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LE RETOUR A LA SURFACE DES CADAVRES DANS LE LAC

les noyés dans les étangs et les i-ivières. Mais l'affirmation est parfaitement valable si on la restreint aux cadavres de noyés dans les grandes profondein-s du lac. Je dirai : les cadavres descendus à plus de 50'" de fond ne remontent pas spontanément à la surface.

Le juge d'instruction m'a plusieurs lois posé cette ciuestion quand l'absence du cadavre lui faisait craindre un crime, supposer que le corps n'eût été alourdi par une surcharge qui l'aurait maintenu dans les profondeurs du lac. J'ai toujours pu lui l'épondre : Je ne vois là rien d'extraordinaii-e; c'est un phénomène parfaitement naturel.

La putréfaction cause un dégagement de gaz, à Tétat aériforme dans les tissus et dans les organes. Ceux-ci se dilatent, le volume du corps augmente sans que son poids soit modifié; sa densité dimimie par conséquent, et il se soulève dans l'eau pour venir siu-nager à la surface. Tel est le fait ({ue nous observons dans une eau peu profonde quand nous voyons le corps remonter à la surface quelques jours après la mort, le neuvième jour, selon le dicton populaire, qui tient à préciser des cliiftres, même lorsque l'indétermination serait de règle.

Mais si la noyade a eu lieu dans un lac profond, si le corps est descendu à quelques dizaines de mètres de profondeur, la pression de l'eau sus-jacente empêche la dilatation à leur volume normal des gaz produits par la puti'élaction; leur volume reste réduit en raison inverse de la pression : à 10™ il est la moitié, à 20™ le tiers, à 50™ le sixième, à 100™ le onzième de ce que la même quantité de gaz donnerait à la sui-face. Par conséquent, pour augmenter de quelques décimètres cubes le volume du cadavre, il faudrait la production d'un grand nombre de litres de gaz.

Or la putréfaction ne dégage beaucoup de gaz que lors(|u'elle est fort active, dans une eau relativement chaude; au contraire, dans un milieu à température aussi basse que les couches profondes d'im lac (dans le Léman 7" à 50™, 5° à 100™), les phénomènes de putréfaction sont ti-ès ralentis; la production des gaz est très faible et très peu rapide.

Puis ces gaz, sitôt produits, sont absorbés par le li{|uide ambiant qui est capable de dissoudre des gaz en raison directe de la pression fju'il subit. La pression est proportionnelle à la profondeui*. Dans les grands fonds, la faible quantité de gaz, dégagés par une putréfaction peu excitée par une température trop basse, est vite absorbée dans une eau avide des gaz qui s'offrent à sa dissolution.

Donc, dans les grands fonds, le cadavre n'augmente pas de volume sous l'influence de la putréfaction, sa densité n'est pas réduite; il ne vient pas flotter à la surface.

C'est pour cela que les cadavres d'hommes, ceux des Poissons, ceux des animaux inférieurs, ne remontent pas à la surface du lac du moment qu'ils sont descendus à une profondeur qui dépasse quelques dizaines de mètres. Je poserai la limite au-dessous de laquelle les cadavres des noyés ne reviennent pas à quelque cinquante mètres de profondeur, peut-être même déjà à trente mètres.

XI 11. Les (jalets sculptés.

Les cailloux, roches, pilotis des bords de la mer sont, comme chacun le sait, attaqués par des organismes nombreux et divers, qui les percent, les ci-eusent, les sculptent ; en outre des actions mécaniques et chimiques, depuis les algues microscopiques qui corrodent la coquille des Mollusques, aux Annélides, aux Oursins, aux Mollusques, une foule d'êtres vivants attaquent comme des parasites les corps durs, et cherchent, en y creusant des cavités, asile et protection contre les insultes extérieures. Il en est de même dans nos lacs. Les sculptures y sont le plus souvent moins pi'oiondes, moins apparentes que celles des côtes océaniques; mais paribis aussi elles sont fort évidentes et elles réclament tout autant l'intérêt du naturaliste. Les agents mécaniques, chimiques et organiques, qui coirodent, érodent et sculptent les corps solides, roches et bois, sont nombreux et divers; je voudrais essayer d'en énumérer quelques-uns.

Cette question des galets sculptés est un chapitre encore très obscur de la limnologie : plusieurs questions sont insuffisamment résolues; plusieurs des solutions déjà trouvées sont souvent méconnues ou incomprises, .le chercherai à séparer ce qui est acquis de ce qu'il reste à expliquei-, espérant que bientôt nous aurons une vue plus complète et plus vraie des jolis problèmes qui nous son posés par ces phénomènes.

Le sujet n'est pas nouveau ; il a, à ma connaissance, été traité pour ce qui regarde les lacs subalpins, par les auteurs suivants.

La question a été posée par l'école d'Agassiz à Neuchâtel.Versl840,(?) Alexandre Braun, William Schimper, et les naturalistes neu-

châtelois. ont étudié les sculptures admirablement développées sur les galets de la rive des lacs du pied du Jura, et les ont attribuées à l'action d'une algue Cyanophycée, Euactis calcivora Al. Braun '{ZonotricJiia calcivora, Rivularia hœmatites). Ed. Desor a répété cette explication en 1808 ('). W. Schimper, dans une série de lettres inédites adressées à E. Desor et à moi-même en 1877 et 1878. a confirmé son opinion sur l'action sculptante des algues incrustantes : Euactis calcivora et Hydrocoleum calcUegum (Schizothrix lateritia Gomont.). Schimper avait étudié ces Algues dans l'automne de 1857, dans un séjour fait à Bel-Air près Yverdon, et à Concise. Voici les termes mêmes de sa description : « Pour ces galets sculptés, il y a deux choses à observer : une algue qui décompose la pierre, une Rivulariée, Euactis calcivora; et une autre qui réunit les particules désagrégées pour en faire des glomérules qui finissent par se' détacher et qui forment .quelquefois des tas considérables sur les bords du lac de Neuchâtel, par exemple près de Concise; c'est V Hydrocoleum calcilegum, espèce d'Oscillariée tout à fait semblable à la fameuse Ose. Chtonoplastes qui fixe les sables des dunes de Fionie » ('^).

En 1865, Ch.-Th. G au d in a attribué à l'action déjeunes Anodontes les creux ovalaires de certains galets du Léman (^). Cette interprétation a été discutée dans le sein de la Société des Sciences naturelles de Zurich. Voici ce qu'en dit le procès-verbal (manuscrit) de la séance du 20 novembre 1865 (^) : « M. le professeur Heer entretient la Société de sculptures paléontologiques (vorweltliche Ausfressungen) sur des pierres près de Genève, par l'action d' Anodontes ou d'Hélices. M. le professeur Escher de la Linth tient ce phénomène pour l'effet d'érosions par le lac, car les sculptures se retrouvent tout autour du galet ».

En 1866 et 1868, J. de la Harpe a recueilli quelques observations sur les galets sculptés des lacs Léman, Neuchâtel et Walenstadt; il adopta mon hypothèse sur l'action des larves de Névroptères (s).

(1) Bull. Soc. Se. Nat. Neuchâtel, VIII, 68, 1868.

(") W. Schimper, 11 novembre et 13 décembre 1877 in litt.

(3) Note sur certains galets des bords du Lac de Genève. Bull. S. V. S. N., VIII, 306 et 351. Lausanne 1865.

(*) Communiqué par C. Schrijter et Tobler, 9 juillet 1901, in litt.

(*) Nouveaux renseignements sur les galets sculptés des Lacs de Genève et de Neuchâtel. Bull. S. V. S. N., IX, p. 237. — Cailloux sculptés du Lac de Wallenstadt. X, p. 64.

C'est àpropos de ces recherches du D'' de la Harpe que je fis connaître poui' la première fois mes observations sur la sculpture opérée par les larves de Névroptères(^). De 1877 à 1879, j'ai appuyé mes hypothèses de démonstrations positives, et j'ai essayé de faire le départ entre l'action des lai-ves de Névroptères et celle des algues incrustantes (■).

Dans la séance du 13 août 1878 de la Société helvétique des sciences naturelles, session de Berne, G. Vogt a traité des galets sculptés; il a réfuté l'hypothèse, qu'il m'attribuait bien à tort, des grandes sculptures des lacs de Neuchàtel et de Bienne dues à l'action des larves de Chironomes, et il a exposé les observations de Schimper et de lui-même sur l'action de YEuactis calcivorai^).

En 1885, 0. Fraas, dans le texte explicatif de la carte géologique du Wurtemberg et dans une communication faite à la Société géologique du Rhin Supérieur (^), donne une excellente description des incrustations calcaires du lac de Constance avec des observations précieuses sur la rapidité de leur dépôt (en moins de 58 ans, l'épaisseur du tuf avait dépassé S'^ni). Il attribue l'érosion à des larves d'un Diptère. L. Leiner, de Constance, qui prit part à cette discussion, l'attribue à des larves de Diptères, de Névroptères, et d'un Insecte filateur, non autrement déterminé.

En 1893, Ferdinand Cohn a traité des galets sculptés des lacs subalpins (^). Il décrit les faits d'après des échantillons à lui envoyés de Suisse; il attribue la sculpture à l'action des Rivulariées et Schizotrichées, et émet l'idée que l'érosion est produite par la partie basilaire des filaments des algues, qui se comportent comme des racines en sécrétant un acide, lequel peut dissoudre la chaux, tandis que la partie verte des mêmes filaments possède la propriété, non encore expliquée, de précipiter dans les tissus des sels de chaux à l'état cristallisé.

(») Lettre à J. de la Harpe. Bull. S. V. S. N., IX, p. 235. Lausanne 1866.

(2) Bull. S. V. S. N., XV, 28 et 43. Lausanne 1877, XVI, 473, 518, 1878-79. Actes Soc. helv. se. nat., Berne 1878, p. 128. Bern 1879.

(3) Verhandlungen des Schw. Nat. Gesellsch. Bern 1888. S. 126. Bern 1879.

(4) 0. Fraas. Begleitworte zur geognostischen Spezialkarte von Wûrttemberg. Bl. Friedrichshafen u. Wilhelmsdorf. Stuttgart 1875. — Ueber Furchensteine am Bodensee. Ber. ûber die XVIII. Vers, des Oberrheinischen Geolog. Vereins, 1885, p. 23.

(^) Ueber Erosion von Kalkgesteine durch Algen. Jahrbuch der Schles. Ges. f. Vaterl. Kultur 1893. In Naturw. Rndsch, IX, 449, 1894.

Dans leur belle étude sur la Végétation du Bodan (•), Schrôter et Kirchner ont traité explicitement des galets sculptés. Ils ont d'abord décrit soigneusement le tuf lacustre (krustenartiger Ueberzug) formé essentiellement sur les pierres du lac par Schizothrix fasciculata {'zz Hydrocoleimi calcilegum), Calothrix parletma et Phormidium incrustatum ; sur les pierres du Rhin, à Constance et à Stein, le tuf lacustre, beaucoup plus épais, est dû à R'ividaria hœmatites (=z Euactis calcivora et E. rïvidarxs) ; enfin ils étudient les sculptures des galets. Us acceptent le fait que j'avais indiqué que les sillons des sculptures sont libres d'algues, tandis que les arêtes qui séparent ces sillons en sont couvertes ; ils voient avec moi une action protectrice des algues. Us constatent que les sculptures se rencontrent sur toutes sortes de pierres, calcaires ou non, sur des pilotis ou sur des planches.

Lampe rt (La vie dans les lacs continentaux) résume la question en se basant essentiellement sur l'opinion de Kirchner (^).

Dans ses études de Biologie lacustre (^) R. Chodat reprend la ques tion, et semble l'avoir fait avancer d'un pas en démontrant l'action cariante de certaines algues. 11 dénie le fait, que je croyais et que je crois encore avoir démontré, que les algues incrustantes occupent les arêtes, et laissent à nu le fond des cavités des sculptures, fait qui a cependant été accepté et vérifié par Schrôter et Kirchner. Puis il constate l'attaque de l'écorce extérieure de la pierre par des algues (Schizotrichées) dont les filaments se creusent des galeries dans la roche calcaire ; cette couche cariée serait ensuite désagrégée par action mécanique de la part des divers animaux qui rampent et marchent au contact de la pierre. Nous y reviendrons.

Dans une importante étude sur les.dépôts actuels des eaux douces ('^), G. Wesenberg-Lund, du laboratoire de biologie lacustre de Furesœ, Danemark, traite des algues incrustantes et des galets sculptés. Au sujet du revêtement d'algues Cyanophycées, il constate que le tuf d'incrustation est également épais sur les roches siliceuses et sur les calcaires ; il en conclut que la chaux précipitée par les algues est ex-

(1) C. Schrôter u. 0. Kirchner. Die Végétation des Bodenseés. IX'' Abschnitt der Bodensee Forschungen. Schriften des Bodensee Vereins, XXV. Lindau 1898.

(2) loc. cit. [p. 25], p. 548.

(3) Bulletin de l'Herbier Boissier, T. VI, 450. Genève 1898.

(*) C. Wesenberg-Lund. Studier over Soekalk, etc. i Danske indsoer. Kjobenhavn, 1901, p. 19 et 148.

traite de l'eau du lac, et non de la pierre sous-jacente. Quant à la sculpture des pierres sous les algues incrustantes, il prend une position intermédiaire entre l'opinion de Ghodat d'une part, et celle de Kirchner et de moi-même d'autre part. Je traduis sa conclusion: « L'attaque qui aboutit à la corrosion et à la perforation de la pierre est due à la fois aux algues et aux animaux. Lequel des deux groupes d'organismes est le plus actif? C'est difficile à dire. La première attaque est due incontestablement aux algues; plus tard les animaux, en ouvrant des chemins par lesquels l'eau arrive à la surface de la pierre, et en excavant l'écorce corrodée, jouent un grand rôle dans le procès des sculptures. » La nature pétrographique de la pierre a une importance notable sur la production de ces sculptures; la grande action a lieu sur les calcaires; cependant dans les lacs du Danemark on peut démontrer une action de corrosion même sur des silex.

Dans sa Monographie du lac de Starnberg('), Ule décrit deux types de pierres sculptées, toutes les sculptures des galets étant du type méandrique : les unes sont couvertes d'un revêtement d'algues, les autres n'en ont point. Ces dernières, il les attribue à des larves d'Insectes (Mûckenlarven). Quant à la couche des Algues, il la tient pour une production secondaire, surajoutée, qui n'a rien à faire avec les sculptures.

— Je constate que le problème de la sculpture des galets dans les lacs d'eau douce n'est pas encore entièrement i-ésolu ; il y a encore beaucoup d'inconnues. Mais je crois que certains faits sont acquis. Je vais essayer de les exposer ici. Le sujet est difficile et il a été trop souvent compliqué par des interprétations erronées d'observations parfaitement justes (2).

Le principe général qui m'a guidé dès le début de mes recherches €t observations sur ce sujet, et que j'ai toujours exprimé très explicitement (3), c'est qu'il y a plusieurs causes efficientes de la sculpture des galets lacustres, causes différentes suivant les cas, les stations et

(1) WilU Ule. Der Wûrmsee. Leipzig 1901, p. 75.

(2) C'est le sort commun de tout naturaliste d'être parfois mal compris, et de se voir attribuer des opinions étranges auxquelles il n'a jamais songé. Cela m'est souvent arrivé. Mais dans aucun chapitre de la limnologie je n'ai plus fréquemment subi cette maie chance comme dans celui des galets sculptés. Est-ce que j'y ai été particulièrement maladroit dans mes descriptions?

(3) Sauf peut-être dans ma première lettre sur ce thème à Jean de la Harpe, en 1866, oii je n'avais encore vu qu'une des faces de la question.

les lacs. Cette notion a été négligée par la plupai't de mes honorables contradicteurs, et c'est là une des raisons de l'inextricable confusion qui a été apportée dans ce chapitre de l'histoire naturelle des lacs. Je décrirai ici les actions insculptantes que je connais; je n'ai pas la prétention de pouvoir épuiser toutes les possibilités.

A. Erosion indéfinie, érosion chimique et mécanique de l'eau littorale.

Les pierres des parois rocheuses naturelles, celles des murs des quais et ports artificiels qui ont été longtemps en contact avec l'eau du lac, sont attaquées par cette eau, à peu près comme le sont, par les agents atmosphériques, les pierres exposées à l'air libre. Cela se reconnaît surtout sur les pieires taillées. Les minuties de la taille, les coups de la bouchaixle sur les faces, sur les arêtes vives des angles, sont émoussés, arrondis, elîacés. J'attribue cette usure, d'ime part à la dissolution par l'acide carbonique de l'eau, d'autre paît au frottement mécanique de l'eau tenant en suspension des poussières minérales soulevées pai- les vagues.

Cette érosion des piei-res est peu active et mal définie. 11 est probable qu'on trouverait une difïérence entre les parties qui, battues par les grandes vagues venues du large, sont débari'assées du revêtement des algues filamenteuses et incrustantes qui recouvre la face libre des murs, et celles oi'i ce revêtement persiste. Ces algues, insérées directement sur la pierre, doivent, d'autre part, la corroder et l'éroder insensiblement. M-ais ces actions sont tellement faibles qu'il ne vaut vraiment pas la peine de les décrire, et que je me borne à les signaler. Des pierres de taille, calcaire jaune du Jura, qui revêtent les jetées du port de Morges sont exposées depuis 1690 à cette action des eaux; elles sont émoussées, usées, elles n'ont plus la fraîcheur de la taille primitive, les veines plus tendres de la pierre sont plus fortement érodées que les veines plus dures qui sont restées en saillie; mais en deux cents ans l'érosion n'est pas assez pi-ofonde ou caractéristique pour mériter une description plus allongée.

B, Erosion chimique dans la vase du sol du lac.

Les pierres calcaires enfoncées dans la vase sont soumises à une érosion spéciale que j'attribue aux bulles d'acide carbonique dégagées

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