‹ Le lendemain de la victoire: visionChapitre 60 sur 68 · LE JEUNE PAYSAN · texte numérisé non relu

LE JEUNE PAYSAN

Ils sont une bande; ils vont mettre le pays à feu et à sang. Pas de grâce à attendre d'eux.

UNE FEIIHE.

Les voilà ! {Coups de fusil ; plusieurs personnes tombenty les autres fuient.)

GERVAIS, les yeu^ étincelants^ au comble de la

fureur.

Feu ! feu I Tuez tout, brûlez tout. Il n*y a dans ce pays que des voleurs et des scélérats. Ah ! gredins I c'est moi , c'est Gervais I

JACQUES RONHOMME.

Il faut qu'après nous ce soit comme si le monde recommençait I

AmitêÉ-^aêies été M'aKênée eaihoMi^ue.

( Les paysans sont ilivisés par groupes sous les arbres. Les uns dormenty les autres causent ; d'autres disant ensemble le chapelet. Au pied d*un chêne, un religieux franciscain entend ceux qui veulent se confesser. U est nuit. Simplet entre , et met son fusil aux faisceaux.)

BENOÎT

Eh bien ! comment s'est passée votre faction , mon braye camarade ?

SIHPLET.

Parfaitement, capitaine.

BENOÎT

L*air est un peu vif ce malin.

SIKPLET.

Il fera chaud dans quelques heures , je yous en réponds. Ils crient là-bas, dans leur camp, comme des enragés. On brûlera de la poudre à la pointe du jour.

BENOÎT

On nous a envoyé du vin. Voulez^vous boire un coup.^

590 UB LI^NDEMÀIN

SIMPLET

Merci. Après la m^sse, je Qe dis pas.

BENOÎT. (/{ lui serre la main.)

Toot le monde a fait comme vous, et le baril qae nous ayons reça n'est pas encore entamé. J'espère que nous nous battrons bien , car chacun de nous peut regarder en face la mort.

SIMPLET

Ma foi y ce n'est pas moi qui la crains... Et pourtant j'ai quelque chose snr la conscience.

BEHOlT.

Eh bien 1 le père est toujours là, mon ami. Voas pouvez lui parler.

SIMPLET

Ça ne dépend pas de lui« C'est un autre homme dont je voudrais le pardon, te n'ose le lui demander. On m'a dit que je le mettrais peut-être à une trop forte épreuve en le lui demandant. Mais jusque-là le remords me poursuit. Il est pl^s fort qu^ l'absolution y il troidile toujours mon cœur, etja* mais il ne l'a tant troublé que cette nuit.

BENOÎT

lAeUet votre confiance en Dieu. Ce qui est pardonné est pardonné. Dieu ne reprend pas sa parole.

9IVP1ET.

J'espère en Dieu ; mais j'ai beao faire, ça me charge. Tenec, il n'y a qu'un moment, en faisant ma faction, je scnigeais a cet affreux moment de ma vie. Il me semblait que j'y étais encore, et mes che«> veux se dressaient sur ma tète. J'ai cru même voir... c'était une illusion.

m PATSAIf.

Quoi donc?

SlUPLET.

Des gens qui sont au ciel. Et comment croire que j'irai les y rejoindre? Mes bons camarades , si vous voulez, je vous dirai cela. Ça me soulagera, et vous prierez pour moi , car j'ai dans l'idée que je ne vivrai pas encore vingts-quatre heures.

benoIt.

Eh bien ! dites. Nous prierons pour vous.

( Quelques paysans se rassemblent autour de Simplet. Yalentin de Lavaur, enveloppé d'tin manteaUy se glisse parmi euûB, Il fait signe à £enot^, qui le reùonnait, degardir le silence.)

SltlPlSî.

C'était le jour de la révolution. J'étais avec d'au^ très socialistes dans une maison du quartier noble ,

qu'on avait pillée pour faire soi-disant une barricade. Un socialiste, ou plutôt an brigand qui se disait socialiste et qui ne cherchait qu'à yoler, me fit boire, et ensuite il m'entraîna au premier étage, dans un appartement où nous trouvâmes un vieillard d'une grande taille et d'une figure imposante, avec sa femme, douce et majestueuse comme une sainte. Les brigands voulaient les assassiner, pour voIér à leur aise et compromettre le peuple. Afin de nous rendre complices de leur crime, ils disaient aux malheureux comme moi qui se trouvaient là, que ce vieillard était un aristocrate ; qu'il s'était baigné dans le sang du peuple ; enfin , qu'il avait proposé à tous les propriétaires du quartier dVmpoisonner leur vin et de le faire boire aux ouvriers. Notre chef voulait défendre ces pauvres vieillards; mais il était lâche. Après quelques efforts , il se laissa chasser.

BENOÎT

Qu'arriva-tp*il ensuite?

SIMPLET, avec effort.

Vous allez avoir* horreur de moi; mais je soulagerai mon âme. Le comte était assis, calme, immobile; il tenait dans ses mains un crucifix, et il nous

regardait en face , ayant plus Fair de notre juge que de notre victime. Sa fenoime se tenait à genoux auprès de lui. Nous l'insultions, il ne bougeait pas; nous le couchions en joue^ il ne pâlissait pas. Tout à coup un des bandits crie : Feu ! vingt coups de fusil partent à la fois ; les deux vieillards tombent,

( Les paysans poussent un cri d'horreur et s' encartent de Simplet. Benoit et Valentin restent seuls près de lui. )

SIMPLET

Braves gens, ayez pitié de moi. Je ne voulais pas les tuer I Si j'ai fait feu, ce que j'ignore, j'atteste Dieu que ce fut par un mouvement machinal. Les fumées du vin se dissipèrent aussitôt. Je me précipitai pour secourir les victimes. Je ne pus que recueillir leurs dernières paroles, et un instant après je fus frappé moi-même. J'en réchappai, mais mon socialisme n'en réchappa point. Le comte, rassemblant ses forces avant de mourir, s'était écrié : Mon Dieu! je remets mon âme entre vos mains; et la comtesse, me regardant pendant que je la relevais, avait murmuré : Dites à mon fils,.* Il ne s'est guère passé de jours , guère de nuits surtout,

que je n'aie entendu ces paroles, aussi nettes que si les personnes étaient là... Vous pouvez croire que ça ne m'a* pas nui pour me convertir et m'aider à prier le bon Dieu.

benoIt.

On se convertirait à moins.

SIUPLET.

Oui , tout à Theure encore, pendant ma faction, je les voyais, pâles, sanglants et paisibles. Ils passaient, comme poussés et ramenés par le vent de la nuit, qui m'apportait les lointaines clameurs du camp socialiste. Chaque fois, le comte murmurait : Mon Dieu^ je remets mon âme entre vos mains; chaque fois, la comtesse, avec son même visage plein de douceur, me répétait : Dites à mon fils...

VÂLENTiN. {Il écarte son manteau et pose la main sur Vépaule de Simplet. )

Mon ami , savez-vous leurs noms?

{Simplet regarde Valentin, le reconnaU^ et tombe à ses pieds en sanglotant. )-

VÀLENTIIf.

Mon ami , combattez tout à l'heure avec cou-* rage; et si tous devez mourif, mourez en paix.

DE LA VICTOmE. 555

SILLET.

Vous me pardonnez?

vitEitrm.

Comme ils vous ont pardonné , comme je prie Dieu de tne pardonner. Je bénis Dieu de ce q^tMl a fait pour vous, et je lui rends gfâce de la conso-* lation immense qu'il m'accorde en ce moment. Re<* levez-vous , mon ami. .

SIMPLET

Je n'ai tant de fois échappé a la mort que pour venir à vos pieds ; j'y voudrais expirer.

VAtEirriN.

Relève-tbi, mon frère; tu as épuisé l'expiation comme j'avais épuisé la douleur. Entrons ensemble et l'un par l'autre dans le repos... ( Les mains le-vies au ciel. ) Ombres saintes, vous ne troublerez plus l'âme de ce pauvre pécheur ! Il s'est acquitté envers vous; il m'a dit ce que je devais entendre ; et c'est moi qui vous verrai désormais, rayonnantes de paix et de gloire!

( Une ctàchette se fait entendre; les paysans se rangent autour d'un autel quHls ont dressé. Valentin et Benoit s'agenouillent à c6ti de Simplet prosterné.)

LE FRARGiSGAijf , ffi habils socerdotatAXf debout de-

vant fauteL

Mes frères, jeyaisdire la sainte messe. Plusieurs reiiteodront peuMlrc pour la dernière fois, etnal d^entre nous ne sait s'il yerra la fin du jour. Ële« Tons donc nos cœurs vers Dieu, prions-le de nous purifier lui-même par le repentir ; soyons tels qu'il faut être à ce moment suprême^ qui décidera de l'éternité. Tout à l'heure, a ma voix, sur cet autel dressé de vos mains, Jésus-Christ va descendre pour renouveler le sacrifice par lequel il nous a rachetés. Renouyelons le nôtre. Par amour pour nous, il s'est fait notre yictime ; par amour pour luif soyons ses martyrs; donnons notre vie en témoignage qu'il est Dieu, et que seul il a sauvé et sauvera le monde.

Mes frères , malgré nos fautes et nos misères, qui sont sans nombre , ayons confiance en notre Rédempteur, pour qui nous voulons vivre et mourir. Il se glorifie devant son Père de n'avoir perdu aucun de ceux qui lui ont été donnés. Vous lui avez été donnés; il ne vous perdra pas. Vous combattrez dans quelques heures : je vous annonce la victoire. Elle esta vous si vous le voulez ; non pas la victoire sur un ennemi qui résistera ou qui pliera, selon la

de' LA VICTOIUE. 357

volonté de Dieu, toujours adorable ; mais la grande victoire qui est le but de la vie, la vraie victoire qui mène au vrai triomphe, même par le chemin des revers. Vainqueurs ou vaincus, soyez chrétiens, res« tez chrétiens ; servez Jésus, priez Marie : vous obtiendrez Dieu pour récompense dans la gloire éternelle. Et quand le méchant, vous ayant écrasés, se croira sôr de son triomphe. Dieu , bénissant voire défaite, fera ce que vous aviez voulu. Volunlalem timentium se facielj et deprecationem eorum exauâiet, etsalvos faciet eos. Il fera la volonté de ceux qui le craignent, il exaucera leurs prières, et il les sauvera. (La messe commence).

Saiie au Conêeii cfatM lu eai^iiaie ae Ma féaéraHom de M*Oue9Ë.

(Les membres du conseil^ en petit nombre, ecclésiastiques, paysans, soldats «t bourgeois, sont agenouillés devant un grand crucifix qui s'élève au fond de la salle. Un évèque , placé à la droite du président, achève la prière.)

VALENTIN DE LAVACR, président.

La séance est ouverte. — Messieurs, la ré-

publique sociale tous a demandé la paix ; elle n'a obtena qu^ûne (rêve , accordée uniquement en considération de finyasion qui menace nos anciens concitoyens. La trêve est conclue. Les socialistes , se fiant à notre parole, ont dégarni leur frontière. La partie de leur armée qui n'est pas occupée à comprimer l'intérieur est maintenant en présence de l'ennemi. Une bataille décisive est imminente : le résultat ne semble pas douteux. Je vais me rendre sur le point de notre territoire le plus rapproché du théâtre de ce grand événement. Nous sommes neutres entre les parties belligérantes. Nous ne voulons point défendre la cause des socialistes, hostile à Dieu et aux hommes; mais nous ne pouvons oublier que si les socialistes sont nos persécuteurs, ils furent aussi nos concitoyens, nos amis, nos frères; qu'ils parlent la même langue que nous , que le sol qu'ils vont arroser de leur sang, après l'avoir arrosé du nôtre, a é(é pour nous aussi et sera encore, je l'espère, le sol de la patrie. Entre les athées qui ont répudié notre Dieu et leurs ennemis étrangers, dont le schisme répudie notre Église, nous laissons le ciel porter ses justes arrêls. Qu'il nous rende dignes seulement de combattre

DE lA VICTOIRE. 559

le vainqaeur ! C'est à quoi je vais me préparer, le cas àchémi, auifant le devoir que,«YPU9 m'en avec fait. La guerre ne se conduit plus aujourd'hui suivant Tusage aucien des nations civilisées. En per* dant la erainte de Dieu, les hommes, et même les gouvef aern^nts , ont perdu celle des malédictions de la postérité. L'agression est déloyale et la victoire aauvage. Si l'on essayait de nous surprendre par une attaque soudaine, croyez que votre président saura mourir au milieu des braves soldais que vous Ittieoa^ez. Nous opposerons à l'ennemi, quel qu'il soit, une barrière qu'il ne franchira pas avant que vous n'ayex eu le temps du moins de rassembler et d'organiser toutes vos forces.

Messieurs, nous nous sommes donué une grande tâche ; elle n'est point achevée. Néanmoins, ce que nous avons accomfrfi avec l'aide de Dieu doit nous remplir d'une invincible espérance. Après bien des efforts et bien des combats , dans un lambeau de la patrie déchirée nous nous sommes fait une nouvelle patrie. Une république chrétienne s'est échappée , sanglante , mais pure et pleine de vie , des serres de la république sociale. Tout ce que la folie furieuse de nos anciens concitoyens veut abattre et

anéantir, se relève et prospère parmi nous. Le peuple qui nous a donné sa confiance n'ayait jamais outragé les autels du Christ; béni dès ce monde, il a été choisi pour les défendre. Plus sage que tant de faux sages qui se sont perdus eui-mèmes après avoir abusé les multitudes , ce généreux peuple a discerné la pierre angulaire de l'édifice social. Il a posé la famille, la propriété , Tordre et la paix sur le seul fondement qui les puisse porter; il a voulu et su n'être libre que sous la loi du devoir. Grâce à son courage, nous avons bâti pendant que la terre tremblait. Nous avons donné sur la terre un asile à Dieu , insolemment et follement chassé de partout; nous lui avons rendu un royaume parmi les hommes. Il y règne , maître de toutes les volontés, appui de tous les courages, espoir et consolation de tous les cœurs. Vous savez quelles bénédictions nous ont récompensés, quels prodiges nous ont soutenus, quels miracles nous ont sauvés. Tous nous sentons cette vertu secrète qui sort de la tombe de nos martyrs, et qui nous anime à suivre leur exemple ; mais , comme nous devenons plus forts après qu'ils ont péri, ne semble-t-il pas que leur sang enrichit le sol en même temps qu'il crie

pour nous Ters le ciel? En vain le père meurt ek le fils est au combat : la charrue, guidée par la débile main des enfants et des femmes , n'en creuse pas un sillon moins fécond, et le citoyen revenu de la guerre trouve son champ couvert d'une moisson qu'il n'a pas semée. Nous avons pu, presque sans argent et sans impôts, soutenir une lutte gigantesque. Le culte est célébré partout avec dignité et même avec magnificence ; l'instruction est distribuée partout, jusque dans nos camps; les malades sont soignés partout, les pauvres assistés partout, el nous n'avons ni budget des cultes, ni budget de l'instruction publique, ni budget des pauvres. Pour subvenir a de si grands besoins et à de si pressants devoirs, il nous a suffi d'accueillir les prêtres, les religieux, les saintes femmes que la république sociale n'a pu égorger. Cette armée de serviteurs et d'esclaves volontaires du pauvre s'est mise à l'œuvre avec tout le zèle de la charité et de la liberté ; elle a prié et travaillé pendant que nous combattions ; elle a élevé l'esprit public à un degré de vertu et de foi que nous-mêmes n'espérions pas.

Cet esprit est notre salut; il sera le salut de l'humanité. C'est pour l'avoir étoulTé que les socié-

tés succombent ; elles ne se relèveront, comme nous, et ne renaîtront qu'avec lui. Lui seul, nous le voyons , inspire et soutient les dévouements sans nombre que nécessitent les misères inhérentes à la condition humaine; lui seul, en donnant satisfaction et soulagement à ces misères, contient, apaise, supprime, dans la foule des petits et des derniers d'ici-bas, les révoltes formidables de Torgueil , de Fenvie, du désespoir. En lui sont vraiment la liberté, régalité et la fraternité. Par lui, nous avons pu réaliser bien au delà tout ce que le socialisme prétendait faire. Le socialisme annonçait une création nouvelle , et il expire en enfantant le néant. Nous avons humblement invoqué Tesprit de foi, et Pimniuable vérité se manifeste, nouvelle et toujours la même, par une résurrection.

Messieurs, nous devons à l'humanité et à nous de ne point laisser Tardente flamme du christianisme s'éteindre ou s'affaiblir au sein d'un peuple si bon, si sage, si vaillant, dont elle fait le bonheur, et qu'elle couronne de tant de gloire. Ce premier de tous les devoirs a été la loi de nos relations avec la république constitutionnelle. Nous sommes en parfait rapport d'amitié, d'alliance, nous faisons

cause commune contre les socialistes; mais toms n^avez pas voulu conclure une union phis complètei quelque désirable et avantageuse qu'elle parût d'ailleurs. La république constitutionnelle, née eo même temps que nous, des mêmes événements, des mêmes périls, des mêmes efforts, est fondée sur des principes différents. Elle n'apprécie pas comme nous la cause des désastres dont nous avons souffert, et n'est pas en mesure de la combattre par les mêmea . moyens. Nous ne pouvons pas comprendre el pratiquer de la même manière ce que nous appelons la liberté. Les mœurs et Topinion y exigent des lois qui nous seraient funestes, et en repoussent d'autres que nous jugeons indispensables. Séparés, nous vivons en paix ; unis, nous aurions bientôt la guerre. Beaucoup de besoins identiques, un mutuel désir de concorde et d'agrandissement, parviendront peut-être à nous mettre complètement d'accord. Assurés, quoiqu'il advienne, qu'on ne traitera point de nous sans nous , et déterminés a ne rien perdre de ce que nous avons conquis pour la liberté présente et pour la splendeur future de l'Église, npu^ attendrons sans impatience le jour où, sur l'autel relevé de la grande patrie , nous pourrons brûler

tous nos drapeaux, pour n'en avoir plus qu^un seul aux mains de la justice et de la paix.

Des propositions graves ont été faites par plusieurs d'entre vous et par moi-même, touchant la constitution définitive du pouvoir. Elles étaient prématurées, elles le seraient encore. Attendons les événements ; nous le pouvons sans péril , grâce a l'harmonie qui règne parmi nous. Quand nous aurons complété nos institutions religieuses et civiles, quand nous aurons bien assis nos lois sur la base éternelle , alors il sera temps de voir si nous devons garder une tribune ou faire un roi. Nous ne sommes point partisans du gouvernement représentatif. Nous savons trop qu'il est fécond en discordes, que l'autorité n'y prend point racine , que les brigues y sont naturelles , que les partis s'y forment aisément. Sans cesse il soulève des discussions où la subtilité triomphe aux dépens de la bonne foi, où la passion du moment l'emporte sur le bon sens et sur la justice ; par une pente rapide et fatale; il met bientôt la vérité sociale à la merci des pourquoi du sophisme et de l'ignorance. Mais si nous avons jugé sous toutes SCS formes le gouvernement populaire, nous avons

pu juger aussi la monarchie. La source des poisons qui ont corrompu le monde s^est ouverte d'abord dans le cœur et dans les conseils des princes. C'est là que se formèrent les premières entreprises, c'est de là que partirent les premiers coups contre la souyeraineté de Dieu. C'est là que Fautorité, se changeant en despotisme, outre-passa ses droits, méconnut sa mission, cessa d'être bienfaisante, devint corruptrice pour devenir absolue, et perdit sa force en Texagérant. Quand de toutes parts le monde, épouvanté de l'anarchie démagogique, s'apprête à relever les trônes, souvenons-nous que la foudre tombant sur eux y a trouve plus de conspirateurs que d'innocents. Il n'y a guère de penchants mauvais dans l'homme que les systèmes modernes de gouvernement ne développent ; tous semblent avoir été combinés pour et par la présomption , l'envie et Torgueil ; mais les abus qu'entraîne la domination d'un seul sont à peine moins effrayants. Jamais la sagesse humaine n'aura le pouvoir de les prévenir tous; cependant, elle peut en diminuer le nombre. Prenons le temps d*y réfléchir. Que notre constitution future, puisque nous sommes condamnés à faire une constitution, ne soit ni la vaine

566 LE LENDjBMAIN

théorie d'un philosophe, ni la puérile imitation d'une loi étrangère, ni le friyole ouvrage d'une passion et d'un jour. Qu'elle naisse des mœurs, des usages, des besoins, de la foi du peuple. Tout peuple est fait pour l'autorité, et l'accepte. Un peuple chrétien a droit à la liberté, et se pervertit dans la servitude. Cherchons à pondérer le pouvoir par des libertés réelles placées à l'abri de ses empiétements, par des situations collectives et personnelles qui le contiennent sans altérer sa force et sans menacer sa durée. Cette solution, loin d'être impossible, se r^li3e en quelque sorte d'elle-même sous nos yeux, par le seul effet des mœurs chrétiennes. Consacrons dem grandes indépendances qui existent de fait au milieu de nous : celle de l'Église d'abord, celle de la Commune ensuite. Dans la liberté de la Commune, laissons naître la liberté de La corporation. La corporation est une famille secourable et sévère : sa charité, toujours prête, épargne à l'État beaucoup de sacrifices; la surveillance, toujours acceptée, épargne à la loi beaucoup, de rigueur^. Au seio de ces libertés nat^reUes, ne crai|gnons point de voir s'élever des privilèges non moins naturels et non moins utiles : constituons et fondons de grandes fa-

milles nationales, en respectant la propriété des services et de la gloire. Depuis près d'un siècle, le$ peu{des sont le jouet d'une immense et grossière, supercherie. On les a garrottés et dépouilles en leur promettan.! la liberté et ^a richesse ; sous prétexte de les éoQ^nciper, on leur a donné des armes ppur ravager leur propre héritage ; et les ruines qu'ils ont faites n'ont pu dissiper entièrement l'ivresse de destruction qui sest emparée d'eux. Ces ineptes mensonges aveuglent encore beaucoup d'esprits qu ils ne séduisent plus. Méprisons-les et rejetonsles. Que dans notre pays, préservé du vertige, l'homme., soumis au sein de la liberté, et libre au siein de Tégalité, puisse bâtir autre chose qu'une fortune ; qu'il puisse laisser à ses enfants , avec un nom plus glorieux, un rang supérieur, une aptitude plus particulière 'à servir le pays. L'égalité démocratique est une chimère de l'incapacité jalouse. Les peuples sont faits pour être gouvernés ; et malheur à ceux qui n entretiennent pas parmi eux des races de gouvernement, et qui voient perpétuellement arriver à leur tète des hommes que Tordre n'appelait point à ce grand office, et que l'éducation n*y a point préparés ! L'aristocratie joue dans une

nation le rôle de ces grands arbres placés sur le versant des montagnes, poar arrêter la chate des terres et rompre la violence des ouragans. Si je voulais exprimer d'un mot la constitution sous laquelle il me semble que nos enfants devront vivre, je dirais que chaque commune y sera un groupe de petites républiques, et que tous ces groupes, où le patronage aristocratique exercera son influence, auront pour lien fédéral la monarchie. C'est ainsi, je le crois et je l'espère , que nou6 résoudrons , rËglise aidant (rien n'est plus possible sans elle), le problème d'un bon État social, où l'individu doit être libre et le peuple gouverné. (Adhésion.) Je m'arrête, Messieurs ; le moment n'est pas venu de délibérer. Je vous laisse seulement en partant cette pensée, qui me semble être l'expression la plus générale de vos sentiments et de vos vœux. Il me convenait, mieux qu'à d'autres peut-être, de la formuler. Je ne puis, même à mon insu, me trouver sous l'empire d'aucune préoccupation personnelle, et je n'ai plus à faire aucun effort pour n'appartenir qu'à Dieu et à vos intérêts, qui sont ceux de la patrie. Le dernier coup de fusil tiré dans notre dernière bataille a atteint le dernier de mes parents ; il vient

de mourir... Je puis, sans scrupule, vous coDseiller d'honorer par des privilèges les noms des serviteurs de TÉtat : le mien finit avec moi. Vous savez que ma vie publique doit finir aussi, comme mon pouvoir, au même instant que vos périls. Vous avez bien voulu renoncer à me décerner une récompense : vous n'auriez pu me voter qu'un tombeau. Et que pourraient ajouter même vos suffrages, à la gloire d'être enseveli dans cette terre, rachetée du joug de Fimpiété par le sang de nos martyrs?

UN HEMfiBE.

; Je demande la parole. Messieurs, la commission chargée d'examiner la conduite et les demandes des réfugiés m'a nommé son rapporteur. Les mesures que je viens vous proposer en son nom intéressent profondément la religion et Tordre public. Le discours de notre président me dispensera de tout développement et de toute insistance.

Nous avons, sans hésiter, donné asile à tous ceux qui ont pu fuir les bourreaux de la république sociale. Parmi les premiers qu'elle a effrayés se trouvent, en grand nombre, ses précurseurs, ses apôtres, ses fondateurs. Ils ont craint avec raison leur ou-

yrage ; cependant ils semblent ne l'avoir pas compris. Peu d'enlre eux ont ouvert liss yeux sur les conséquences de leurs doctrines , peu d'entre eux se repentent de les avoir prèchées, peu d'entre eux s'astreignent aux devoirs que leur situation leur impose envers nous. Les dkcours qu'ils tiennent , les tentatives qu'ils font, les demandes dont ils nous fatiguent, et les licences qu'on leur voit prendre, ont éveillé l'attention du gouvernement Votre commission les a questionnés, et les a trouvés incorrigibles. Cependant il a été convenu qu'avant d'user de rigueur, il fallait leur donner un avertissement solennel et sévère. Les plus importants sont ici. Voulez- vous qu un membre se rende près d'eux en vertu d'une délégation spéciale du Conseil, ou voulez-vous qu'ils viennent à votre barre?

BENOÎT

Je prie le conseil de les appeler à la barre, etM. le président de leur parler en notre présence, afin que nous profitions de ce qui leur sera dit, et qu'ils sachent que nous le pensons tous. (Adhésion.)

VÀLENTiN DB LAVAUR (à Vhuisster).

Introduisez ces messieurs.

DE LA VrCTOmE. 574

(Les rifugiis sont introduits. On voit parmi eutc plusieurs anciens personnages politiques tmpof^tants^ minisires, présidents y orateurs, écrivains.)

VALENTIK DE LiviTTR (aux réfugiés).

Meâsieurs, depuis quel({ue temps le Conseil a dû penser qae vous ne vous rendiez pas exactement compte de votre situation dans cette république, et il se trouve à regret obligé de vous en instruire. Je vous parle en sa présence et en son nom. Vous n'êtes pas ici des citoyens, messieurs, mais des hôtes. La république en vous accueillant n'a entendu vous donner aucun droit politique , encore moins, par conséquent, des privilèges qu'elle n'accorde a personne. Il semble que vous ne pouviez pas vous abuser sur ce point. Nous ne vous avons pas offert de marcher sous nos drapeaux ; quelques - uns d'entré vous ont sollicité cet honneur sans l'obtenir, parce qu'avant de répandre son sang pour notre cause , il faut des conditions que vous ne remplissez pas. La première de toutes est l'amour

de nos lois ; nous ne voulons pour les défendre que des gens qui les aiment : mais si vous n'êtes pas admis à les défendre comme nous, vous êtes autant que nous tenus de les respecter.

Nous sommes chrétiens, enfants soumis de TÉglise catholique romaine ; et quand je dis nous, je dis le pays tout entier, depuis le chef du pouvoir jusqu'au dernier mendiant. Il n'y a d'autre signe sur nos drapeaux que la croix; il n'y a d'autre effigie sur notre monnaie que celle du Sauveur ; nous ne donnons d'autre fondement à nos codes que les commandements de Dieu et de l'Église. Toute notre législation repose sur cette base sacrée, toutes nos institutions en découlent. C'est ce que vous n'ignorez pas.

Vous, messieurs, à différents titres et sous différents noms, vous êtes hostiles à la religion catholique; vouslavez combattue, niée, décriée, et, autant qu'il était en vous, ruinée. Tel a été dans la spéculation le but de vos écrits, dans la politique le résultat de vos actes, dans la vie privée l'enseignement de vos mœurs. II est naturel que, ne croyant pas ce que nous croyons, ne jugeant ni du bien ni du mal comme nous en jugeons, et ne plaçant ni votre

bonheur ni votre espérance où nous plaçons les nôtres, vous ne vouliez aussi rien de ce que nous voulons. Mais y messieurs , nous pensons que vous vous êtes trompés en politique , en philosophie, en morale, et que vous vous trompez encore ; nous le pensons si fermement, que ce n'est plus une chose à discuter entre nous. Nous sommes ici vos blessés. Difficilement vous trouveriez dans ce conseil , dans tout le pays, un homme dont le cœur nait pas saigné cruellement par suite de vos doctrines et de vos œuvres. Si je priais de se lever tous ceux ici qui ont perdu^ non leur fortune, cela ne compte plus, mais leurs plus proches parents et leurs plus chers amis, dans les révolutions que vous avez provoquées et déchaînées, bien peu resteraient assis. (Tous les membres du conseil se lèvent spontanément.)

VALENTIN

Et moi aussi je me lève , pour mon père , ma mère et ma femme assassinés, et toute ma famille éteinte dans le sang ! . .. (71 se rassied.)

Or, messieurs, vous ne pensez point comme nous, nous ne vous demandons point de parler comme nous; mais nous vous demandons de vous

taire. H eflt (rbte et suqirenant que voas ne sachiez ppint respecter les croyances d'an pays qui a été poor vous si généreux , et qu'on vous entende pu- Mquement injurier la croix , vous* qui l'avez pu voir sur le cadavre de tous ceux qui sont morts pour vous assurer un abri !

Nous ne voulons point que ce scandale continue ; nous ne voulons point que vous fussiez parmi nous des sceptiques, des incrédules, des matérialistes, des athées ; que vous jetiez dans ce pays religieux les semences d'une future république sociale. Vous demandez i ouvrir des cours, à publier des livres, à faire des journaux. Toutes ces permissions vous sont refusées. Personne ici n'a besoin ni de votre science, ni de votre littérature, ni de vos opinions. Plusieurs d'entre vous ont essayé de faire courir des pamphlets manuscrits : ce sont là, il faut que vous l'entendiez, des lâchetés et des crimes. Que ceux à qui ne suffisent pas les subsides que le gouvernement leur accorde, cherchent à les augmenter par un travail honnête; mais pour cette industrie de la plume, de la parole et du crayon, qui fut jusqu'à présent la vôtre, vou3 ne l'exercerez point chez nous. N^en avez-vous aucune autre? Alors sachez

vivre, comoie oou3 loas, du pain de nos paysans et de nos soldats. Et s'il vous eai nécessaire de produire vos idées, d'écrire des romans, de faire des journaux, des pamphlets, des caricatures, et de jouir enfin de ceque vous appelez la liberté de penser, désignez la frontière où. tous souhaitez d'être con«« duits. Nos lois ne permettent pas de penser tout haut comme vous le faites. *

Si V03 ^es ne sont poinl affligées ei consternées des crimes qui ont spuiUé La Blonde, les nôtres en porteront le poids jusqu'au jour de l'éternelle paix qu'elles espèrent. Vous n'outragerez point notre espérance et notre consolation ; vous ne blasphémerez point le Dieu qui nous a sauvés ; surtout nous ne permettrons point que vous versiez dans l'arae et dans le cœur des peuples les poisons qui leur font aimer la ruine et le sang.

Il ; a un pays en Europe, c'est le nôtre, où l'homme peut encore s'asseoir au seuil de sa maison, près d'une femme dévouée, et se reposer de ses fatigues en regardant les jeux de ses enfants. Naus ne vous permetlron.s pas d'ôfier à cet homme pacifique et bon l'ombre de son toit, l'affection de sa femme et l'amour de ses enfants.

Je vous ai dit ce qae nous pensons tous.

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