IV. l'odeur du lac
L'eau du Léman est généralement inodore. Non seulement les riverains ne perçoivent aucune odeur — on pourrait objecter qu'il y a pour eux accoutumance et par suite défaut de perception — mais encore un étranger arrivant brusquement au bord du lac ne sent aucune odeur appréciable.
Cependant en certaines occasions on a noté une odeur très marquée que l'on compare ordinairement à celle de la chair de poisson. En voici une observation :
Le 27 juin 1880, par un temps pluvieux, sans vent, sur le bateau à vapeur de Villeneuve à Vevey, je remarquai une très forte odeur de poisson. Je m'assurai, en me rendant à la proue même du navire que cette odeur était répandue dans l'air du lac et ne provenait pas des cuisines du bateau. Je constatai en même temps que l'odeur était plus forte en plein lac que près de la côte ; qu'il n'y avait pas abondance extraordinaire de poissons crevés flottant à la surface du lac ou accumulés sur la grève. Je lis une enquête auprès des matelots des divers bateaux à vapeur, et j'appris que l'odeur de poisson avait été remarquée ce jour-là sur toute l'étendue du lac de Villeneuve à Genève et d'Ouchy à Evian.
Semblable observation a été répétée à plusieurs reprises par les habitués du lac. (') Le fait est cependant rare.
Je n'ai pas d'explication à donnei' du phénomène. Je puis seulement en rapprocher l'observation suivante : lorsqu'avec mon filet de Millier j'ai fait une pèche d'entomostracés pélagiques, soit le filet, soit l'eau dans laquelle j'ai réuni les myriades de petits crustacés ont une odeur de poisson très caractérisée.
Il y aurait lieu de rechercher, lorsque l'odeur du lac est bien marquée, s'il n'y aurait pas arrivée à la surface d'un nombre extraordinaire des organismes pélagiques, ou une mortalité extraordinaire chez ces êtres dont les cadavres viendraient flotter à la surface de l'eau. Je n'ai pas eu l'occasion de faire moi-même cette vérification. (-)
(') On se rappelle, à Lausanne, l'émotion désagréable causée par l'odeur très marquée du }j;rand jet d'eau, alimenté par le réservoir des eaux de Bret, installé .sur la place de la Riponne pendant le tir fédéral de 1870. Ce fait ne s'est pas reproduit.
(-) Cf. VF. Ripley Mchuls. Tastes and odors of surface waters. Transactions of the Boston Soc. of C E., 21 décembre 1881.