l'eau du lac LÉMAN, EAU D'ALIMEXTATION
11 est une question d'un grand intérêt pour l'hygiène publique, c'est la valeur de l'eau des lacs comme eau d alimentation.
Les villes et villages riverains des lacs vont cherchei' dans ces bassins naturels l'eau dont l'homme a besoin pour son alimentation, et pour les usages industriels. A mesure que les villes s'accroissent et que les habitudes hygiéniques réclament une plus grande quantité d'eau pour les nécessités de la vie, les sources et eaux terrestres deviennent plus insuflisantes ou onéreuses. Y a-t-il inconvénient, y a-t il avantage à utiliser les ressources inépuisables des lacs pour y aller puiser des eaux '.'
Dans notre lac Léman la (juestion est jugée depuis longtemps. Dès
632 ciiiMii-:
l'année 1715, la ville de Genève a élevé l'eau du lac à l'aide de machines liydrauliques établies sur le Illiône, et à cliaque génération les besoins augmentant, elle a dû acci-oitre les quantités d'eau qu'elle livrait ainsi à sa population.
Je discuterai cette question eu la traitant au point de vue théorique et au point de vue historique.
Les eaux d'alimentation d'une ville doivent satisfaire à plusieurs nécessités. Elles doivent servii- à la fois d'eau potable pour l'homme et ses animaux domestiques, d'eau d'ai-rosage pour les plantes de ses jardins, d'eau de ménage, d'eau industrielle. Les caractères d'une eau d'alimentation et ses (lualités nécessaires peuvent s'étudier sous plusieurs chefs.
L L'eau doit contenir des substances fixes dissoutes. De l'eau de pluie, ou de neige, de l'eau distillée ne sont pas potables ; elles sont fades, insipides; il leur manque les sels, et en particulier les .sels calcaires et la silice qui font de l'eau une substance alimentaire. Sous ce rapport, les eaux lacustres sont excellcMites ; celles du Léman avec
.")()'"- de sulfate de calcium 75 carbonate de calcium
4 silice
répondent aux meilleures conditions ties eaux alimentaires.
On admet encore que les sels de chaux doivent, dans une eau potable, représente!- au moins la moitié du résidu. Cette condition est bien remplie par l'eau du l^éman avec ses It^ôi'iK de sels de chaux surl75'ïi^' de résidu sec.
IL L'eau d'alimentation ne doit pas (•(intcnir trop de sels dissous ; un excès de sels de chaux et de magnésie la rendrait indigeste, en ferait une eau dure et non ime eau douce, suivant l'expression usitée en hygiène. L'eau ne doit pas par les sels de cliaux coaguler le savon, ce qui la rendrait impr-opre aux usages de la buanderie ; elle doit attendi'ir les graines de légumineuses, haricots, fèves, etc., qu'on y soumet à la cuisson.
On admet que la somme des sels dissous dans une eau potable ne doit pas dépasser 0.5*? par litre, que la quantité des sels de chaux ne doit pas atteindre 0.'18>-' par litre. Sous ce rapport les eaux du Léman sont excellentes ; elles ne contiennent comme total des résidus fixes i75'"fc', total des .sels de chaux, 42r)"'t-'.
i-:au d'alimk.ntation 63;J
III. L'eau d'alimentation doit contenir des gaz dissous, à savoir les gaz de l'ail-, oxygène, azote et acide carbonique ; elle doit être aérée.
Nous avons vu qu'à cv point de vue, l'eau du lac Léman est à l'état de saturation, ou même d'excès de saturation. Les diverses analyses nous ont donné par litre :
Oxygène
de
Azote
Acide carl)oni(|ue
de
Tandis qu'à saturation dans les températures de 5 à -20", l'eau contiendrait, d'après les formules de Bunsen :
Oxygène
de
Azote
de
Acide carbonique
Les eaux du lac sont donc à l'état de saturation ou de sursaturation pour l'oxygène et l'azote, et contiennent un excès considérable d'acide carbonique. Ce sont des eaux bien aérées, faiblement acidulées, ce sont des eaux excellentes.
Ce qui est vrai pour les eaux de surface l'est aussi pour les eaux profondes, comme l'ont prouvé les analyses de Walter. Les eaux profondes ne sont pas autre chose que de l'eau de surface transportée dans les profondeurs par des courants de convection thermique ou mécanique. Elles sont loin d'être à l'état de saturation surélevée qu'autoriserait l'excès de pression, mais elles ont le même état de saturation que les eaux de la surface.
IV. Les eaux d'alimentation ne doivent pas contenir trop de matières organiques dissoutes, sinon elles se putréfieraient facilement dans les vases où elles séjournent. On évalue à 50^5-', par litre, la limite inférieure admissible pour de bonnes eaux d'alimentation.
Les analyses que nous avons citées, nous donnent, suivant les auteurs et suivant les prises d'eau, des quantités de matières organiques révélables par le permanganate de potassium variant de 5 à 15'".-|' par litre, la moyenne étant de lOi-'^-''' environ.
Les quantités d'acide nitrique et d'ammoniafjue doivent être minimes. Les analyses de Lossier, qui ont séparé ces corps sont arrivées aux extrêmes suivants :
(YM (IIIMIK
Acides nitriciue et Dilreux OMi à 1.61 ">- Aniiiioiiiaiiue 0.00 à 0.06
.M.\l. ('.liiianl et Seiler n'en trouvent de même que des traces très faibles ou nulles.
A ce point de vue encore, les eaux du KiMiiaii i-épondent au.x conditions des bonnes eau.x alinnentaires.
V. L'eau du lac est, comme nous le verrons, liabitôe par une population nombreuse, animale et végétale. Animaux, plantes, protistes s'y développent en abondance et y vivent et, par lo jeu admirablement balancé de leurs fouettions opposées, ils travaillent efficacement à maintenir les eaux dans un bel état de limpidité et de pureté. Sitôt que les affluents jettent dans le lac trop de matières organiques dissoutes, celles-ci sont assimilées par les plantes chlorophyllées et décomposées par les microbes de la fermentation. Les pous.sières organiques sont mangées par les microzoaires, les cadavres animaux sont dévorés par les animaux, ou transformés en éléments ga/.eux par les Bactéries, Vibrions et Microcoques de la putréfaction ; l'acide carbonique est réduit par la végétation des algues, diatomées, etc. La présence *de la vie animale et végétale dans les eaux est un élément de régularisation des proportions de matières organiques et gazeuses dissoutes, un gage de la pureté des eaux.
D'une autre part, on peut en quelque sorte juger de la qualité de l'eau par le groupement des êtres qui y vivent. On connaît les sociétés biologiques des eaux marécageuses, des eaux putrides, des eaux d'égout, des eaux malsaines, on connaît de même celles qui exigent des eaux pures, vives, aérées, des eaux saines. C'est à ce dernier groupe qu'appartiennent les faunes et flores des grands lacs et en particulier celles du Léman. Parmi les animaux ou plantes qui l'habitent, bon nombre sont absolument caractéi-istiques des eaux de belle qualité. Ils ne sauraient vivre dans les eaux infectées. Je citerai, par exemple, certains poissons très délicats, les salnioiiidos, cntr'autres, la Truite, l'Ombre cbevalier, les Corégones et encore les crustacés, l'Ecrevisse, les gammarides, les entomostracés, etc., etc. Ils nous sont une garantie de l'excellence des eaux du lac.
Il y a cependant dans la présence de ces oi-ganismes deux points à n(jter, intéressant la question des eaux alimentairi's :
a. On pourrait craindre de voir ces animaux et [)lantes pénétrer
KAU d'ammf.xtation 635
dans les canalisations et devenir un olijet de répulsion et de dégoût s'ils arrivaient dans les carafes de verre transparent que nous posons sur nos tables. A cette objection répond l'expérience de Genève ; quelque nombreux que soient ces organismes lorsi^u'im les étudie au point de vue zoologique, ils ne sont pas assez l'ré((uents, en réalité, ou bien ils disparaissent dans les réservoirs et canaux qui les amènent dans les maisons, assez pour que nous n'ayons jamais entendu élever de plaintes à cet égard. Du reste, si cet inconvénient était reconnu comme sérieux, on y remédierait facilement en établissant, comme on l'a fait à Zurich, des filtres qui arrêtent toutes les particules figurées de l'eau, les poussières mortes ou vivantes qui peuvent salir les eaux du lac. A Genève, la construction de pareils filtresn'a jamais été réclamée par le public.
h. On peut se demander si, parmi les organismes vivant dans le lac, il n'y aurait pas les larves ou germes de parasites de l'iionime ou des animaux. A cela, nous pouvons répondre qu'il n'y a pas une seule espèce de vers parasites de l'homme et des animaux domestiques dont les larves vivent librement dans l'eau des lacs de notre région. Une seule espèce était suspecte à ce point de vue, le Rothriocephalus latus, le Toenia large ou inerme. Mais les découvertes de M. le professeur Braun,de L)orpat(i),ont prouvé que la larve de ce parasite vitenkystée dans le corps de divers poissons et n'entre pas dans l'homme par la voie des boissons. Les expériences directes de M. le professeur Zschokke (-), alors à Genève, qui a étudié la transmission de ce ver cestoide sur lui-même et sur ses élèves, ont achevé la démonstration en nous montrant que les poissons qui nous donnent le Bothriocéphale sont la Perche, le Brochet, l'Omble-chevalier et surtout la Lotte. Avis aux cuisinières qui, pour éviter à la famille l'invasion de ce parasite, du reste fort innocent, sont invitées à faire cuire suflisannnent ces espèces de poissons.
VL Une question plus difficile est celle des microbes ; dans ces dernières années, elle a, à juste titre, grandement attiré l'attention du public ; elle a fait faire des progrès immenses à l'hygiène et à la médecine, grâce aux travaux de Pasteur en France, de R. Koch en M\e-
(1) MaxBraun. Ueber die Herkiinlt von Botliriocepliains latus. Vii-chow's Archiv., LXXXVIir, 119, 188-2.
(-) Fr. Zschokke. Der Bothriocephaliis latus in Genf. Cenlralhlatt fur Bactériologie, etc. I, 877 et 409, léna, 1887.
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magne, et de leurs émules et élèves. L'on a appris à connaître les très petits champignons aquatiques du groupe des schyzomycètes que l'on désigne sous le nom général de microbes, et que l'on classe dans les genres Bactérie, Vibi"ion, Microcoque, etc. On a constaté que ces êtres infiniment petits (|ui foui'tnillent dans tous les milieux liquides sont les causes eflicientes des phénomènes de f'ci'mentation et de putréfaction ; on a démontré, en outre, que pénétrant dans le corps de l'homme ou des animaux, quelques-uns d'entre eux sont la cause des maladies infectieuses, fièvre typhoïde, choléra, tuberculose, diphtérie, etc.
Par des procédés fort délicats et très ingénieux de culture, dans des milieux appropriés, gélatine, bouillon, etc., on a reconnu que les microbes qui se retrouvent dans toutes les çaux, eaux de sources, eaux de rivières, d'étangs, de lacs, et cela en (luantité énorme, existent en particulier dans l'eau des lacs. En 1S84, MM. Fol et Dunant, de Genève ('), ont montré que les eaux de surface du lac Léman en renferment en moyenne le nombre considérable de 36 à 38 par •■'"*, soit 36 000 à 38 000 par litre C^). M. G. Cramer, de Zurich, en étudiant, en 1884
(') Fol et Dunant. Recherches sur le nombre des germes vivants dans les eaux de (ienève. Mém. Soc. phys. Genève, XXIX, n" 3, 1884.
(■-') En laissant de côté les études faites sur des prises d'eau du port de Genève qui pouvaient être souillées par des causes accidentelles, je trouve dans Fol et Dunant les résultats do 10 analyses d'eau de surl'ace de la rade de Genève faites de mars à mai 1894. l.es cliitlVes extrêmes ont été 16 et 90 germes par centimètre cube. Si l'on choisissait les prises d'eau dans des conditions exceptionnelles de pollution (paquets d'eau fluviale versée dans le lac par un affluent ou un égout: ou de pureté (phase de refroidissement automnal qui par convection thermique entraine les eaux de surface dans la profondeur; on arriverait facilement à des teneurs extrêmes de microbes bien plus divergentes.
— Dans son étude sur les Eaux d'alimentation de Genève [loc. cit. p. ()1'2] M. Massol a compté les microbes de l'eau de surface dans la rade de Genève. Ses expériences ont porté sur 440 jours dilVérents de '22 mois. Réservant une analyse plus complète de cet important travail pour notre chapitre de la Biologie du lac, nous relèverons aujourd'hui les points suivants :
a. Lorsque le lac est calm^, le noiul)re des microbes est relativement très faible il s'élève au contraire à des chifl'res considérable sitôt que le lac est agité par les vagues.
b. En temps calme, le nombre des microbes est plus faible dans les mois d'été que dans les mois d'hiver: en été, il est en général inférieur à 50 et même à 20 par centimètre cube; en hiver, il est supérieur à 50, parfois même à lOii.
c. Les chifl'res extrêmes observés par Massol sont : au minimum l dans 1""-'' d'eau (25 juillet 1898, sudijis faible), au maximum \12~) dans l'''"'' (19 mars 189:>, bise très forte toute la journée).
d. Quant à la nature des microbes, M. Massol n'y a pas reconnu de microbes pathogènes inquiétants.
EAU i/alimentation 637
et 1885, les eaux du lac de Zurich, est arrivé par d'autres méthodes à peu près au mémo chiffre ('). N'y a-t-il pas là uu fait très effrayant et propre à proscrire l'eau du lac comme eau alimentaire. C'est ce que nous allons discuter.
Et d'abord toutes les eaux naturelles contiennent des microbes, même les plus pures et les plus saines. Tandis que les auteurs que je viens de nommer comptaient une quarantaine de microbes dans un centimètre cube de l'eau dos lacs de Genève et de Zuricli, ils en trouvaient par les mêmes méthodes un nombre bien plus considérable dans l'eau des sources réputées les plus pures, ofïértes aux villes de Zurich et de Genève en opposition aux eaux des lacs. Voici les chiffres qu'ils ont donnés :
Source des Baliolclles, près Thoiiv 57 microbes par '"'"'' Fol el Ouiiaiil.
Source du village de Tlioirv ... .... 47 — —
Arve plus de lia — —
Moyenne de 16 des meilleures sources des environs de Zurich 122 — " Cramer.
Moyenne de 7 des plus mauvaises sources de Zurich . . 27.'Ul — —
Au point de vue du nombre des microbes, les auteurs sont d'accord pour constater que les eaux des lacs sont parmi les plus pures.
En second lieu, et c'est là un point très important, tout microbe n'est pas nécessairement malsain, bien au contraire ; l'immense majorité de ces petits êtres sont parfaitement innocents. Les myriades de bactéries que nous introduisons chaque jour dans notre organisme par les boissons, par les aliments et par l'air de la respiration, ne produisent dans notre corps aucun désordre. II est vrai, d'un autre côté, que certains microbes sont nuisibles; qu'un seul microbe du choléra, du typhus, de la tuberculose, entrant dans notre corps, peut, s'il n'est pas dévoré par un des amibes parasites que nous nourrissons dans notre sang sous le nom de leucocytes (-), s'il trouve un milieu favorable et s'il
(') Die Wa.sserl)esorgung der Stadl Zurich, etc. Zuricli. 1885.
(2) Je dois expliquer ce que j'entends par ces mots. Depuis bien des années déjà, j'enseigne dans mes leçons d'anatomie générale que les soi-disant globules blancs du sang ne sont pas autre chose que des parasites du groupe des Amoebiens, qui vivent dans les tissus du corps humain et animal. Comme les autres Amoebiens. ce sont des protozoaires unicellulaires doués de mouvements spontanés, et capables de se déplacer activement par le jeu de leurs pseudopodes. Ils nagent passivement dans le sang et dans la lymphe ; mais comme tant d'autres parasites animaux, ils peuvent traverser les parois des vaisseaux, et s'insinuer entre les cellules des tis-
638 ciiiMiK
se multiplie dans nos tissus, déterminer une maladie, peut-être mortelle ; l'on a constaté l'appai'ition d'épidémies de fièvre typhoïde, de choléra, par suite de l'infection des sources d'eau potable par les déjections d'individus atteints de ces maladies.
Quel est sous ce point de vue le danger que peut présenter l'eau des lacs?
Un lac est un réservoii-, où alioutissent les eaux de drainage d'un vaste bassin d'alimentation ; les égouts d'un grand nombre de villes et villages, les eaux d'arrosage des prés et des champs, les résidus de la vie d'une énorme population humaine et animale y arrivent directement ou indirectement; c'est le i-endez-vous de toutes les eaux du pays, eaux souvent sales, parfois infectées. A première vue, le danger de la propagation des maladies infectieuses parait considérable si l'on prend l'eau d'un lac pour l'alimentation, il est cependant des circonstances fort rassurantes qui atténuent ou annulent les chances de contamination.
a. Le volume des eaux du lac dans lerpiel les eaux des affluents se diluent est énorme. l*our le lac Jvénian, n(nis l'évaluons à 89 milliards de mètres cultes. En opposition à ce volume immense, la (piantité d'eau nécessaire pour l'alimentation d'une ville est peu considérable. Un homme consomme par jour 1.5 litre d'eau de boisson, dont une bonne partie encore est cuite ou mélangée avec des substances désinfectantes, alcool, etc. Les probabilités d'introduction dans l'organisme de mici-obes infectieux, y arrivant par l'eau des boissons, sont infiniment faibles.
b. Les eaux du lac ne ressemblent en rien aux bouillons de culture dans lesquels on obtient la multiplication des organismes en question. Les bactéries infectieuses, parasites de l'homme, ne se repi-oduisent rapidement que dans des solutions concentrées de substances organisas. Une de leurs stations favorites est dans les ;,'anji;lions lympiiatiques où ils se multiplient à l'eiivi ; qu'une blessure d'un organe quelcon(]ue leur olïre des conditions favoraljles, ils s'y reproduisent en grand nombre et forment alors une collection de pus. Ils se nourrissent entre autres des microbes qui pénètrent dans l'économie (phagocytisme de Metciinikod') et, jouant alors le rôle de commensaux utiles, ils débarrassent l'organisme de ces parasites nuisibles. Cbaque espèce animale l^osséde son es])èce d'amii)e parasite, douée d'appétit plus ou moins grand pour les diverses espèces de microbes; de là l'immunité relative dont jouissent certaines espèces animales pour les diverses infections microbiennes. Toute la biologie des leucocytes, toute la biologie des maladies infectieuses s'expliquent facilement par cette hypotlièse, dont j'espère pouvoir un jour démontrer la justesse.
EAU d'ai.imentation 639
ques Miaintenues à ntie température voisine de celle du oocps humain. Or l'eau du lac étant presque pure, et sa température étant relativement très basse, on peut espérer que la reproduction des microbes infectieux, germes des maladies de l'homme et des animaux y sera ou bien nulle ou tout au moins excessivement lente. L'eau du lac ne deviendra jamais un centre de multiplication de ces germes, un foyer de propagation de maladies infectieuses. (')
c. Les microbes sont des organismes figurés, ce sont de petits champignons ; ils sont recherchés et mangés par tous les animaux qui basent leur alimentation sur les êtres infiniment petits. Ils ne tarderont pas à être détruits, dans le lac lui-même, par l'intervention de cette faune nombreuse que nous y constatons.
Ainsi donc, les microbes infectieux qui peuvent arriver dans le lac s'y perdent dans l'immensité de ses eaux ; ils ne s'y multiplient que peu ou pas, et ils disparaissent bientôt, mangés qu'ils sont par les autres organismes. Ces myriades de microbes que nous avons vu exister dans les eaux du lac (88 par «^m^) ne sont point des parasites de Thomme ou des animaux ; ce sont les microl)es banaux et universellement répandus de la fermentation, de la putréfaction des matières organiques. Ils ne sont pas des microbes infectieux.
C'est ce qui explique la parfaite inocuité des eaux lacustres, malgré le nombre énorme de germes qu'elles renferment.
La ville de Genève boit des eaux du lac Léman depuis l'année 1715, soit depuis 175 ans ; sauf les épidémies de typhoïde de 1881 et 1884, sur lesquelles je vais revenir, il n'y a jamais eu trace d'infection par les eaux alimentaires. Et cependant, le Léman est le grand réservoir des eaux de lavage de tout le Valais, d'une partie de la Savoie, des cantons de Vaud et de Genève: son bassin d'alimentation est de près de SOUO'^'"'- ; il y a eu parfois des épidémies de typhoïde dans les villes riveraines et des milliards de microbes infectieux sont certainement jetés chaque année dans le lac. Tous ces microbes parasites de l'homme, tous ces germes de maladie disparaissent avant d'arriver à Genève.
C'est cependant le cas de discuter ici attentivement les épidémies de Genève et de Zurich. Elles ont vivement préoccupé la, population.
(') Il faut cependant avouer que, d'après les recherclies motiernes, certains microbes pathogènes peuvent vivre assez lon.ytcmps, pendant des semaines tout au moins, et même se multiplier dans Teau de source. Cortiil et linbes. Les Bactéries 1, 206. Paris 1890.
(j40 (.iiiMii':
N'y trouverons-nous pas des niolifs do rejeter l'eau du lac pour l'alimentation de l'homme'.'
A Genève, apparut au printemps de 1881, une épidémie de lièvre typhoïde qui s'étendit sur 183 cas, de janvier à juin ('). Une nouvelle épidémie se développa en 1884 ; de janvier à mai, on compta 1625 cas de cette maladie, avec une mortalité de de 7.6 'Vo (')• Tout porte à croire que c'est par l'eau polahlc, puisée dans le port, que l'épidémie s'est propagée ; les foyers primaires d'apparition de la maladie étaient tous, en ellet, dans le périmètre alimenté par la machine hydraulique de la ville. Or c'était la première fois, depuis le commencement du siècle passé que l'on avait à se plaindre des eaux d'alimentation de Genève, et que l'on i)ùuvait les accuser d'être la cause d'une épidémie. Qu'était-il survenu de nouveau (|ui ait occasionné l'infection de ces eaux jus(|u'alors si saines'? C'est que les conditions de la pi'ise d'eau s'étaient notablement modifiées dans les dernières années. Lu ville s'était beaucoup étendue, et de nouveaux quartiers, très populeux, bâtis le long du lac, avaient de plus en plus versé leurs égouts dans le port. De grandes jetées, bâties en 1855, traversant la rade, forment actuellement de puissants remous qui entraînent jusqu'au milieu du courant les eaux des deux rives ; enlin, pendant les basses eaux de l'hiver, les bateaux à vapeur, circulant dans" le port insuffisamment dragué, remuent la vase du fond, entrainent deriière eux des eaux infectes et les amènent jusqu'au milieu du fleuve. Malgré ces conditions déplorables, la ville de Genève avait laissé la prise d'eau de sa machine hydraulique dans le même lieu où elle avait été établie en 1715, au milieu du pont de la Machine, c'est-à-dire dans le fleuve même, en aval du port, dans une situation évidemment très exposée à toutes les chances possibles de contamination. Instruite par l'expérience, l'administiatiou municipale de Genève a prolongé dans l'été de 1884 la canalisation de sa prise d'eau, et a placé l'ouverture dans le lac lui-même en dehors des jetées ; immédiatement l'épidémie a cessé de se développer et n'a pas i-epai-u depuis lors. Dans les années subsériuentes, on a construit un double réseau de magnifiques égouts dont les collecteurs, longeant les quais des deux côtés du lac, emmènent bien en aval de la ville toutes les eaux sales des quartie-s
(1) Revue Soc. iih'uI. Suisse roiniiii<lc. I. 1S81 (passiui).
(2) Revue Soc. mod. Suisse romande,, IV. iSH'i (passim).
KAU d'alimentation (iit
des Pâqiiis et des Kaux-Vives, et le poit depuis lors est purgé des causes déplorables d'infection qui existaient auparavant. (')
A Zurich, une violente épidémie de fièvre typhoïde a apparu en 188i, et de mars à octobre s'est propagée sur K303 cas d'infection primaire, 318 cas d'infection secondaire, ensemble 1621 cas, avec une mortalité générale de 9.1 "/y. L'épidémie a été causée parles eaux d'ali mentation; cela est prouvé par l'étude statistique du D>H. de Wyss (-). L'alimentation d'eau de la ville de Zurich est mixte depuis 1868 ; aux eaux de sources qui suffisaient seules avant cette date, on a adjoint les eaux du lac pompées par une machine hydraulique. La distribution géographique des cas d'infection primaire a montié que l'épidémie de 1884 a été due à l'infection des eaux venant du lac. Une critique attentive des conditions de la canalisation a prouvé jusqu'à l'évidence que les conduites d'eau étaient mal établies et mal entretenues, et que là seulement était la caiise de l'événement. Tandis que la bouche de la prise d'eau allait correctement s'ouvrir dans le lac à l'origine de la Limmat, la canalisation du tube d'aspiration, mal étanche, permettait l'entrée de l'eau sur plus ou moins toute la longueur du tuyau couché dans le lit de la rivière ; l'appel de la machine attirait de l'eau puisée dans le fleuve après la traversée de toute la ville, de l'eau polluée par conséquent par les égouts d'une énorme population citadine. Une commission spéciale a été nommée pour étudier cette question ; composée des hommes les plus éminents de cette ville savante, MM. Pestalozzi, Di' Zehnder, D>' H. de Wyss, D'' Cramer, D'' Lunge, Prof. Heim, Ed. Locher, Bleuler, Bertschinger, cette commission n'a pas hésité, lorsque l'administration de Zurich lui a demandé d'augmenter la quantité d'eau potable pour l'alimentation de la ville, à mettre de côté toutes les eaux de source qui lui étaient oflértes, et à demander uniquement au lac le supplément d'eau qui lui était réclamé. La prise d'eau a été établie dans le lac lui-même, et une canalisation, sûrement étanche, amène désormais de l'eau à l'abri de tout soupçon.
(1) Pendant la terrible bise du 1^' octobre 1894, une des plus violentes connues, la population de Genève a constaté, avec grande satisfaction, que les eaux d'alimentation de la ville étaient restées parfaitement limpides, tandis qu'en pareilles circonstances elles eussent jadis été troubles et presque inbuvables. Les travaux de correction de la prise d'eau des machines hydrauliques, qui va actuellement s'ouvrir à 20<)0" en amont de la ville, et à 7"' de profondeur dans le lac, ont donc très bien réussi à ce point de vue (La Tribune de Genève, 4 octobre 1894).
C^) [Loc. cit. p. 637].
Les discussions soulevées à Genève et à Zurich à cette occasion sont fort intéressantes et instructives ; elles arrivent à conclure, avec la plus grande certitude, à l'excellence des eaux lacustres pour l'alimentation d'eau d'une ville.
Je dois signaler ici des recherches fort importantes et très intéressantes faites par le docteur L. Lortet, doyen de la faculté de médecine de Lyon, et V. Despeignes, chef des travaux de la même faculté ('). Ces auteurs, en étudiant les eaux d'alimentation de la ville de Lyon, et plus spécialement les dépôts formés par ces eaux, reconnurent bientôt que les uns et les autres fourmillent de microbes pathogènes ; en injectant dans les couches sous-cutanées de lapins ou de cobayes une dose suffisante de ces dépôts, ils voyaient, dans la majorité des cas, et fort rapidement, l'animal mourir d'atïections diverses, et l'autopsie a montré tantôt des abcès pulmonaires ou musculaires, des infarctus au foie ou au poumon, des ulcérations intestinales, une tuméfaction des plaques de Peyer, des épanchements dans la cavité des plèvres et du péritoine, de l'aidème de l'iiypoderme, etc. Ce sont bien des maladies infectieuses qui ont causé la mort de ces cobayes, car une injection de quelques gouttes des liquides patliologi(|ues ou de quelque parcelle des organes ainsi altérés déterminent bientôt chez un animal sain une maladie mortelle analogue.
Comme éléments de comparaison, M. Lortet m'a demandé de lui envoyer de l'eau et des vases du lac Léman. J'ai récolté, avec les précautions convenables, de l'eau de surface prise en plein lac; j'ai dragué du limon à 40 et 50'" de fond, à '2'^'" devant Morges, dans une localité que je savais avoir un fond propre et sans pollutions spéciales. Ces produits injectés sous la peau des cobayes ont donné les mêmes résultats mortels que ceux des dépôts des eaux d'alimentation de Lyon ; infection des animaux injectés directement, infection des cobayes inoculés par des liquides pathologiques provenant des premiers. Conclusion : l'eau du Léman et les vases déposées au fond du lac contiennent en abondance des germes pathogènes, mortels poui- le cochon de mei'.
Ces résultats étaient fort inquiétants au premier abord, et j'ai dû me préoccuper de leur signilication. Si ces germes sont mortels pour le
(>) Lortet et Despeignes. Recherches sur les microhes pathogènes dans les eaux filtrées du Rhône. C. R. Acad. se. Paris, 17 février 1890. — Revue d'hj'giène et de police sanitaire, 1890. — V. Despeignes. Etude expérimentale sur les microbes des eaux. Paris, 1891.
EAU d'alimentation <)43
cobaye, ne peuvent-ils pas l'être aussi pour l'hommo'? Si par injection sous-cutanée, ils déterminent des accidents fatals, ne peuvent-ils pas aussi en occasionner par inoculation dans une blessure de la peau ou de la muqueuse intestinale'.' N'y a-t-il pas là une raison décisive de proscrire ces eaux del'hygiène alimentaire et de prendre des précautions spéciales dans l'hygiène publique? Réflexion faite, je mets, en présence des faits observés par MM. Lortet et Despeignes, les faits d'expérience générale suivants :
1» L'eau du Léman, soit pure, soit salie par la vase soulevée par les vagues, ne cause pas d'infection spéciale chez l'homme. De tous temps les bateliers, pêcheurs, lavandières, baigneurs ont sans inconvénient plongé leurs membres dans l'eau du lac sans en subir d'inconvénients apparents ; que la peau soit saine et que l'épiderme intact protège contre l'introduction de germes infectieux, ou bien que des blessures permettent l'entrée des microbes, l'on n'a jamais reconnu que les lavages dans l'eau du lac occasionnent des maladies générales ou locales, ou d'infection des plaies.
2o L'eau du lac, soit pure, soit salie par la vase que soulèvent les vagues, sert depuis deux siècles à l'alimentation de la population de Genève et sauf, les épidémies de 1881 et de 1884, dont nous avons parlé et dont la cause semble accidentelle, on ne les a jamais vu causer des maladies générales ou spéciales appréciables.
3° La présence de microbes, dont plusieurs sont infectieux, n'est pas un fait spécial aux eaux de Lyon et du lac Léman. Les recherches de Frankel, de Reimers (') et d'autres, ont montré que le sol arable est partout et toujours rempli de germes analogues jusqu'à une assez grande profondeur.
4" Dans leurs expériences, les bactériologistes lyonnais ont toujoui-s employé des doses massives, un centimètre cube d'eau suspecte par 100^'"' du poids de l'animal ; cela représenterait pour le poids moyen de l'homme, un volume de 7 décilitres à injecter dans le tissus souscutané. Il est évident que l'entrée spontanée des germes infectieux par les éraillures de la peau ou des muqueuses ne peut se faire que dans des proportions minimes comparées à celles-là. On sait d'autre part que l'économie animale lutte, avec succès, contre un agent infec-
(1) Analysés in Xaturw. Pamdscliau. II. ;567. Braunscliweij,'. 1887. V, (57, 189fJ. — Cornil et Bahes. [Loc cit. p. 218].
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lieux (iiii y est introduit en dose iiiiiiime, et qu'il ai'cive à s'en débarl'asser, tandis (ju'il succombe à une infection en niasses trop brutales. J.à est probablement le secret de l'innocuité des eaux du Léman lois des lavages et de l'ingestion naturelle dans l'organisme, tandis que les germes qu'elles contiennent peuvent être mortels aux cobayes quand un les injecte en quantités considérables.
Je conclus de ces considérations que les expériences de MM. Lortot et Despeigiics, quoi({ue ti-ès intéressantes et méiitant toute l'attention des hygiénistes, ne doivent cependant pas nous inquiéter li'op ; qu'il n'y a pas lieu, jus(|u'à nouvel avis, d'incriminer l'eau du lac Léman, et de contester ses excellentes (jualités d'eau alimentaire.
VII. Les eaux d'alimentation doivent autant que possible être de température constante. Cette température doit être assez basse ; les meilleures conditions hygiéniques sont celles d'une eau entre 10 et 12". Sous ce rapport, les eaux d'un lac sont excellentes. En nous référant ici aux études que nous avons développées plus haut sur les conditions therniiques du lac Léman, je dirai que la profondeur recommandable pour rétablissement de la prise d'eau des conduits d'aspiration serait à ce point de vue à 20"' environ au-dessous de la surface. A cette profondeur, les eaux de l'hiver seraient à 4» dans le Petit-lac, à 5» dans le Gi'andlac, les eaux d'été ne s'élèveraient jamais au-dessus de 15», à leur point de ca|)ture ; elles resteraient le plus souvent au-dessous de 10".
VIII. En fixant à 20'" de profondeur la prise d'eau dans le lac, on aui'ait ravantage d'éviter à peu près complètement les eaux de surface qui sont les plus variables au point de vue de la composition chimique et qui sont le plus salies par les poussières organiques. On serait dans la couche des eaux lacustres proprement dites et non dans la couche polluée par les eaux fluviatiles. Si l'on pouvait descendre à 30 et ^O''^, ce serait encore mieux ; mais l'on se heurterait peut-éti-e à des diflicultés techniques insurmontables.
Poui' l'établissement d'une telle [)rise d'eau, je recommanderai de placer Touvertui-e du canal d'appel à quelcjucs mètres au-dessus du sol, sur le talus sous-lacustre, afin d'éviter le courant descendant des eaux lourdes des affluents et égouts, ainsi que le courant descendant des eaux littorales fi-oides de l'hiver qui, les unes et les autres s'écoulent dans les granrls fonds en suivant la ligne de plus grande pente.
EAU d'alimentation 645
IX. Un dernier point à considérer pour raliineulalion d'eau d'une ville, c'est la question d'abondance. Il faut ipie celle-ci soit suflisanle pour les besoins actuels et futurs d'une cité dont la population s'accroîtra probablement et dont les nécessités hygiéniques réclameront un volume journalier d'eau certainement toujours plus grand. Sous ce rapport, un lac est un réservoir inépuisable, ce qui n'est pas le cas des sources terrestres, dont le débit décroit généralement à mesure que le déboisement augmente et que le climat s'altère. Une source suffisante aujourd'hui pour une ville, sera certainement insuffisante dans cinquante ans. Un lac sera toujours à même de satisfaire à tous les besoins.
En résumé, un lac comme le Léman fournit une eau d'alimentation de qualité excellente, égale ou supérieure à beaucoup de points de vue aux eaux de source. L'eau d'un lac est très recommandable au point de vue hygiénique.