Job, XIII
^ Ps. cxviii, 9. ' Is., xLii, 22.
L APPEL DES AMES
me des lions. » dit Jérémie '. Le seul regard bienveillant que Dieu puisse désormais jeter sur ces jeunes gens dont il aima tant l'enfance, n'est plus qu'un regard de pitié : miserans adolescentiam tuam -.
Cependant il restait encore à la jeunesse quelque chose d'élevé, de noble, de divin : mais voilà qu'en avançant dans la vie, les belles illusions, les aspirations généreuses sont abandonnées et jonchent le chemin, comme des feuilles mortes. Les froids calculs, les avidités grossières, les ambitions mesurées à quelques lambeaux de pourpre, les recherches positives et viles de l'intérêt pour l'intérêt tout seul, ont pris la place des instincts chevaleresques et des héroïques élans. Cela s'appelle la maturité. L'âme sans honte, « se met au service du ventre •' », et, « le ventre s'agglutine à la terre * ». L'enfant tenait le milieu entre les anges et l'humanité. L'homme mûr tient le milieu entre l'humanité et ce
• Jer., II, i5. 3 Rom., xvi, il
^ Jerem., 11, 2. * Ps. xliii, 25.
qui est au-dessous d'elle. « Je me suis vu, dit un roi. au milieu de ??ies Jours, marchant aux portes de Tenfer '. » L'homme mùr se croit supérieur parce qu'il réfléchit, considère et pèse toute chose, au poids delà boue terrestre. Pour cela, il s'appelle un sage, et sourit, en son esprit positif et rassis, des folles ivresses et des imaginations vagabondes de la jeunesse. De quel droit sourire ? Celui chez qui l'ambition et la cupidité ont remplacé les folies généreuses et les idéales amours, n'a rien gagné : la convoitise magnétisée par l'or n'est pas plus noble que la luxure allumée par la chair. Tout est vanité ; mais ce qui est plus terrestre, ce en quoi il entre moins d'àmes, est plus vain que toute autre vanité. Tout est folie; mais à folie égale, ceux-là sont plus près de la sagesse qui se reconnaissent fous, et, en se couronnant de roses, savent qu'elles sont rapides à s'effeuiller -. La jeunesse avait encore parmi ses orages de beaux enthousiasmes et des essors faciles : avec la maturité, les nobles effervescences s'apaisent, le cœur s'alourdit, les retours
1 Is., XXXVIII, 10. - Sap-, II, 8.
l'appel des AMES 5(^
spontanés vers le bien ne remuent plus Tàme. « Les péchés se refroidissent dans la conscience, comme Teaudans une citerne '. » Où trouver, dans ces naturels éteints, blasés, sceptiques, les foyers auxquels il serait possible de rallumer la foi, les souffles qui seraient capables de ressusciter et d'attiser l'amour ?
Enfin, la vieillesse arrive, plus froide encore, plus impuissante, plus cramponnée à cette vie, plus effrayée de Dieu. La vieillesse, plus désabusée, est plus sage : mais à quoi sert une ombre de sagesse à ceux qui ne peuvent plus rien ? Ceux dont « le Seigneur ne renouvelle pas la force - », que leur reste-t-il, sinon la mélancolie des biens éphémères perdus à jamais? Les plantes amères croissent dans les décombres : les souvenirs qui rongent et les appréhensions qui glacent, vivent seuls dans les âmes délabrées. Si la plupart sont moins rebelles aux tardifs retours vers Dieu, c'est souvent parce qu'elles n'ont plus la force de résister à Celui qui vient chercher les ouvriers de la onzième heure.
1 Jer., VI, 7. 2 Is., XL, 3i.
Ainsi rhomme charnel arrive par une pente continue à la déchéance suprême. Des entraînements de la jeunesse, il a passé aux perversités voulues de Tàge viril. Ces perversités l'ont conduit à l'hébétude de la seconde enfance, où se retrouvent toutes les impuissances de la première, moins la pureté. Un prophète s'est rencontré, assez hardi pour maudire le fils d'Adam qui a vieilli de la sorte, sans se rajeunir d'autre part en Jésus -Christ. Chargé d'ans. « après un siècle de vie. il mourra, toujours enfant, et maudit ^ ».
Il a un siècle : il n'a rien gagné à travers la vie naturelle, puisqu'il est toujours enfant. Il a tout perdu du côté de Dieu, puisqu'il est maudit.
A l'égard de cet homme, de «ce corps dépêché -», quelle peut bien être la loi de la mort ? A quel
> Is., XLXv, 20. =* Rom., VI, 6.
l'appel des AMES 6l
instant Dieu ordonncra-t-il Texécution de ce coupable, condamné dès sa naissance, et dont la vie terrestre n'est qu'un sursis, pendant lequel l'homme surnaturel auquel il est lié, avec lequel il ne fait qu'un, pouvait le racheter en l'associant à sa vertu ? Evidemment à cette heure, où, suivant les règles qui président à l'ordre de la grâce, la mesure des iniquités est comble ; à l'heure où la Providence, en prolongeant la vie dont il abuse, ne ferait que lui fournir le pouvoir d'augmenter le nombre de ses fautes et « d'amasser encore des charbons ardents sur sa tête ' » ; à l'heure où il n'y a plus de guérison possible -, plus de capacité pour le bien, où il n'y a plus dans cette âme de point sur lequel la grâce, colombe mystique, puisse poser le pied. Le serviteur est devenu radicalement inutile ^ : Dieu est certain que ce serviteur ne lui reviendra plus. Alors, dans sa miséricorde qui veille toujours et qui ne permet pas à la justice de sévir à l'infini '\ il fait signe à la mort. Celle-ci se hâte pour
' Rom., xxii, 20. -* Matt., xxv, 3o.
- Jer., XXX, 12. ' Jer., m, 12.
ne pas laisser du moins à de nouveaux péchés un temps que nul mérite n'aurait rempli.
Peut-être aussi reste-t-il encore, dans cette àme épuisée, une dernière grâce qui alimentera l'acte suprême de contrition : la mort se hâte pour arriver avant que cette dernière goutte d'huile soit consumée et que la lampe soit éteinte sans retour.
S'ils comprenaient cela, ceux qui ne veulent pas vivre avec Dieu, et qui sont en proie à toutes les fièvres de cette vie ! S'ils savaient qu'ainsi le péché abrège l'existence, que « les années des impies sont réduites ' ». et que, en péchant moins, non seulement ils ne s'exposeraient point à perdre leur âme, mais encore ils posséderaient plus longtemps ce monde misérable, peut-être se hâteraient-ils moins à remplir la mesure de leurs iniquités ; peutêtre « leurs pieds seraient-ils moins rapides dans ces voies de malheur - ». S'ils avaient su que vivre des concupiscences de ce monde c'est faire alliance avec la mort ^ », que « le péché amène
*Prov., X, 27. ^ Is., xsviii, i5.
î Ps. XII, 3,4.
l'appel des AMES 63
la mort et lui ouvre la porte ' », peut-être n'auraient-ils pas bu avec autant d'avidité à la coupe fatale, et ce retard imposé à la justice aurait laissé à la miséricorde le temps de les enrichir encore pour l'autre vie.
Et vous, mères, qui pleurez sur les berceaux vides les petits envolés, consolez-vous. Les fleurs ne se conservent fraîches qu'en paradis. Vos enfants vous seront rendus là-haut, toujours enfants, c'est-à-dire toujours beaux, souriants, avec leurs infatigables caresses et leur amour dont nul n'aura le droit de vous réclamer sa part. Ne vovez-vous pas que si la vie flétrit les enfants, les endurcit toujours et les dégrade quelquefois, nul ne perd autant à cette douloureuse détérioration, que les mères ? A sept ans, ils ne vous donnent déjà plus toutes leurs pensées ; à douze, ils vous enlèvent un peu de leur soumission ; à seize, ils naissent à l'orgueil ; à vingt, ils vous reprennent leur amour. Ne semble-t-il pas que toute cette croissance natu-
' Rom., V. 12.
relie, dont vous êtes fières malgré tout, n'est faite que des lambeaux de votre cœur? Dieu veut qu'ils demeurent des anges, parce que vous les aimez ainsi ; et comme les anges de la terre passent et s'enlaidissent, il les fait devenir anges du ciel, où la jeunesse et la beauté demeurent. Les autres mères devraient être jalouses de votre douleur. C'est elles qui devraient demandera Dieu pourquoi il choisit, pourquoi il a de petits privilégiés, pourquoi il ne donne pas, à tout l'essaim des enfants» la permission de s'envoler, pourquoi tous ne trouvent pas dans leurs berceaux cette richesse, cette gloire, cette noblesse éternelle qui s'appelle une mort immaculée ! Sans doute, il leur serait répondu que tous ne sont pas assez beaux, pour mériter cette élection. Vous jetez dans un même sillon une poignée de semence dont vous attendez des fleurs. Vous savez bien que la beauté de la nature consiste dans la variété de ses trésors et de ses œuvres. Toutes les fleurs ne s'épanouiront pas ensemble et dès le premier rayon de soleil ; toutes ne seront pas revêtues du même éclat, et vous vous garderiez bien de les cueillir toutes ensemble. Ainsi des
l'appel des AMES 63
âmes d'enfants, dans leur efflorescence hâtive ou retardée, dans les beautés mystérieuses de leurs âmes, dont Dieu seul connaît les traits variés et les nuances infinies. Ce qu'il vous faut donc retenir, ô mères en deuil de vos petits, c'est que l'amour de Dieu qui les enlève est égal pour eux et pour vous : car en les prenant prématurément, il met à l'abri des dissipations et des rapines de la vie, des trésors qui ne vous sont bien gardés que là-haut.
Toute la raison d'être de la mort n'est pas cependant dans le mal futur à éviter. S'il existe, en effet, une race charnelle dont la vie entière est occupée à descendre, il est aussi, à travers ce monde, une génération sainte qui aspire sans cesse à monter. « Les enfants de la terre défaillent et s'épuisent ; dès la jeunesse leur infirmité commence ; ceux, au contraire, qui espèrent dans le Seigneur voient
se renouveler leur force ; il leur vient des ailes comme aux aigles, ils courent sans fatigue, ils progressent sans faiblira » Tandis que « la voie des impies s'enfonce dans les ténèbres et les conduit à des précipices inconnus, le sentier des justes s'avance, de plus en plus éblouissant de lumière, jusqu'à la plénitude du jour parfait -. »
A plusieurs reprises, il est question dans l'Evangile des enfants qui « croissent et se fortifient '' ». Mais rien en cela ne contredit ce que nous disions tout à l'heure, car, chaque fois, l'Evangile attribue ce développement non à la chair, mais au « Saint- Esprit '' ». Le vrai chrétien ne se laisse pas envahir par la loi dégradante de la chair. Dès le baptême, l'élément spirituel créé en lui, robuste, progressif, animé de tendances divines, s'achemine à la plénitude de la vigueur et de la vie. Loin de s'asservir aux insolences de l'élément terrestre et de se laisser entraîner, avili, par les concupiscences, il enchaînera par le labeur de toute sa vie le corps du péché
• Is., XL, 3o, 3i. 3 Luc, I, 80.
*Prov., IV, 18. 'Luc, II, 40.
l'appel des AMES 67
à son char de triomphe, et l'clèvera dans les hauteurs de la vertu.
L'Ecriture nous a révélé le secret de cette croissance mystique, dont le développement, pour être intime, n'en est pas moins réel. « Tant que vous avez été de petits enfants dans le Christ, dit saint Paul, je vous ai donné le lait de la doctrine à boire ^ » Il y a donc des chrétiens qui sont phvsiquement des hommes et moralement des entants. « Néanmoins, ajoute le grand apôtre, vous devez avoir grandi maintenant, et vous pouvez user d'une nourriture solide -. » La croissance selon la grâce est donc indépendante et distincte de la croissance selon la nature. D'ailleurs, s'il en est dont le développement spirituel s'arrête et qui ne grandissent pas assez « en Jésus-Christ •' », le Saint-Esprit les gourmande : « Jusques à quand, petits, aimerez. vous donc l'enfance '' — Laissez là vos puérilités
' I Cor., III. 3 Eph., IV, i5.
^ Id., ibid. ' Prov., i, 22.
et vivez donc ! ' » Le grand apôtre ajoute : « Mes frères, ne demeurez pas des enfants pour la sagesse ; restez petits par la malice, mais développez-vous et sovez parfaits de sens divin -. »
Encore une fois, cet âge spirituel ne se compte pas avec les années de la terre, il se mesure par les progrès accomplis. Il y a ainsi de sages vieillards avec de blonds cheveux, et des héros surnaturellement virils, dans de petites poitrines d'enfants. <-^ Une âme immaculée équivaut, dit la Sagesse, aux cheveux blancs et aux années vénérables ^ » Certains prédestinés ont parcouru, en quelques courts printemps, toute la longue et pénible carrière du progrès spirituel. « En peu de temps ils ont su acquérir cette sainteté consommée qui n'est accordée qu'à la patience des efforts continus*. » Tel fut cet admirable saint Romain, qui souffrit le martyre avant d'être sevré, atteignant ainsi d'un coup d'aile le sommet de la gloire éternelle.
' Is., IX, 6. ^ Sap., IV, 8.
* I Cor., XIV, 20. ^ Sap., iv, i3.
l'appel dp:s âmes 69
D'autres, au contraire, sont en retard, par leur âme, sur l'âge de leur corps. Saint Jean Damascène raconte qu'un solitaire de la Thébaïde demandait un jour à un autre solitaire usé d'austérité, blanchi d'années, son âge. Le saint religieux lui répondit : «. Quarante-cinq ans. » Et comme l'interrogateur, esquissant un sourire, lui faisait observer que ces quarante-cinq ans avaient été bien lourds à son corps ravagé, lequel en marquait plus de quatrevingts : « Il est possible, répondit le cénobite, que j'aie vécu quatre-vingts ans de l'existence qui nous est commune avec les insectes ; mais il est certain que je n'ai pas vécu pour Dieu plus de quarantecinq ans, et, devant lui, il n'y a que ces années-là qui comptent. »
Comprenez-vous comment Dieu donne à ceuxlà les années pour acquérir toute la mystérieuse mesure des mérites dont ils sont capables ? Il est
yO LE LENDEMAIN DE LA VIE
dur de ne pas mourir au sortir du baptême et d'avoir à passer par les labeurs patients et les douloureux combats ; mais il est beau de conquérir pour réternité cette gloire que nul ne peut donner, et qui consiste à avoir gagné soi-même ce qu'on possède, à être l'artisan de sa gloire, le fils immortel et resplendissant de ses oeuvres. L'Eglise en avertit ceux de ses enfants qui ne sont point prédestinés à entrer en paradis encore humides de l'eau baptismale, mais qui doivent subir la loi commune, en acceptant l'infirmité des commencements et la patience du progrès. Elle leur dit avec saint Pierre, son premier pasteur : « Comme des enfants qu'on vient de mettre au monde, soupirez, en toute simplicité, après le lait spirituel qui vous fera croître, et vous laissera savourer toutes les suavités du Seigneur ' ». Dieu attend de ceux-là quelque chose de plus que l'innocence : il veut encore couronner en eux la vertu. La vertu jointe à la pureté, c'est la chaleur dans la lumière, c'est comme un fruit qui en même temps serait fleur. « Quiconque est en
* I Petr., Il, 2-3.
L APPKL DES AMES 7I
nourrice, dit saint Paul, a beau être innocent, il ne sait point encore parler le mâle langage de la justice; il est trop petit pour cela. Ils sont seulement parfaits ceux dont les forces s'exercent aux luttes du bien etdu mal ' ». Tout est petit dans les petits : « l'enfant parle comme un enfant, raisonne comme un enfant, pense comme un enfant; ses notions sont bornées, sa bouche bégaye et ses discours sont incomplets. Il lui faut encore le développement, la perfection qui affranchit de toute entrave et de toute faiblesse, qui le délivre des langes et le dilate dans la plénitude de la vie - » Ne serait-il point dommage que Dieu ne laissât pas vivre les siens pour un pareil avenir, s'ils doivent y être fidèles? Qu'importe si la croissance est laborieuse, si elle s'opère lentement, sous le poids de la matière qui résiste et étreint l'expansion de la vie divine ! Pourquoi le chrétien qui a reçu les prémices de l'Esprit et doit enfanter de semblables progrès serait-il, parmi « toute créature, le seul à ne pas gémir-' ? » Dieu veille sur cet enfant qui
' Hebr., v, i3, 14. -' Rom., viii^2i, 22, 23.
- Cor., XIII, 9, 10, II.
s'achemine avec lenteur ou rapidité, vers la virilité parfaite, vers cette « mesure de l'âge qui est la plénitude du Christ ' . » Le point normal où doit intervenir la mort qui arrête tout progrès, sera l'instant prédestiné où s'accomplira le plein épanouissement de l'âme fidèle aux voies de Dieu. L'épi est cueilli quand il est mùr : s'il est hâtif, il sera moissonné plus tôt. de peur qu'un retard ne lui fasse perdre quelque chose de ses trésors. S'il s'attarde à croître, et qu'il ne lui reste plus le temps de mûrir, le laboureur intelligent le fauche, à l'état le plus voisin possible de la maturité qu'il n'a pas pu atteindre. Le corps étant un instrument de gloire, en tant qu'il est l'adversaire dans les combats de la vertu, perd sa raison d'être, dès que le trésor de l'âme est comblé. 11 est rejeté alors comme un instrument « inutile » et usé -. Cette mise au rebut est la mort. Il en est de la mesure des mérites assignée d'avance par Dieu à chacun de nous, comme de la mesure des crimes entassés par nos révoltes : aussitôt la
' Eph., IV, i3. * Mat-, xxv, 3o.
l'appel des AMES y3
mesure pleine, la mort arrive, messagère divine de la miséricorde et de la gloire.
S'il est vrai que Jésus-Christ soit le « type et la forme » de tous les élus. Dieu nous a montré admirablement en lui, cette miséricordieuse loi de son amour, en vertu de laquelle il nous enlève de ce monde, à l'heure où nous atteignons le sommet relatif de nos mérites et de notre vertu.
Quoique, en effet, le Dieu fût tout entier dans le petit enfant Jésus, l'humanité cependant avait. quant aux manifestations de sa vie surnaturelle, des progrès à accomplir et des conquêtes à réaliser sur le monde : et comme sa nature était parfaite, son corps, sans péché, suivait dans un développement harmonieux l'épanouissement extérieur de sa vertu. D'abord il eut besoin du lait maternel, de la douce chaleur des langes et de l'humble et dévouée protection du silencieux NÏeillard qui garda son enfance. Puis sa pensée et ses membres semblèrent devenir plus vigoureux sous la mystérieuse action de l'Esprit-Saint. Alors les privations commencèrent, en même temps que tarit le lait maternel. Les
ronces et les épines exercèrent leurs premières cruautés, là où furent hasardés ses premiers pas. L'ère du mérite laborieux succédait à la période de la sainteté tranquille. La guerre apparut implacable, tandis que s'effaçait, dans la mort, saint Joseph, le défenseur des jours insouciants. L'enfant, devenu jeune homme, continuant à croître, l'épreuve croissait aussi. La souffrance méritoire allait égalant de son poids les gloires du progrès. Malheur et beauté, sacrifice et vertu marchaient du même pas, grandissant ensemble avec une intensité qui augmentait toujours. A trente ans. l'Homme-Dieu se lève sur le monde déjà puissant, rapide et vigoureux, comme « un géant qui va franchir sa route en une course divine '. En même temps, des épreuves surhumaines, des douleurs inconnues consacrent et couronnent cet accroissement infini d'une créature assez forte pour porter Dieu, pour être Dieu, pour vivre, dans l'infirmité de sa chair, de la vie effrovablement immense de Dieu. A trente-trois ans, toute vertu, toute gloire, tout mérite, « tout est con-
1 Ps. XVIII, 6.
APPKL DES AMES yS
sommé», rempli, comblé, dans la sainte humanité du Sauveur. Le soleil de sa gloire di\'ine et humaine est au sommet des cieux. Ses destinées terrestres ne peuvent plus rien ajoutera la beauté de son œuvre, au rayonnement de sa vertu, à l'héroïsme de ses combats. Sa raison d'être ici-bas est finie, l'heure est venue de mourir. A summo cœlo egressio ejus K C'est un soleil qui ne doit pas avoir de déclin : il entre dans l'éternité à l'instant où il atteint son zénith, au moment précis où « le jour est parfait - ». Le Père céleste aime trop la gloire du Fils en qui « il a mis toutes ses complaisances ■' », pour la laisser s'affaiblir et s'éteindre dans la langueur des ombres. 11 lui ouvre le monde où tout se fixe dans l'incorruptibilité éternelle, à l'instant précis où il a obtenu ce degré d'épanouissement après lequel, si la chose était possible, il ne lui resterait qu'à déchoir.
Et voilà tout le mystère de la mort pour les jus-
' Ps. xvin, 7. 3 Marc, i, 11.
- Prov., IV, 18.
tes. Ils s'en vont, à Tapogée de leur course spirituelle. Peu importe s'ils ont Tàge de saint Louis de Gonzague ou de saint François de Paule. « L'âge est accompli, dit saint Ambroise. quand la vertu est arrivée à sa perfection ' ». à sa perfection relative, cela s'entend. Il y a des vies chrétiennes, en effet, tièdes et lâches, dont le plus haut progrès est d'un niveau bien misérable. Néanmoins il faut rendre grâce quand même à la miséricorde de Dieu, qui nous convie certainement au moment le plus opportun ou le moins défavorable. L'heure à laquelle il appelle à lui ses enfants ne peut être que celle où ils paraissent le plus « désirables - », à « son éternel amour ■\ » S'il en était autrement, le sage n'aurait pas pu dire : « J'ai loué les morts beaucoup plus que les vivants '' ». et le Saint-Esprit n'aurait pas déclaré « le jour de la mort meilleur que le jour de la naissance ^ ».
1 Perfecta est setas ubi per- ^ Jerem., xxxi, 3.
fecta est virtus. i/n funere ' Eccle., iv, 2.
Theodos.) '' Eccle., vu, 2.
* Dan., IX, 23.
L APPEL DES AMES 77
Une anecdote racontée dans la vie de Jean Gualbert, confirme assez bien cette doctrine. Il s'agit d'un homme qui, deux fois mourant, obtint deux fois un miracle : une première fois le miracle de vivre parce qu'il avait à se sanctifier, une seconde fois la grâce de mourir délivré des menaces du démon. Laissons la parole à l'histoire :
« Un noble florentin qui s'était fait remarquer par son ardeur à défendre le parti des Simoniaques, tomba malade assez gravement pour mourir. Saisi, à la pensée de l'éternité, d'une eff'royable terreur, sanglotant, déplorant ses erreurs passées, il dit à son entourage : Allez trouver le vénérable Gualbert, suppliez-le de venir à mon secours. Demandez-lui pour moi l'habit monastique dans lequel je veux mourir, en signe de pénitence. Le message fut rempli. Gualbert ne pouvant venir lui-même, remit aux envoyés la bure demandée. Le malade s'en revêtit comme pour mourir et, en réalité, ressuscita. Quatre jours après il venait à pied remercier le saint et s'enfermer à Vallombreuse
yS LE LENDEMAIN DE LA VIE
OÙ il vécut encore quelques années. Enfin sa dernière heure sonna. Or, Jean Gualbert, avec toute la communauté, récitait auprès de sa couche les prières de la recommandation de l'àme, quand le moribond se couvrit soudain le visaga d'un pan de son manteau. « Que faites-vous, frère ? » demanda le pieux abbé. Le moine tout ému répondit : « Je vois une horrible chose : le démon est là, ses yeux lancent des éclairs, des flammes sortent de sa bouche. — Où est-il ? — Là, dit le moine. » Jean prit la croix des mains de Tacolvthe et la porta au lieu désigné. Le malade qui suivait ce mouvement des yeux, s'écria : « Gloire à Dieu ! Je vois le démon s'enfuir ! » Puis son visage ayant pris une expression d'extase : « Voici, ajouta-t-il. la très douce Vierge, escortée du prince des apôtres et du grand patriarche Benoît ! — Et il expira doucement •. »
' Bolland. Vit. S. Joan. Gualbert, 12 juillet.
L APPEL DES AMES
Il faudrait donc avoir le coura<;e de ne point demander à Dieu, pour soi ou pour les siens, la prolongation de la vie, en vue du seul plaisir de vivre et de jouir plus longtemps de ce monde. Ce n'est ni un bien ni une grâce que de demeurer longtemps sur terre, pour autre chose que pour lutter et souffrir. Il ne peut même y avoir en ce monde de pire malédiction que celle qui, en prolongeant la vie, ne sert qu'à « prolonger les iniquités * ». Le cri de David devrait être celui de tous les pécheurs : « Malheur à moi, parce que mon séjour €n ce monde dure trop! - »
Cependant, comme tout homme sur lequel plane la mort n'est point sûr d'avoir donné à Dieu ce que Dieu attendait de lui, et d'avoir rempli cette « me-
' Ps. cxxviii, 3. * Ps. cxix, 5.
sure de justice ' » que la Providence lui avait assignée en le créant, le meilleur est d'imiter l'Eglise et de demander pour lui pardon de ses péchés. Peut-être la prière adressée à ce Jésus pour lequel « il n'y a plus de mesure » - en amour, la prière qui implorerait quelque temps encore pour mériter et non pour vivre, pour combattre et non pour jouir, pour le travail et non pour le repos, peut-être cette prière serait-elle entendue. Dieu accorda quinze années de grâce au pieux Ezéchias mourant, pour cette parole sortie de son cœur : « Donnez-moi la vie, et je la consacrerai à votre gloire ^ ».
Enfin, quoiqu'il en soit de toutes nos pensées et de toutes nos agitations autour du silence obstiné et du calme effravant de la mort, une vérité demeure : pour ceux qui veulent l'accepter, le secret de cette heure inconnue devient transparent, le sceau est à demi rompu : « La vie du vieil homme, dit saint Augustin, finit dans la mort; la vie de
• Is., XXVIII, 17. ^ Is , xxxviii, 19.
* Joan., m, 35.
APPEL DES AMES 8l
l'homme nouveau se consomme dans la vie éternelle ' ». La mort est ainsi un double « gain - », une double bénédiction. Elle Test en vertu de l'état même dans lequel elle trouve le chrétien, à l'instant même où elle se produit. Quel que soit, en effet, l'âge de notre chair, quand l'heure sonne sur notre àme, nous devons croire que notre évolution surnaturelle est achevée devant Dieu : notre croissance est à son sommet. Les élus sont cueillis « au temps le plus opportun ^ », les réprouvés à l'instant précis où « toute miséricorde est perdue * ». Les uns n'auraient plus rien gagné à séjourner ici-bas, les autres n'auraient fait que grossir le trésor des colères ^
Puissent les survivants comprendre et bénir, pour les uns et les autres, la miséricorde de Dieu 1
' De vera relig.,c. xxiv. * Dan., m, 35,
* Phil., I, 21. ■' Jac, V, 3.
'•* Ps. XXXI, 6.