‹ Le lendemain de la vieChapitre 1 sur 7 · COMMÉMORATION DES MORTS · texte numérisé non relu

COMMÉMORATION DES MORTS

« Les voies de Sion pleurent ^ ». Ainsi pleurent les voies du monde moral, et les sentiers des cœurs aimants. Sans doute, l'homme ne passe point toute sa vie à verser des larmes, car il n'est pays si brumeux où ne perce, de temps en temps, la joie des doux ravons. « Toute chose, dit le sage, a son heure ici-bas : naître et mourir, pleurer et rire, s'embrasser et soupirer après les embrassements perdus - ». Mais, si le jour et la nuit se succèdent

1 Thren., i, 4.

- Eccle., III, 5.

sur rame comme sur les horizons de ce monde, il faut bien reconnaître avec Bossuet, qu'il en est, pendant la vie. comme en hiver : le matin et le soir s"v touchent. « Les jours sont rapides et mauvais », dit le vieux Jacob *. « Les nuits sont anxieuses et longues ». répond David -. « Ah ! le vilain monde, s'écriait Joseph de Maistre, souffrance si l'on aime, souffrance si l'on n'aime pas î » Plus on aime, plus on souffre, et Ton souffre toujours plus qu'on ne jouit de ce qu'on aime, et. le long de la vie, il semble qu'on ne vieillisse que pour compter des douleurs et des cercueils.

Avez-vous remarqué ceci : la joie est passagère, folâtre, aérienne ; les vibrations de l'amour sont agitées, intermittentes, fugitives. Au contraire, la tristesse est grave, profonde, inéluctable ; le deuil qu'on porte est lourd, monotone, obstiné. La joie est un souffle de fête qui passe dans un chemin verdovant et pavoisé, elle dure le temps d'un bruissement de feuilles ou d'une palpitation d'oriflamme ;

' Gen., xLvii, g. - Ps. vi, 7.

la douleur s'enfonce dans nos flancs, comme un trait qui demeure. On ne porte guère, deux jours de suite, ses vêtements de fête ; on garde, des années durant, l'habit de deuil, le voile sombre ; et quand les exigences du dehors vous contraignent à quitter les tristes vêtements, combien de fois ne le faitesvous qu'à regret, gardant le voile noir sur l'âme ! Les yeux ne versent plus peut-être les pleurs intarissables, mais on devine, à les regarder, que les réservoirs sont pleins, et que les larmes qui ne tombent plus noient le cœur.

Au fond de cette sainte opiniâtreté du chagrin, se trouve cependant un admirable instinct d'espérance. Rachel, qui ne veut pas être consolée de la perte de ses enfants ^ s'abuse quand elle donne pour motif « qu'ils ne sont plus - ». Un cœur qui se guérit d'une séparation, semble renoncer à celui qui est parti. L'oubli n'est total que chez les animaux, parce que chez eux seuls les séparations sont fatales : ils n'ont pas d'âme immortelle, ils ne sont

'Matth., II, i8. « Id., ibid.

point destinés à se retrouver dans le monde supérieur où Ton ne se quitte plus. Chez l'homme, au contraire, le véritable amour est éternel, s'il conserve le sentiment de sa grandeur. La nature humaine, l'âme, sait d'instinct que l'amour est plus fort que la mort \ et que les défunts seront rendus à ceux qui les ont aimés et les aiment encore. Ces derniers ne veulent pas être consolés, parce qu'ils ne veulent pas cesser d'attendre. Pleurer, c'est exprimer sa volonté de ne point renoncer à celui qui fut arraché par force, et affirmer son droit de le reconquérir ; pleurer, c'est dire à la mort que Ton ne reconnaît point le brigandage qu'elle exerce à travers les vivants, et qu'elle ne saurait prescrire contre les revendications de notre amour.

Il n'en résulte pas moins que l'état moral le plus durable et le plus intense sous l'empire duquel saigne le cœur humain, surtout à partir d'un certain âge. est le deuil.

Or, voici une singulière coïncidence :

* Cant., VIII, 6.

.K DEIIL l3

Ceux auxquels la mort arrache les créatures aimées, et ceux que la ^Tace d'une vocation religieuse sépare irrévocablement du monde pour les unir à Dieu, ceux qui errent autour des tombes, et ceux qui s'ensevelissent dans les cloîtres, les désolés et les consacrés revêtent les mômes couleurs : ils prennent le même deuil. L'homme orphelin, veuf, dépouillé de ses enfants, s'habille de noir comme le prêtre. La femme, dont l'amour est brisé par la mort, prend le voile, comme la religieuse.

Qu'est-ce à dire cela ? Y aurait-il, en cette similitude d'apparences, un symbole providentiel qui contînt un enseignement céleste ? Ces deux cœurs, l'un que la séparation déchire, l'autre que le divin épithalame enivre, auraient-ils, sous un même costume, une vocation semblable ? Partis l'un des sombres rivages de la douleur, l'autre des plages radieuses de la grâce divine, se seraient-ils rencontrés exactementau même point, avec desobligations identiques et communes de sacrifice et d'amour ? Puisque ceux qui font profession d'être parfaits prennent le deuil, ceux qui prennentle deuil doivent-

ils se considérer comme enrôlés dans la milice des parfaits ?

Oui.

De même que tout ce qui nous rapproche de Dieu. nous sépare de ce monde, à tel point, que les âmes qui « épousent Dieu » meurent au monde, tout ce qui nous fait rompre avec ce monde, doit nous rapprocher de Dieu.

Or, rien ne nous sépare de ce monde mauvais, fragile et décevant, autant que le deuil.

Donc, le deuil est dans Tordre providentiel un signal de sainteté. Les cœurs brisés sont faits pour recevoir Dieu, tout comme les cœurs qui reçoivent Dieu, étant trop petits, se brisent. Les uns qui vont de l'amour divin à -la souffrance terrestre, et les autres qui vont de la souffrance terrestre à l'amour divin, se rencontrent sous les mêmes livrées. La douleur et la sainteté sont deux sœurs ; les larmes et la grâce divine coulent ensemble de la même source, et mêlent leurs flots dans un cours commun.

Beati qui liigent ^

1 Matt., V, 5.

LE DKLIL l5

Toute douleur qui nous sépare de ce monde doit nous rapprocher de Dieu.

Qu'est-ce qui nous éloigne de Dieu, sinon les enchantements trompeurs de la terre? Si de toute part la créature insinuante et perfide ne communiquait l'ivresse maudite à nos sens, ne serions-nous pas totalement à Dieu ? Seule la beauté sans mesure, seul l'amour sans fond absorberaient la faim et la soif de notre âme abîmée. Mais voilà que. pour nous unir à Dieu, pour nous envoler vers lui, il faut d'abord briser nos liens, dégager nos pieds de l'argile terrestre qui les retient embourbés et captifs. Avant de dire à son élu : « Viens à moi \ » Dieu lui dit, comme à Abraham : « Sors - » de ce monde ! Les uns sortent spontanément. Ils arrachent leur chair aux délices des sens ; ils arrachent leur cœur aux étreintes de la chair. « Ils s'en vont, eux dont

' Marc, X, 2r. 2 Gen., xii, i.

l6 LE LENDEMAIN DE LA VIE

le monde n'est pas digne, errer dans les solitudes; ils isolent leur vie au sommet des montagnes; ils s'enfoncent dans les cavernes et dans les antres de la terre ^ ». pour fuir les fascinations mortelles. Ils mettent la main à la charrue, et ne regardent plus en arrière -. Ils ne reviennent pas même sur leurs pas. pour ensevelir leur père ^ ; ils renoncent à tout ici-bas, ils renoncent à eux-mêmes '\ ils jettent leurs trésors dans la poussière du chemin "% ils prennent leur croix et suivent Jésus-Christ ^ Ils vont à Dieu par la seule voie qui mène à la terre promise, le désert.

Ceux-là se sauvent spontanément par les sacrifices volontaires. Mais il en est d'autres qui semblent avoir oublié que notre fin n'est point ici-bas, que nous n'avons pas en ce monde notre demeure définitive ', qu'il ne faut point attarder nos pas sur les chemins terrestres, que nous devons manger debout, le bâton de départ à la main, les herbes amères de

1 Hebr., xi, 38. ^ Matt.,^ix,9.

- Luc, IX, 62. " iMait., XVI, 24.

3 Luc, IX, 59. " Hebr., xiii, 14.

< Luc, IX, 23.

cette vie. A ceux-là le malheur, surnaturellement bienfaisant, arrache des biens fatals parce qu'ils sont trop aimés, comme une mère arracherait à son enfant le hochet dan^^ereux ou le poison mortel.

En dépit des blasphèmes de ceux qui regimbent contre « l'aiguillon de Dieu ' », la douleur ne tend à aucun autre résultat. Sa meilleure raison d'être est de ramener, l'un à l'autre, l'homme et Dieu, l'homme humilié. Dieu attendri. Il faut nier Dieu ou reconnaître cette vérité, car celui qui accuse Dieu d'être cruel, nie Dieu. L'âme humaine, d'ailleurs, à moins qu'elle ne se donne à Satan, subit invinciblement cette inspiration divine qu'apporte avec lui le malheur. Quand l'épreuve nous atteint à certaines profondeurs, le cœur entend clairement le cri divin formulé par le prophète Osée : « Tu es perdu, ô Israël, il ne te reste plus que moi - ! » On oublie Dieu dans l'exaltation du triomphe, on le dédaigne dans la joie. Il est une heure où il devient impos-

' Act., IX, 5. 2 Os., xiii^ g.

l8 LE LENDEMAIN DE LA VIE

^ible de ne pas élever à lui ses mains, ses yeux, son cœur, c'est l'heure de l'épreuve, in quâcumque die trihulor \ à quelque moment de la vie. qu'elle .sonne.

iM"ie Swetchine. avec son cœur de femme inspirée, disait : « Que de fois, la première prière a jailli de la première douleur !» Napoléon I^^" à Sainte-Hélène redevient fidèle à la prière et à la messe. La mère du malheureux Fouquet. songeant à ce fils vieilli, déshonoré, dont les cheveux blanchissaient en prison, après une existence si pleine d'ivresse et d'orgueil, écrivait cette parole profonde comme l'instinct des saintes mères : « Mon Dieu, je commence à croire au salut de mon fils depuis que vous l'avez fait malheureux ! »

L'épreuve ressemble à cette mère des Macchabées qui prend, en ses héroïques mains, ses enfants martvrisés. et les élève au ciel en leur disant : « Mon fils, je t'en supplie, regarde là-haut - ! »

La douleur rapproche Dieu de l'homme. Il sem- ^ Ps., CI, 3. * II Mac, VII, 28.

ble que les blessures et les larmes de son enfant perdu attendrissent là-haut le cœur du Père céleste. «. Le Seigneur se rapproche de ceux dont le cœur est brové ', » dit le saint roi David. Peu importent leurs erreurs, leurs répugnances, leurs cris peutêtre. Dès l'instant qu'ils souffrent, Dieu est là. Si le repentir ne lui a pas ouvert cette âme, si ces yeux s'obstinent à ne pas se retourner vers lui, il n'en demeure pas moins à côté de son enfant qui pleure, suivant avec anxiété la marche de la douleur qui va peut-être le jeter dans ses bras : « Quand bien même une mère oublierait son enfant, moi, ô Israël, je ne t'abandonnerai pas - ! » Est-ce qu'une mère cesse de veiller au chevet de son fils malade, parce que ce fils délire et ne la reconnaît pas ?

Il y a comme un accent d'étonnement, dans ce cri du prophète : « J'ai été accablé, j'allai succomber, et voilà que Dieu m'a recueilli ^ ! » On croirait qu'il ne se doutait pas du voisinage silencieux et discret du Père qui ne « prête l'oreille aux bruits de

1 Ps. xxxiii, ig. 3 ps cxvii, i3.

' Is., XLIV, i5.

ce monde que pour entendre le gémissement des affligés '. » Comme si Dieu se résignerait à nous laisser souffrir, si le mystère de notre salut pouvait avoir sa source ailleurs que dans le mvstère de nos souffrances! Comme si le bon pasteur pouvait retrouver ses brebis perdues ailleurs que dans cette haie d'épines qui s'appelle l'épreuve !

La plus douce parole de l'Evangile, le soupir le plus tendre de Jésus, celui qui est sorti de son cœur, ne s'adresse ni à ceux qui sont purs, ni à ceux qui sont héroïques, ni à ceux qui sont sublimes, ni même à ceux qui l'ont aimé le plus. C'est à ceux qui souffrent, à tous ceux qui souffrent et à eux seuls qu'il a dit : « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués, accablés, et moi je vous relèverai - ! » Dès sa vie mortelle, il nous a montré comment il comptait accomplir, jusqu'à la fin. ce divin programme de compassion. Il nous apparaît, dans l'Evangile, constamment escorté, précédé, poursuivi de tous ceux qui sontdans la peine. Les malheureux encom-

' Ps. CI, 2 1. - Matt., XI, 82.

brent son chemin, ils crient sur son passage, ils l'obsèdent avec une insistance et une foi admirables, ils se présentent partout, ils sont sa famille. -sa cour, ses frères. S'il est Dieu, pourquoi serait-il là, sinon pour sécher les larmes inconsolées et relever les vaincus de la vie ? Pourquoi, encore un coup, le « Seigneur s'est-il tant rapproché, sinon pour •ceux dont le cœur est labouré par l'épreuve ' », pour les âmes qui sont, suivant l'admirable langage d'Isaïe, « des pauvrettes brutalisées par l'orage, et sans nulle consolation - »... Les heureux n'ont pas besoin de lui. Sa couronne d'épines n'a rien à faire avec leurs couronnes de roses. Son visage est trop triste pour leurs fêtes. Loin d'ailleurs de désirer sa présence, ceux-ci la redoutent comme on redoute la présence d'un juge oublié ou d'un maître méconnu. Seuls « les malheureux sont ses enfants ».

Pour eux, son amour devient tendresse. Il berce plus doucement leur sommeil : « O vous qui mangez le pain de la douleur, est-il dit dans les saintes

' Ps. XXXIII, 19. 2 Is,^ Liv^ n.

Ecritures, ne vous levez pas avant d'avoir suffisamment dormi du sommeil que Dieu donne à ses bien-aimés *. »

Il les marque, par la souffrance même, pour les ravissements éternels : tous les élus portent, sur leur visage ou dans leur cœur, les cicatrices glorieuses des blessures grâce auxquelles ils ont conquis un ciel où les lâches n'entrent pas -.

Il leur communique de plus abondantes lumières. Nul ne sait et ne voit mieux que les résignés ; nul n'est plus instruit des choses éternelles, nul n'entend mieux les appels venus d'en haut. Ils sont comme saint Jean qui, dans son Apocalypse, a vu descendre, du trône de l'Eternel, en même temps que les foudres et les tonnerres, « des voix ^ ».

Il les couronne, dès ce monde, d'une surnaturelle beauté. Les visages lésignés ont dans les yeux quel-

PS. CXXVI, 2. 2 ApOC, IV, 5.

Matt., XI, 12.

que chose de lumineux et de doux qui n'appartient pas à la terre. Bossuet n'a pas été le premier à parler de ce « quelque chose d'achevé que donne le malheur ». Le roi-prophète, avant lui, avait rendu grâce à «ces volontés de Dieu dont l'accomplissement résigné mêle la beauté à la vertu ' ».

Et pourquoi chercher davantage à prouver les communications privilégiées de Dieu avec ceux de ses enfants qui pleurent ? Le Fils bien-aimé et unique, Celui dans lequel il a mis toutes ses complaisances -, le Saint '' n'a-t-il pas été de toute la famille humaine le plus enivré de douleur ?

Dieu ne nous a laissé ici-bas qu'une image de lui-même, la seule qu'il nous soit permis d'adorer :: elle est clouée à une croix. Il nous apprend ainsi qu'en ce monde nul élément n'est divin comme la souffrance.

' Ps,, XXIX, 8. 3 Luc, I, 35.

'^ Matt., III, 17.

Le deuil est la plus profonde des douleurs.

La ruine nous frappe dans nos biens, la maladie nous frappe dans nos membres. Thumiliaiion nous frappe à la tète.

Le deuil nous frappe au cœur.

Je ne sais plus qui a dit : « Il n'v a d'infini que le ciel à cause de ses étoiles, la mer à cause de ses gouttes d'eau et le cœur à cause de ses larmes. »

L'interminable histoire des calamités humaines a été inaugurée par un deuil. L'n deuil a été la première douleur solennelle d'Adam et Eve maudits. Avant la mort d'Abel, la malédiction de Dieu n'avait pas été, en somme, trop cruelle. Le paradis était fermé à nos premiers parents, les joies naïves de l'innocence s'étaient évanouies, mais l'amour leur était resté. La terre était devenue épineuse, dure, avare ; mais, vaincue par la violence du travail, elle donnait un froment riche de toutes

les saveurs d'une conquête. L'enfant naissait dans les douleurs et les cris de sa mère, mais avec lui naissait la joie signalée par l'Evangile « d'un homme nouveau mis au monde ' ». A côté des implacables labeurs, s'épanouissaient les sourires; quelques fleurs venaient fraterniser avec les ronces. Vraiment, en dehors de la perte de Dieu, qui n'était pas définitive, le premier couple n'avait pas trop à se désoler : les misères venues du dehors importent peu, quand les coeurs ont conservé la joie, l'espérance et l'amour.

Mais voici qu'un jour Adam et Eve trouvèrent, au milieu d'un champ, le plus beau, le plus pieux, le plus doux de leurs fils, étendu inanimé, blanc, froid, dans son sang.

Combien de temps fallut-il à ces deux êtres atterrés pour comprendre cet affreux mystère de la mort, qui surgissait à leur regard, pour la première fois? Que se passa-t-il dans leur pensée éperdue, affolée, devant cette première apparition de la grande douleur humaine? Nul ne le dira jamais.

Joan., XVI, 21.

2b LE LENDEMAIN DE LA VIE

Ce jour-là, seulement, ils touchèrent le fond de Tabîme et connurent Teffroyable sens de ce mot : la douleur.

Quatre mille ans plus tard, la nature avait à passer, avec le Sauveur Jésus, par Texpiation rédemptrice. La seule douleur qui ait paru l'atteindre alors fut encore un deuil. L'univers, en effet, est impassible comme Dieu : la brise du printemps passe aussi caressante sur les villes ravagées par la mort que sur les bois fleuris et frais ; le soleil donne un égal sourire aux moissons dorées, dans lesquelles s'ébattent les petits oiseaux, et aux champs de bataille où râlent des mourants mutilés. De telle sorte qu'aucune douleur humaine ou divine n'avait eu, avant le Vendredi-saint, d'angoisse assez immense pourétreindre et troubler la nature. L'Homme-Dieu avait eu faim, et le désert était demeuré stérile. Il avait eu sommeil, et les pierres prédestinées à recevoir sa douce tète endormie, ne s'étaient point amollies de pitié et d'amour. Il avait reçu les soufflets des valets de Caïphe, et les étoiles étaient demeurées scintillantes au firmament toujours

serein. Malgré cette prière si divinement tendre de l'Eglise à la croix : « Arbre de douleurs, fais fléchir ton double rameau et donne un peu de relâche à ce corps violemment distendu..., » le bois du supplice était demeuré inflexible et rugueux... Tout à coup, les rochers se fendent, la lumière se voile, le sol tremble, la mort s'émeut. Un païen, qui vit d'Athènes la nature ainsi bouleversée, s'écrie: « Le Dieu de la nature soufl're ! » il se trompait : le Dieu ne souff^rait plus, il venait de mourir. Mais l'impassible, l'inexorable nature soufi'rait pour la première fois : elle était touchée par un deuil.

Alors comment voulez-vous que nous, pauvres êtres qu'une goutte d'eau fait fléchir, que des chagrins d'enfant torturent, comment voulez-vous que sous le poids du deuil, nous ne soyons pas accablés ?

A quelle douleur comparer une douleur semblable ' ? Ceux mêmes qui la voient et tentent de la consoler ne peuvent la comprendre.

' Thren., 11, i3.

Voici de vieux parents qui pleurent leur enfant mort. Combien navrantes sont les larmes qui tombent des pauvres yeux usés, et courent dans les rides des vénérables visages ! Vous, mères, vous vous lamentez, brisées, anéanties, d'une voix douce, parce qu'elle est mourante, d'un coeur résigné parce qu'il n'en peut plus ; vous, pères, vous mordez vos lèvres pour ne point éclater et vous dévorez vos larmes ; vous fermez les yeux de cet être que Dieu semblait avoir mis en ce monde pour clore pieusement les vôtres ; et vous regardez, sans comprendre, votre belle espérance, votre saint orgueil, votre doux amour, et vous lui survivez !

N'est-ce pas la plus atroce des peines ?

Un jour. Dieu, sur son chemin mortel, a rencontré cette douleur, et elle l'a ému. Sa pitié a rendu à la veuve de Xaïm le fils qu'elle pleurait. Qui sait si Jésus, en voyant cette femme en larmes, n'a pas pensé à sa mère qui, veuve aussi, devait un jour devenir la Reine des martvrs. en pleurant le plus adoré des fils ?

Et le deuil des époux, le deuil des épouses ! « Est-ce donc avec une violence semblable qu'il a été donné à la mort de séparer ' » ceux qui s'aiment ! Ils étaient jeunes tous deux, et avant que leur soleil eût allongé les ombres sous leurs pas enivrés, la mort est venue. « Leur soleil, dit Jérémie, s'est couché au milieu du jour -. » Tant de fleurs ne s'ouvraient que pour s'amonceler sur une tombe. On regarde, hébété soi-même et sans paroles, la stupeur de celui qui demeure et qui se demande comment le lien doux et fort a pu se rompre, comment le Dieu « qui est amour -^ » a pu séparer si vite ce qu'il avait uni, et briser une alliance que l'amour fécond, la paternité, l'avenir, semblaient rendre sacrée pour Dieu, pour les hommes et pour la mort.

D'autres sont avancés dans la vie : c'est un vieillard chargé d'ans qui se penche sur la tète refroidie de celle qui lui fut toujours chère, toujours

' I Reg., XV, 32. 3Joan., vi, 8.

- I Jér., XV, g.

fidèle. A mesure que le monde, la joie, la lumière paraissaient s'éloigner, elle était devenue tout son monde, toute sa joie, toute sa lumière ! Quiconque les a vues, ces dernières larmes tombées des paupières taries, quiconque a entendu ce déchirant sanglot fait d'un souffle épuisé, comprend bien qu'il n'est pas de douleurs comparables, et que les faibles semblent n'être demeurés forts que pour souffrir.

Et le deuil des frères, des soeurs, des enfants... On croit que la plus grande de toutes les peines est de mourir. Ah ! que cela est faux pour un grand nombre ! La douleur de voir mourir est incomparablement plus amère.

Entrez dans la chambre d'un mort : sur un lit le défunt repose, autour de lui les vivants sont dévorés de chagrin. Il y a des yeux gonflés, des mains convulsives, des poitrines soulevées de sanglots, des voix qui se lamentent, des fronts accablés, ce n'est ni le front du mort, ni sa voix, ni sa poitrine, ni ses mains, ni ses yeux.

Une indélébile sérénité fait, presque toujours,

LE DEUIL 3l

comme une auréole à sa tête. Combien, souvent, ceux qui s'en vont purs de cette vie, sont même beaux et consolants dans la mort ! Les vivants, eux, ne peu-vent être sublimes que de résignation, ils sont les pires malheureux.

Il peut bien y avoir, dans l'humanité, des âmes grossières et des cœurs vils ; il s'y trouve de folles cervelles et des imaginations oublieuses: mais ne voyons-nous pas, chaque année, que l'ensemble des hommes ne peut pas se résigner à perdre le souvenir des défunts, à délaisser les restes de ceux qui sont partis ? A jour fixe, la cité des morts se remplit de vivants. Ils vont en foule vers les tombes. Ils les couvrent de fleurs, ils les baignent de larmes, ils y répandent d'infatigables prières. Chacun semble dire, en présence de la tombe aimée : « Non, je ne puis pas me consoler de t'avoir perdu ! Non, toutes les distractions qui se sont disputé mon âme, durant cette année finissante, toutes les luttes qui l'ont secouée, n'ont pas réussi à me faire oublier le vide que tu fis en partant. La vie a beau être brûlante, elle n'a pas séché mes larmes : les

sommeils ont beau être lourds, ils n'ont pas endormi ton souvenir ; les tempêtes ont beau être violentes, elles ne t'ont pas déraciné de mon cœur. Ton nom usé par la pluie et le temps s'effacera sur la pierre du sépulcre, il ne s'effacera point de ma mémoire. J'ai trop souffert à te perdre, pour cesser un jour de te pleurer. »

LE DEIIL 35

Mais alors si le deuil cache la plus poignante des douleurs, nul doute qu'il n'apporte en ses plis la plus haute sainteté.

Que devient cette terre pour ceux qui sont vraiment en deuil ? Cette « terre ténébreuse envahie désormais par les brumes ^ » odieuses de la mort, cette « terre hostile - » qui engloutit, implacable, et dévore ce que nous aimons par-dessus tout ?

La belle nature peut désormais étaler ses séductions, il n'y a pas de séductions pour les cœurs vides ; le plaisir peut ouvrir ses bras enchanteurs aux sens, pour les sens navrés il n'v a pas d'enchantement : l'orgueil peut essaver d'envahir le cerveau de ses ivresses, il n'y a plus d'enivrement pour les fronts inclinés sur les tombes.

1 Job, X, 21. * Levit., xxvi, ^i.

Quam sordescit terra ! Que la terre est devenue hideuse !

Et de là-haut, tout là-haut, un vague effluve d'espérance et d'amour descend, sur Tâme résignée. « L'amour fort comme la mort » plane mystérieux dans la tristesse, et la tristesse en devient semblable à ces derniers nuages de la nuit, qui semblent porter l'aurore dans leurs flancs. Pourquoi l'immense douleur acceptée, bénie, serait-elle déshéritée de la joie divinement amère qui console des immenses sacrifices ? Pourquoi la béatitude promise à ceux qui pleurent, passerait-elle sur nos tètes, inconnue à ceux-là seuls qui pleurent davantage ? Non, non ; quand l'être aimé s'enfuit de ce monde par la mort, il ne va pas au néant. Il va vivre au sein de l'éternité qui est amour, qui s'émeut en l'accueillant, et réveille, comme un écho, dans les âmes restées qui pleurent, l'appel divin : « Vous qui souffrez, venez

« Venez à moi î N'est-ce pas qu'en perdant cet

être aimé, trop aimé peut-être, n'est-ce pas que vous "avez tout perdu ? N'est-ce pas qu'il ne reste plus rien de beau, plus rien de bon ici-bas pour vous ? « Les liens se sont violemment rompus, ô chrétien, ton cœur saigne de cette rupture, et se révolte de l'indifférence du monde qui voit ton atroce blessure sans pleurer. Viens à moi !

« Accepte seulement, d'un sentiment résigné, le coup qui t'a frappé. Accepte-le comme tu accepterais un trésor, car mes plus héroïques serviteurs n'ont jamais pu faire davantage. Ils déchiraient .pourtant leur chair, dans les flagellations volontaires ; ils exténuaient leurs sens, en des jeûnes surhumains ; les saintes veilles, les larmes de repentir brûlaient leurs yeux ; toi, à cette heure, d'un seul battement de ton cœur soumis, tu peux les égaler tous.

« Je ne t'ai demandé ni le martyre du sang, ni le long martyre de la pénitence chrétienne, tu ne m'as donné ni ta pensée, ni ton amour, ni ta jeunesse, ni ta beauté ; et pourtant voilà qu'aujourd'hui, en un instant, auprès de ce défunt, dont le dernier soupir t'a arraché le cœur, tu peux me don-

ner à moi. qui suis mort crucifié pour toi, le martvre de ton amour. »

Nul ne saura jamais ce que peut renfermer d'héroïsme admirable pour les anges, ce mot que la résignation inspirait au Psalmiste : « Tout ce malheur a fondu sur nos tètes, et cependant, ô Dieu ! nous ne t'avons pas oublié... nous ne t'avons pas repris notre coeur ' î »

L'amour ne constitue dans la loi évangélique un précepte héroïque et surhumain, qu'en raison des sacrifices inouïs qu'il réclame. Le cœur chrétien doit « adhérer - » à Dieu par-dessus tout et quelquefois malgré tout. Dieu est jaloux, tout partage l'offense. Celui qui est incapable, pour ne point pécher. « de se couper le pied ou la main, de s'arracher l'œil '. «est condamné d'avance à la géhenne du feu. Celui qui aime son père et sa mère plus que lui, n'est pas digne de lui. Or. où trouver le

1 Ps. xLiii, i8. 19. 3 Matt., V, 29.

« Ps. LXXII, 28.

déchirant courai^e que suppose une pareille loi ? ■Combien, sur un signe de Dieu, sont-ils prêts, comme Abraham, à dresser le bûcher et aiguiser le glaive ? Combien, comme iMarie, viendront au pied de la croix, offrant, debout, eux-mêmes, avec toutes leurs larmes, mais sans blasphèmes, le sacrifice que Dieu réclame? Combien n'accuseront pas d'atrocité et d'horreur un saint Jérôme écrivant à l'un de ses disciples, pour le sauver : « Marche s'il le faut sur ton père, per calcatum pe?'ge patrem ^ ! » Oui, cela est épouvantable. Aussi n'est-ce point nous, mais la grande et hideuse Maudite qui accomplit la sinistre besogne. Elle le fait avec férocité, •elle broie, elle écrase comme à plaisir, et de préférence là où l'innocence, la vertu, le dévouement, la beauté devraient la tenir en respect. Elle frappe, comme dit saint François de Sales, « les jeunes parmi les vieux, les bons parmi les méchants ». Merci, ô Dieu ! de nous avoir dit que ce n'est point toi qui as fait la Mort ! Merci de nous avoir enseigné que la Mort est le vomissement du péché !

^Epist., ad Heliôd.

Peut-être rhumanité n'aurait-elle plus trouvé la force de t'aimer. Néanmoins, la Mort, comme Satan, ne peut frapper ici-bas sans s'être auparavant présentée devant ton trône ' et sans en avoir obtenu le congé. C'est donc toujours ta volonté qu'il faut accepter et bénir dans la mort. Il nous est permis de lutter contre la mort, mais nous devons nous courber sous tes décrets. Et voilà que les cœurs lâches, les cœurs qui t'oublient, les cœurs tièdes peuvent, devant la mort de ceux qu'ils aiment^ accomplir un sacrifice qui vaut tous les sacrifices des êtres que tu as reçus resplendissants dans ta gloire. Car devant un cercueil.- devant une tombe^

David, poète de toutes les larmes, n'a pas oublié la douleur des êtres qui passent leur vie à suivre les convois funèbres de ceux qu'ils ont aimés, « Euntes ibant et Jlebant mitteiites semina sua -... » Ils vont, ils vont encore : toutes les étapes de leur vie sont marquées par des deuils. Ils ont enseveli, sui-

1 Job, 1, 6. * Ps. cxxv, 6.

vant l'ordre de la nature, d'abord les vieillards qui sourirent à leur enfance, puis les auteurs de leurs jours : ils ont vu expirer l'amour de leur jeunesse, et, en plein vovage de leur vie, scellé toute leur joie dans une tombe d'épouse ; ils ont enseveli leurs enfants, stupéfaits de voir qu'après les sanglots qu'ils crovaient les plus déchirants, il yen avait de plus déchirants encore ; euntes ibant... et chaque fois qu'un deuil nouveau conduisait un lambeau de leur cœur à cette cité des morts où tout va s'engloutir, ils laissaient tomber sur leur route, comme en un sillon lugubre, toute une semence de larmes. Ils ignoraient peut-être que cette semence est, de toutes, la plus féconde, la plus bénie. « Mes jours, mes jours, disait l'un d'eux, se sont évanouis en fumée; mes os se dessèchent... je suis frappé comme l'herbe qu'on fauche, et mon cœur se flétrit. Je ne pense même plus au pain qui doit me nourrir. A force de gémir, de pleurer, j'ai vu ma peau secoller à mes os ; je suis devenu semblable dans ma solitude au triste pélican^-; je suis comme le hibou isolé dans des ruines. Délaissé des miens, je veille sous mon toitdépeuplécomme le passereau solitaire...; le pain

que je mange me semble mêlé à la cendre des morts, je bois mes pleurs tombés dans mon breuvage * . . . » Pendant ce temps. « Dieu écoute gémir les fils de ceux qui ne sont plus - ». Il sait ce que pèse un deuil et ce que coûtent les larmes. Des trésors de pitié s'accumulent dans son coeur; il recueille avec amour la divine S2mence. et. un jour, ceux qui auront pleuré, bienheureux. « viendront à lui dans l'exultation, chargés de mérites, comme des moissonneurs joyeux qui ploient sous l'abondance des gerbes ».

Ainsi tout s'accorde, en ceux qui sont en deuil, pour produire la sainteté. Autour d'eux la terre est devenue déserte ; en eux leur cœur accepte et supporte, par amour pour Dieu, le martvre ; au-dessus d'eux le Père céleste. « ému de miséricorde ^ », étend sa main pour les bénir. Que possèdent de plus ceux que l'Eglise a proclamés parfaits ?

On demandait au bienheureux Taulère :

* Ps. CI, -}, 5, 6, 7, 8, 10. 3 Luc, x, 33.

* Ps. CI, 21.

LE DEIIL 41

Où as-tu trouvé Dieu ?

Il répondit :

Là où je me suis séparé des créatures.

L'APPEL DES AMES

Quelle loi étrangement mystérieuse que la loi qui préside au départ des âmes de ce monde ! Jeunes ou vieilles, flétries de vices ou éclatantes de vertu, elles disparaissent dans le silence, elles s'en vont, sans nommer celui qui vient de leur en donner l'ordre, sans dire pourquoi ni comment. Leur visage s'est soudainement orienté vers l'éternité et ne s'est plus retourné vers nous, tant est irrésistible la beauté qui les ravit, ou fatale la puissance qui vient de les saisir. Une voix les a appelées, dans le lointain éternel. Un son a vibré, comme une diane funèbre qu'elles sont seules à entendre. Et pendant qu'étrangers à ce qui les absorbe ainsi. nous cherchons encore à les retenir, à leur parler^

sourdement, elles s'échappent, sans nous dire adieu, et glissent comme d'invisibles fantômes, entre les mains de notre amour.

A l'étrange vient s'ajouter Tinsondable.

Car enfin pourquoi, avant de mourir, l'homme ne remplit-il que rarement la mesure de ses jours ? Le Saint-Esprit n'a-t-il pas lui-même déterminé cette mesure : « Le nombre des années que l'homme doit vivre régulièrement est de soixante-dix. S'il est puissant, il lui en sera donné quatre-vingts. Au-delà, il n'y aura pour lui que fatigue et douleur. Alors la mort viendra doucement le chercher ^ » ? Pourquoi, suivant la logique des choses, le délabrement ne vient-il pas toujours avant la ruine, la décrépitude avant la mort? Seuls les vieillards, rassasiés au banquet de la vie. devraient avoir à se lever et à partir. Pourquoi alors les petits enfants cueillis en si grand nombre ? Pourquoi tant de jeunes gens moissonnés dans leur fleur ? Pourquoi tant de fruits récoltés verts à l'arbre de l'humanité ? La Providence se joue donc

• Ps. LXXXIX. lO.

l'appel des AMES 45"

de la nature? La mort est donc plus puissante que le Dieu qui préside au sa^e fonctionnement de l'univers ?

C'est une question grave et poignante, celle-là.

Combien de fois n'a-t-elle pas murmuré comme un navrant soupir, ou retenti comme un blasphème, à côté des berceaux vides et des cercueils préma^ turés ?

Je vais essayer d'y répondre. Toute réponse a sa raison d'être, quand elle apporte avec elle un peu de lumière et de consolation.

Pour comprendre quelque chose de cet effrayant secret qui s'appelle « l'heure du départ, tempus moriendi \ » il faut essayer d'abord d'analyser le mystère de la vie.

La vie phvsique et matérielle, celle que l'homme boit, avec tous les animaux, aux mamelles de la

* Eccle.. m, 2.

nature, celle qui est tranchée par la mort visible, ne porte plus en elle-même sa raison d'être : depuis le péché originel et la rédemption, elle oscille entre la dépravation et la sainteté qui l'attirent, l'une audessous, l'autre au-dessus d'elle-même. Elle ne peut plus avoir aux veux de Dieu qu'une importance mesurée à son rôle : et ce rôle est essentiellement secondaire. Le principal dans l'homme, €St ce qui appartient à l'éternité, ce qui touche au 5alut : en cela se trouve le seul élément essentiel, le seul motif suffisant de son existence, et. pour parler le langage de Jésus-Christ, Y Unique Nécessaire ^ . La seule vie qui mérite d'être appelée de ce nom est celle que l'Evangile a qualifiée d'éternelle et que nous possédons, dès ce bas monde, sous le nom de Grâce.

Or, la vie de la grâce est indépendante de la vie phvsique et naturelle, soit du corps, soit de l'âme. Les œuvres du corps ne sont pas nécessairement fatales à la vie de la grâce, les œuvres de l'âme ne lui sont pas nécessairement favorables. Saint Paul

Luc, X, 42.

L APPEL DES AMES

nous ensci^me clairement que toutes les œuvres du corps peuvent être accomplies pour la ^doire de Dieu ', par conséquent au bénéfice de la vie de la ^râce. De même, toutes les œuvres de l'esprit peuvent procéder de Satan et le servir -, par conséquent, tuer dans l'âme la vie surnaturelle.

Néanmoins les concupiscences originelles nous étant transmises par la génération selon la chair, le germe de tout péché réside principalement dans la chair. La grâce de Jésus-Christ, celle qui constitue en nous la vie et la filiation divine, ayant son siège dans notre âme, c'est de l'âme que doit procéder toute sainteté, et la vie de la grâce s'appellera également la vie de l'âme.

Voilà donc deux vies qui se disputent l'homme, fils d'Adam et fils de Jésus-Christ. Saint Paul, le grand révélateur des secrets qui appartiennent à ce monde « où la pensée ne monte pas ^ », suit la marche de ces deux vies, et nous en montre, dans tout le cours de ses épîtres, le mystérieux fonctionjiement.

* I Cor., X, 3i. 3 I Cor., ii, 9.

^ II Coi'., XI, i3.

L'une de ces deux vies, la mauvaise, anime « le corps du péché et doit être détruite ' » ; l'autre^ qui prend sa source en Dieu -, doit croître en toutes choses ^ jusqu'à ce qu'elk ait affranchi l'âme des concupiscences de la chair \ La première appartient à l'homme « vieux ^ », ruiné dans sa nature, et dont la tombe attend la misérable dépouille. La seconde environne le chrétien de justice et de sainteté comme d'un divin manteau de lumière ^ L'une, terrestre, est en proie à de fatals vertiges devant tous les abîmes ; l'autre, céleste, tend invinciblement à monter ' « en des sublimités sans mesure ** ». Celle-là est la vie passionnelle et grossière qui s'est réfugiée dans la chair, d'où elle conspire ^ contre l'esprit et essaie d'imposer à l'àme « la loi des membres *" » : celle-ci est au contraire la vie divine qui a établi son sanctuaire dans l'âme qu'elle « revigore », suivant le mot de saint Fran-

1 Rom., VI, 6. 6 Eph., iv, 24.

* Rom., VI, II. "^ I Cor., xv, 47.

^ Eph., IV, i5. » II Cor., iv, 17.

* Rom., VI, II. 9 Gai., v, 17.

'•> Eph., IV, 22. ^^ Rom., VII, 23.

L APPEL DES AMES

çois de Sales, et à qui elle donne de « triompher sur la bcte ' ». L'homme, déchiré par cette lutte, gémit et pleure -. Cependant, s'il est fidèle à la loi de l'esprit, l'esprit triomphera du « corps de mort », le vivifiera tout entier \ et entraînera cette chair elle-même, brisée et meurtrie, aux plages éternelles. Le cheval sauvage sur lequel agonisait Mazeppa lié, sanglant, condamné à mourir, emporta sa victime vers un trône.

Ceci posé, quelles que soient les apparences contraires, l'homme doit décroître dans la mesure où il vit selon la chair, et grandir dans les proportions où il obéit aux vivifiantes inspirations de l'esprit. Je dis plus encore : cette diminution et cet accroissement doivent être visibles aux regards de la raison humaine comme aux regards de Dieu, car ils appartiennent à l'ordre réel et absolu des choses qui existent, et, quoique surnaturels dans leur principe, ils tiennent à la racine même de la

' Apoc, XV, 2. 3 Rom., VII, 24.

^ Rom., VIII, 1 1.

vie morale et naturelle. Ainsi, toute somme faite de ce que Thomme gagne et de ce qu'il perd en avançant dans la vie physique et sociale, nous devons constater une déchéance progressive, dès le berceau, en ceux qui ne marchent pas à la suite de Jésus-Christ, un perfectionnement, au contraire, un ennoblissement continu en ceux qui refoulent les envahissements du péché et se sanctifient par la grâce. Et si la loi de la mort physique est intimement liée à cette loi de notre grandeur ou de notre décadence surnaturelle, peut-être saisirons-nous, dans une patiente analyse, quelque chose de son secret.

Dès l'enfance, dès les premières lueurs de la raison, l'homme de chair, le fils d'Adam, entre dans la voie humiliée de la dégradation, au terme de laquelle attend la mort. Il s'en va. dès ses premiers

L APPEL DES AMES 5i

pas dans la \-ic morale, diminuant toujours. Chaque lendemain le trouve plus faible ou plus vil, de telle sorte qu'une heure arrive où, soit qu'il ait consommé sa révolte, soit qu'il ait épuise le trésor de son âme, il perd sa raison d'être ici-bas et tombe, comme un fruit gâté, de l'arbre de la vie.

Nous avons peine à comprendre que l'homme décroisse dès l'enfance, et jamais, semble-t-il, on n'avança un aussi hardi paradoxe. Cet homme, en effet, cesse-t-il de se fortifier et de grandir depuis le jour de sa naissance jusqu'à « la plénitude de sa virilité ' » ? Ne voyons-nous pas les membres de l'enfant, si frêles, devenir robustes et nerveux ; son cerveau, trop tendre pour le poids d'une idée, en arriver à supporterla violence des grandes passions et le fardeau des grandes pensées ; ses lèvres qui ont tant de mal à bégayer les syllabes faciles, se fortifier et jeter aux foules les paroles fortes et les cris éloquents ; ses pas chancelants se raffermir; ses mains devenir larges et puissantes, ses bras musclés ? N'est-ce pas un progrès, cela ?

* Eph., IV, i3.

Dans Tordre apparent et humain, oui. Dans l'ordre surnaturel et divin, le seul réel. non.

L"animal, dont toute la supériorité consiste à être plus agile et plus fort, gagne à sortir de son enfance et à prendre possession de la vie matérielle, dans sa totalité. L"homme, dont la grandeur consiste à se rapprocher de Dieu, s'il vit selon la chair, laisse ses jours les plus glorieux et les plus purs au fond de son berceau.

Quand le nouveau-né de la chair et du sang sort des fonts baptismaux, et qu'on le rapporte, pour la première fois, de l'Eglise à sa mère, il est immaculé et parfait devant Dieu.

Il est encore totalement étranger à ce monde : les passions, les vices, les flétrissures ne l'ont ni troublé, ni envahi, ni pénétré. Les petits enfants, quel que soit leur avenir moral, n'ont encore que du ciel limpide dans leurs âmes et dans leurs yeux. Leurs anges qui voient cela se penchent avec complaisance sur ces miroirs où se reflète sans tache la face du Père céleste *. Dieu les a toujours considé-

' Matt., XVII, 10.

l'appel des AMES 53

rés comme rélite de l'humanité. Ils ont môme pour lui quelque chose de sacré.

Quand il condamnait les juifs à ne jamais entrer dans la terre promise, sa colère" tombait devant « leurs petits enfants ' », et Israël en était venu à connaître si bien cette faiblesse de Dieu que, dans les calamités publiques, il faisait intercéder la toutepuissance des enfants '. C'est sur leurs lèvres, humides du lait maternel, que se trouvent les prières parfaites \ Dans l'ancienne loi, comme dans la nouvelle, le Seigneur choisit ses grands prophètes parmi les enfants « qui lui ont été consacrés tout petits '' ». Le Saint-Esprit semble même appeler à lui « les petits » à l'exclusion des autres ^ Il imprègne leur âme d'une sagesse de prédilection ''. Il les garde avec un soin jaloux '. Il s'attendrit sur ceux « auxquels personne ne rompt le pain du corps ou de l'âme » et sur « les nourrissons dont la langue s'attache au palais ^ », parce qu'il ne se trouve plus

• Num., XIV, 3i. s Prov., ix, 4.

2 Judith, IV, 9. 6 Ps. XVIII, 8.

3 Ps. viii, 3. ^ Ps. cxiv, 6.

* I Reg.,i, 24. 8 Thren., iv, 4.

de mamelle pour étancher leur soif. Le Sauveur^ « le Petit Enfant qui est né ^ ». continue, comme son Père céleste, à les appeler, à les aimer, à les bénir -. Il les choisit pour sa cour rovale. « parce qu'ils sont sans tache \ » Il les garde,' lui aussi, avec une sollicitude redoutable à quiconque voudrait leur nuire '. 11 semble craindre qu'on n'en fasse pas assez grand cas ^ et. pour que les hommes sachent bien qu'il n'existe rien au monde d'aussi parfait, d'aussi pur et d'aussi vénérable que l'enfant, il déclare que « nul n'entre au ciel s'il ne leur ressemble - ». que la volonté formelle du Père céleste est qu'il ne s'en perde aucun ' ». Enfin, il s'incarne d'une façon mvstique dans cette innocence angélique des enfants : « Quiconque, dit-il, accueille un de ces tout petits me reçoit moi-même ^ ».

Il était impossible à Dieu de marquer plus nettement ses préférences et de désigner, par conséquent.

' Is., IX, 6. ^ Matt., XVIII, 6.

- Luc, XVIII, i6. ^ Luc, XVIII, 17.

3 Dan., 1, 4, ' Matt., xviii, 14.

4 Marc, IX, 40. ^ Luc, ix, 48.

l'appel des AMES 55

d'une façon plus claire, la meilleure partie de Thumanité. En ce monde, les enfants sont pour Dieu, non moins que pour leurs mères, des chérubins.

Mais voici que se lève le vent agité de la jeunesse sur la paix et la pureté de cette aurore. A peine sorti de ses langes, le fils d'Adam commence à glisser sur cette pente maudite de la dépravation. « Aussitôt que les sens se réveillent et que la pensée se remue au fond de l'âme humaine, les sens et le cœur vont droit au mal '. » Le Saint-Esprit lui-même a dit cela. Ainsi, la première jeunesse, l'adolescence couvre déjà de toute sa grâce et enveloppe de son parfum les premières fermentations du vice. « Le Seigneur ne se réjouit déjà plus au sujet de tous ses adolescents -. » Les instincts pervers s'éveillent avec l'âme ; en même temps que la lumière de la loi, la science du mal entre dans le cœur •'. « Les vices qui s'en iront, avec nous, dormir dans la même poussière, commencent, dès Tâge

' Gen., VIII, 21. ^ Rom., x, i3, 20.

* Is., IX, 17.

en fleur, à courir dans nos veines età posséder nos os ^ » Le péché naît -. C'est déjà l'heure des corrections ^ ; les égarements commencent.

La jeunesse qui succède à l'adolescence vient aggraver le mal. Tandis qu'au dedans, les laves impures du vice brûlent déjà les veines '\ au dehors les sourires séduisants et les caresses mortelles exercent leur attrait fatal '\ Tandis que les folles années s'envolent si légères, le fardeau s'alourdit, du péché qui prépare les ruines futures, qui consume lentement et ne laissera après lui que de misérables débris ^ « Tout est dans le monde piège tendu à la jeunesse, gémit Isaïe ; les jeunes gens sont une proie que nul ne peut plus arracher au mal ; leurs trésors sont livrés au pillage et personne n'est là pour crier à ceux qui les dépouillent : Rendez ' ! » Les passions de plus en plus insolentes « rugissent autour delà jeunesse et sur sa tète com-

1 Job, XX, II. * Ps. Lxxvii, 63.

- Jer., III, 25 ; Ezech., xxiii, '" Prov., vu, y, i3.

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