UAi'gullle
L'Anguille est un Poisson anadrome qui va frayer à la mei-. Ses alevins, après avoir passé par l'état de larve sous la forme du Lepfocelihalu.s brevirostris qui vit dans la région pélagique de la mer(^),se transforment en jeunes Anguilles qui entrent, sous le nom de montée, dans les fleuves d'Europe jusqu'aux lacs continentaux, jusqu'aux sources des rivières. L'Anguille se plaît dans toute ean douce qui n'est pas trop courante. Quand les femelles adultes veulent se reproduire, elles doivent redescendre à la mer pour trouver les maies qui les attendent dans les estuaires des fleuves. L'Anguille ne peut donc se propager dans un bassin fermé; la difficulté des rapports entre le Léman et la mer explique que ce Poisson ne soit pas indigène dans notre lac.
Les Anguilles ont des fentes branchiales très petites, ce qui leur permet de supporter assez longtemps le séjour à l'air; de là la possibilité poui' ces Poissons de ramper sur terre, entre deux eaux pas trop distantes.
L'Anguille doit-elle être comptée parmi les Poissons établis dans le LémanV Voici les éléments de la réponse à cette question.
En 1376, l'Anguille n'est pas nommée sur la taxe des Poissons de Villeneuve. (Voir ci-dessus, page 333.)
1450. La légende de saint Guillaume. — Guillaume de Champvent, évêque de Lausanne de 1274 à 1302, blessé par des Anguilles, aurait maudit ce Poisson et l'aurait expulsé du Léman et des rivières ses affluents. G'est du moins ce que raconte Félix Hemmerlein, prévôt du Chapitre de Soleure, né à Zurich en 1389, mort vers 1460 (-).
1) B. (irassL Roma 1808.
(2) •. T J n d e S. V u i lli e 1 m u s L a ii .s a n n e n s i s e p i s c o p u s, a b a n guillis laesus, maledixit et relegavit omnes anguillas lac us magni Lausannensis; prout hodle abisto lacu et ab omnibus flu minibus istum lacum intrantibus sunt expulsa e. Foelicis MalleoU tractatus de exoreismis, in Malleorum maleficarum autorunu Francofurti.INIDXIIG, p. 385.
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1551. Bonivard, dans ses Chroniques, dit que l' Anguille n'existe pas dans le lac: «Une merveille y a que l'on ne trouve point d'Anguilles (^).
1581. L'Anguille n'est pas figurée sur la carte du Syndic J. du Villard, de Genève. (Voir ci-dessus, page 330.)
1658. Conrad Gesner copie la légende de Malleolus et de l'excommunication des Anguilles pai- saint Guillaume, sans y appoiter rien de nouveau (-).
1680. J.-J. Wagner, dans son Histoire naturelle de la Suisse, rapportera légende de saint Guillaume d'après Malleolus, mais il ajoute que la malédiction du saint évêque ent si peu d'effet que les Anguilles se ti'ouvent actuellement (fin du XVII^ siècle) dans le Léman et que les riverains en mangent tous les jours (3). Notons cependant que les deux petites pages consacrées par l'auteur zurichois à l'iiistoire natiu-elledu Léman sont si peu précises et si incomplètes que son témoignage n'a aucune autorité.
i746. Beaulacre, dans son article du JourKcil helvétique d'août 17'46, discute de l'absence des Anguilles du Léman, mais il ne cite aucun fait d'observation (^).
1777. L. Levade n'inscrit pas l'Anguille dans sa liste des Poissons du Léman (•"').
1789. Kazoumowsky écrit dans son Histoire naturelle du Jorat (•') : « Il y a envii'on trente ou quarante ans qu'on n'a vu d'Anguilles dans le lac de Genève; à cette époque on en pécha une. ce qui doit faire présumer que ce poisson y vient quelquefois d'ailleiu^s. » Après avoir r-épété les légendes de Félix Malleolus, il ajoute : « il est
(1) Bonnivard. Les Chroniques de Genève. MSdes Archives, chap. III. Edit. de 1881, 1. 259. (lenêve.
(2) loc. cit. [p. 333], IV, 4y.
(^) «Sed exorcismus istae tantae haud fuit efficaciae, quo minus nostro tempore Anguillae hoc in lacu nonreperiantur et quotidie ab accolis lac us comedantur». /.-/. Wagneri, D. med. Historiae naturalis Helvetiae curiosa. Tiguri 1680, p. 49.
('') loc. cil. [p. 328.]
(=) L. Levade. Observations sur quelques matières de médecine. Vevev 1777, p. 148.
(«) loc. cit. [p. 55], 1, 125.
certain (jLi'aujourd'hui il n'y a rien de plus rare que les Anguilles dans ce lac. »
1811. Dans son Dictionnaire du Canton de Vaud, Louis Levade nous raconte un fait positif; c'est le seul que nous ayons à citer dans toute l'histoire ancienne de cette question : « L'Anguille est rare dans notre lac ; j'en ai vu une, de grandeur considérable, qui avait été pèchée en 1811, et que des enfants traînaient dans les rues de Ye^'oy. On en prend plus souvent du côté de Genève » (^).
1814. Le doyen Bridel cite l'Anguille comme «autrefois assez commune, maintenant très rare, se trouve du côté de Villeneuve » (-).
1815. J urine, qui rédigeait son mémoire vers 1815, disait(3) : « On trouve rarement l'Anguille dans le lac de (renève, à cause de la perte du Rhône, qu'il ne peut franchir que lorsque les eaux recouvrent ce gouffre. » Il donne à la planche I de son atlas une excellente figure de l'Anguille, qui parait dessinée d'après nature. Dans la préface des éditeurs de son mémoire posthume, il est dit que J urine avait fait faire sous ses yeux des dessins soignés de chaque espèce, et aussi que «les dessins avaient été faits sur le vivant». D'après cela, sans que cela résulte formellement des textes, on peut cependant admettre que J urine a probablement vu quelque Anguille provenant du Léman.
En 1829, le doyen Bridel disait relativement à l'Anguille: « Les plus vieux pêcheurs de La Vaux, de Vevey. de Villeneuve affirment n'en avoir jamais vu » (*).
1843. R. Bl a n chef dit que TAnguille n'existe pas dans le Léman, malgré des essais nombreux d'importation. « Quelques auteurs ont cité l'Anguille parmi les poissons de notre lac, mais c'est par erreur; plusieurs fois, il est vrai, l'on a cherché en vain à l'introduire » ('•).
En résumé, je constate que jusqu'à la moitié du XIX*" siècle, l'Anguille était l'are ou très rare dans le Léman; que nous n'en avons qu'une seule observation précise, celle du D^" Louis Levade en 1811; une moins précise, celle de R a z o u m o \v s k y ; que nous avons cepen-
i^) Dictionnaire du Canton de Vaud. Lausanne 1824, p. 179.
(2) loc. cit. [p. 55J, p. 34.
(3) loc. cit. [p. 55], p. 147. .
(4) loc. cit. [p. 327], p. 48.
(5) loc. cit. [p.55], p. 316.
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dant assez d'énoncés vagues ou généraux, celui de B r id el, par exemple, celui de J urine, etc., pour que nous puissions admettre que, de temps en temps, on en péchait quelque individu.
Nous avons vu, quand nous avons traité de la Lotte('), combien peu probable était l'empoissonnement artificiel d'un grand lac comme le Léman. Si je voulais absolument avoir i-ecoui-s à l'intervention de l'homme, je chercherais plus volontiers l'introduction volontaire de quelques Anguilles dans un étang dont l'émissaire se serait déversé dans une rivière alfluente du Léman, comme nous allons le voir pour les Anguilles de l'étang de Fernex. Mais il me parait plus simple de nous adresser à une migration natm-elle, par une des voies assez compliquées et encombrées d'obstacles qui relient les bassins tluviatiles voisins avec celui du Léman.
Je chercherais la voie de l'immigration des Anguilles dans le Léman, peut-être avec J urine, Lunel et Fatio, par la Perte du Rhône: lorsque les très hautes eaux remplissent assez le goulïre de la Perte pour qu'un Poisson migrateui', capable de l'amper sur terre ferme à une courte distance, puisse franchir l'obstacle en suivant les boi-ds du lleuve(2), i! y aurait, semble-t-il possibilité au passage de quelques-uns de ces Poissons entreprenants. Mais je vois plutôt une voie ouverte à cette immigration par le canal de Pompaples qui depuis les temps reculés du moyen âge relie le Nozon, affluent de la ïhièledu lacdeNeuchàtel, à la Yenoge, affluent du Léman, ou encore par le canal d'Entreroches, qui depuis l'an 1640 au commencement du XLX^' siècle a relié ces deux bassins d'eaux à travers le Mormont(^). ( /est ce qui me parait le plus probable et ce qui me semble le mieux coi'respondre avec la rareté des trouvailles de l'Anguille dans le Léman.
C'est aussi l'opinion du D^" Haak, directeur de la pêcherie d'Huningue en Alsace, le savant pisciculteur qui connaît le mieux par la pratique le transport de raievin d'Anguilles. Il estime que ces transports à distance sont chose fort délicate et diflicile à mener à bien, même dans notre temps de voyages rapides; il croit que les anciennes apparitions d'Anguilles dans le Léman sont des cas isolés de migi'ations
(') Voir ci-dessus p. 387.
(-) On sait que l'Anguille arrive à remonter la chute du Rliin à SchaHliouse.
(•■') Voir ci-dessus, p. 10, 275 et 276.
actives par les canaux de jonction avec les autres bassins fluviatiles(iV
L'Anguille était donc autrefois très lai-e dans le Léman. Depuis l'année 1866, il en est autrement. Une Anguille fut capturée à Ouchy en niafs de cette année et depuis lors les pèches n'ont plus été rares. Lunel en indique S('ize cas authentiques de 1866 à 1873(-). Je puis y ajouter une demi-douzaine d'individus dont j'ai eu connaissance positive depuis lors.
Depuis 1866, l'Anguille est donc sinon fréquente, du moins incontestablement représentée dans le Léman et le Rhône. Le fait est expliqué par l'introduction artilicielle de ce Poisson à plusieurs reprises, et en grande abondance (une dizaine de milliei-sdel865à 1873) dans Fétang de la tuilerie de Fernex, par M. Gustave David(3). Cet étang, autrefois sans émissaire, a été mis en communication avec le Nant du bois de la Corne, affluent du Vangeron. Par ces l'uisseaux, les Anguilles se dispersèrent et arrivèrent au lac, et les captures récentes de ce Poisson s'expliquent ainsi tout naturellement.
11 y avait cependant une petite dillieulté. La premièi-e Anguille de cette séj'ie, pèchée en mars 1866, mesurait 60'^'" de long. On sait ({ue l'Anguille croit fort rapidement (longueur 22'''» à l'âge de 18 mois, 33"^'" à l'âge de 28 mois. Coste), mais cependant cette dimension de 60'"' implique im âge de trois ou quatre ans au moins (*). Or d'après Lunel. la première importation d'Anguilles dans l'étang de Fernex ayarit eu lieu seulement en 1865, et ces Anguilles n'étant à ce moment que de la montée, grosses commodes vers de tei're. l'i^nguille d'Ouchy de 60''ii en mars 1866 ne saurait provenir de la dite importation dans l'étang de Fei-nex. Cette difficulté est résolue par les faits i-évélés au D'' ¥. Gerlier, de Fernex, qui, sur ma demande, a pi'océdé en décembre 1898 à une petite enquête. M. Robert, concierge du châ-
(') D^ Haak, 5 mars 19U1, in lilt.
(^) loc. cit. [p. 5.1], p, 183 et 192.
(■') Lunel, loc. cit. [p. S-'i], p. l'J2.
(^) Notons cependant que, d'après B e n e k e (Fisclie, Fischerei iind Fischzucht in Ost- und Westpreussen, p. 187, cité par Asper, Les Poissons de la Suisse, Lausanne 1891, p. 53) «dans des étangs appropriés » des Anguilles atteindraient dans l'automne de leur seconde année une longueur de 50 à (>(>'". Mais une croissance aussi rapide n'est certainement pas le fait de Poissons abandonnés aux incertitudes de l'alimentation dans la vie de liberté.
l'origine de la faune ICHTHYOLOGIQUE du LÉMAN 343
teaii de Fernex, se rappelle avoir été chargé du premier transport d'Anguilles et, d'api-ès la coïncidence d'événements personnels, il peut affirmer que cette importation a eu lieu avant 1865, un ou deux ans auparavant(^). J'estime que la seule objection au peuplement récent du Léman par les Anguilles de l'étang de Fernex est ainsi levée et que l'apparition relativement fréquente de ce Poisson depuis 1866 n'a plus rien d'étonnant.
En somme, l'Anguille doit être considérée comme une espèce erratique dans le Léman, peut-être d'immigration naturelle dans les temps historiques, ceitainement d'importation artificielle-accidentelle pendant la fin du XlXt' siècle.