IO
(Fig. 201.) Sillmis méandriiiues sur la face supérieure, sillons parallèles sur la face latérale d'un galet de Corcolette. 202. Erosion chimique dans la vase. Moraine submergée d'Yvoire. 203. Erosion chimique; devant Morges, 20™ de profondeur. 204. Sillons méandriques. Lac de Morat. 205. Sillons méandriques sur toutes les faces d'un galet de Grandson. 206. Expérience du 12 mars 1877. Bloc de craie avec initiales gravées par les larves de Tinodes 207. Cupules semi-ovoïdes. Lac de Morat. 208. Traces de larves de Chironomes dans l'argile. Grandson. 209. Sillons méandriques sur toutes les faces d'un galet du lac de Neuchâtel. 210. Galet de Concise recouvert par les algues incrustantes. — Echelle de 0.2-5.
;par la fermentation de la vase; ces bulles s'élèvent dans la masse limoneuse, elles viennent se butter contre les aspérités de la pierre et s'accumulent dans les dépressions de celle-ci, dans les creux, en y faisant perle. Cet ari'êt du gaz se fait toujours dans les mêmes fosses, et son stationnement au contact de la pierre se répétant, l'attaque chimique, quelque faible qu'elle soit, finit par approfondir la dépression en une cavité. Ces trous, ces creux sont caractérisés par leur section arrondie, leur forme hémisphéi-ique, leur diamètre variable, quelquefois leur profondeur telle qu'ils traversent la pierre de part en part.
J'en donnerai deux exemples : la fig. 203 représente une pierre ramassée par le filet d'un pêcheur dans la vase, par 20"^ de fond devant Morges; la fig. 202, un galet de la moraine submergée d'Yvoire par -60"' de fondÇO-
C. Sillons tracés par la marche ou le stationnement d'animaux dans laie terre jjlastique.
De même que les Anodontes et Unies qui rampent dans le sable d'un fond d'étang ou de la beine dessinent un sillon qui garde la trace du passage de l'animal, de même que les larves d'Insectes creusent leur galerie dans la vase du lac, de même aussi si une marne plus ferme ou une argile plastique, roche géologique en place, foi-me une miu^aille dénudée de la paroi du lac, elle peut être attaquée par des Insectes sculpteurs.
Le 29 août 1878, sur la plage d'Estavayer au lac de Neuchàtel, j'ai découvert un banc d'argile pure, intercalé entre des couches de molasse.'Sa surface libre était creusée de sillons en forme de croissant effilé (fig. 218), je les ai attribués au passage ou au stationnement de larves de Chironomes, que j'ai du reste suipris en place. Cette argile ne faisant pas effervescence sous l'attaque de l'acide chlorhydrique, n'est • absolument pas calcaire, et ne peut avoir été érodée par action chimique. C'est par action mécanique que ces sillons ont été creusés.
Je représente encore à la fig. 219 de l'argile de St-Sulpice près
(1) Je suis oblitîé d'inscrire ici une réserve au sujet de la justesse de mon interprétation, par le fait que, dans certains échantillons, les creux hémisphériques, que j'attribue à l'érosion ciiimique, se voient sur la face supérieure comme sur la face inférieure du galet. C'est le cas pour les deux pierres figurées dans les n"* 202 et 203.
(Fig. 211.) Sillons méandriques. Greifensee. 2i2. Cupules semi- ovoïdes. Glendy. 213. Sillons des larves de Tinodes. Bloc des jetées du port de Morges. 214. Expérience de mars 1878. Sillons sur de la cire blanche. 215. Galeries de Tinodes sur un pilotis. Quai du Château, à Morges. 216. Algues incrustantes sur les arêtes séparatives de cupules hémisphériques. Concise. 217. Sillons de larves de Tinodes sur une pierre de la ténevière de Morges. 218. Sillons de larves de Chironomes dans l'argile pure d'Estavayer. 219. Sillons de larves d'Insectes dans l'argile de St-Sulpice. Léman. 220. Cupules semi-ovoïdes avec bourrelets marginaux. 221. Sillons méandriques . sur toutes les faces d'un galet du lac de Neuchâtel. — Echelle 0.25.
Morges, sur les rives du Léman, et fig. 208 de Fargile près de Grandson, au lac de Neuchâtel.
D. Sillons curvilignes des larves de Névroptères.
Les pierres des ténevières artificielles des stations lacustres de Morges par 2 ou 4'" de profondeur d'eau présentent parfois une sculpture que je décris comme suit :(') Sillons creux, sinueux, curvilignes, à courbures arrondies et non anguleuses, de 2 à 3'"nHle largeur et d'une profondeur qui peut aller jusqu'à 3""". Ils ne présentent aucun rappoi't de direction soit avec le clivage naturel de la roclie, soit avec son plan de stratification. Ils ne se trouvent que sur des pierres tendres, le plus souvent des pierres calcaires, sans distinction d'origine ou de provenance; ils ne peuvent être rapportés à l'existence dans la pierre de plantes ou d'animaux fossiles. La régularité de leurs dimensions empêche de les attribuer à des actions chimiques de Feau du lac; celles-ci produiraient des érosions irrégidières de foi'me et de protondeur variable suivant les différentes espèces de roches. Voir fig. 213 et 217, d'après des empreintes en plâtre sur des roches de Morges; fig. 224, photographie d'une plaque de grès de palafitte de la grande cité de bronze, à Morges.
Après avoir éliminé la possibilité d'attribuer ces sculptures à l'action de végétaux, à l'action des Anodontes (comme Pavait proposé G. T. Gaudin) ou d'autres animaux de la faune littorale, j'en suis venu à supposer que ces sillons étaient creusés par une larve de Névroptère, fort abondante dans ces régions du lac, la Tinodes lurida Curtis, comme nous l'avons déterminée en 1879, loi'sqiie je suis arrivé à l'élever et à soumettre l'Insecte ailé au diagnostic du grand névroptérologiste anglais R. Mac Lachlan, de LondresC^). La Tinode établit ses fourreaux adhérents sur les corps solides, fourreaux de même forme, de mêmes dimensions que les sillons qu'il s'agit d'expliquer. J'en ai étudié le développement sur des pierres siliceuses, sur des tessons de poteries qui n'étaient pas érodés et je leur retrouve exactement les mêmes allures qu'aux sillons sculptés de nos pierres calcaires.
(1) Lettre au D' J. delà Harpe. Bull. S. V. S. N., IX, -239. Lausanne 186i>.
(2) « Cette Hydropsyche semble n'avoir pas été distinguée par F. -J. Pictet; mais son H. microcephala doit rentrer dans cette espèce. Son //. maculicornis est aussi une Tinodes. • R. Mac Lachlan, 27 juin 1879, in lilt.
Les faits d'observation justifiant donc mon hypothèse, j'eus recours à l'expérimentation. Le 42 mars 1877, je jetai dans le lac, devant mon jardin, à Morges, trois blocs de craie blanche que j'avais désignés par des marques suflisantes. Je retrouvai une de ces pierres (fig. 206) le 26 novembre de la même année, soit 250 jours plus tard. 21 larves de Tinodes lurlda s'y étaient établies; bon nombre d'entre elles avaient choisi pour y fixer lein\s galeries soyeuses (l'adhérence étant évidemment plus solide) les sillons tracés par mon canif qui y avait dessiné mes initiales ; et c'est ainsi que ces larves, en élargissant ces sillons, ont, pour compléter la démonstration, inscrit mon nom sur cette
pierre ('). La preuve est parfaite : les
larves sont capables en huit mois de creuser des galeries de 1 à 2mm de profondeui' dans une pierre calcaire tendre comme la craie blanche.
Est-ce une action chimique, est-ce une action mécanique? En faveur de cette dernière supposition parle le fait que des sillons analogues à ceux de nos pierres calcaires sont dessinés par les larves de Tinodes sur les pilotis de bois des quais du lac (fig. 215). Pour juger définitivement la question, j'eus encore recours à l'expérimentation. En mars 1878. je composai des blocs artificiels de ciment dans lequels j'insérai des morceaux de dix échantillons de substances différentes, également tendres, mais de composition chimique diverse; je les déposai au fond du lac dans laténevière de la grande cité lacustre de Morges; dix mois après, le 25 janvier, j'allai les relever; je constatai que nombre de mes échantillons n'avaient pas été attaqués d'ime manière utile par les larves de Tinodes, mais que deux de ces morceaux cependant avaient été également sculptés, à savoir la craie blanche et la
(Fig. 222.) Sillons méandriques. Ouchy,
(Fig. 223.) Cupules ovales. St-Sulpice.
Echelle 0.20.
(1) Les parties où l'on peut retrouver la largeur des traits de canif originaux sont entre autres le bas du jambage de droite de r.4, le jambage vertical ainsi que le crochet médian du second F, et la plus grande partie des chiffres de 1876. Au contraire, les parties élargies par les larves de Tinodes sont le premier F, presque entier, le jambage de gauche, la partie supérieure du jambage de droite, la barre -horizontale de VA, la barre supérieure du second F, etc. (fig. 206).
cire d'abeilles (lig. 214). La craie, le bois, la cire d'abeilles étant de même attaqués par nos larves, il n'y a pas à hésiter à invoquer une action mécanique pour cette sculpture. La question est donc jugée.
Si l'on m'objecte que la dureté d'un bloc de calcaire alpin ou jurassique, sur lequel nous ti'ouvons des sillons insculptés, est toute autre que celle du morceau de craie ou delà cire d'abeilles, où, en quelques mois, nos larves ont inscrit mes initiales, je répondrai que je n'attribue pas la sculpture profonde que nous constatons sur nos galets du lac à l'ouvrage d'une seule larve, dans une seule année. Pour ces pieires relativement dures, il faut la répétition, souvent renouvelée, de larves de la même espèce, établissant leurs galeries à la même place, dans le même lieu. Cette répétition d'un établissement identique, exactement au même point, s'explique fort bien, car les larves choisissent évidemment un sillon naturel déjà creusé par une irrégularité originale de la pierre pour y fixerplus commodément les soies de leur galerie; le sillon qui a tenté les larves
des générations précédentes, séduira (Fig. 224.) suions creusés par des larves de même leurs successeurs; sans par- ^le Thwdcs lurida. Ténevlèrede pala- , I . fltte de Morgos. — Echelle- 0.40.
1er encore de léventualité que je crois
avoir constatée de l'utilisation, par luie jeune larve, d'une galei'ie abandonnée par la nymphe qui s'est ti-ansformée en mouche.
Voici une description sommaire de la larve de T'modes lurida : « Larve d' Hydropsychide sans branchies externes. Tête carrée en avant, arrondie en arrière, bi-une; corselet brun-verdàtre, mésothorax, métatliorax et abdomen verts. Appareil du derniei- anneau de l'abdomen bâti sur le type des larves à branchies externes ('j. Cinq tubes à l'anus. Pattes d'un brun clair. Poils longs sur la tête et le thorax, nuls sur l'abdomen. Long. 10-12">in. Larg. 1.5-2™™. Abri. Galerie adhérente à la pierre, de forme variable, souvent contournée, formée d'un tissu soyeux à la partie non adhérente seulement, ouverte aux deux extrémités, de longueur double et triple de celle de la larve. »
(') Voir F.-J. l'ictet, Recherches sur l'histoire des Phryfjanides. Genève 1884, p. 97.
E. Sculpture sous le tuf des Algues incrustantes.
Tout ce que. nous avons vu jusqu'à présent n'est que de très faible importance et de très faible action; cela eût été probablement négligé si l'attention n'avait pas été dirigée sur ces sujets par l'étude qui s'imposait à nous des sculptures beaucoup plus belles, plus évidentes et plus répandues qu'il nous reste à décrire.
Sur tout le littoral de certains lacs, sur certaines plages seulement
d'autres lacs, un grand nombre de galets, la majorité parfois, tous les galets même en quelques lieux, présentent des sculptures tellement saillantes ou profondes, qu'elles ont de tous temps provoqué Fintéièt et sollicité une explication théorique.
Je citerai tout le littoral des lacs de Neuchàtel, de Morat et de Bienne, comme présentant incontestablement le plus beau développement de ces sculptures.
Dans le Léman, je citerai cer- (Fig. 225.) Bloc de caicairp du Jura, dans les tainos parties de la téncvière du
fondations d'une vieille maison de Morges. Cupules semi-ovoïdes sur la face supérieure, sii- grand palatittc de Morges, une
Ions parallèles sur la face latérale. - Echelle ténovière naturelle devant l'an- 0.40.
cienne poudrière de Morges, certaines parties du port de Thonon et delà rade de Genève, peut-être encore'la grève de la pointe de la Venoge et du Boiron près Morges; mais les sculptures dans ces localités du Léman sont beaucoup moins belles, beaucoup plus rares, et j'hésite encore, dans quelques cas, à affirmer la similitude de cause avec les sculptures du lac de Neuchàtel. Je prouve cependant par mes figures 222 et 223 que, sur les grèves du Léman, on peut retrouver des galets presqu'aussi profondément sculptés que ceux des lacs du pied du Jura. O^ant à la figure 225, qui représente une partie d'une pierre recueillie par moi dans les ruines d'une antique maison de Morges, quoique je ne puisse deviner comment elle aurait été appoi-tée du lac de Neuchàtel. les sculptures y sont
si belles, que je ne puis les croire Fœuvre des artistes sculpteurs du Léman.
Je baserai ma description essentiellement sur ce que j'ai observé sur le littoral du lac de Neuchàtel, à Chevroux, Estavayer, Clendy, Grandson, Corcelette, Concise, Neuchàtel, etc.; du lac de Morat, à Montelliei', Morat, Meyriez et Greng; à Nidau et l'Ile de St-Pierre au lac de Bienne, etc.
J'établirai d'abord quelques faits.
!« Les sculptures sont de types divers. Je signalerai entre autres :
a. Les sillons méandriques de 2 à 6™"^ de largeur, de profondeur allant jusqu'à 5"i™, aboutissant les uns dans les autres, parfois assez serrés pour qu'ils recouvrent toute la pierre, ne laissant entre eux que des arêtes tranchantes, parfois plus discrets et séparés par des surfaces aplaties de superficie originale de la pierre. La distribution de ces méandres, par leur irrégularité, se laisse comparer à celle des circonvolutions du cerveau humain (fig. 201, 204, 209, 211, 221, 222).
Ce type de sillons méandriques est de beaucoup le plus répandu; en certaines plages il est seul représenté; en d'autres il se mélange avec les types suivants :
h. Sillons rectilignes sur les faces verticales ou inclinées des blocs; ces sillons parallèles et légèrement divergents, selon les cas, descendent suivant la ligne de plus grande pente de la face qu'ils ornent (fig. 201, 225).
c. Cupules ou creux senti ovoïdes de 12 à 18'^^™ de grand diamètre, de 6 à 8"im de largeur, de 6 à 8™™ de profondeur (fig. 207, 212, 220, 223, 225).
Parfois les bords de ces cupules présentent un bourrelet faisant saillie sur le plan général de la pierre non attaqué par la sculpture (fig. 220). Ce bourrelet est formé de tuf déposé par les algues incrustantes.
d. Cupules ou creux hémispliériques, avec un diamètre de 6 à 12"™. Les types c et d sont en. général assez serrés pbur que les cloisons
qui les séparent forment des arêtes tranchantes. Sur la même pierre, les dimensions des cupules restent les mêmes sur toute l'étendue de la face qui en est chargée. Lorsque la pierre est en place on reconnaît que la face ornée de cupules, ou semi-ovoïdes ou hémisphériques, est
toujours celle qui regarde en haut, les faces latérales étant couvertes de sillons rectilignes ou méandriques.
e. Creux ovoïdes discrets, ceux que C.-T. Gaudin a jadis décrits et qu'il a attribués à des Anodontes. Ces creux sont rares, dispersés, séparés les uns des autres par de larges surfaces non érodées. Ce type n'est pas rare au bord du Léman (fig. 224). Je ne suis pas certain de l'avoir trouvé ailleurs. — Est-il lié à l'action des algues??
2° Les sculptures sont le plus développées sur les faces libres des^ blocs, sur les faces baignées par l'eau. Cependant les galets qui n'excèdent pas le volume du poing ou celui d'une tète d'enfant, ont souvent toutes leurs faces sculptées, même celles qui étaient enfoncées dans la vase; dans ce cas les sculptures de la face envasée sont toujours du type des sillons méandriques (fig. 205, 209, 221).
3'J Les sculptiH'es sont le mieux développées dans les régions où les pierres sont recouvertes des algues incrustantes, essentiellement Rivularia Jiaematites [Euactis, Zonotrichia calcivoraj et Schizothrix lateritia [Hydrocoleum ealcilegum) (fig. 210).
4° Notons cependant que sur le littoral du lac d'Annecy il n'y a pas trace de galets sculptés, et cependant nulle part les algues incrustantes ne sont mieux développées. R. Chodat, de Genève, auquel j'ai soumis le tuf lacustre qui encroûte les pierres du lac d'Annecy, septembre 1890, y a reconnu les algues ordinaires de cette formation, Hydrocoleum et, peut-être aussi, Euactis calcïvora; ce fait étant fort instructif, je cite le texte même de Chodat : « L'algue incrustante principale est V Hydrocoleum ealcilegum Braun. Mais il y a en outre des Rivularia, des Scytonema, des Oscillaria et, çà et là, des débris qui ressemblent plus ou moins à VEuactis calcivora. Cependant cette dernière algue ne formerait que l'infime minorité. L'algue incrustante est donc i7'^droco^euw»(i). La conclusion n'est-elle pas bien prochaine : si malgré l'incrustation abondante de V Hydrocoleum il n'y a pas de sculpture, n'est-ce pas à l'absence, plus ou moins complète, de YEuactis qu'il faut attribuer ce défaut?
5° Notons encore que, si nous ne faisons pas erreur, nous constatons, ainsi que nous l'avons dit au n» 2, des sculptures sur la face envasée des galets enterrés dans le sol (fig. 209,221). Cette face n'est pas
(1) R. Chodat, 16 janvier 1891, in litt.
couverte d'Algues incrustantes. Donc Faction immédiate des Algues incrustantes ne serait pas indispensable pour produire les sculptures. L'erreur possible dont je parle viendrait de ce que le galet aurait peutêtre été autrefois dans une position difïérente de celle qu'il a aujourd'hui, que la face actuellement enterrée, peut avoir été jadis une face supérieure baignée par l'eau.
— En réunissant les faits exposés sous les numéros 2 à 5, il semblerait qu'il y ait un rapport de cause à effet entre le revêtement des algues inci'ustantes et les sculptures que nous trouvons sur les pierres. Cela n'est pas absolument certain et ne résulte pas nécessairement des faits à moi connus; mais cela est probable. —
6° Les sculptures en question se rencontrent sur toutes les pieri-es calcaires et rien que sur les pierres calcaires. Quelle qu'en soit l'origine géologique et la structure minéralogique ou pétrographique, tous les calcaires sont attaqués par les agents sculpteurs; il n'y a que les calcaires qui soient attaqués.
^„ ^ , , ^. 1 • • (Fig. 226.) Coupe schéma-
— C est donc a une action chunique que, tique d'une pierre sculptée jusqu'à meilleur avis, j'attribuerai les sculptu- «- montrant en b les kigues
incrustantes sur les arêtes res qui nous occupent. — séparatives, et en c les sil-
lons ou cupules débarrassés
7° En 1877, j'ai profité de la correction des du revêtement d'algues. lacs du pied du Jura pour étudier,sur la beine
même du lac de Neuchàtel mise à nu par l'abaissement des eaux, les galets sculptés in situ. J'ai constaté que sur les pierres fi'aiches, récoltées en place, sans bouleversement ni altération, les algues incrustantes sont insérées sur les arêtes et surfaces séparant les creux et sillons, tandis que le fond de ces creux, cupules et sillons, rectilignes et méandriques, montrent la roche à nu, non recouverte d'un revêtement apparent (fig. 226). J'ai eu la bonne fortune de pouvoir présenter à W. Schimper, alors en villégiature à Couvet, dans le canton de Neuchàtel, des échantillons que je venais de récolter dans le lac; il a reconnu et accepté l'exactitude de mon observation. La pierre de la fig. 216 est l'une de celles qui lui ont été montrées et qui ont emporté sa conviction. Depuis lors, S ch roter et Kirchner, dans leur étude des galets sculptés du lac de Constance, ont admis cette disposition des algues et l'ont confirmée par leurs observations personnelles..
Chodat seul a contesté la réalité du fait : «Dans les galets en voie de corrosion, » dit-il, « le revêtement algueux est continu. Les sillons, comme les crêtes, sont couverts d'une incrustation le plus souvent d'égale épaisseur ('). » Nous allons revenir sur cette question qui est très importante..
8° C'est en me basant sur le fait, que je crois encore authentique malgré la négation de Chodat, de la concentration des algues incrustantes sur les arêtes de séparation et de leur absence dans les sillons, que j'ai formulé mon hypothèse qui cherche à expliquer les sillons méandriques des galets sculptés. Je suppose que les algues incrustantes agissent comme un vernis protecteur qui empêclie l'attaque chimique de la roche, tandis que dans les creux et sillons, la pierre, mise à nu par l'absence ou l'enlèvement de ce revêtement organiqqe, est soumise à l'attaque d'un acide, — disons de l'acide carbonique dissous dans l'eau, — et est érodée par dissolution du carbonate transformé en bicarbonate de calcium.
Il y a donc dans mon hypothèse deux choses : Premièrement une action dénudatrice; celle-ci je l'attribue aux petits animaux de divers types, qui rampent sur et sous les pierres. Vers, Turbellariés, Annélides. Mollusques, Crustacés, Hydrachnides, larves d'Insectes, circulent en grand nombi^e sur ces pien-es; ils s'y font un chemin entre les algues, comme les gros Mammifères des forêts tropicales se fraient un sentier entre les arbres des jungles, comme les Souris des champs entre les brins d'herbe de nos prairies. Cheminant toujours sur les mêmes traces, ils en battent assez le sol pour que, dans ces divers cas, la végétation disparaisse, la terre ou la roche soient mises à nu, et restent à nu.
Il y a, en second lieu, sur la roche mise à nu, action d'attaque par l'acide carbonique en excès. Que ce soit une action chimique qui dissolve la pierre, cela résulte de la nature pétrographique des galets dont nous étudions à présent les sculptures; ce sont tous des calcaires. La difficulté est de trouver la source de cet acide cai^bonique, les algues incrustantes étant des Cyanophycées et dégageant à la lumière de l'oxygène, par l'action de la Chlorophylle, qu'elle renferment masquée sous les pigments bleuâtres. Pouvons-nous y appliquer l'hypothèse de F. Cohn, qui attribuait à la partie basilaire de ces algues
(<) loc cit. [p. 387], p. 452.
les mêmes fonctions oxydantes qu'aux racines des végétaux supérieurs, par conséquent dégagement d'acide carbonique? Ou bien devons-nous nous contenter de l'acide carbonique sécrété en excès par les algues pendant les heures de la nuit? — Bornons-nous à admettre une attaque chimique de la roche qui, continuellement dénudée par le passage de nouveaux animaux sur les traces de leurs prédécesseurs, s'approfondit toujours par l'érosion chimique sans cesse agissante.
Les sillons s'abouchent les uns dans les autres; les courbures des sillons sont bien celles des sentiers dessinés par l'homme ou les animaux dans la forêt ou la prairie. L'explication est et reste plausible, pour autant qu'elle s'applique aux sillons méandriques.
9° Cette explication serait peut-être encore applicable aux sillons rectilignes dirigés suivant la plus grande pente des faces latérales ou inclinées des pierres; quand on voit les algues d'eau douce, les Cladophora par exemple, des murs des quais, prendi'e parfois dans leur frondaison une disposition en paquets parallèles tout à fait semblable à celle des sillons rectilignes en question (je n'ai jamais mieux vu la chose que sur les quais de la Seine à Auteuil, en aval de Pai'is, 20 juillet 1896), on peut se demander si peut-être les algues incrustantes ne subiraient pas un arrangement analogue dans certaines circonstances. C'est possible, mais je ne puis le démontrer, les observations me manquent.
10» Mais cette explication n'est certainement pas applicable aux creux et cupules des faces supérieures des pierres. Nous ne connaissons aucun animal qui s'établisse sur les pierres du littoral lacustre, (comme le font, par exemple, sur le fond vaseux d'un ruisseau, les têtards de grenouilles qui s'y creusent des cavités) et qui, par son stationnement pourrait empêcher les algues de se développer, ou qui pourrait écraser ces algues et dénuder la pieri'e. Le stationnement aux mêmes places des bulles de gaz acide carbonique que nous avons vu produire une véritable érosion sur certains galets creusés chimiquement (v. p. 389, fig. 202 et 203) pourrait-il expliquer ces étonnantes cupules hémisphériques et semi-ovoïdes? Je ne le sais.
Je renvoie la question aux riverains des lacs à riches sculptures. Le problème est évidemment délicat et demande une observation attentive; le phénomène est trop rare et tr-op mal développé au Léman, pour qu'on puisse l'y suivre avec le soin scrupuleux qu'il exige. Le
seul lait général que, dans cette direction, je crois pouvoir énoncer,, c'est que les types de sculpture ont quelque rapport avec la nature pétrographique de la roche qui les porte. Le type des sculptures des cailloux durs, compactes (le plus souvent des méandres ou creux semi-ovoïdes) est différent de celui des cailloux plus tendres, de consistance molassique (creux hémisphériques).
Il» R. Chodat non seulement est un algologue distingué, mais, originaire de Bienne, il connaît fort bien les galets sculptés des lacs du pied du Jura qu'il a étudiés sur place; ses idées méritent toute considération, il nous a apporté, en 1898, une nouvelle explication qu'il justifiera, nous l'espérons, par de plus longs développements.
Tout d'abord, il nie que le fond des sillons et des creux des galets sculptés soit dégarni des algues incrustantes, tandis que les arêtes séparatives seraient le siège d'insertion des bouquets des filaments de Schizothrix et de Rivulaires, ainsi que nous ci'oyons l'avoir reconnu, S c h r ô t e I' , K i r c h n e r et moi-même.
Puis il affirme que la pierre revêtue d'algues incrustantes est cariée par des canaux ramifiés qui pénètrent dans l'écorce extérieure du galet, déjà profondément altérée, et même dans le noyau qui paraît intact. Ces canaux sont remplis d'un enchevètremenf de filaments excessivement minces plongés dan>; des membranes épaisses. Ce sont des Sdiizothrix qui forment la première attaque de la pierre. Dans cette végétation des Schizothrix s'insinuent des Riviilaria et des Caiothrix. qui constituent dans la pierre cariée des enracinements coniques d'un beau vert, puis aussi des Chroococeacées, des Gongrosira, surtout à l'état de Codlolum. Ce seraient les Schizothiix qui auraient l'action cariante principale, les Rivulaii'es ne seraient que secondaires. Cette pénétration des Schizothiix descendrait jusqu'à 1 ou 2"!™ de profondeur dans les galets de l'île St-Pierre, du lac de Bienne.
Après cette action primaire que Chodat désigne sous le nom très expressif de carie, la roche continue à être attaquée: citons notre auteur afin de ne pas le traliir : « C'est dans cette végétation calcaire de la pierre cariée, que les larves vont établir leurs tubes. Ces derniers sont surtout constitués de petites pierres ou de sable fin étranger à la pierre qui fournit ce substratum. il y a plusieurs espèces de ces larves, la plus commune est d'un vert gai; leurs galeries sinueuses viennent désagréger la masse cariée dont elles suivent les méandres en les creusant. II est indiscutable que ces larves ont une action dans
la déteniiiQation des .sillons réguliers, mais cette action ne se fait que ■consécutivement à la caiie par les algues D'autres animaux viennent augmenter cette désagrégation : rien de plus habité que ces pierres cariées : de petits crustacés, des insectes aquatiques, y creusent des . retraites et contribuent à la production de galeries d'autant plus profondes que le calcaire est plus friable. Enfin l'action mécanique des vagues agit pour enlever des débris de la roche pourrie. »
L'explication de mon savant collègue de Genève se rapproche de la mienne en ce qu'il fait, comme moi, intervenir les animaux qui circulent sur et sous les pierres: mais il leur attribue une action mécanique qui désagrégerait localement l'écorce de la pierre attendrie auparavant par la pénétration des algues cai'iantes : tandis que moi, j'attribue la sculpture de la pierre à une attaque chimique et non mécanique. Etant données la compétence et l'autorité de Chodat, ses hypothèses, qui semblent logiques, appellent la plus sérieuse attention; il me permettra cependant de lui dire que sa théorie n'est pas plus complète que mon hypothèse. Il devra achever sa démonstration en nous montrant comment de cette action cariante uniforme résultent, par l'intervention des animaux, les différents types de sculpture, tantôt en sillons méandriques, tantôt en sillons parallèles, tantôt en creux hémisphériques, tantôt en cupules semi-ovoïdes. Il nous doit, s'il peut nous le fournir, ce supplément qui élèvera son hypothèse à la dignité d'une théorie.
Il me permettra, en outre, de lui présenter quelques objections :
a. Je maintiens la justesse de mon observation, que les algues incrustantes ont leurs touffes extérieures insérées sur les parties saillantes des pierres, sur les arêtes qui séparent les sillons ou les creux; tandis que les parties creusées, sillons, trous et creux, montrent la roche dénudée, en contact avec l'eau. Ce n'est pas sur les pierres de la grève actuelle des lacs, que l'on peut étudier avec profit cette question; roulées par les vagues, dégarnies de leur revêtement d'algues, elles ne montrent plus rien de reconnaissable au sujet des faits en discussion. Il faut, ou bien profiter d'une bonne fortune, comme celle dont j'ai jouï en 1877, de pouvoir observer les galets en position sur la beine, fraîchement exondée par l'abaissement du niveau du lac, résultant des grands ti-avaux de la Correction des eaux du Jura; ou bien il faut aller pêcher les pieri-es sous deux ou trois mètres d'eau, et les
étudier à leur sortie de l'eau. Que l'on veuille bien regarder attentivement ma figure 216 : on y verra peut-être, ce qui est parfaitement distinct sur l'échantillon en nature, le fond des trous avec la roche à nu, les arêtes recouvertes de leurs coussinets d'algues incrustantes.
h. Je connais l'action cariante que Chodat a si bien décrite; je l'ai vue sur de nombreux échantillons. Les pierres sculptées la présentent souvent sur tout ou partie de leur surface. Je suis allé, le 27 juin 1901,. étudier à nouveau les faits à Clendy, près d'Yverdon, à Grandson, à Corcelettes, et j'ai retrouvé sur un grand nombre de pierres la couche tendi-e, crayeuse, de couleur différente de celle de la pierre saine que le botaniste de Genève attribue avec raison à la pénétration par les filaments des algues; sur d'autres pierres, une couche ocreuse, due à la sui-oxydation des sels de fer. Mais ce qui me parait constant ou au moins le plus fréquent, c'est que cette écorce, cariée ou ocreuse, se retrouve avec la même épaisseur sur toute la surface libre de la pierre,, aussi bien sur les parties saillantes, sur les arêtes où la pierre n'a pas été insculptée, aussi bien dans le fond des sillons ou des creux où l'action corrosive a été maximale. Sur les coupes, on la voit former uneécorce dont l'épaisseui' est partout la même. La conclusion de ce fait est, si je ne me trompe, que la couche cariée, comme la couche ocreuse, sont dues à des actions secondaires, postérieures à la sculpture qui a entaillé la surface des pierres.
Suivant l'hypothèse de Chodat, la couche cariée, attaquée par l'exfoliation mécanique des animaux circulant dans les sillons, devrait être plus ou moins complètement détruite dans le fond des sillons et des creux de la sculpture. Gela n'est pas. 11 me paraît évident, d'après certains échantillons très démonstratifs, que la couche cariée n'a pas été attaquée localement, pour laisser, comme résultat de cette attaque,, les creux et sillons des sculptures.
c. Si, sur un grand nombre de pierres, on constate facilement l'altération signalée par Chodat. sur d'autres pierres, aussi brillamment sculptées, on n'en voit pas trace; aussi bien dans le fond des creux que sur les arêtes, la pierre calcaire est intacte, et n'est nullement pénétrée par l'action cariante. C'est surtout évident pour les galets formés de calcaire alpin noir, ou certains calcaires jurassiens jaunes, trèscompacts. Sur une soixantaine d'échantillons que j'ai rapportés de ma course du 27 juin, une dizaine au moins, ne montrent pas trace de-