‹ Le Léman, monographie limnologiqueChapitre 73 sur 174 · C. BeiDicki Yarr. Cygnets du premier hiver, gris-brun · texte numérisé non relu

C. BeiDicki Yarr. Cygnets du premier hiver, gris-brun

C. columhianus Ord. Cygnets plombés, plus pâles à la partie antérieure; sommet de la tête d'un brun-rougeàtre.

C. buccinator Rich. Cygnets d'un gris-cendré uniforme, plus sombre que les jeunes du C. olor.

C. melanocephalus Vieill. Tête et dos brun. Extrémité des premières plumes brun-chocolat (^).

C. atratus Lath. Couleur du dos gris-brun, du ventre grisâtre (3).

Donc, si le plumage de l'adulte est fort différent chez les diverses espèces du genre, celui du premier âge est presque le même chez toutes; gris plus ou moins brun. Telle est la coloration du cygnet. Ce n'est qu'en avançant en âge, en prenant la livrée de l'adulte, que la couleur se différencie chez les Cygnes, comme chez la plupart des oiseaux. Si, chez nos Faux-albinos, de jeunes oiseaux prennent déjà la coloration de l'adulte, c'est une acquisition anticipée, d'un caractère progressif. La variation que nous observons chez les Cygnes du Léman est une variation progressive.

Dans l'histoire de la variabilité des organismes et de l'apparition de formes, nouvelles, il est rare que l'on ait l'occasion d'observer aussi clairement l'origine d'une variété. Ce n'est guère que dans le règne végétal que l'on peut pousser les constatations aussi loin; et encore les observations ne peuvent guère l'être que chez des espèces cultivées, par conséquent domestiquées. Dans le règne animal une telle étude des phé-

(1) Catalog of Birds of the British Muséum, t. XXVII, bv T. Salvadori, London

(2) J'ai pu constater moi-même sur quatre cygnets de cette espèce éclos au printemps de 1899 dans un étang de la villa Rothschild à Genève, la couleur grisâtre générale, venti'e blanchâtre, col et tète gris, dos gris, duvet gris, premières plumes grises, pattes grises.

(3) J'ai vu sur six cygnets de cette espèce éclos au printemps de 1899 dans les enclos d'élevage de l'île Rousseau à Genève, combien les jeunes du Gj'gne d'Australie ressemblent à ceux de notre Cygne olor. Leur couleur grise est plus foncée, mais, sauf cette nuance, leur première robe ne distingue pas ces jeunes oiseaux, et on pourrait presque les confondre.

nomènes est beaucoup plus difficile. Ou bien les animaux sont petits et ils échappent alors à une surveillance prolongée dans la suite des générations — on ne peut séparer à l'état de liberté des familles d'Insectes, de Crustacés ou de Vers; — ou bien ils sont de grande taille, et ils sont peu commodes à observer, — on connaît mal les familles des Baleines, des Eléphants ou des Antilopes sauvages; — ou bien enfin ils sont à l'état domestique, mais alois la domestication introdViit un facteur artificiel qui nous éloigne des conditions du développement naturel.

Nos Cygnes du Léman, ceux du Grand-lac du moins, sont sortis de la vie domestique; ils sont à l'état sauvage (je les ai désignés par l'appellation de semi-sauvages parce qu'ils ne sont pas devenus farouches et s'approchent volontiers des demeures de l'homme), et sous ce rapport notre observation s'adresse à des animaux presque à l'état de nature.

Les problèmes de l'apparition des espèces sont du plus haut intérêt; mais les faits d'observation sont rare, et tout document est précieux. Nous sommes tous convaincus de la descendance des espèces les unes des autres ; personne ne songe plus aujourd'hui à admettre une création spontanée, ex nihilo, d'une nouvelle forme dans le monde organique. Mais les faits connus laissent entrevoir deux possibilités pour la production des espèces nouvelles ; ou bien une modification insensible par variation infinitésimale, si je puis m'exprimer ainsi, par différenciation lentement modifiée, qui transforme progressivement un type antérieur en un type dérivé — ou bien apparition subite d'une variation nouvelle, dans la descendance d'un type fixé, transformation brusque, sans nuance de passage, définitive, de l'espèce typique en une nouvelle variété qui s'élèvera plus tard à la dignité de nouvelle espèce quand elle .sera fixée.

Je suis disposé à croire que les deux modes de création de nouvelles espèces agissent concurremment dans le monde organique; que suivant les cas, ou suivant les groupes d'êtres, ou suivant les circonstances, l'un ou l'autre intervient. Nous avons vu. page 263, des faits nous indiquant une transformation lente et progressive des espèces qui s'établissent dans la région profonde du lac. Aujourd'hui, chez nos Cygnes faux-albinos, nous constatons un cas de modification subite. Notre observation me semble mériter l'intérêt des philosophes qui s'occupent des graves questions de l'origine des espèces;

c'est là mon excuse pour le long développement que j'ai donné à cette étude (^).

A ce point de vue je résumerai comme suit les faits jusqu'à présent constatés :

1° 11 apparaît dans l'espèce du Cygne olor une variation caractérisée par la couleur blanche des plumes, par une teinte rougeàtre du bec et une teinte rosâtre des pattes des Cygnets dans leur première année, par une teinte gris-rosàtre des pattes de l'adulte.

2° Cette variation est de la classe des variations progressives.

3° Cette variation semble avoir été observée dans des cas isolés par les anciens auteurs.

4° Elle est constatée avec les caractères ci-dessus décrits:

a. Chez une forte proportion des Cygnes du Léman ; d'abord, depuis 1868, chez les oiseaux qui sont à l'état semi-sauvage sur le Grandlac, puis récemment, à dater de 1895, chez les oiseaux semi-domestiques du port de Genève.

h. En cas isolés en 1898 et 1900 dans une famille de Cygnes d'un jardin public à Nîmes.

c. Assez fréquemment (4 à 5%) chez les Cygnes du bassin de l'Alster à Hambourg.

5^ Cette variation paraît d'après les observations du Léman, de Hambourg et de Nîmes, se reproduire par hérédité.

6" Cette vai'iation n'a pas encore été observée dans les grands troupeaux des Cygnes de Polsdam et des Fleets de Portland.

Il est de tradition en notre pays que la Lotte a été introduite dans le Léman il y a quelques siècles à peine. Analysons les auteurs qui traitent cette question; nous remonterons le cours de l'histoire.

Q) HugodeVriesa publié en automne 1900 des faits d'apparition subite d'une variation assez importante de l'Oenothera lamarkiana pour qu'il ait cru devoir en faire une espèce nouvelle, Oe. gigas (Comptes-Rendus Acad. Se. Paris GXXXI, 124 et 561, 1900). C'est avec mes Cygnes faux-albinos de 1868 un second cas bien authentique de ce que mon vénéré maître A 1 b e r t K ô 1 li k e r avait indiqué, en 1864, comme étant un mode probable de production d'espèces nouvelles, et qu'il avait désigné sous le nom d'Hétérogénie. Que les naturalistes ouvrent les yeux, ils en trouveront certainement de nombreux exemples.

(Fig. 198. Famille de Cygnes. Ouchy, septembre 1897. a la uiL-re, b cyguut gns, lypc. c oygnet faux-albinos.)

(Fig. 200. Famille de Cygnes dans le port de Genève, 189S. Père, mère, cinq uygnets type, un cygnet faux-albinos.)

(Fig. 199. Doux cygnets de la même année. Ouchy 1S9S. L'un type, l'autre faux-albinos.)

F.-A. FOEEi,. Le Lévuai pi. X. — Reproduction hors texte des figures 198 ii 200.

{1890) Fatio(^) sans se prononcer sur le problème en discussion fait observer que la Lotte du Léman ressemble plus à celle du lac de Neuchàtel qu'à celle des eaux de France, voisines de notre pays.

(1874) LunelC^) se réfère aux auteurs précédents et corrige les erreurs de Blanchet au sujet de la carte du Syndic Du Villard dont nous parlerons bientôt.

(iS43) R. Blanchet (3) : «11 paraît que la Lotte a été introduite au XlVe siècle par les moines de St-Prex(*), voilà du moins l'opinion populaire. L'on a trouvé, il y a quelques années, dans la bibliothèque de Genève, une carte duMac Léman, antérieure à cette époque, faite par un M. Tronchin, qui habitait la Gôte(^); il a figuré en même temps tous les poissons du lac. La Lotte seule manque; c'est cependant un poisson trop facile à reconnaître pour avoir été oublié; ce fait viendrait donc confirmer l'idée populaire. »

{i829) Le doyen Bridel dans ses mélanges ichthyologiques (6) nous raconte à ce sujet : « Une tradition prétend qu'un homme établi à Vevey ou aux environs, très friand dé Lottes, en ayant fait venir du lac de Neuchâtel, les avait mises dans un vivier attenant au lac, et qu'une violente tempête ayant renversé le mur de clôture de ce vivier, les Lottes entrèi'ent par la brèche dans le Léman et s'y multiplièrent tellement que c'est un de nos poissons les plus communs. Une autre version dit que dans une année de grandes eaux et d'inondation, les Lottes étaient remontées d'Yverdon par l'Orbe et ses affluents jusqu'à Pompaples où le Nozon partage ses eaux entre les deux lacs, et qu'ainsi elles avaient émigré de l'un à l'autre. » On peut choisir entre ces deux variantes, ajoutait l'excellent historiographe-poète des choses de notre pays.

(i825) Jurine(') : « Si l'on en croit la tradition, la Lotte n'existait

(^) loc.cit. lp.55], V. 480, 482.

(-) loc. cit. Ip. 55], p. 26.

P) loc. cit. [p. 55], p. 46.

(*) Il y a là erreur manifeste. Au XIV» siècle St-Prex appartenait au chapitre de Lausanne qui administrait le bourg par un Mayor. Il n'y a jamais eu de couvent ni de moines à St-Prex.

(^) Il s'agit évidemment ici de la carte du Syndic J. du Villard, de Genève, ■carte qui date de 1581 et non du XIV« siècle.

(8)iGonservateur suisse, XII. 315. Lausanne 1829.

(') loc. cit. [p. 55 1, p. 148.

pas dans le lac de Genève il y a quelques siècles et y a été apportéedu lac de Neuchâtel. »

{il 46) Léonard Baulacre. Un anonyme écrivait de Genève en 1746(^) : « On lit dans l'Etat de la Smsse{^) que depuis environ cinquante ou soixante ans, il s'est jeté dans le lac de Genève, par quelque accident, une sorte de poisson connu dans le pays sous le nom de Montella et qui s'appelle Lotte en français. Cette espèce est vorace et fait de grands dégâts dans le lac. » Cinquante ou soixante ans en arrière de 1746, cela nous reporte à 1685 ou 1695, pour l'époque de l'introduction supposée de la Lotte.

(i7i4) Abraham Ru chat qui écrivait sous le pseudonyme de Kypseler, nous raconte dans les Délices de la Suisse(3): «Il y a trente ans (vers 1684) qu'on voit dans le Léman un poisson vorace, nommé Moteile(*), dans la langue du pais, qu'on n'y avait jamais vu auparavant. On ne sait d'où il est venu. Quelques-uns croyent qu'il y est descendu du lac d'Yverdun ou de Neuchâtel, où l'on en voit beaucoup de cette espèce, par quelques canaux souterrains ou par le moyen du Canal qu'on a creusé entre le lac d'Yverdon et celui de Genève (^), et qui communiquant immédiatement au premier de ces lacs, communique à l'autre par le moyen de la rivière la Venoge. D'autres disent que cela vient d'un étang, bâti par un gentilhomme du païs près de la Venoge, où il y a quantité de ce poisson-là, et que l'étang ayant été gâté par une inondation qui suivit de longues pluyes, le poisson qui s'y trouva s'en alla dans la Venoge et de là dans le lac. Quoiqu'il en soit, il y fait

(^) Remarques sur le lac Léman, et Journal helvétique, Ann. 1748. p. 124. Neuchâtel 1746. Cet anonyme était Léonard Baulacre, bibliothécaire de la République de Genève. Voir ses Œuvres historiques et littéraires publiées par Edouard M a 1 1 e t. I, p. 41, Genève 1857.

(2) Je n'ai pas retrouvé cette citation dans l'Etat de la Suisse de A. Stanian, Amsterdam, 1714. C'est certainement au texte des Délices de la Suisse {yo'w i>l\\s bas) que Baulacre faisait allusion.

(3) Les Délices de la Suisse parleSi^Gottliel) Kypseler de Munster. Leide 1714, p. 50. Ce paragraphe est reproduit intégralement dans VEtat et les Délices de la Suisse, édition de Wettstein à Amsterdam, IV, p. 308, 1730. Dans l'édition de Bàle, E. ThuxMieisen, 1764, il n'y a plus que cette phrase : « Le lac de Genève est abondant en bons Poissons, Truites et Perches, et d'autres espèces de Poissons moins communs comme la Lotte et la Ferrât. • IV, 276. Cette phrase a même été supprimée dans l'édition de Fauche à Neuchâtel, 1778.

(■*) Il s'agit évidemment ici de la Lotte. {^) Le canal d'Entreroches.

beaucoup de mal, mangeant les autres poissons, comme le brochet. » Le témoignage de Ru chat qui avait l'ait ses études à Lausanne, et qui depuis 1706 était pasteur à Aubonne, qui était donc presque un riverain du lac, est précieux et important.

(1685) Un voyageur anglais. Bu met, est l'auteur le plus ancien auquel nous puissions nous référer au sujet de cette tradition ('). « Le lac de Lausanne donne beaucoup d'excellents poissons, mais dont le nombre diminue sensiblement, jusque-là qu'une espèce toute entière y a disparu. Ce qu'on attribue non seulement à la voracité d^i Brochet, mais à une autre sorte de poisson qu'on appelle Moutatl, qui ne s'y voit que depuis six ansj et qui selon toutes les apparences y est tombé par des canaux souterrains du lac de Neuchâtel et de quelques autres lacs de la Suisse, où il s'est vu de tout temps. » Le théologien anglais est ici l'écho des récits qu'il a récoltés pendant son voyage; il n'est qu'un témoin auriculaire. Mais son témoignage est précieux parce qu'il est presque contemporain. Bu met passait à Genève et Lausanne en 1685; six ans auparavant nous font remonter à 1679; cette date et les détails donnés se rapportent assez bien à la mise en activité du Canal d'Entreroches qui a commencé à fonctionner vers 1640 et 1650 et qui, comme nous l'avons vu plus haut, pp. 78 et 276, a pu servir de passage à la Lotte du lac de Neuchâtel pour son entrée dans le Léman.

Nous avons dans Burnet et Ru chat une date très précise, la tin du XVIIe siècle. C'est pour nous l'indication d'une impoilation accidentelle de la Lotte dans le Léman. Ce fait semble confirmé pai' quelques arguments qui plaident pour l'absence de cette espèce de Poisson dans notre lac avant ce XVII^ siècle. Ce sont :

(1581) La carte du Syndic Jean du Villard, de Genève. Cette précieuse carte manuscrite, appartenant à la Bibliothèque de Genève, date de 1581; dans une feuille accolée elle donne la figure avec une rapide caractéristique des Poissons vivant dans le Léman (-). Vu son grand intérêt, nous avons demandé et obtenu de la Direction de la Bibliothèque l'autorisation de reproduire en photogravure cette page que

(1) Gilbert Burnet, D' tliéol. VoyaiTie de Suisse, etc., fait dans les années l(»s.'i et 1686. Rotterdam 1690, p. 17.

(2) Voir Louis Dufour. Carte du lac Léman par le Syndic Jean du Villard. Mém. Soc. Hist. et Archéol. de Genève. XIX, 1S77.

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(Fig. 2ul). - La planche du syndic J. du Villard. Réduction 0-5ô.

nous donnons dans notre figure 201. On y voit toutes les espèces de Poissons du lac. Ils sont traités en ces termes par Du Villard :

« Description de dix-neuf sortes ])oissons qui se trouvent dans le Rosne et lac de Genève et leur vraie saison pour manger.

MoTTO : Tous Poissons grands et petits, prins en tous lieux Sont froids et humides, jeunes et vieux.

I. Petite truite jusqu'à une ou deux livres est en sa meilleiu-e saison au mois de Janvier et Febvrier.

' 2. Le chassot {Chahot){^) est en sa saison au mois de Febvrier.

3. La perche se trouve jusqu'à cinq livres et est en sa saison au mois de Janvier. En Sebtembre la perche s'apelle boliat, est bonne au dit mois.

4. La bezole {Fera) se trouve jusqu'à dix livres et se prend au profond et milieu du lac, sa saison est en Mars. Les bezoles, soit ferra, qui se prennent à la Bennaz, soit au tour du lac, et non au profond {sur la beine), comme au mois de Mars, leur saison est en Mai.

5. Le béchet {Brochet) se trouve jusqu'à quarante livres, sa saison est en Febvrier.

6. Les dormilles {Loche franche) se prennent au long des rives, sa saison est en Apvril.

7. Le charennoz {Chevaine) jusqu'à sept livres, sa saison est en Febvrier.

8. L'umbra {Ombre de rivière) par le lac et frontières du Rosne jusqu'à une et deux livres, sa saison est en Juin.

9. La grosse truite se prend au lac, Rosne et Arve jusqu'à quarante livres, sa saison est en Juin.

10. La jolerie {Perchettes) sont petites perches de la longLieur du doigt, est sa saison en Juin.

II. L'omble {Omble-Chevalier) bon poisson, jusqu'à quinze livres au plus profond du lac et hante les Rochs, sa saison à manger est au mois de janvier.

12. Carpes se prennent au lac jusqu'à trente livres et est meilleui-e à manger au mois de Décembre, combien qu'en tel mois ne s'en prenne guères.

(^) Les mots en italiques sont mes notes explicatives. F.-A. F.

13. La tenche {Tanche) jiisqirà quatre livres est en son meilleur au mois de Juin.

14. Le gogeon (Goujon) petit d'ung doigt est bon au mois de Juin.

15. L'amaron {Vairon), le moindre à manger pour estre amer, ha sa saison au mois de Juing.

16. La borreta {Ablette) est petit comme dormilles, s'en trouve des bleux, rous et verts, est aussi amer, se prend aux rives du lac, sa saison est en Juin.

. 17. La brasma dite la Roffa {Rotengle), court el^ large, à manger comme les vengerons et se prennent aux rives et est leur saison en Juin.

18. La gravenche se prend jusqu'à une livre, est bon comme la bezole, sa saison est au mois de Juin.

19. Le millecanton est le plus petit poisson qui se prenne, comme grains d'avoine, sont petites perches sortant des ouves, est excellent friand aux mois de Juillet et Aoust.

20. Escrevisses se prennent en tous temps et s'en trouve jusqu'à une livre, sont bons en pleine lune, en tous temps.

21. Levengeron {Gardon) se pesche jusqu'à demi livre, sa saison est en Juin. Des moindres.

22. Huistres du lac {Anodo)ites) ne s'en mange pas ou peu par ceux du pays. Les coquilles excellentes pour les paintres et orfèvres.

Nota que tous les dicts poissons se trouvent en tout temps, réservé la jolerie et millecantons, et sont bons, mais pource que toutes choses ont leur saison, au rapport des vrais pescheurs de Genève, ay depaint chasque sorte, et mis leur saison, en laquelle ils sont meilleurs à manger.

DU VIN LA LIE ARD. 1581. Die Modardi. »

Je fais remarquer que pour tous ces Poissons, sauf pour le Gardon, les poids indiqués par Du Villard dépassent de beaucoup ceux que nous leur connaissons aujourd'hui.

Dans cette liste toutes les espèces établies dans le lac sont clairement reconnaissables. Deux seulement y manquent, l'Anguille et la Lotte. Pour cette dernière, je suis parfaitement d'accord avec Lunel et avec Fatio qui refusent de reconnaître la Lotte dans le dessin et dans la description de la Dormille de Du Villard; la Dormille est la Loche franche, cela est certain. Donc la Lotte a été omise par Du

V illard; c'est un argument de grand poids pour démontrer son absence du lac au XVIe siècle.

{i568) Conrad Gessner, qui avait été professeur à l'Académie de Lausanne de 1537 à 1540, et qui avait sans doute eu l'occasion de voir et d'étudier les Poissons de notre lac, dans son chapitre de la Lotte (de Mustela) la cite dans les lacs insubriens, en Savoie, dans le lac de Neuchàtel, dans les lacs du nord de la Suisse; il n'en parle pas dans le Léman (^). En revanche il indique très nettement qu'un Poisson appelé la Moteila dans le Léman est un petit Poisson gros comme le Chabot (-), C'est évidemment de la Loche franche qu'il parle. Gessner n'a donc pas vu la Lotte dans le Léman vers le milieu du XVIe siècle.

3° (1376) La taxe des Poissons de Villeneuve, en l'an 1376. Dans ses Mélanges ichthyologiques (3), le Doyen Bridel donne l'extrait d'un acte d'Amédée Comte de Savoie, du 23 avril 1376, établissant le prix du Poisson sur le marché de Villeneuve. Sur cette liste, il est parlé de tous les Poissons comestibles; il n'y est pas parlé de la Lotte. Il y avait là un argument décisif pour la question que nous discutons; mais le doyen B ridel , en ajoutant expressément que le document en question n'était qu'une copie, jetait involontairement quelque soupçon sur son ■authenticité. Grâce à l'assistance obligeante de M. A. Million d, aide-

(^) « De Mustela. Insubres h os pisces strincios etBotetrissias appella n t. Jou. G i r c a G o m u m Strintz, Bostriz et Strinco nomina usitatasunt. Botatrissa, ad lacum Verbanam; aliis Trinca. Lusitanis enxaroquo. Gallis senonibus Boiilause vocari audio; forte que plerumque venter ei ceu bullisinfletur. Sabaudi Mustella, vel Mouttoille nomi n a n t , Moustoile ad lacumNeocomensem. Girca Rhodanum ali c u b i (haud scio an Vallesii) Setchot. Trusch apud Helvetiis, etc. » Historia animalium, IV, p. 179. Tigiiri 1568.

(-)«Burgundiet alii minimum etiampisciculum fluviatilem (quem supra descripsimus inter Gobios, Cobitidis b a rb atule nomine, fundulum aliqui vulgo voeitant, Germanici nominis imitatione, Mustelam ^appellant, nec immerito a 1 i q u i s Mustelam mi n imam n o m i n a r i t. D e h a c, v i r quidam literatus Lemani lac us accola, his verbis nuper ad me scripsit: Moteila (sic vulgus profert pro jlfMs(eia)dictus pisciculus, magnitudine ferè piscis Chassât {\ à. est Gobii •capitati) cinerei est coloris etstellisiusignis, indeliciis maxime, et propter caritatem a divitibus tantùm deli- ■catulis emitur » (ibid. p. 714).

(3) loc. cit. Q). 327], p. 311.

archiviste à Lausanne, la valeur positive de cet acte est définitivement démontrée. Nous avons d'abord retrouvé la copie qu'en avait vue Bridel, traduction faite dans le Répertoire raisonné des titres et documents de la N. Bourgeoisie et Communauté de la Villeneuve de Chillon. M. S. in-fol., t. L, p. 121. Puis le texte latin du document original, en copie collationnée et visée par un notaire(0 vers 1526. Voici les noms des Poissons qui sont énumérés dans cet acte; ils sont au génitif, précédés chacun du mot libram. (Videlicet libram turteris seu truyte recentis...)

(lihra) turteris seu truyte Truite.

amhlii Omble-Chevalier.

lucii Brochet.

perticaruYït Perche.

ferratarum Fera.

bisolarum Bezole (Gravenche)^

carpe Carpe.

brame Raufe (Rotengle).

tenchie Tanche,

timbre Ombre de rivières.

chevenorum Chevaine.

vengeronorum Vengeron (Gardon).

N'est-il pas intéressant de voir en 1376, il y a plus de 500 ans, à Villeneuve, la distinction être déjà faite entre la Fera (ferratae) et la Gravenche (bisolae), d'y trouver déjà les noms des Chevaines et des Vengerons ? Cette antiquité des noms zoologiques populaires est vraiment imposante : l'absence de la Lotte de cette liste est d'autant plus frappante et j'y vois un argument de grand poids en faveur d'une importation ultérieure de ce Poisson dans le Léman.

4» (ilôO) Le tribut du prieuré de St-Jean de Genève en 1150. Nous lisons dans Gali(fe(^): «Vers la même époque (1150) les chanoines de Ste-Marie d'Aoste donnèrent, au prieuré de St-Jean de Genève, l'Eglise de St-Eusèbe d'Aoste, sous la redevance annuelle de deux se-

(1) Datum pro copia a suis propriis originalibus extrada^ cum débita collatione facta licet manu aliéna scribatur. Itacollationavi ego idem Johannes Picard. Le notaire Picard est connu par d'autres actes vers 1526.

(2) Galiffe. Genève historique et archéologique, II, 89, Genève 1872.

tiers de vin, deux setiers de froment et les gros poissons nécessaires à leur réfectoire; à défaut de gros poissons, St-Jean aura à fournir 50 lotes (palatae) ou deux cents feras \Jerrataé){^)». Galiffe a mal traduit le mot palatae qui est évidemment Palée, le Corégone du lac de Neuchâtel, c'est donc un Corégone autre que la Fera, donc la Gravenche; jamais il n'a signifié Lotte; par conséquent ce document nepeut être invoqué contre l'hypothèse de l'introduction accidentelle de la Lotte dans le Léman vers le XVlIe siècle. Ce document n'est pas moins intéressant en montrant vers l'an 1150, il y a 750 ans d'ici, la distinction déjà bien faite entre deux espèces de Corégones du Léman,. les ferratae et les palatae, les Feras et les Gravenches(-).

{■1555) Un seul argument, parmi ceux que nous avons su recueillir sur ce sujet, plaiderait contre notre hypothèse de l'introduction récente de la Lotte. Rondelet, dans son Histoire naturelle des Poissons d'eau douce (3), parle de la Lotte comme portant à Genève le nom de Motella, et dans sa figure du Poisson on ne peut méconnaître la Lotte. Si la Lotte avait à Genève en 1555 un nom populaire, ce Poisson devait être abondant dans le lac. Mais nous avons vu dans Gessner par le témoignage d'un riverain du Léman, que dans le XVIe siècle on désignait sous le nom de Motaila, un Poisson gros comme le Chabot, qui devait être la Loche franche; il est probable que Rondelet a fait une confusion, très explicable par fanalogie du mot MofeZ^a avec celui de Mustella, fréquemment appliqué à la Lotte. Entre Gessner qui avait vécu à Lausanne et Rondelet qui écrivait à Montpellier, nous n'hésitons pas et nous écartons l'argument de Rondelet en nous fondant sur l'argument de Gessner.

(1) Voici le texte original de cette phrase : «Si vero pisces grossi reperiri non poterunt, pro ipsis quinquaginta palate recipiende vel ducente ferrate recipiende per sol vende sunt. » Hist. patriae monumenta. Ghartarum tomus II, p. 271. N» GCXXIX, G* 1150. Aug. Turinorum, 1853. — Notons cependant quelque chose d'étrange dans cette valeur quatre fois plus grande attribuée aux palatae, dont 50 équivaudraient à 200 ferratae.

(-) Dans les comptes du Ghàtelain de Ghillon conservés dans les Archives de Turin,M.A. Millioud a retrouvé en date de 1288 l'envoi fait au Comte de Savoie^ au Bourget, de 140 Palées (palatae), de 7 Ombles (ambulae) et 11 grandes Truites reçues du Ghàtelain de l'Ile de Genève. A. Millioud, 12 avril 1900, in litt.

(*) De Lota. Lugdunenses Piscem qui in Arari invenitur Lotam vocant qui a Gebennensibus Motella quasi Mustella nominatur. G. Rondelet. De Piscibus lacustribus, p. 164. Lugd. 1555.

En résumé, nous avons suivi la tradition de l'introduction accidentelle de la Lotte dans le Léman, en remontant jusqu'à Burnet qui écrivait en 1685 et qui rapportait le fait à l'an 1679 en l'attribuant à un passage de ces Poissons par des canaux (souterrains) venant du lac de Neuchâtel. Nous avons vu qu'à cette époque le canal d'Entreroches, auquel Ruchat fait d'ailleurs allusion très précise, faisait communiquer les deux lacs par un chenal où les Poissons étaient abondants (^). Nous avons constaté que ni la planche du Syndic J. d u Villard en 1581, ni les récits de Conrad Gessner en 1568 (se rapportant à ses souvenirs de 1540), ni la taxe des Poissons de Villeneuve en 1376 ne parlent de la Lotte dans le Léman. La seule citation qui en soit faite, celle de Rondelet en 1555, est réfutée par l'autorité plus démonstrative de Gessner. Jusqu'à meilleur avis,j'accepterai donc comme probable la tradition de l'introduction de la Lotte dans le Léman, dans le XVIIe siècle, par le canal d'Entreroches venant du lac de Neuchâtel.

N'excluons cependant pas a priori la possibilité d'une introduction artificielle et volontaire de la Lotte dans le Léman. Bien avant la pisciculture scientifique et rationnelle du XlXe siècle, dans tout le cours du moyen âge, on a pratiqué l'empoissonnement des lacs; nous en retrouvons de nombreuses traces dans les chroniques. J'en citerai seulement quelques exemples. Le Seewli du Brunig a été peuplé de Perche dans le milieu du XVllIe siècle; FHintei-burgsee, en face de Brientz, a reçu de la Perche dans la seconde moitié du XVIUe siècle; le Spannegsee et*le Thalsee, de même de la Perche en 1750(^). Le Brochet a été importé dans le Klônthalersee,le Thalulpsee, le lac d'Omeinoz,leLaaxersee, le Taraspersee(3). La Tanche a été importée dans le lac Ter de la Vallée de Joux, et dans le lac du Bernardin ('^). La Lotte dans le lac de Tarasp avant le XVJe siècle (•'^). Le Chevaine dans le lac Noir de Fribourg et dans le lac ChampeyC»), le Gardon dans les lacs de Joux et du Brunig('). En 1660, le petit lac de la Brévine fut empoissonné par

(1; V. p. 273, note 3.

(-) Par économie de place, je donnerai seulement ici les citations de F a t i o loc. cit. [p. 551, IV, 28, 29.

(3) ibid, V, 427.

(^) ibid., IV, 225.

(5) ibid., V, 481.

(8) ibid., IV, 573.

Ç) ibid. IV 508.

Samuel Boyve et J.-J. Sandoz(*). Citons encore le lac de Joiix dans le Jura Vaudois qui renferme cinq espèces de Poissons : Truite, Brochet, Lotte, Perche et Vangeron, et qui, sans émissaire ouvert, a dû être peuplé artificiellement, à une époque à nous inconnue, etc., etc.

Si l'empoissonnement d'un étang ou d'un petit lac est chose relativement facile et qui peut être profitable au propriétaire ou à l'industriel qui accapare la pèche dans ce bassin (^), il n'en est plus de même dans un grand lac. L'empoissonnement d'un grand lac, comme le Léman, ne serait pas d'utilité immédiate et exclusive pour le pisciculteur qui en ferait l'entreprise; les bénéfices, s'il réussissait, se répartiraient entre fensemble des pêcheurs du lac. Une telle opération, d'intérêt public, n'était guère dans 'les mœurs du moyen âge: il faut arriver au XLXe siècle pour voir mise en jeu la pisciculture scientifique et rationnelle, organisée par l'état pour le plus grand bien de tous.

Il est cependant un procédé plus compliqué qui peut avoir amené, même au temps de l'égoïsme des siècles passés, Fintroduction d'un Poisson dans un grand lac. C'est le procédé auquel R u c h a t et Bridel ont fait allusion. Qu'un seigneur, qu'un abbé, ait importé artificiellement une espèce pour peupler l'étang de son chiiteau ou de son couvent, si ce Poisson s'y est établi, s'il s'est multiplié, sa progéniture peut avoir su trouver le chemin de l'émissaire et par ce canal avoir pénétré dans le grand lac. Nous avons un exemple d'un tel peuplement par une station intermédiaire dans l'introduction de VElodea canadensis; cette plante a été importée à Pont-Farbel, par Aug. Chavannes, à Genève par les botanistes et, multipliée dans des aquaiùims et bassins de pisciculture, quelques rameaux se sont échappés par les effluents, et ont suffi pour la propager dans tout le pays, et en particulier dans le Léman. Nous allons retrouver un cas analogue pour l'introduction de l'Anguille dans le Léman en passant par fétang de Fernex.

L'importation du Poisson vivant pour le peuplement d'un lac est ■donc chose pratique et traditionnelle en Suisse depuis bien des siècles.

(1) Boy V e. Annales de Neuchàtel, II, 101. Neucliâtel 1858.

(2) Les couvents, pour lesquels le Poisson était d'importance capitale, en raison de l'alimentation piscivore en temps de carême et dans les jours maigres, ont beaucoup fait pour l'empoissonnement des eaux. Ils ont pratiqué avec conséquence et parfois avec succès l'introduction de Poissons comestibles dans des étangs auparavant déserts.

Mais nous n'avons aucun document authentique qui nous appi'enneqi Telle ait été piatiquée dans le Léman avant le X1X« siècle; en particidier que la Lotte y ait été introduite volontairement au XVl^' siècle.

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