I.E gommaudant
Ils se sont bien conduits, les gens de l'Ouest!
GUÏOT.
Oui, ils ont été Tâme de la résistance. Leur fanatisme les mettant d'accord, leur pays est devenu tout de suite une forteresse imprenable. Le Vengeur doit se repentir d'avoir délivré Valentin de Lavaurj quand le gouvernement provisoire voulait le faire arrêter.
LE COMMÂNDAST.
Il lui a fait payer assez cher sa générosité. Sais-tu cela?
GUïOT.
Qu'est-ce que l'on sait , maintenant qu'il n'y a plus de journaux?
LE GOMMAIfBÂKT.
Madame deLavaur était cachée dans la capitale, soignant sa mère et menant la vie d'une sœur de Charité. Elle a été découverte, trahie, je crois. Le Vengeur a mis la main sur elle, Va envoyée dans une ville assiégée par les catholiques, et a fait dire à Valentin, qui dirigeait le siège, que, le jour de Tassant, sa femme serait attachée à Tendroitle plus menacé des remparts.
GUÏOT.
C est bien Thomme !
LE GOUMÀNDANT.
Yalentin rassemble son conseil. Ayant montré la nécessité d'enlever la ville, il ajoute que Taffaire sera meurtrière, et que plusieurs y perdront leurs parents et leurs fils. Personne ne bronche, tout le monde veut l'assaut. Yalentin commande le feu, monte le premier sur la brèche, et voit parmi les morts le cadavre de sa femme. Il le fait enlever sans prononcer un mot, de peur que ses hommes exaspérés ne massacrent les prisonniers.
GUYOT
En voilà un sur qui la révolution a passé comme
un cylindre de fer I Son père et sa mère ont été tués du même coup, devant moi.
LE GOMMANDÀIIT.
Et faire encore la guerre avec tant d'humanité^! Ces gens-là s'ont étonnants.
GUTOT.
Oui, mais quel fanatisme ! Dans leur fédération, ils vivent comme des capucins. Les prêtres y gouvernent, et la civilisation, recule. Ils ne veulent pas de spectacles, ils vont à la messe tous les jours. C'est une vie bien triste.
LE GOMHÂNDÀirr.
Pas plus triste que la nôtre... Je suis revenu de beaucoup d'illusions.
GOYOT.
Moi aussi ; mais... (On entend un coup de fusil.)
JACQUES BONHOMME, se levcnê.
Reçois enfin (on compte! {Il tirey Guyot tombe. Combat et carnage.)
(Champ dépendant de l'ancienne ferme de Gervais. On aperçoit les bâtiments ruinés par Tincendie. Des paysans travaillent, deux soldats de la force ouvrière mobile les regardent.)
PSElIfE SOLPiT*
Vmlà des clainpinfl qui n'entameot pas l'ouvrage de boDue grâce. Vois quelles mioes renfrognées!
S£COKD SOLDAT.
Et quels regards farouches ils jettent sur nous I
rilSIIIB& SOLDAT.
Si les camarades n'étaient pas à la ferme et si nous n'avions pas nos fusils tout chargés , ils chercheraient à nous faire un mauvais parti, tiens, ces patauds-là !
SECOND SOLDAT
Possible que le commandant a usé d'imprudence en ne nous laissant qu'une douzaine dans un pays si mal disposé pour la sociale.
PREMIER SOLDAT
Ton commandant, ne m'en parle pas ! C'est un mélancolique. As-tu vu comme il nous a recom-
mandé la douceur envers ces pauvres paysans? Prenez donc garde de faire de la peine aux paysans de Monsieur! Des gueux qui rechignent lorsqu'on leur commande de travailler pour la république , et qui refusent de sustenter ses défenseurs I Où ont-ils caché leur vin?
SECOND SOLDAT
Ils ont dit au commandant que tout a été brûlé par l'aristo qui possédait la ferme avant la sociale, et qu'ils ont dépropriétisé.
PREMIER SOLDAT
Laisse donc ! Est-ce que ça brûle , du méchant vin de village? Ils l'ont caché pour que nous n*en buvions pas , parce que nous sommes de vrais sodalistes, nous! îe veux le dégommer. ton commandant, ïl croit tout ce que lui disent les traîtres. Je ne sais pas où nous avons eu l'esprit de nommer une pareille béte.
SECOnO SOLDAT.
Tu sais bien qu'on l'a reconnu <;a|Mbie.
rRElSTEB SOLDAT.
Voilà ! Parce qu'on sait lire , parce qu'on a en des parents qui vous ont fait élever avec la sueur du peuple^ on est propre à tout et on a les places. Mal-
heureux peuple, tu seras toujours la proie de l'aristocratie !
SECOND SOLDAT
Mais, grognard, pour tenir des comptes, pour envoyer des rapports et des ordres , pour recevoir des instructions, pour faire des proclamations, il faut bien savoir lire et écrire?
PREMIER SOLDAT
De quoi ? Est-ce qu'on ne peut pas avoir un secrétaire? Une supposition que nous nous serions élus, nous aurions bien su lui dicter ce qu'il écrit, peut-être 1
SECOND SOLDAT
Attends. Quand tout le monde saura lire et écrire, il n'y aura plus d'injustice. Paris n'a pas été fait en un jour.
PREMIER SOLDAT
Oui, attends I Tu ne vois pas que nous sommes exploités, et qu avant que tout le monde soit instruit, ceux qui ont l'instruction à présent feront des lois aristocratiques en leur faveur.
SECOND SOLDAT
Alors qu'est-ce que tu veux ?
PREMIER SOLDAT
Je veux abolir les privilèges, sacristi! car je vois qu'il n'y a pas encore d'égalité. Je demande que ceux qui ont de l'instruction ne puissent rien être, a6n qu'ils n'abusent plus de leurs moyens, et que les places soient tirées au sort entre les autres.
SECOIHD SOLDAT.
Tu n'obtiendras pas ça.
PREMIER SOLDAT
Pourquoi donc? Est-ce que ça ne serait pas bien?
SECOND SOLDAT
Si ; mais tu ne l'obtiendras pas.
PREMIER SOLDAT
Je te demande pourquoi ?
SECOND SOLDAT
Parce qu'il n'y aura jamais de justice sur la terre, vois-tu ; parce que toujours les uns pâtiront sous les autres : les petits sous les grands, les faibles sous les forts, les simples sous les fins. Voilà mon idée. Qu'est-ce qu'on n'a pas fait, depuis des temps, pour établir le bonheur et l'égalité, et qu'un chacun ait' sa part? On a tout bousculé, on en a tué des cent et des mille^ et des millions et des miiliasses; et pour
changer, ça ne Ta pas mieux. On trouve toujours des petits et des grands, des faibles et des forts ; et plus il y a de gens escoffiés , plus on en Toit qui se plaignent. A preuve, nous deux. Alors je prends mon parti. Je me dis: Je n'ai ni père, ni mère, ni ami , ni rien ; je me moque de tout, je me moque de la république sociale et autre , et je ne me charge plus du bonheur de l'humanité. Tout cela n'est que . de la blague ; nous avons été refaits. C'est une bêtise de nous dire qu'on jouira sur la terre. Mon système politique à présent, c'est de tâcher de faire mes trois repas par jour.
Pil£MI£a SOEiBiT.
Tu deviens donc maiérialttte? Tu abandonnes donc ridée?
SECOJH» SOLDÂT.
L'Idée? Je l'embaume ! Qu'est-ceque c'est, Pldée? Je n*en sais rien, ni toi non plus.
FREUIER SOLDAT.
C'est égal; je persévère. Je ne peux pas abandonner ça, c'est trop beau. Une vraie égaUté, là, une parfaite liberté; plus de riches, plus d'exploiteurs, tous les hommes républicains socialistes, et tous les
socialistes vivant en frères !... Est-il possible que ça ne te fasse pi as d'effet?
SEGONU SOLDÂT.
Ça me fait l'effet de la reine des blagues. Demande à ces paysans ce qu'ils en pensent de la liberté, de Tégalité et de la fraternité. Ils se sont volés réciproquement tant qu'ils ont pu, ils se sont flanqué des coups de fusil , ils se sont brûlés ^ estropiés; et nous venons les contraindre a cultiver les champs pour le compte du gouvernement , tandis que nous mangeons le reste de leurs provisions.
PREMIER SOLDAT
Tant pis pour eux. Ils n'avaient qu'a être meilleurs socialistes. S'ils se sacrifiaient volontairement à la patrie, nous ne serions pas obligés de les faire travailler comme des nègres. (Élevant la voix, ) Eh là-bas, citoyens! Tâchez de ne pas vous endormir.
SECOND SOLDAT, Chantant.
sème le champ, prolétaire ; Cesl Toisif qui récoltera.
PEEMIER SOLDÂT.
Tais-toi. Tu n'es plus digne de chanter les hymnes socialistes. {Ils s^éloignent.)
PREMIER PAYSAN
Qu*est-ce qu'il chante , le galérien ? Ils ont des mots que je ne comprends pas
SECOND PAYSAN
Il chante que nous prenons la peine, et qu'ils auront le gain.
PREMIER PAYSAN
, Non contents de nous yoler, ils se moquent de nous.
SECOND PAYSAN
En avons-nous enduré, depuis leur maudite
révolution !
PREMIER PAYSAN
Ça s'était annoncé si bien ! Qu'est-ce qu'il y avait de plus juste? Chacun la même part, plus d'impôts , tout à l'égalité.
SECOND PAYSAN
Et aujourd'hui!...
PREMIER PAYSAN
C'est qu'on n'a pas été raisonnable. Il aurait fallu laisser quelque chose aux riches, et que per-
sonne n'en prit plus que les autres. Ça a fait des disputes et des batailles qui ont attiré ces gredins de la Tille. Je l'avais toujours dit : Méfiez-vous ; prenez à ceux qui ont trop, mais ne faites pas d'injustice ! Si on s'était contenté de partager avec ce pauvre Gervais, il n'aurait peut-être pas mis le feu partout.
SBGOND PATSÀN.
Que veux-tu? Ce qui est fait est fait. Il faudrait tâcher de sauver notre reste... Voilà des mangeurs de soldats qui ne nous laisseront rien pour l'hiver...
PREMIER PAYSAN
Et le moyen de les renvoyer ?
SECOND PAYSAN
Il ne faut pas les renvoyer. Il faut qu'ib restent ici... et qu'ils ne mangent plus.
PREMIER PAYSAN
Hein?
SECOND PAYSAN
A Bromeili on en a aussi depuis huit jours; on en a également & Puiseaux, à Givraines et dans d'autres endroits... On n'en veut plus nulle part,
Tu saii comment ils se conduisent. « Ils rançon* nent, ils insultent, ils pillent tout.
PBE1IIE& PÀTSiN.
Eh bien?
SECOND PiTSAN.
Eh bien, on tombera dessus, on les enterrera ; et quand le gouvernement enverra chercher de leurs nouvelles^ dix communes seront sur pied, et auront leurs fusils pour répondre. Ça gagnera de proche en proche, et nous verrons. Qu'en dis-tu? Yeux- tu en être? Nous sommes déjà ici une trentaine, résolus d'en finir.
PBEM1E& PAYSilf.
Au fait , qu'est-ce que nous avons à perdre?... Encore mieux vaut mourir tout de suite d'un coup de fusil que de vivre comme nous vivons... Je te demande une chose.
SECOND PAYSAN
Parle.
PREMIER PATSAN.
Si tu me voyais blessé gravement^ hors d'état de me sauver) aurais-lu le cœur de m'achever?
SECOND PAYSAN
Si c'est (on idée? 'oui.
PREMIER PirSÀK.
Eh bien, ça ya. Quand?
SECOND PATSAN.
Le jour tombe... Dans une heure.
PREMIEE PATSAir.
J'en suis. (On entend un coup de feu.) Qu'est-ce? Je vois des hommes qui attaquent les soldats dans la masure.
SEGONl) PATSAlf.
Ce sont sans doute les gens de Bromeil. Allons les aider.
PREMIER PATSAK.
Attends I Voici deux soldats qui se sauvent. Ils n'ont que des briquets, nous avons des pioches, et il nous vient des renforts. Faisons leur affaire. {Aux soldats.) Halte-là I
PREMIER SOLDAT
Citoyens, nous sommes trahis. Au nom de la république et de l'humanité, sauvez-nous !
SECOND SOLDAT
Laisse-toi tuer; crois^tu que tu vasles attendrir?
PEEMIEE SOLDAT.
Citoyens, égorgerex^vous vos frères?
SECOND SOLDÂT
Ils vont se gêner! . . •