, et par conséquent sur la hauteur du lac. Je tirerai de la dis.sertation ci-dessus développée une conclusion précise. Puisque la phase de décrue des glaciers est due au ralentissement de l’écoulement du glacier et non à une fonte excessive de l’extrémité terminale, la phase de décrue ne doit pas être cause d’une exagération du débit des torrents glaciaires. En particulier la période de hautes eaux du Léman de 1860 à 1880, n’a pas été causée par la grande phase de décrue des glaciers de la fin du XIX" siècle.

Mais j’ajouterai que nous devons reconnaître la possibilité de relations entre la hauteur des eaux des lacs et les variations glaciaires. Quand, par suite d’une exagération de la vitesse d’écoulement, les glaciers ont été poussés à une longueur excessive, qu’ils sont en état de maximum et qu’ils descendent très bas dans les vallées, leur partie terminale arrive dans des altitudes relativement peu élevées où la chaleur estivale, toutes choses égales d’ailleurs, doit avoir une action destructive

HYDROLOGIE

plus forte ; les tori'ents glaciaires doivent alors être d’un plus grand débit et les eaux des lacs plus élevées. Quand, au contraire, les glaciers, mal alimentés par des névés réduits en épaisseur se sont raccourcis et que leur front s’est retiré dans le haut des vallons alpestres, ils sont dans une région où la chaleur est moins forte, où l’été est moins long, quand les glaciers sont à leur minimum, le débit des torrents glaciaires doit être réduit et de ce fait les eaux des lacs doivent être peu hautes.

Si ce facteur était seul agissant, nous devrions donc trouver une coïncidence entre les fortes crues estivales des lacs et les périodes de grand allongement général des glaciers, enti-e les faibles crues des lacs et les périodes de grande retraite des glaciers. .Avons-iious quelque chose dans cette direction ? Tout en tenant compte des irrégularités extrêmes dans les allures des glaciers, qui très rarement sont simultanément en crue ou en décrue, je crois pouvoir caractériser comme suit les variations glaciaires du Valais dans le siècle présent:

Vers 1818 et 1820, époque de maximum très générale; c’est la date du plus grand maximum historique de plusieurs glaciers. Les documents de l’époque l'acontent qu’alors tous les glaciers étaient ou à leur maximum, ou tout au moins en crue.

Vers 1880 et 1840, époque de raccourcissement des glaciers, mal indiquée, mal généralisée ; diminution de longueur peu considérable.

Vers 1850 ou 1855, époque très générale de maximum ; les glaciers se sont moins allongés qu’en 1818, mais cependant l’état de maximum est dans l’ensemble bien caractérisé.

De 1855 à 1875 et à nos jours, phase de décrue générale qui s’est manifestée successivement sur tous les glaciers. L’état de minimum, qui pour beaucoup de glaciers a été poussé à l’extrême, a été atteint par les uns dès 1875, 1880, 1890 ; un grand nombre sont encoi'e en décrue actuellement.

A partir de 1 875 et 1 880, quelques glaciers ont commencé à se mettre en ci'ue, spécialement dans le massif du Mont-Blanc, mais aucun d’eux n’a encore, en 1891, atteint son maximum de longueur; la moitié au moins des glaciers du Valais sont encore en état de décrue ou de minimum. (')

(0 Des glaciers du l)assin d’alimentation du Léman, nous connaissons comme étant, en 1891, en phase de crue^ les suivants :

Vallée de Fiesch. Glacier de Fiesch (depuis 188.)).

LTMNIMÉTRIE

Il n’y a rien dans ces allures de glaciers qui nous montre aucune analogie avec celles de la limnimétrie du Léman, telle que nous l’avons donnée numériquement et graphiquement. Les hautes eaux du lac sont donc régies par des facteurs autres et plus puissants que ne le sont les variations des torrents alpins provenant de la plus ou moins grande longueur des glaciers.

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