LE VIEILLARD
Pars sans crainte. Toutes les armes et tous les cœurs ne s'éloigneront pas du village avec vous. Les socialistes, â'ils viennent, trouveront ici plus de ruines que de maisons, et plus de cadavres que d'habitants. Vainqueurs, ils ne nous auront pad encore vaincus. Ils pourront faire tomber nos têtes , elles ne se courberont jamais sous leurs lois infâmes ; elles ne s mclineront que pour laisser Tâme et le dang jaillir ensemble vers le ciel. J*ai vu des flots de sang Inonder nos paisibles contrées. La rage des bourreaux n'eu a pu répandre assez pour submerger la croix. Plus le sang montait, plus la croix mon** tait. Victimes et bourreaux la voyaient toujours sur leurs tètes, douce aux martyrs, terrible aux persé« cuteurs. Va combattre, va mourir. Ton père à combattu , ton grand-père et tes oncles sont morts, et ta mère a mis sur ton berceau uiie croix faite des épis et des fleurs cueillis dans les champs où je les ai ensevelie. Tu es du sang des saints. Vivant ou mort , tu entendras le cri de trioiriphe des saints.
Une voix qui remue le cœur plus délicieusement que le sourire de Fépouse et la première parole du premier-né retentira du faite des cieux aux entrailles de la terre. Elle dira : «Victoire, victoire éternelle à la croix 1 »
{Les paysans , qui se sont rassemblés pendant que le vieillard parlait , et qui Vont écouté en si-' lence, crient d'une seule voix :\icioive à la croix !)
LE CUBÉ.
Mes enfants, M. le vicaire n*est pas assez remis de sa blessure pour pouvoir partir avec vous. C'est moi qui le remplacerai. Partons. Je suis vieux , mais vous êtes robustes^ et quand la marche sera trop longue , j'en trouverai toujours un parmi vous pour me donner le bras... Allons, mes enfants, nous munir du pain des forts , et ensuite ne songeons plus qu*à faire notre devoir. Je suis prêtre , je suis vieux ; je connais les choses de la vie. Je vous le dis en toute sincérité. Dieu vous aime et vous êtes heureux. Venez , d'un cœur tranquille , recevoir le corps de Jésus-Christ, qui gardera vos âmes pour la vie éternelle. {Le curé entonne le psaume In exitn Israël , et tous se rendent processionnellement à féglise.)
lE GORSUL.
Eh bien ! quelles nouvelles ?
LE SEGRÉTÀIBE.
Assez bonnes. On a tué quelques centaines de rebelles et fait sauter trois maisons. L'insurrection ne tient plus que dans un seul quartier.
Mais enfin , que veulent-ils?
LE SECRÉTAIRE
Ce qu'il y a de plus impossible é leur donner : du pain.
LE CONSUL
A-t-on saisi quelques papiers?
LE SECRÉTAIRE
Probablement ; mais le préfet de police voudrat-il nous les montrer? Je ne suis pas sûr de lui.
LE CONSUL
Ni moi. Je suis entouré de traîtres.
20e LE LENDEMAIN
LE SECRÉTAIRE
Il faut prendre garde à Baisemain.
LE GÔICSUL.
Pas plus à lui qu'à ses collègues. Ils conspirent presque tous, chacun pour te compte des autres et pour le sien en particulier. Des misérables que j'ai tirés de la crotte, et dont leâ plus illustres n auraient pas été jugés dignes, U y a six moid, de devenir commis à quinze cents francs.
LE SECRÉTAIRE
Heureusement, le Vengeur reste fidèle,
LE GOlfSUL.
C'est celui que je crains le plus. Il a la force eo main. Todt en me servant , il évite de se compromettre ; j*ignore ce qu'il veut , et il est capable de tout.
LE SECRÉTAIRE
Si tu le crains, il faut le faire juger... par sur^ prise.
tE CONStl.
Ces moyens me répugnent... Et puis comment le saisir au milieu des bandits qui Tentoureut et quHl a fanatisés? Mettre la main sur lui ici, per-
DE^ LA VICTOIftE. 20T
sonne ne le voudrait ou ne l'oserait. Il est l'idole de mes propres gardes.
LE SEGHÉTAIBE.
Veux-tu que je tâte Galuchet f
LE COIfSUL.
Non. Si le Vengeur concevait un soupçon , il n'aurait pas mes scrupules. Que ferais-je d'ailleurs sans lui ? Tous les jours le sang eoule dans la ville ; il coulerait bien davantage, il coulerait par torrents et m'emporterait en quelques heures, si cet homme de fer n'était plus là.
LE SEGBÉTAIRE.
En attendant, il faut en passer par tous ses caprices. Que de choses funestes et absurdes il t'a imposées! On t'appelle le dictateur^ c'est lui qui l'est.
Ne me le dis pas , je le sais trop. Si n'évite de plus grandes atrocités qu'en lui cédant.
LE SECaÉTAIBE.
A. force de céder, nous serons pendus, A ta place, ou je brusquerais la partie, ou je décamperais.
LE CONSUL
A ma place , tu aurais d'autres pensées. Il se
208 LE LBiNfOEMAJN
passe ea moi des choses étranges. Je m'attache à ce pouvoir qui n'est qu'un esclavage ignominieux ; j'ai pitié de ce peuple insensé qui déjà me hait, et qui peut, à la première occasion, ^e traîner mort , avec des cris de joie , dans lé^ rues. Je voudrais lui rendre la paix , je voudrais l'empêcher de se déchirer lui-même , je voudrais lui donner du pain. Depuis que j'ai tant de vies humaines entre les mains, le sentiment de la responsabilité pèse sur moi d'un poids qui m'écrase.
LE SEGBÉTAIBE.
Tu m'étonnes!
LE «GONSUL.
Moi-même j'ai peine à me comprendre. D'où me viennent ces angoisses que je n'avais pas prévues, et que d'autres ne connaissent pas? Si ce que j'ai fait était mal , pourquoi n'en ai-je rien senti? Et s'il n'y a ni mal ni bien , si je n'ai eu que des volontés légitimes auxquelles j'ai légitimement obéi, pourquoi ce trouble dans mon cœur ? Mon énergie révolutionnaire s'est éteinte. Je ne puis voir ces ^ * destructions sans raison et sans but, que mon âme ne soit torturée de remords. Non , je n'étais pas né pour de telles œuvres !
DE^LA VIÔTOfRE. 209
LE SECRÉTAIRE
Permets-moi de te dire que tu l'en aperçois un peu tard.
us CONSCt.
Hélas!... Mais ta as raison, et ce que je peux faire de mieux est de ne point perdre le temps à me plaindre. Que dit-on dans les quartiers riches ?
LE SECRÉTAIRE
On y meurt de faim en silence. On y souffre toutes les a?anies avec une résignation 'inconcevable et stupide. Le désarmement est a peu près terminé. Selon ton désir, j'ai tâché qu'il ne fût pas trèsrigoureux.
LE CONSUL
Les bourgeois ne parlent point de moi ?
LE SECRÉTAIRE
Les plus Intelligentis ne te^sont pas hostiles, Si nous pouvons gagner du temps, nous parviendrons à les travailler en ta faveur. {Il rii.)
LE CONSUL
Que vois-tu là de plaisant?
LE SECRÉTAIRE
Pardon. Je ne puis m'cmpécher de rire quand je pense que ces braves gens , qui ont lâché le der-
nier roi , et successivement tous les modérés , finiront par descendre dans la rue pour te défendre.
te
LE CONSUL
le suis la dernière espérance de l'ordre.
LB SBGaÉfAIEE.
Ma foi , à mon ayls , ni Tordre ni la liberté n'ont plus d'espérance depuis longtemps. Tout est flambé. Le gouvernement est impossible avec des imbéciles qui ne savent ce qu'ils veulent, et des coquins qui ne veulent que le mal. Si les bourgeois te soutiennent un jour, ils t'abandonneront le lendemain , comme ils ont abandonné les autres. Et puis, même soutenu d'eux et eux d'accord , que feras-tu ? où iras-tu? La voie est bouchée de toutes parts. On trouve partout à faire des choses à la fois indispensables et impossibles. Ne sens-tu pas Tabsence d'un outil universel, d'une force supérieure et indéfinie, sans quoi tout manque? Quel est cet outil, quelle est cette force qui rend les peuples gouvernables? Nous ne pouvons nous en passer, et nous ne savons où la prendre ; nous ne savons pas même très-bien quelle elle is^X.
Il se pourrait que ce fût la religion.
LE SECAÉTIULE.
Peut-être. En tout cas, c'est la TÎe,
LE CQHSUL.
Valentin de Lavaur est pla» heureux qnfi moi. La discipline règne dans son camp, et le peuple qu'il a insulté contre nous le bénit.
* LE SECHÉTilBE.
C'est là qu'est le dernier espoir de Tordre , mais cet espoir sera bientôt écrasé par nous-mêmes. Il ne trouvera pas , au siècle ou nous sommes , assez de chrétiens pour résister aux légions de démons qui se lèvent de toutes parts.
LE CONSUL
Malheiire«i86 aoeiété! Elle est vouée à la des^ truction 1
LE seciétahe.
Ça me fait bien cet effet-là. Et , franchement , nous pourrons nous vanter de n'y avoir pas nui ,* mais nous payerons notre part du dégât. (Entre un officier.)
L'oFnCIER.
Citoyen consul , j'ai vu défaire la dernière barricade.
A-t-on des prisonniers ?
l'ophcier.
Quelques douzaines.
le consul.
Ils seront transportés.
LE SïiCRÉTÀIRE.
Où ? Les moyens de transport sont rares, les pontons regorgent.
LE CONSUL
Qu'on les enlprisonhe ! ^ ,
« LE SECRÉTàIBE.
^ Les prisons sont pleines*. • Pour quelques dou- »iines de pauvres diables y tu peux bien les mettre en liberté. ^''
LE CONSUL
Soit. Écris.
l'offigieb.
Citoyen secrétaire, ce n'est pas la peine d'user ton encre. Les prisonniers seront placés ce soir, et
tranquilles..., ^m que le général Galuchet les a fait fusilier.
LE CONSUL
Comment ?
l'offigieb.
Comment? Comme ça donc. Je te tronve coulant^ toi , pour des^ canailles de rebelles qui ont fait feu sur nous.
.L£ SECRÉTAIRE, Ufant un pistolet de sa poche.
Tu insultes le consul. Si je n'avais pas destégards pour ton général , je te brûlerais la cervelle. ( /( sonne; deux gardes paraissent.) Mettez cet homme au cachot.
l'officier.
En voilà de la li)>erté I Tas d'avocSts I {On Vem-
mifie.)
le consul.
Quelle vie! quelles scènes! Cette exécution animera le peuple contpe moi. Galuchet n'aurait pas pris sur lui de ToVdonner. C'est un trait du Vengeur.
LE SECRÉTAIRE
Les bourgeois t'en sauront gré ; ils aiment la force.
LE CONSUL
Combien a-t-il fait fusiller de ces malheureux?
LE SEGBÉTAI&E.
Bah ! un demi-cent I
LE CONSUL
Je ne puis m'habituer à ce mépris de la vie humaine. Qui aurait cru a tant de férocité dans un peuple naguère si paisible ?
LE SECaÉTÀIRE.
Tu me rappelles une phrase que j*ai lue dans le vieux Bonald , du temps que je rédigeais des journaux conservateurs. Nul peuple, dit-il, n'est plus près d'avoir des mœurs féroces que celui qui a des mœurs voluptueuses. » Il est très-fort , ce Bonaid. Auprès de lui , tous les publicistes révolutionnaires
ne sont que des crétins; mais voilà justement
leur mérite.