C. Organismes de la région profonde
Pour la pèche dans la région profonde, elle se fait au moyen des dragues. Dans des bassins d'eau aussi peu profonds que nos lacs subalpins, dans des lacs où l'on peut choisir son temps de pèche, et ne sortir en chasse que lorsque la surface est calme ou ridée seulement par de légères brises, il n'est point besoin pour les dragages de fond d'avoir recours aux appareils compliqués et dispendieux, nécessaires dans les grandes profondeurs de l'océan. Les dragues dont je me sers sont aussi simples que possible et elles suffisent parfaitement à toutes les exigences de dragages ne dépassant pas 300™ de fond. Ce sont :
lo Drague mélaUique. Ma drague consiste en un bidon de zinc, de section ovalaire, de un à deux litres de capacité (fig. 172); le bord supérieur doit être tranchant, un peu renversé en deliors ; l'anse, en gros fil de fer, porte une boucle à laquelle on noue la cordelette d'attache. Cette corde, de 2 à ^"^ de long, relie au plomb de sonde la drague et la tire en la couchant siu- le limon, lorsque le plomb est traîné siu" le fond du lac (fig. 173). Cela s'obtient par une manœuvre très simple du bateau, qu'on fait avancer lorsque le fil de sonde est assez déroulé pour prendre une inclinaison convenable, environ 45^ ; quelques (Fig. 172). - La coups de rame suffisent en général pour remplir la drague métallique clraguc ; on peut aider à l'opération en tirant rapide-
deForel. .. x- i r
ment et avec quelques secousses sur le til de sonde. .
(Fig. 173). — Le traiiiage de la drague sur le fond du lac.
2o Drague à fdet. Je prends un l'àteau de fer, le râteau des jardiniers (fig. 174), de 20cm (^q largeur, à 7 dents de 6^"! de longueur; j'y fixe un cercle de fer portant un filet de mousseline, dans un plan ver-
tical, pei-pendiculaii-enient au manche, au-dessus et à l'opposite des dents. Ce râteau doit être traîné sur le sol ; mais, selon la consistance du limon, il faut pouvoir faire mordre plus ou moins les dents de fer, et pour cela les incliner plus ou moins sur le plan général de l'appareil; j'arrive à ce résultat en remplaçant le manche de bois du râteau, par
(Fig. 1741. — La drague à filet de Forel.
une tige en gros fil de fer de 25^™ de longueur qui peut prendre une inclinaison conv^enable, et à laquelle j'attache la cordelette de la sonde. Je traine cette drague sur le fond du lac et je la retire bientôt, pleine d'une poussière légère d'organismes vivants ou morts.
Le maniement de cette drague à filet est un peu plus difficile que celui de la drague métallique ; le poids plus lourd des dents du râteau maintient parfaitement l'appareil dans une position verticale pendant la descente ; mais pendant cette descente il faut avoir soin de faire avancer doucement le bateau alin que le filet s'étale bien, sans s'accrocher aux dents ou au manche du l'àteau ou à la corde d'attache.
La drague métallique prend des échantillons du limon avec les organismes qui s'y trouvent cachés. La drague à filet, beaucoup plus légère, n'entre pas dans le limon ; elle glisse à la surface et ramasse seulement les animaux nageurs et les poussières vivantes ou mortes, qui sont soulevés au-dessus du sol par les frottements du plomb de sonde, de la corde et du manche du râteau. On y trouve cependant le plus souvent quelques Pisidies, quelques Oligochèt.es, des Nématodes môme, qui vivent enfouis dans la vase.
Suivant la recherche que l'on voudra faire, il y aura lieu d'employer l'un ou l'autre des appareils. La drague à filet donne des résultats plus rapides, un plus grand nombre d'animaux vivants ; la drague métallique laisse échapper quelques animaux nageurs, mais donne généralement un aperçu plus complet sur la population de la région profonde.
Les deux appareils doivent être utilisés concurremment pour une •étude entière du sujet.
Quelle que soit la drague que l'on emploie, on l'attache au plomb de ■sonde par une cordelette suflisamment longue (de 2 à 5™); lorsque l'on traînera le plomb sur le sol, cette corde se tiendra horizontalement et la drague se placera en position de mordre dans le limon et de se i-emplir de matériel.
Le plomb de sonde doit être assez lourd ; d'autant plus lourd que le fil de sonde est plus épais, d'autant plus lourd que la profondeur à ■draguer est plus grande. Je me sers de poids variant, suivant les circonstances, de 2 à 8^0.
Le fil de sonde est d'autant meilleur qu'il est plus mince.
Le plus agréable à manœuvrer est certainement un fil de laiton l'ecuit, de un millimètre environ de diamètre (^) ; il est assez résistant pour toutes les opérations des dragages dans nos lacs ; les frottements dans l'eau sont réduits au minimum, et le travail soit du dragage soit de la remontée de la sonde est extrêmement facilité. Mais ce fil, comme tout fil métallique, a le grand inconvénient de faire boucle s'il n'est pas convenablement tendu, et, si l'on tire sur une telle boucle, le fil se casse net. Il faut donc user de précautions attentives pour éviter cet accident, et il serait imprudent de confier des instrunxerjts de grand prix à une sonde en fil de laiton.
Je n'ai pas essayé jusqu'à présent pour des dragages le fil d'acier de lord Kelvin (sir William Thomson), qui a si bien réussi pour les sondages bathymétriques et thermométriques des ingénieui's hydrographes suisses et français dans nos lacs. 11 a sur le fil de laiton l'avantage d'une plus gi-ande ténacité; il a en revanche l'inconvénient d'être facilement oxydable et de nécessiter des précautions spéciales ; il laut ou bien le sécher, après usage, ou bien le graisser attentivement. 11 nécessite une mise en œuvre plus compliquée, des poids plus lourds, un treuil plus puissant, uu équipage plus nombi'eux, un bateau de plus fort tonnage.
Le til le plus commode, en ce qu'il est le moins délicat et demande le moins d'attention, est une corde fine en chanvi'e ou en lin. bien
(') Le lil de laiton a déjà été employé en 1815 par Ko tzebue. (Entdeckungsreise,
tordue, et bien goudfonnée. Celle que j'emploie pour mes dragages ordinaires est une corde de 200'" de long('), de 4"^™ de diamètre; elleest composée de trois torons, de deux fils chacun.
Je n'ai pas à décrire ici le treuil sur lequel s'enroule la corde ; il peut être simplitié ou compliqué, au gré de celui qui doit s'en servir C-^).
Le pi'olesseur D'' H. Blanc, de Lausanne, a appliqué, en 1884, une méthode très élégante de capture des Protozoaires. 11 descend au fond de l'eau un cadre de bois ; il y suspend quelques plaques de verre qui se couchent à la surface du sol ; il fixe l'appareil par un ancrage convenable, et après l'avoir attaché à ime bouée, il le laisse reposer quelques jours dans le lac. Les Rhizopodes qui rampent sur le limon seposent sui- le verre, et, avec quelques pai'celles de vase, y adhèi-ent assez pour n'être pas détachés par les courants d'eau de l'opération du remonter. Les plaques de verre peuvent être placées directement sous le microscope. La méthode est fructueuse et a donné à son auteur d'excellents résultats (•^).
Oo Triage du matériel.
Les pèches pélagiques au filet de gaze sont parfaitement pures et peuvent être immédiatement étudiées sans autre préparation, ou fixées dans des liquides conservateurs. Tout au plus est-il indiqué parfois de séparer par décantage ou tamisage les gros Entomostracés des microorganismes, hifusoires, Rotateurs, Diatomées, etc., de plus petite taille.
Pour les dragages de la l'égion profonde il y a lieu, au contraii'e, de laver les organismes et de les détacher du limon et des débris morts qui les entourent. Le produit de la drague à filet est en général propre; il a été lavé à grande eau par le courant qui traverse la mousselinedans le trajet en retour de la drague, et les poussières organiques que le filet renferme peuvent être immédiatement utilisées. 11 n'en est pas de même du limon que ramène la drague métallique. 11 y a lieu de-
(1) Quand je veux faire des dragages dans la partie très profonde du lac, j'y ajoute un second fil de 300" de long.
(•'*) H. Blanc. Rhizopodes nouveaux pour la faune profonde du Léman. Bull. S.. V. S. N., XX, 91. Lausanne 1885.
séparer les organismes de l'argile qui les entoure. Poiu' cela j'emploie deux méthodes, qui l'une et l'autre me donnent de bons résultats, et dont je recommanderai également l'emploi, si l'on veut prendre une connaissance entière du sujet (').
Dans la premièi-e méthode, la plus lente mais aussi la plus sûre, je laisse reposer le liuion dans des auges servant d'aquai'inm ou dans de gi-andes terrines plates, sous une couche peu épaisse d'eau, et je recueille les animaux qui sortent les uns après les autres du limon. Si la températui-e n'est pas trop élevée, cette pèche peut se prolonger fructueuse pendant huit ou dix jours. Les animaux vivants et moi3iles se dégagent les uns après les autres du limon et viennent librement nager dans l'eau, Hydrachnides, Crustacés, Turbellariés, ou ramper à la surface de l'argile. Gastéropodes, Hydres, Frédericelles ; quelques-uns enfin habitant dans le limon lui-même n'en sortent que lorsqu'ils sont malades ou agonisants, Cliétopodes, Nématodes, larves deDiptèi'es. Lorsque dans ces bassins la pêche n'est plus productive, je fais écouler l'eau et je laisse sécher lentement la surface du limon; je capture aloj-s les Pisidiums et les Ostracodes, en les cherchant à l'extrémité des méandres qui signalent leur marche, sur la surface encore molle de l'argile. Enfm je laisse sécher le limon jusqu'à ce qu'il ait la consistance du beurre ou du fromage, et en le raclant délicatement avec la lame renversée d'un couteau, j'y trouve les vers enfouis dans la masse; je recueille ainsi les larves de Diptères, les Oligochètes et les Nématodes.
Cette méthode est lente et peu productive ; tous les animaux qui ont été froissés pendant le di'agage, ou qui sont enterrés trop profondément dans le limon, ne peuvent sortir, et sont perdus pour la recherche. Mais elle donne de très bons aperçus sur l'habitat et les mœurs des animaux.
La deuxième méthode, le tamisage, est plus expéditive et plus fructueuse ; elle donne rapidement une gi-ande abondance d'animaux vivants ou morts; elle fournit en même temps les débris organiques que le limon renferme. Mais elle est plus confuse et ne sépare pas aussi bien les animaux suivant leui- habitat. Le triage se fait à l'aide •de tamis de toile de laiton, montée sur des tubes cylindriques ou coniques en zinc ; le modèle que je préfère a la forme d'un cône tronqué dont la base inférieure, la plus large, est fermée par la toile métal-
(1) F.-À. Ford. Matùiiaux, etc., | V. Bull. S. V. S. N. XIII, 19. Lausanne 1874.
lique et dont la face supérieure est ouverte (fig. 175). Grâce à cetteforme, le contenu du tamis est rejeté en dedans, dans les mouvements du tamisage, et ne se perd pas comme cela arrive trop souvent avec les tamis cylindriques ou évasés en dehors. La toile de mes tamis comptede 10 à 20 fils au centimètre.
Le tamisage doit toujours se faire sous l'eau, c'est-à-dire que le tamis doit plonger dans l'eau (Fig. 175.) -Le tamis parla faco inférieure de sa toile métallique. C'est une condition essentielle de la réussite de l'opération et généralement de toutes les opérations qui se font sur le produit des dragages; si on la néglige, les animaux mous sont froissés et comprimés contre les fils de la toile et peuvent être réduits en bouillie.
Si l'on veut obtenir facilement, rapidement et complètement le matériel utilisable d'un dragage, on procédera comme suit: on versera le pi'oduit de la drague dans une terrine, et on le lavera plusieurs fois à grande eau. Cette eau de lavage entraînera la partie la plus molle de la couche superficielle de l'argile, la plus riche en organismes, et son tamisage fournira une abondante récolte. Quant à l'argile plus dense du sous-sol, elle est presque stérile ; si l'on veut y recliercher les organismes qui sont à l'état de fossiles, elle devra être délayée dans de l'eau, à l'aide d'un jet d'eau, avant d'être soumise au tamisage.
Asper, de Zurich, a indiqué une ti'ès jolie variante de la méthode du tamisage ('). Au lieu de tamis métalliques, il se sert d'un sac de gaze à bluter; il y verse le limon et l'agite dans l'eau. Le sac d' Asper est beaucoup moins encombrant que les tamis métalliques, et ce procédé doit être recommandé en voyage. Pour le naturaliste stationnaire, je préférerais cependant encore l'ancien tamis métallique.
En résumé : Si l'on veut séparer les divers groupes de la faune profonde d'après leur habitat, que Ton étudie le limon produit de la drague métallique en le laissant reposer dans des aquariums.
Si l'on veut collecter les animaux nageurs, marcheurs, vivant à la surface ou au-dessus du sol, que Ton emploie la drague à filet d'une part, et d'autre part que l'on tamise la première eau de lavage du limon récolté par la drague métallique.
(1) G. Asper. Beitrage zur Kenntniss der Tiefenfauna der Schweizerseen. Zool. Anz., III, 130 et 200. Leipzig 1880.
Si Ton veut les animaux vivant dans le sol, que l'on tamise à fond le limon de la drague métallique.
Si l'on veut les débris organiques, les végétaux, le feutre organique, que l'on emploie les tamis.
Pour une étude complète de la faune profonde, il y a lieu de combiner ces difïérentes méthodes.