I^ LENDEMAIN DE LA MORT
le font les peuples modernes, l'idée de la mort; ils idmaient, au contraire, à révoquer. Chez les Romains et les Grecs, les cimetières étaient des lieui de réunion qui servaient aux promenades et aux fêtes. Les Orientaux de nos jours ont conservé cette tradition de l'antiquité. Leurs cimetières sont des jardins parfaitement entretenus, et dans lesquels, chaque jour de fête, la foule se promène joyeuse et parée. On rend visite aux parents et anx amis ensevelis sous des bosquets et des corbeilles de fleurs; on se livre aux plaisirs de la vie dans ces riants asiles de la mort.
Dans notre Europe, nous sommes loin de cette coutume, inspirée par une saine philosophie. Seulement on peut remarquer que les paysans, plus rapprochés de la nature que les citadins, sont loin d'écarter l'idée de la mort et de fuir les cimetières où dorment les parents et les amis. Chez les habitants des campagnes, on aime à évoqiier le souvenir des défunts. On parle d'eux, on les interpelle* on les consulte, comme s'ils étaient encore au foyer de la famille.
La coutume des repas funéraires, qui remonte à rhomme primitif, s est conservée chez les paysans de beaucoup de contrées de l'Europe. Au retour du cimetière, on s'assied devant une table bien servie, dans la maison du défunt, et on lui souhaite un heureux voyage au pays des ombres.
Dans nos villes, le peuple se fait un devoir d'aller porter des fleurs aux tombes des parents. On s exempte, en général, de ce soin pieux dans les hautes classes de la société, et c'est un tort. La piété
envers les morts, le culte de leur mémoire, sont prescrits par les lois de [la nature.
Nous dirons enfin au lecteur, comme conséquence et dernière règle pratique découlant de tout ce qui précède, qu'il ne doit point lui-même craindre la mort. Que ce moment si redouté de tous les hommes, soit envisagé par lui d'un œil ferme et tranquille. La mort, avons-nous dit, n'est pas une fin, c'est un changement; nous ne périssons pas, nous noustransformons. La chenille, qui semble mourir en se clôturant dans un froid tombeau, ne meurt pas : elle ressuscite bientôt, en un brillant papillon, qu ise met à parcourir les airs. Le corps terne, immobile et glacé de la chrysalide, fait place à un être nouveau, étincelant, diapré de mille couleurs, et qui fend l'espace avec ses ailes d'azur. Il en sera de même pour nous. Si notre misérable enveloppe demeure sur la terre et restitue ses éléments au réservoir commun de la matière universelle, notre âme ne périra point. Elle renaîtra, papillon invisible, qui traversera les airs et ira planer dans les régions éthérées. Elle quittera une terre où la douleur et le mal sont la . loi constante, pour un domaine béni où sont rassemblées toutes les conditions de bonheur. Pourquoi donc redouter la mort ? Il faut, sinon la désirer, au moins l'attendre avec espoir et tranquillité. La mort doit nous réunir aux êtres que nous avons le plus aimés, à ceux que nous aimons et que nous aimerons toujours. Quelle source immense de consolation pendant le reste de notre vie ! quelle provision de courage pour le moment terrible de notre propre
Cd ! chers et doux morts, vous qui n'avez jamais cessé d'être présents à nos mémoires, votre départ nous a rendu, au prix, il est vrai, du plus cruel déchirement de nos cœurs, le suprême service d'adoudr les angoisses de notre future agonie. La tristesse de nos derniers moments sera calmée par cette pensée que vous attendez notre venue, que vous êtes prêts à nous recevoir au seuil de l'autre vie, que vous allez nous guider dans le nouveau domaine qui s'ouvre pour nous au delà du tombeau ?
La crainte de la mort, qui glace les cœurs de la plupart des hommes, parait, d'ailleurs, perdre beaucoup de sa gravité au pioment suprême. Ceux qui, par profession, assistent les mourants, comme les prêtres des divers cultes, les médecins, les infirmiers, les sœurs de charité, savent que la plupart des agonies sont douces. Celui qui meurt après une noble et honorable existence, comprend, à ce moment solennel, qu'il marche vers un monde nouveau et meilleur. Il est heureux, et son bonheur se traduit par ses paroles ou par l'expression de ses regards. La seule pensée qui l'attriste, c'est la douleur que sa perte doit causer à ceux qu'il aime, et dont il va se séparer.
a Je crois, dit Montaigne, que ce sont les ruines et appareils effroyables dont nous entourons la mort qui nous font plus peur qu'elle. Une toute nouvelle forme, les cris des mères, des femmes et des enfants, la Visitation de personnes étonnées et transies, l'assistance d'un nombre de valets pâles et éplorés, une chambre sans jour, des cierges allumés, notre chevet assiégé de médecins et de prê.
cheurs : somme toute, horreur et tout efihroi autour de nous, nous voilà déjà ensevelis et enterrés. Les enfants ont peur de leurs amis même quand ils les voient masqués ; ainsi avons-nous. Il faut ôter ce masque aux choses aussi bien qu'aux personnes. »
11 faut ajouter que presque toujours la mort a été précédée d'un anéantissement graduel de la sensibilité, qui fait que l'individu n'a presque aucune conscience du changement qui va s'accomplir dans son être, et qu'il envisage le moment de la mort avec indiflërence.
Un médecin de mes amis, dont je passerai le nom sous silence, s'est vu aux portes du tombeau. Plusieurs causes de mort le menaçaient, et son état pa* raissait sans ressources. Il revint comme par miracle à la vie, et il jouit aujourd'hui d'une santé parfaite. Or, quand il s'interroge sur les sensations qu'il éprouvait dans l'imminence d'une fin qui lui paraissait inévitable, il ne se rappelle qu'un état d'indifférence absolue, une absence de tout sentiment pénible. La lampe de la vie s'éteignait progressivement, et le malade n'avait conscience que de l'approche graduelle d'un état plus complet encore d'apaisement moral.
Buffon, dans un passage de son chapitre sur V homme, a parfaitement exprimé cette dégradation successive de la sensibilité, qui doit rendre presque inappréciable l'instant du passage de la vie au trépas.
« La mort, dit Buffon, ce changement d'état si marqué, si redouté, n'est dans la nature que la d^nnèrA nuance d'un état précédent. La succession nécessaire du dépérissement
de notre corps amène ce deg^, comme tous les autres qui ont précédé. La vie commence à- s'éteindre longtemps avant qu'elle s'éteigne entièrement, et dans le réel, il y a peutêtre plus loin de la caducité à la jeunesse que de la décrépitude à la mort, car on ne doit pas ici considérer la vie comme une chose absolue, maïs comme une quantité susceptible d'augmentation ou de diminution.
c Pourquoi donc craindre la mort, si Ton a assez bien vécu pour n'en pas craindre les suites? Pourquoi redouter cet instant, puisqu'il est préparé par une infinité d'autres instants du même ordre, puisque la mort est aussi naturelle que la vie, et que l'une et l'autre nous arrivent de la même façon, sans que nous le sentions, sans que nous puissions nous en apercevoir? Qu'on interroge les médecins et les ministres de l'Église accoutumés à observer les actions des mourants et à recueillir leurs derniers sentiments, ils conviendront qu'à l'exception d'un très-petit nombre de maladies aiguës, où l'agi faition causée par des mouvements convulsifs semble indiquer les souffrances du malade, dans toutes les autres on meurt tranquillement, doucement et sans douleur. La plupart des hommes meurent sans le savoir, et dans le petit nombre de ceux qui conservent de la con* naissance jusqu'au dernier soupir, il n'en est pas un qui ne conserve en même temps de l'espérance....
« La mort n'est donc pas une chose aussi terrible que nous nous l'imaginons. C'est un spectre qui nous épouvante à une certaine distance, et qui disparaît quand on vient à s'en approcher de près *. »
Barthez est allé bien plus loin que Buffon. Le célèbre Chancelier de Tuniversité de Montpellier, dans ses Nouveaux éléments de la science de rhomme, après avoir expliqué comment la sensibilité ayant beaucoup diminué chez Tagonisant, la douleur physique ou morale doit être presque nulle au moment de la
1. Histoire naturelle {De te vieillesse et de la morf^, U H p. 579, iiH4*. imprimerie royale.
mort, va jusqu'à .prétendre que dans certains cas « r homme goûte un certain plaisir à mourir. » Écoutons l'illustre physiologiste :
c Quand même on supposerait, dit Barthez, que quelque douleur doit accompagner le moment de la mort (ce qui n'est pas probable], elle ne peut occuper qu'un instant comme indivisible.
c Si Textinction de la sensibilité est soudaine, et si cette extinction est graduée, cette douleur doit, comme toutes les autres, s'affaiblir à mesure qu'on avance dans la mort.
c Cicéron a très-bien dit : An ipse animi dhcessus a corpore non fit sine dolore? Ut credam ita esse, quam est id exiguum ! et falsum esse arbitror^ et fit plerumque sine sensu nonnemque etiam cum voîuptate ; totumque hoc levé est, qtuUe^ eumque est^ fit enim ad punctum temporis * .
c Lorsque l'âme conserve jusqu'à la fin ses forces dans un assez haut degré, elle peut sans doute quelquefois éprouver dans l'agonie des sentiments de douleur et d'angoisse, que la cause de la mort peut produire, ou bien se livrer ellemême à des affections tristes et inquiètes ; mais cette sorte d'agonie est plus rare, et elle est toujours séparée de la mort absolue par quelques instants qui peuvent être -heureux.
c II me parait vraisemblable qu'en général, dans les moments qui précèdent immédiatement la mort, (lorsqu'elle n'est pas subite) l'homme goûte un certain plaisir à mourir. J'appuie cette conjecture sur ce qu'on ressent une manière d'être agréable aux approches du sommeil, auquel on se livre par degrés, et même lorsqu'on se laisse aller à une défaillance ( ce que Sénèque dit qu'il a éprouvé sur lui-même). Le principe de la vie goûte alors avec une certaine douceur le repos qui le délivre des efforts qu'il devait faire pour continuer des sensations qui sont devenues trop actives, et les mouvements qui lui sont propres durant la veille et pendant l'état de santé.