CHAPITRE VL - L'INDIVIDUALISME DU LAC
Dans mon manuel de Limnologie générale (i), j'ai, à plusieurs reprises, insisté sur le fait que chaque lac est un individu géographique bien séparé de ses congénèi-es, dans lequel les faits physiques et biologiques se développent comme dans un monde à part, indépendamment de toutes relations avec les autres lacs.
Cela est vi-ai pour la genèse du lac; les faits géologiques qui ont amené son établissement se rapportent à lui seul, et n'ont rienà faii-e, si ce n'est par leui- ressemblance, avec la formation des autres lacs. Cela est vrai pour la physique du lac; dans sa mécanique, les vagues, les seiches, les courants, ces mouvements se passent dans sa masse, et ne sortent pas de lui; sa thermique est influencée, il est vrai, par le climat de la région, mais se développe localement dans ses eaux; sa composition chimique est la résultante de celle des eaux qui sont ses affluents, mais elle s'élabore, se perfectionne et s'achève dans son bassin, sans communication avec les autres.
Qu'en est-il de sa biologie?
Le caractère individuel du lac y est bien apparent. Les animaux et les plantes de ses sociétés établies, naissent dans ses eaux et y meurent, après avoir pourvu à leur descendance, qui assure la continuité de l'espèce; animaux et plantes, par leurs sécrétions et par leurs cadavres, fournissent des aliments à la vie de leurs voisins; le microcosme, qu'est le lac, suffit à la vie, à ses manifestations, à sa continuité. A ce point de vue, le lac est un individu géographique parfait.
Mais le lac reçoit des organismes qui lui sont apportés des eaux campagnardes de son bassin, par les affluents. De même que la composition chimique des eaux du lac dépend de la quantité des sels qui lui sont amenés par les rivières, de même que la thermique du lac est
(') F.-A. Forel. Handbuch der Seenkunde. Stuttgart 1901.
influencée par ia température des eaux qui y entrent, de même aussi la population indigène du lac peut être modifiée ou renouvelée partiellement par apport de gei^mes et d'organismes venant des eaux du bassin d'alimentation. Ce sont ces eaux qui ont procuré le peuplement primitif du lac; elles contribuent à un rajeunissement des flores et des faunes. 11 ne semble du reste pas que cela annule en rien le caractère d'individualité que nous avons reconnu au lac.
Mais il y a plus. Nous avons vu comment, par migration passive, due surtout au transport par les Oiseaux migrateurs, la flore et la faune reçoivent des apports fréquents, venant de lacs étrangers. C'est à propos de la faune pélagique que • nous avons étudié ces faits (page 282); mais ils sont aussi applicables à la faune littorale, et à l'ensemble de la flore lacustre. A ce point de vue, le lac est moins isolé qu'il ne le paraît au premier abord : il y a influence, il y a réaction réciproque d'un lac à l'autre. Notons cependant que ces actions à distance, très intéressantes au point de vue théorique, tellement que nous avons dû en étudier longuement le mécanisme, sont en réalité de très faible efficacité; le nombre des germes transplantés avec succès, d'un lac à l'autre, doit être relativement peu important. La très grande majorité des organismes des sociétés lacustres, ont leur vie uniquement localisée dans le lac où ils sont nés, qu'ils ont habité et où ils mourront.
Toujours est-il qu'à côté de l'individualisme fondamental de la biologie du lac, il y a parfois, et accidentellement, intervention de faits venant d'autres lacs; le lac est peut-être moins isolé à ce point de vue, que pour ce qui regarde sa physique et sa géologie. Ne serait-ce pas abuser de trop grands termes, si je disais qu'à côté des faits égoïstes de la vie individuelle du lac, on voit apparaître, dans sa biologie, certains faits de solidarité avec les autres lacs? Ce serait parfaitement «xact, si l'on pouvait faire abstraction de l'idée morale qu'il y a au fond de ces mots égoïsme et solidarité. Mais la notion de moralité est ignorée par la géographie; disons donc simplement : Le lac est un individu géographique qui a quelques rapports avec ses voisins et ses congénères.
L'individualité du lac, partie de l'hydrosphère, séparée de la mei' au milieu du continent, est analogue à celle d'une île, partie de la lithosphère, séparée des terres continentales au milieu de l'océan.