ESPÈCES RARES
IX. Espèces erratiques, espèces immù/rantes, espèces expiranlcs, espèces na issant.es.
La question des espèces erratiques telle que nous avons pu Tétudier dans notre lac est vraiment intéressante; elle éclaii'e, senible-t-il, certains laits de l'histoire naturelle générale. Quand on cherche à établir les catalogues de la faune ou de la flore d'un pays, d'un territoii'e limité, d'une vallée, d'une montagne, on se trouve en présence d'une longue liste d'espèces banales, abondamment représentées par de nombreux individus, et, d'autre part, de quelques espèces rares; pour ces dernières, quelques individus seidenient sont d'autant plus précieux que leur découverte a coûté plus de peine; ils 'font la joie des collectionneurs.
(Juelle est la signification de ces espèces rares?
N'est-ce pas le plus souvent l'analogue de nos espèces errati([ues dans le milieu lacustre du Léman? Ne sont-elles pas, comme la plupart de celles-ci, des pionniers isolés d'espèces étrangères qui, importées accidentellement, de pi'ès ou de loin, par immigration active ou passive, cherchent à prendi-e pied sur ce sol nouveau pour elles? La jilupart échoueront dans leur tentative et périront sans descendance; quelques-unes feront souche et prendront place, api'ès un nombre suffisant de générations, au l'ang des espèces indigènes.
Pour mieux exprimer cette notion, disons que ces espèces errati(jues sont des espèces e n v a h i s s a n t e s , ou i m m i g r a n t e s.
C'est probablement ce qui a lieu dans la grande majorité des cas. Les espèces rares d'une société biologique sont souvent des espèces envahissantes faisant effort, actif ou passif, pour immigrer dans le teri-itoire considéré. Mais je vois en outre deux autres possibilités cjui expliqueraient les espèces rares. A côté des espèces immigrantes, on peut admettre deux catégories d'espèces remaiTjuables par le petit nombre de leurs individus ou par la localisation restreinte de leur aire d'habitat; se sont les espèces expii-antes et les espèces naissantes.
(i. Les espèces expii-antes. Le pays a posséilé ("ette espèce parmi ses formes indigènes, normales; les faits climatiques ou biologi(]ues ont changé; la lutte pour l'existence est devenue plus sévère.
Ces espèces ne trouveut plus le milieu (pii leur convient; elles déclinent, déci-oissent, disparaissent. Les derniecs individus d'ime espèce expirante sont récoltés par un naturaliste qui les enregistre en les qualitiant d'espèces rares. Ce ne sont pas des espèces envahissantes, bien au contraire, ce sont des espèces expirantes.
Nous n'avons guère i-encontré dans nos sociétés biologiques du Léman de foi-mes que nous puissions taire renti-er dans notre catégorie d'espèces expirantes. Je Jie saurais indiquer que VHaemonia equ/xcli que je trouvais en abondance devant Morges vers 1875 et que depuis loi's. je n'ai pas su retrouver sur les Potamots et Myriophylles de la même localité. C'était autrefois une espèce établie dans ce golfe de Morges; elle a disparu depuis lors. Ou encore cette algue Cyanophycée que Schnetzler a appelée Profococcus roseo-persicinns, et que nous ne savons comment dénommer, parce que nous ne pouvons la soumettre à des algologues compétents, vu sadispai'ition actuelle du fond du lac dans le golfe de Morges, où nous la trouvions en abondance en 1 870-1 880 (■).
11 va sans dire que l'extinction d'une espèce dans une localité n'implique pas nécessairement la mort du type dans toute son aire d'iiabitat; elle peut disparaître d'une région où les conditions de milieu ne lui sont plus propices, et continuer à prospérer ailleurs où les faits extérieurs lui sont plus favorables.
h. Les espèces n a i s s a n te s. Par l'un quelconque des procédés de l'évolution, l'espèce établie dans une localité, que son immigi-ation soit ancienne ou récente, se modifie; ime nouvelle forme apparait; c'est une espèce naissante. Les individus du nouveau type sont d'abord en petit nombre et localisés sur une aire restreinte. Un naturaliste qui les trouvera les considérera comme représentant une espèce rare. Ils ne se multipliei-ont et n'étendront leur aire d'habitat que si l'espèce nouvelle est viable. .le citerai, comme exemple, les Cygnes faux-albinos dont j'ai raconté l'histoire, p. 308 de ce volume.
En fait d'espèces rares, nous avons donc à considéi'ei' les espèces immigi-antes, les espèces expirantes, les espèces naissantes. Possédonsnous des critères absolus qui nous permettent de distinguer ces trois groupes dans les sociétés biologiques du lac ?
(') Voir ci-dessus, p. 141.