TOUS
Vive Baisemaiii ! (I/$ sortent.)
TÉRÉBENTHINE, SeulC.
Il est bien drdle sans maustache! Je crains que ça ne nuise à l'effet de ses discours. Heureuseipent qu'il a une éloquence du premier numéro. Ab ! je vais donc babiter un ministère! On dit que c'est si grand, avec des meubles tout en velours et en or ! De certaines cbipies, que je connais, seront bonnes à observer lorsqu'elles me verront là ; elles qui se cambraient tant pour y avoir rendu visite aux princesses du provisoire. Je les inviterai à dtner, et je leur servirai une noce à les faire crever de jalousie... Ce qui me chiffonne, c'estque les journaux vontdire que je ne suis pas légitime. Ah bah 1 s'ib me vexent, je les ferai supprimer, ou je dirai à mon mari de m'éfMmser. Yailàl
DE iA VICTOIRE. 405
Une Hue.
Déqiopbile et Protagoras, déguisés et portant cocarde rouge, marchent Tun vers l'autre avec précaution, sans se voir.
INfeaOPHlL^
Cet emplâtre sur l'œil me déguise , mais il m'aveugle. Je ne sais plus au je suis.
Sans luoeUes , je me crois raécoDnaissable. Par malheur^ je nî^ distingue rien à iix pas.
PÉXOPffiLE.
Le moindre luhoil m'épouvante , et je kemble encore si je n'entends aucun bruit. Les orages de la tribune ne sont rien , comparés a ce silence de la ville terrifiée.
Qu'est-ce que le talent .>^ Qu'est-ce que legéiW)? Qu'est-ce que l'homme? J'ai pu délivrer la conscience de l'oppression de Dieu ; mais si un goujat voulait prendre ma bourse et ma vie , qui me délivrerait du goujat? Les jésuites ne laisseraient pas
d avoir quelques bons arguments à rae pousser en ce moment-ci.
DÉMOPHILE
Je suis tellement ému , que je vois marcher les bornes... Vingt fois en un quart d'heure J'ai cru reconnaître le pas des patrouilles , et mon sang s'est 6gé. Ces secousses me tueront. Je me croyais plus hardi ; mais je n'ai que le courage civil , décidément.
PBOTAGOEAS.
J'avoue que je crève de peur. Il y a décidément des circonstances où la brute l'emporte. A ma place, un sous-lieutenant serait tranquille.
DÉMOPHILE
Je ne puis pas cependant rester ici. Marchons.
PBOTAGOBÀS.
J'aperçois une assez mauvaise figure.
DÉMOPHILE
Cette fois je ne me trompe pas, voici un socialiste.
PBOTAGOfiAS.
Faisons contenance.
DÉMOPHILE
De l'audace , de l'audace , de l'audace I
FBOTAGO&iS.
Citoyen , vive la république , sacrebleu I
DÉHOPHILE.
Démocratique et sociale, tonnerre!
PBOTAGOKAS.
Cette voix est civilisée et même oratoire ; je la connais. — A bas les aristos !
OÉMOFHILE.
J'ai entendu ce bourgeois quelque part. — A la lanterne les aristos !
PROTAGOBAS.
Plus de doute^ c'est Dcmophiie.
DÉtfOPBILE.
Ah I mon pauvre Protagoras , est-ce vous que je vois ? Vous êtes donc proscrit ?
PBOTAGOBAS.
Je le suppose : et vous?
DÉHOPHILE.
Je dois l'être.
PBOTAGOBAS.
Démophile persécuté , lui qui a renversé deux dynasties !
TroUgoras forcé de s^xpatrier, tui qui a tant servi la liberté !
PfiOTAGOAAS.
Peuple ingrat I
DÉMOFHILE.
Peuple imbécile !
PBOTAGORiS.
OÙ allons-nous? où allons-nous?
DÉUOFHILE.
Je vais tâcher de gagner l'Amérique. J'ai payé ma dette à la patrie ; j'ai fait ce que j'ai pu pour la sauver. Il ne me reste qu'à lui épargner un crime, et je m'enfuis. Si elle a besoin de moi , elle me rappellei'a. Entre nous, je la crois perdue. Les passions sont trop déchaînées.
PBOTAGOSAS.
J'espère encore. Parmi les chefs du mouvement, il y a beaucoup de mes aociens élèves. Je veux me tenir à portée de leur donner des conseib. Je vais me cacher dans quelque coin , mais prêt a reparailre. Je prévois une réaction qui s^ra pire que le mal.
DE LA VICTOIRE. 40t
Pire que le mal actae! ?
PBOTAGORAS.
Oui, certainement.
DÉnOPHILE.
Que diable pouvez-vous imaginer de pire?
PROTAGOTUS.
Vous étés un habile politique et tin grand t)rateur, nion citer Démophile ; mais vous n'àVez paà fait assez de philosophie. Ce qui se passe est fâcheux pour nous , qui le voyons. Néanmoins , è travers ces incidents difâciles , un fait magniâque et consolant se développe : le christianisme succombe, et le ttdonde enfante fa raison.
DÉMOPHILE
Vous appelez cela la raison ?
PROTAGOBÀS.
Sans doute. La raison pure , libre , souveraine , divine, telle enfin que TAllemagne la comprend. Divine , elle sera créatrice ; elle délivrera le genre humain , devenu viril , des langes où il a vécu jusqu'ici; elle formera un ordre social plein de délices et de liberté. Sous sa main puissante ^ la terre transformée redeviendra l'Éden.
PÉUOPniLE.
L'esprit de coniradiction vous emporte. Que me dites- vous?
PKOTiGOBAS.
Oui , la raison fera ce miracle ; et si elle ne le faisait pas , que voudriez-vous qu'elle Ri ? Homme et dieu tout ensemble » la raison réalisera ces enchantements que rtiumanité prend pour des souvenirs ou pour des rêves , et qui sont tout simplement le pressentiment de sa gloire et de son bonheur.
DÉHOPHILE.
Est-il possible, mon cher ami , dans les circonstances où nous sommes, que vous débitiez de pareilles balivernes?
PROTAGORAS
Vous m'étonnez ! Vous n'avez donc rien compris a ce qui se fiût depuis cent ans, à ce que j'ai fait devant vous, à ce que vous avez fait vous-même? Vous appelez balivernes la philosophie du siècle , enseignée par nous avec toute sorte d applaudissements , et dont toute la génération actuelle est pénétrée 1 Cette admirable philosophie a été le mobile du travail politique des derniers règnes; c'est
DE LA VICTOIRK. l09
dons son esprit , pour sa déPense , pour son triom* phe , que vous notamment , Démophile, vous avez jeté bas deux dynasties.
DÉMOPHTLE.
Vous TOUS moquez.
pbotagoràs.
Je me moque? Je m'assure, mon bon ami, que vous n'en croyez rien. Tout peu façonné que vous êtes au travail de la pensée, un si grand orateur, et qui m'a renversé du ministère, ne peut avoir absolument ignoré ce qu'il voulait et où il allait. A quoi bon, s'il vous plaît, tant d'admirables discours contre les restes de lois, de mœurs, de disciplines , d'institutions qui demeuraient encore , vestiges derniers du réseau de fer que la vieille Église avait jetés sur la raison? Dites-moi, je vous prie , pourquoi cette extension de toute liberté de parler, d'écrire, d'agir, toujours destinée à saper, à pulvériser et le préjugé théocra tique et la racine même du préjugé? Évidemment votre génie vous menait , par des illuminations soudaines, à ce même point où nous autres gens d'école n'arrivions qu'à petits pas et à grands efforts. Vous étiez convaincu que l'instinct du goujat honorait plus Thumanité et
lO
la servait ipieux que la fausse morale et l'étroite
vertu di9 prêtre.