‹ Le lendemain de la vieChapitre 7 sur 7 · V. 36. ^ Jer., ix · texte numérisé non relu

V. 36. ^ Jer., ix

LKS BRLLKl'KS DE CADAVRES 257

tunes d'un peuple, le malheur de voir ses enfants privés du repos de la tombe : « Ils ont abandonné, Seigneur, s'écrie-t-il en se lamentant, les restes de tes serviteurs en pâture aux vautours M... »

C'est pourquoi la terre qui accueille et met à l'abri des injures du dehors les restes mortels, nous apparaît, dans ce rôle, douce, maternelle et comme désirable. Elle a un sein pour nous recevoir, comme elle a eu des mamelles pour nous nourrir. « Elle nous offre un asile, dit Pline ^ lorsque toute la nature nous repousse. Elle nous couvre comme une tendre mère et rend notre dernier sommeil sacré ! » Elle alimente les paisibles cyprès et les saules éplorés qui abritent notre demeure suprême. Le mort aimé que nous lui avions confié, ressemble au voyageur qui dort, après les fatigues d'une chaude journée, sous les frais ombrages du chemin, en attendant le moment de reprendre sa course en un élan définitif et divin. « Mes bons amis, quand je mourrai, écrit un des poètes les plus tristement incrédules de ce siècle, plantez un saule au cimetière, et

' Ps. Lxxxviii, 3. - Hist., I. II.

son ombre sera légère à la terre où je dormirai ! » Ce funèbre désir est au fond de toutes les âmes, comme le rêve final de notre vie corporelle ici-bas. La poésie lumineuse et calme qui plane sur le silence des cimetières, parle aux grandes âmes, et ceux qui ont le courage de penser à leur mort, songent avec une mélancolie qui n'est pas sans douceur, à cette couche où Ton dort bien, sous la garde de la nature et de l'affection de ceux qu'on a laissés.

Les patriarches exprimaient en mourant le désir d'aller se reposer près des os de leurs pères. Le premier lambeau de terre qui ait été acheté et dont l'homme se soit assuré la possession perpétuelle et tranquille fut une tombe'. La loi juive, si dure, désarme devant cette attirance sacrée de la terre pour ceux qui ont besoin de leur couche dernière : « Le cadavre de celui qui est pendu au gibet n'y demeurera pas. il sera enseveli le jour même - ». Rien n'est touchant comme le discours que tient le

1 Gen., XXIII. i3. * Deut., xxi, 23.

vieux Tobic mourant à son fils : « Ecoute, mon enfant, l'ordre de mes lèvres mourantes, et place-le au fond de ton cœur. Lorsque Dieu aura reçu mon âme, ensevelis mon corps. En ce qui concerne ta mère, souviens-toi de toutes les souffrances si grandes qu'elle a endurées pour toi, honore-la pendant tous les jours qui lui restent à vivre, et quand elle aura, elle aussi, accompli le temps de son existence, ensevelis-la à mes côtés ^ ». Ainsi le pieux vieillard assure le repos et l'honneur de tout ce qui fut sa chair : son corps et son épouse. Le paganisme n'est pas moins attendrissant dans ses recommandations suprêmes : « Mes enfants, dit Cyrus, n'enchâssez point mon corps dans l'or ni dans l'argent, rendezle à la terre. Rien n'est plus saint que d'être mêlé, après la mort, à cette terre qui nourrit et produit tant d'êtres beaux et précieux. Je me suis toujours estimé mortel, et comme j'ai toujours été bon et reconnaissant envers ceux qui m'ont fait du bien, je serai maintenant bien heureux de retourner à celle qui est si bonne pour les hommes. » Le plus

1 Tob., IV 2, 3, 4, 5.

rude des Romains, Caton, veut pour son cadavre quelques délicatesses, il demande à être enseveli sur un lit de feuilles et de branches de myrte et de peuplier. Les riches et nobles romains ne laissaient à. personne le soin de construire et d'orner leur sépulcre : le A\ F. mvstérieux qu'on trouve sur un grand nombre de pierres funéraires, en est un témoignage : il signifie : Vivus Fecit, Il l'a co)ist?'uit de son vivant. N'v a-t-il pas, en effet, une amertume singulière à penser qu'on n'aura pas son coin de terre, qu'on dormira peut-être dans la terre d'exil, qu'on n'ira pas rejoindre dans la tombe ceux qu'on a aimés dans la vie ? La mort ne doit point séparer ceux qui furent unis vivants ^ La pierre mortuaire est comme un trait d'union, un mur mitoven entre ceux qui ont franchi le passage fatal et ceux qui sont restés en deçà. La fosse qu'elle recouvre est un lieu de rendez-vous qui symbolise le grand rendez-vous de l'éternité. Le « monumentsfunèbre scelle avec toute la puissance de la mort, toutes les alliances qui peuvent unir ici-bas les

» II Reg., I, 23.

hommes : là où il n'y a pas de tombeau il ne peut demeurer ni grand souvenir, ni famille, ni patrie. tant est large la place que tient ce dernier refuge de la mort, dans la vie de l'humanité.

Le Seigneur lui-même, remarque saint Augustin \ mit en lumière « la bonne oeuvre » des saintes femmes qui devaient embaumer son corps, destiné pourtant à ressusciter trois jours après sa mort. L'acte de Madeleine répandant des parfums aux pieds de Jésus fut glorifié en ce sens. L'Evangile cite encore avec honneur ceux qui enveloppèrent de bandelettes et entourèrent d'aromates la Victime descendue de la Croix. Quel argument plus décisif, quel plus divin précédent pourrait invoquer une société chrétienne ?

Qu'importent aux brûleurs de cadavres les saintes lois de la nature? Que leur importent les ins-

' De cura ger. pro mort.

tincts les plus religieux, par conséquent les plus sacrés de la famille humaine?

Car c'est en vain qu'ils essaient d'ennoblir leurs pratiques brutales, et réclament pour ancêtres les Hindous, aux bûchers fantastiques, ou les Romains incinérateurs.

Les Romains agissaient et les Hindous agissent en vertu d'un principe noble et pieux. Les Romains rendaient, pendant dix jours, les honneurs funèbres à leurs morts; ils les revêtaient de riches habits, ils les couvraient des plus précieux aromates, ils chantaient des hvmnes en leur honneur. Ils les portaient au bûcher, sous l'empire de ce qu'il y a de plus irrésistible et de plus saint, la conviction religieuse. Une fois là. avant que le feu fût allumé, ils les tournaient vers le ciel et leur ouvraient les veux, comme pour leur faire contempler la demeure où ils devaient habiter, après avoir passé par les flammes; enfin les parents qui mettaient le feu aux branches de cyprès, détournaient la tête pour

montrer l'horreur naturelle que leur inspirait cet acte commandé par une religion barbare et contre laquelle protestait la nature.

Les gymnosophistes hindous et tous les Asiatiques adorent le feu ^ Le sentiment qui les pousse à livrer leurs morts aux flammes ne peut leur être imputé à infamie, puisqu'ils se jettent eux-mêmes vivants dans les bûchers, où ils croient trouver la vie et la gloire éternelle.

Les plus barbares : Barcéens, Ibériens, Taxiles, qui donnaient, au temps d'Alexandre, leurs morts à manger aux oiseaux ; Icthyophages d'Ethiopie, naturels du Bengale et de la Colchide, qui les jetaient en pâture aux poissons; Groënlandais et Thibétains, qui les livrent à la puissance conservatrice du froid ; Caucasiens, qui les suspendent aux branches des arbres... tous ceux-là croient obéir à un principe supérieur, et, quoique sauvages, honorent du culte qui leur paraît le plus res-

' i" véda, hymnes.

pectueux et le plus divin la malheureuse dépouille de leurs parents et de leurs amis.

Les apôtres modernes de la crémation ne sont qu'abjects. Pour eux, il n'v a ni vie future, ni àme, ni Dieu. Il n'existe que des corps infects, dont il faut se débarrasser par le moven le plus violent et le plus rapide possible, une matière utilisable qu'il faut confier à la chimie, afin d'en faire bénéficier l'industrie, ou des débris sans valeur morale, bons tout au plus à servir d'engins de guerre, dans leur lutte satanique contre les croyances religieuses.

Ils sont abjects, sans respect pour le cadavre, ils procèdent de cette race impie et hurlante, qui assistait, en 1793, au déchargement des tombereaux de guillotinés, mêlant leurs cris forcenés et leurs lazzis obscènes à la mise au charnier des tètes sanglantes et des troncs mutilés. L'incrédulité et le matérialisme du xvii]r'^siècle avaient déchaîné les passions. Les passions déchaînées s'étaient ruées sur tout ce qui, vivant de traditions, de piété et d'honneur, s'opposait à leurs débordements. Pour-

LES BRTLEl'RS DE CADAVRES 265

quoi ceux qui ont brutalisé la vie auraient-ils des égards inutiles pour la mort? Quel culte peut-on demander, pour les corps, à ceux qui ont traité comme infâme tout ce qui est de l'âme ? Qu'étaitce pour ces bouchers furieux que l'auréole de la vertu et du martyre? Qu'étaient-ce que les cœurs déchirés des survivants ? Et si tout cela n'était rien, il y aurait eu inconséquence à leur demander quelque honneur pour la chair humaine, bien moins respectable que la vertu et le martyre. Il en résulta de telles horreurs, il se commit, au milieu de cette cohue impure et grouillante, des attentats si abominables à l'égard des morts, qu'un révolutionnaire, Cambry, n'osa pas les raconter en français, et mit en latin les saturnales funèbres dont il avait été le témoin.

Le Comité de Salut Public, délibérant sur les moyens les plus propres à empêcher les maladies contagieuses occasionnées par la putréfaction des corps laissés sur les champs de bataille sans avoir pu être entefrés, Robespierre demanda à un médecin présent si on ne pourrait pas former des trou-

peaux de cochons qui suivraient les armées et mangeraient les cadavres *.

« Il n'y avait point d'animal domestique, écrivait quelques années plus tard le roi littéraire de notre siècle -, qui, chez une nation étrangère un peu civilisée, ne fût inhumé avec plus de décence que le corps d'un citoyen français. On sait comment les enterrements s'exécutaient, et comment, pour quelques deniers, on faisait jeter un père, une mère ou une épouse à la voirie. Encore ces morts sacrés n*v étaient pas en sûreté... »

Ces « brutes », comme les appela dans un discours académique ^ le révolutionnaire Mulot, sont

1 Si monstrueux que p?raisse cette question du vertueux Robespierre, elle n'en est pas moins attestée par le médecin même auquel celui-ci l'adressa, le docteur Alphonse Leroy, depuis professeur à la Faculté de médecine de Paris. Il l'a consignée à la page III de son livre imprimé à Paris et intitulé : De la contagion régnante sur Içs vaches, sur les bœufs, et sur l'homme.

* Chateaubriand, Génie du christianisme.

3 Mulot, Vues d'un citoyen, etc.

les véritables et seuls ancêtres de nos crémateurs. Ceux, en effet, qui pensèrent à l'incinération des cadavres, avant la génération révolutionnaire ou en dehors d'elle, ne furent que de ridicules sentimentalistes ou d'inoffensifs rêveurs.

Tel fut, en 1784, l'allemand Becker, partisan de la vitrification des cadavres : « Plût à Dieu, disaitil \ qu'à ma mort, la coutume de l'incinération existât, et que j'eusse des amis pour rendre ce suprême devoir à mes os desséchés et exténués dans de nombreux travaux. Ils en feraient cette substance diaphane et incorruptible, dont la couleur est très agréable et tout à fait spéciale. Car si elle n'a pas la netteté des teintes végétales, elle présente l'aspect laiteux et velouté ^w tendre narcisse. Cette transformation, qui pourrait s'opérer en quelques heures, donnerait une idée de ce que fera la toutepuissance divine, au jour de notre résurrection, dans un état resplendissant et glorieux. »

Tel est encore le pasteur suisse Lang, qui consent à jeter au feu sa mère et ses enfants morts,

1 Physic subter., Leipsig, 1734,

parce que « l'urne est un svmbole plus poétique que le tombeau ou le mausolée ».

Ceux-là sont de paisibles fous, et n'ont jamais fait de leur folie un satanique apostolat. Les vrais incinérateurs, au contraire, se plaisent à humilier le cadavre, à le traiter comme une chose vile, immonde, à faire de ce triste et vénérable débris je ne sais quel détritus sans nom, qui est au-dessous de toutes les brutalités et de toutes les profanations. Un certain Xavier Rudler ' « n"a rien trouvé de plus simple que de placer les corps dans une cornue à gaz. de telle sorte que le gaz provenant de cette distillation pourra servir à l'éclairage, sauf à avoir des appareils de lavage très puissants ». L'italien Bertani calcule que « si chaque année on tirait parti, avec l'incinération, des ossements humains, on obtiendrait, de ce seul côté, cinq cent mille hectolitres d'engrais. » Un autre, fondeur de déchets métalliques, trouve une application nouvelle de son industrie, qui lui fournira le moven

• La Crémation, 1886. — Hornstein. Nous avons trouvé dans cet excellent ouvrage de nombreux documents.

de battre monnaie et de faire fortune avec la destruction des cadavres. Il propose aux familles une sorte de distillation dont les résultats variés s'accommoderont aux goûts de chacun : les enfants pourront se partager les produits de la crémation accomplie suivant son système : les uns auront l'eau donnée par l'évaporation, d'autres, les cendres provenant des chairs, d'autres encore, de gracieux médaillons, fabriqués avec les os vitrifiés du mort. Déjà une immonde concurrence se manifeste dans cette industrie d'un genre nouveau. Un docteur V... propose à l'Académie des sciences une méthode pour enduire de métal les cadavres plongés dans un bain galvanique. Le prix est même indiqué : la métallisation en cuivre coûtera deux ou trois mille francs ; en argent, elle reviendra à trente ou quarante mille ; en or, le coût s'élèvera à deux ou trois cent mille francs.

Un procédé plus récent encore, aurait été employé à Philadelphie. Le corps, enroulé dans un suaire d'amiante, est placé sur une table en briques réfractaires. A la tète et aux pieds, on dispose deux plaques de cuivre qui constituent les deux pôles élec-

triques d'une puissante dynamo. On fait circuler alors le courant au travers du corps, qui joue en quelque sorte un rôle similaire à celui du charbon incandescent dans une lampe électrique. La carbonisation s'opérerait d'autant plus rapidement que l'air ambiant qui baigne librement le cadavre favorise le phénomène de la combustion.

« Cette transformation du cadavre, dit le Cosmos, est tout ce qu'il y a de plus séduisant. Les inventeurs devraient la proposer pour remplacer l'éiectrocutioji, qui, on le sait, laisse un peu à désirer, et cause quelques soucis aux personnes sensibles. On n'aurait plus à discuter sur la persistance delà vie chez le condamné instantanément volatilisé, et on épargnerait les frais d'enterrement. »

C'est encore l'Amérique qui accroît sa part d'idées et d'inventions dans cet art écœurant d'accommoder les restes de l'homme : une revue scientifique de New-York proposait, il v a quelques mois à peine, un svstème pour la dessication des cadavres !

Beati quia quiesciint ! disait le vieux Luther

LF:S BRULEURS DE CADAVRES 27 1

troublé, en regardant les tombes : « Ils sont bienheureux ceux-là, ils se reposent ! » Nous ne pouvons pas dire de même, à la vue de tous ces bourreaux de la mort, qui brûlent, qui distillent, qui triturent, qui fatiguent dans les plus insensées manipulations, des malheureux auxquels la mort semble ne pas avoir même donné le droit à la paix du sommeil ! On les mettra dans des urnes, parce que « l'urne est un symbole plus poétique que le tombeau », et sous prétexte d'être gardés au sein de la famille, ils iront et viendront, mêlés aux meubles, confondus avec les ustensiles, vulgairement déménagés à chaque changement de résidence ; ils suivront ici-bas l'infortune de toutes choses ^ et échoueront quelque jour entre les

' Il y a quelques mois à peine, tous les journaux racontaient, comme drolatique, une anecdote vraie ou fausse, qui montre bien que le plus sûr asile des cadavres est la terre, et à quelles injures ils sont exposés dès qu'on les tire de son sein. La momie de Sésostris enlevée à la paix des Pyramides, commençait son voyage vers Paris. Il fallut, avant de pénétrer dans Alexandrie, acquitter des droits d'entrée. La douane fut un instant dans l'embarras, n'ayant pas l'article « momie » porté sur ses tarifs. On décida de lui appliquer l'impôt relatif aur conserves, et comme il fal-

mains du brocanteur, qui gardera l'urne et jettera les cendres au vent. Au lieu que la terre les aurait conservés fidèlement, dans la majesté delà nature, et sous la protection de Dieu dont la main s'étend

lait encore choisir parmi ces dernières, la momie de Sésostris fut assimile'e au porc salé !

La Galette des Tribunaux a donné sous ce titre : in Mari dans une boîte à biscuits, l'histoire suivante, qui vient s'ajouter aux nombreux documents de nature à faire considérer la sépulture dans la terre, comme le seul refuge sûr et convenable pour les morts : M°" D... a longtemps habité le Brésil, où son mari a fait fortune dans le commerce. Elle y vécut en rentière après la mort de M. D..., survenue en 1872.

Lorsque, en 1889, devenue vieille et se sentant prise du mal du pays, M°' D... résolut d'aller finir ses jours en France, il ne restait plus du pauvre M. D... que quelques ossements calcinés. Suivant certains usages du pays, le corps avait été consumé dans de la chaux vive, et les restes de M. D... tenaient facilement dans une boite en fer-blanc longue de 34 centimètres et large de 20, qui, avant cette affectation funéraire, avait renfermé pendant longtemps des biscuits anglais.

La veuve inconsolable prit sous son bras ce colis peu encombrant, auquel la douane ne prit point garde, lors de son débarquement à Bordeaux.

Retirée à Saint-Mandé, où elle a acheté une petite maison pour y vivre en paix ses dernières années, M"* D... conserva pendant plusieurs mois, sur la cheminée de sa chambre, l'étrange cercueil de son défunt mari. Un jour, M. A. W...,

sur tout ce qui est sacré. Ah ! oui « Bienheureux ceux qui se reposent ! »

Disons, pour en finir avec ces profanations, que non seulement les brûleurs de cadavres s'inspirent du matérialisme le plus répugnant, mais que le mode d'incinération imposé par leprogrès moderne, en multipliant la puissance du feu, en multiplie

son gendre, lui fit entendre qu'une sépulture au Père-Lachaise serait plus convenable.

M"" D... se rendit à ses observations, elle acheta une concession, et des démarches furent entamées pour l'inhumation, auprès de l'autorité administrative.

Mais quand les ronds-de-cuir de la ville de Paris entendirent parler de cette étrange histoire d'un Français mort au Brésil et réintégré sur le sol natal dans une vieille boîte à biscuits, ce fut un toile général dans l'oisiveté des bureaux. Un sous-chef à manches de lustrine s'avisa de dénicher je ne sais plus quel article de loi qui interdit de ramener en France le corps d'un Français mort à l'étranger, sans autorisation du gouvernement, et l'infortunée M"" D... a été traduite, hier, en police correctionnelle pour avoir manqué de respect à ce texte sacré.

Le Tribunal de la Seine, dans l'impossibilité de faire autrement, lui a infligé 16 francs d'amende.

Le budgétivore inoccupé qui a imaginé de chercher noise à cette brave dame aurait mérité beaucoup plus.

les horreurs. Dans le début de ces opérations sinistres, on laissait voir aux intéressés ce qui se passait, à travers une lucarne pratiquée sur les côtés du fourcrématoire. « C'est la plus poignante impression d'horreur que j'aie jamais éprouvée, telle que je ne tenterai même pas de vouloir la rendre, écrit un témoin oculaire. Au seul souvenir de ce corps se tordant, de ces bras battant l'air, demandant grâce, de ces doigts crispés et s'enroulant comme des copeaux, de ces jambes noires qui donnaient de grands coups de pied, ayant pris feu ainsi que des torches 'un instant je crus l'entendre hurler i, il me court des frissons, j'ai la sueur froide aux tempes, et rétrospectivement, je compatis au supplice de ce mort inconnu, dont j'ai vu la chair crier et protester î »

On se rappelle involontairement, en lisant cette atroce description, la crovance de Platon, de Démocrite et autres anciens philosophes, enseignant que l'àme ne se sépare pas du corps, à l'instant où celuici semble m.ourir. mais longtemps après, comme le prouve la croissance des cheveux et des ongles,

LES BRULEURS DP: CADAVRP:S 276

qui persiste après la cessation apparente de la vie K

« Nous détestons, dit le christianisme par la voix deTertuUien, cette cruauté exercée envers le corps. Le corps est une partie de l'homme, et c'est une

' Les incinérateurs ont trouvé en faveur de leur cause un nouvel et admirable argument. Nous cueillons cette fleur dans le dernier numéro du mois d'août 1891 du Journal de la Santé. Après avoir remarqué que l'Eglise catholique refuse son concours aux obsèques de ceux qui doivent être incinérés, tandis que les Eglises réformées se sont prononcées en faveur de la crémation, il ajoute qu'avec l'incinération // n'y a plus à redoute?^ les inhumations prématurées ! ! (Vest-à-dire qu'au lieu d'être enterré, on sera brûlé vif: seulement ce dernier malheur ne laissera point de traces. Pendant la peste de 1720, les condamnés étaient chargés d'ensevelir les cadavres, et montraient une ardeur extrême à les enfouir rapidement. Un jour, un mourant qu'on s'obstinait à inhumer avant l'heure protestait et suppliait qu'on attendit un peu. « Bah ! fit le galérien chargé de la sombre besogne, si on les écoutait il n'y en aurait pas un de mort! » 11 paraît que, grâce au four crématoire, il n'y en aura pas un de vivant.

indignité de lui infliger, au moment des suprêmes adieux, ce supplice brutal et humiliant ^ ».

L'Eglise retarderait, si elle le pouvait, la décomposition du tombeau : elle ressemble à ces mères qui voudraient pouvoir ne jamais se séparer de la dépouille des enfants bien-aimés. L'Ecriture, prenant la défense des morts, avait dit à propos de l'agneau pascal et de Jésus expiré : « On ne, brisera pas ses os - ! >» Or les fils de l'Eglise sont ses « agneaux ^ » ; tous sont les membres du Sauveur mort. Imaginez-vous la vierge Marie désolée tenant en ses bras, son divin Fils descendu de la croix, puis essavez de prononcer ce hideux mot de crémation, vous verrez s'il ne grince pas entre les dents comme un blasphème ! Pourquoi alors, ce qui répugne d'une façon aussi intense lorsqu'il s'agit du Chef de l'Eglise, l'Eglise l'accepterait-elle pour les membres ? Elle ne brûle pas plus la chair de ses chrétiens qu'elle ne brûle ses tabernacles et ses temples.

• De anima. ^ Joan., xxi, i5, i6.

* Joan., XIX, 36.

Hâter la fin de ce corps que Dieu pétrit de ses mains et fit à son image, qu'il anima de son souffle, dont il ne fit qu'un avec l'âme, qu'il consacra par le baptême, qu'il habita par l'Eucharistie, dont il bénit les œuvres, dont il couronne les douleurs, hâter la fin de ce corps paraît à l'Eglise un sacrilège. C'est trop pour elle que ces pauvres et nobles chairs soient mortes, sans les meurtrir encore, et elle n'a pas de joie plus grande que lorsque, après des siècles, elle découvre, au fond de leur sépulcre, ses fils miraculeusement conservés.

Quand les premiers apôtres arrivèrent à Rome, ils trouvèrent le paganisme incinérant tous ses défunts. Ils rompirent avec cette tradition impie, comme avec toutes les brutalités de ce peuple qui allait bientôt commencer son agonie. Au fond des catacombes, sous cette terre, dont les entrailles en gestation portaient l'Eglise, les chrétiens inhumaient pieusement les restes des martyrs. Les vivants et les morts, ensevelis ensemble, rendaient gloire au Dieu des martyrs, les uns en honorant les restes

sauvés de la griffe des bètes ou de la férocité des bourreaux, les autres en communiquant aux premiers la vertu qui s'échappe des saints ossements et des vénérables reliques. Plus tard, quand l'Eglise prit sa place au soleil, et que les « sacrifices de louange » * remplacèrent les martyres sanglants, les morts continuèrent à dormir dans le voisinage de ceux qui prient. Les cimetières dressèrent leurs croix noires, et étendirent leurs pierres blanches autour des églises. Les ossements chrétiens vinrent attendre la résurrection, à l'ombre de cet autel qui s'appelle lui aussi « tombeau », et sur lequel s'offre chaque jour à Dieu, pour tous ses frères, le « premier né d'entre les morts ». Ne convient-il pas, en effet, que le « champ du Seigneur » entoure « la maison de Dieu - ? »

1 Ps. CVI, 21.

* Cette coutume s'est conservée partout, sauf dans les grandes villes où des nécessités contre lesquelles nul ne peut rien ont séparé davantage la cité des vivants de la cité des morts. C'est une des plus charmantes poésies des petits villages que le spectacle de ces tombes qui semblent se presser autour de l'église, et qui sont d'autant plus visitées et fleuries qu'elles se trouvent plus souvent sur le passage des fidèles.

LFS BRULPX'RS DE CADAVRES

Mais voici qui est plus admirable encore. Les ûmes appartiennent à Dieu, le corps des baptisés appartient à Jésus-Christ. Pendant que les âmes s'en vont dans le sein de l'Eternel, l'Eglise catholique ne veut pas que les corps soient déshérités d'un honneur qui leur revient, et elle les remet entre les bras de Jésus-Christ. « Doux Seigneur, dit-elle, lorsqu'elle bénit les cimetières, vous avez permis que le champ du potier, l'Haceldama, fût acheté au prix de votre sang pour servir de sépulture aux étrangers, daignez vous rappeler ce mystère de votre clémence. Comme le potier, vous nous avez pétris d'argile ; vous êtes encore le prix de ce champ de repos, bien plus, vous êtes notre repos vousmême. Alors, puisque c'est à la fois au prix de votre sang et dans le sol acheté par votre sang que vous accordez le repos, ô le plus clément des maîtres, daignez purifier ce cimetière, ce dormitoire, mausolée où les exilés vont goûter un peu de sommeil, en attendant d'être rendus à la patrie céleste * »...

' Pont. De Cœmet.

Avec ces pratiques douces, graves, pieuses, avec cette voix divine qui bercera nos os endormis, sommes-nous assez loin des cochons de Robespierre et des violents attentats dont le m.atérialisme nous menace au lendemain de notre mort?

Tertullien témoigne que. dans la primitive Eglise, on faisait des collectes pour inhumer décemment les pauvres K Le paganisme moderne profitera de leur impuissance et de leur pauvreté pour les jeter dans son sinistre four.

Ainsi, à côté d'une religion maternelle et tendre, s'accusera le cynisme de ceux qui représentent icibas la cause de Tenfer. Il s'affirmera, comme il lui convient, par un double crime, contre Dieu et contre les morts, contre la plus redoutable des puissances et la plus vénérable des faiblesses.

Ce corps que Dieu avait pris sous sa protection durant les jours rapides de la vie, et dont il avait dit : Ne le ineurtrisse^ pas -, appartient encore plus au Créateur après la mort qu'avant elle. La

' Apolog., c. 39. * Exod., XX, i3.

justice et la miséricorde vont tour à tour exercer leurs droits éternels sur lui : l'une dans la grande expiation sépulcrale, l'autre dans les magnificences de la résurrection. De quel droit l'homme interviendrait-il? Qu'il tremble de se substituer ou d'ajouter aux effrayantes revendications du Tout- Puissant. Dieu a défendu aux hommes, avec une menace terrible, de se mêler du châtiment de Caïn et de toucher au maudit ^ Pourquoi abandonnerait-il à l'imbécile fureur des hommes les restes de ses baptisés ? Respectez donc les cadavres, ô brûleurs, respectez même l'ignominieuse décomposition des pécheurs, vous profaneriez des victimes sacrées. Laissez, en attendant que la miséricorde ait son heure et les ressuscite à la vie, laissez passer la justice de Dieu !

' Gen., IV, i5.

On dort sous la pierre des sépulcres K La chair baptisée, depuis qu'elle est incorporée à Jésus- Christ, est devenue, comme Lui, un froment qui ne tombe dans le sillon creusé par la mort, que pour lever dans la moisson finale. La chrysalide humaine attend son heure dans le cercueil. « Je ne veux pas, dit saint Paul, que vous ignoriez cela, et que vous vous attristiez comme ceux qui sont sans espérance - ». Vous dites que le Lazare est

' Dan., XII, 2. ^ Rom., i, i3.

mort? « Il dort, répond Jésus, et je vais l'éveiller de son sommeil ^ ». J'éveillerai ainsi tous les autres : « L'heure viendra où tous ceux qui sont dans les monuments, entendront la voix du Fils de Dieu, et s'avanceront ressuscites, les uns pour la vie, les autres pour le jugement- ». Ce sera le dernier acte de la création, le triomphe dans lequel toute chose sera consommée, la revanche absolue sur la mort, l'achèvement de l'oeuvre de Jésus-Christ, une sorte d'apothéose finale dans laquelle la meilleure partie du monde matériel s'avancera, affranchie, resplendissante, vers son Rédempteur \

Le temps d'un clin d'œil * suffira pour cette immense révolution. Sur toutes les fosses fraîchement remuées, sur toutes les vieilles nécropoles ruinées, sur les débris de Memphis, de Babylone et de Tvr. sur les antiques mausolées de la Grèce et de Rome, sur l'immensité des mers dont la profondeur n'a pas rendu les victimes englouties, sur les ravins inconnus et les précipices inexplorés, sur la pous-

' Joan., XI, II. 3 I Thess., n\, i6.

* Joan., V, 28. * I Cor., xv, 52.

sière anonyme et vague des déserts et l'incommensurable océan de l'air dont l'oeil voit à peine les atomes flottants, sur les cadavres même d'animaux et de plantes qui auront mangé les restes humiliés de l'homme-roi, un souffle passera, formidable et vibrant comme la sonnerie d'un clairon divin \ un surnaturel météore, excité par les archanges « auxquels Dieu a donné pouvoir sur les tempêtes de la terre et de la mer ^ », bouleversera le monde de fond en comble, emportant toute chose réveillée en un gigantesque tourbillon de poussière. Le tourbillon passera sur les âmes et chacune d'elles 'retiendra, comme au vol, ce qui fut la substance de son corps.

La mort apparaîtra alors ce qu'elle était vraiment depuis la rédemption de Jésus-Christ : une obscure ouvrière chargée d'épurer, dans ses laboratoires infâmes, la matière à ressusciter, d'en absorber les éléments terrestres et de préparer pour cette heure

' I Cor., XV, 52. * Apoc, vu, 2.

de triomphe, des corps dignes et capables de l'immortalité *.

Alors même que cette résurrection ne serait pas une œuvre surnaturelle, et devrait se produire par la vertu de germes mystérieux contenus dans la poussière humaine, comme l'ont rêvé quelquesuns, nul n'aurait le droit de la considérer comme impossible.

« Insensé, dit saint Paul, ne vois-tu pas que la semence n'arrive à la vie qu'à la condition de mourir - ? »

Non seulement le grain de blé qui meurt et se décompose dans le sillon renferme la vie, mais cette vie contient en sa puissance un être incomparablement plus grand, plus riche, plus fécond et plus beau que le germe obscur auquel il devra l'existence.

Ainsi en est-il de toute semence, de toute larve, de toute chrysalide.

1 Mors, nihil aliud est quam plena corruptionis consumptio. Neque enim mors simpliciter corpus, sed corruptionem corporis absumit. Hoc etiam in metallorum materiis vides evenire. [Chrys., Je Resur. L. IL)

'- I Cor., XV, 36.

Si le Dieu de la nature peut accorder à des êtres informes et vils cette universelle résurrection qui frissonne de joie au sommet des épis, qui murmure dans les grands chênes, qui scintille à l'aile des mouches dorées et des papillons, qui s'épanouit d'amour à toutes les corolles, peut-on lui interdire la résurrection divine qui le chantera et le priera par la voix et les lèvres de toute l'humanité ?

L'être créé à son « image et à sa ressemblance ^ », le corps pétri de ses mains et animé de son soutfle, serait pendant son existence ici-bas, « un ver encore plus qu'un homme -, » sans espérance de s'affranchir, lui aussi, un jour, de sa nature rampante et grossière ? Il passerait dans la condition des larves aveugles et infirmes, sans pouvoir se consoler par la pensée qu'un jour il nagera dans la lumière et la liberté ? Il subirait l'état impur de la chrysalide, et demeurerait enclos dans l'immobilité de la tombe, sans pouvoir rêver à l'épanouissement final que la bonté de Dieu n'a pas refusé à des êtres plus vils que lui ? Ce ne serait vraiment pas

' Gen., I, 26. ■- Ps. XXI. 7.

la peine que Dieu lui ait donné ce front « sublime, avec un regard ouvert sur le ciel ! »

Si l'âme est immortelle, le corps doit ressusciter.

Dieu ne peut pas. en effet, avoir condamné nos âmes à demeurer dans cet état violent qui les sépare d'un élément essentiel à leur existence normale. L"homme n"est en réalité ni un Dieu tombé, ni un ange déchu : l'âme n'a pas été créée seule et affranchie de toute vie corporelle. De même que les corps humains ne peuvent pas subsister sans âmes, les âmes ne peuvent pas avoir leur existence normale sans corps. Dieu n'a pas créé l'âme la première, mais le corps. Avant de tirer l'âme du néant, il lui a construit son admirable habitacle de chair et de sang. 11 a d'abord façonné l'argile, disposé les organes, découplé les membres, harmonisé les sens au reste de l'univers comme on accorde un instrument qui va se mêler à un concert, puis, et alors seulement, il lui a insufflé son âme; il a dit à cette dernière : « Va ! tu peux vivre ; tu es une reine, voici un front qui sera ton trône ; tu es une

LA RESURRECTION DE LA CILMH 2g I

flamme, voici un cœur qui sera ton sanctuaire; tu es un ravon, voici des yeux à travers lesquels tu pourras resplendir; tu es affamée de vérité et d'harmonie, voici des oreilles qui t'apporteront les paroles et les hymnes du dehors. Puissance, voici des mains; chercheuse, voici des pieds; vibrante, voici des nerfs ; passion, voici du sang ; lumière, voici ta lampe ; amour, voici ton foyer ! »

L'âme s'est alors précipitée dans ce corps si admirablement adapté à tous ses mouvements, si merveilleusement organisé pour toutes ses communications avec le monde visible. Ils étaient faits l'un pour l'autre; ils n'ont fait qu'un, de l'unité la plus étroite, la plus fondue que la raison puisse concevoir. Ils ont pâti des douleurs l'un de l'autre, et ils ont mis leur joie en commun. Le corps a pleuré des tristesses de l'âme, l'âme a fléchi sous les douleurs du corps. Dans .un cerveau fatigué, la pensée a semblé s'éteindre ; pour les enthousiasmes divins, le cœur a battu jusqu'à se rompre. Ici le corps voulant tuer l'âme, l'âme s'est laissée complaisam-

ment mourir; ailleurs. Tàme ayant commandé le sacrifice du corps, le corps a volé avec ardeur aux trépas héroïques. L'àmeetlecorps. quoiquedistincts, font si bien un seul être, que beaucoup ont peine à les distinguer. Les uns, épris de la beauté du corps ou étonnés de sa merveilleuse structure, oublient l'âme, la profanent ou la nient. Les autres, charmés par la noblesse de l'àme, ou repoussés par ses difformités, n'ont plus compté avec le corps, et l'ont repoussé malgré ses grâces, ou embrassé malgré ses lèpres. L"àme et le corps ont haï et aimé ensemble: ensemble ils ont péché ou mérité. Ils ont mangé du vice aux mêmes fruits, ils ont partagé le fardeau des mêmes vertus. Le corps s'est redressé, insolent de tout l'orgueil de l'àme ; l'àme s'est lâchement polluée dans les infamies du corps. Quand l'âme a prié, les genoux du corps ont fléchi : les veilles et les austérités de celle-ci ont exténué celui-là. Durant cette existence incomplète, passagère, accidentelle, ils n'ont point été séparés, pourquoi le seraient-ils dans la vie définitive et parfaite de l'homme qui cesserait d'être un homme si soa corps ou son àme venait à lui manquer sans retour ^

Ils ont été ensemble à la peine, pourquoi ne se retrouveraient-ils pas encore ensemble à l'honneur? Ils ne font qu'un, de par l'institution du Créateur, pourquoi deviendraient-ils deux de par les corruptions de la nature?

Les anciens dont le paganisme, malgré ses corruptions, renfermait encore une philosophie profonde, ont exprimé par des rites religieux leur croyance à cette union indissoluble du corps et de l'âme. Ils s'imaginaient qu'aussitôt enseveli sous terre, ou dévoré par les flammes, le corps était restitué à l'âme qui l'avait possédé dans cette vie. •C'est pourquoi , tant que les funèbres devoirs n'avaient pas été rendus à la dépouille des leurs, ils se représentaient les âmes désolées, plaintives, errantes autour des demeures, et sollicitant par des prodiges, des obsessions et des rêves, la miséricorde des vivants.

La théologie chrétienne a émondé cette crovance de ses détails superstitieux, et en a conservé le fond vrai. Elle enseigne qu'il faut une disposition spé-

ciale de la Providence pour que les âmes envolées goûtent un parfait bonheur, avant que le corps leur ait été rendu. Elle affirme que toute àme séparée de la chair qui lui appartient, est dans un état violent et anormal, jusqu'à l'heure où elle retrouvera cette chair. Le corps séparé de l'àme ne souffre pas. puisqu'il a perdu avec elle le principe de toute sensibilité. L'àme séparée du corps souffrirait de ne plus posséder celui qui est son aide naturel, son milieu nécessaire, si Dieu n'v suppléait par un effet de sa toute-puissante bonté. « Quand nous gémissons, dit S. Paul, du poids de notre corps, ce n'est pas pour en être dépouillé, c'est au contraire pour le voir revêtu de qualités qu'il n'a pas en ce monde ^ » Suarez et Corneille, le grand commentateur de l'Ecriture, interprètent comme une prière pour la restitution de leur corps la clameur des âmes apocalyptiques, que S.Jean a vues « sous l'autel, demandant à grands cris combien de temps encore le Seigneur leur fera attendre sa justice, et

1 II Cor., V, 4.

LA RÉSURRECTION DE LA CHAIR 2(j5

laissera leur sang parmi ceux qui habitent la terre ' ! »

Un état artificiel et d'exception ne peut pas être définitif. La sagesse de Dieu ne brise jamais les plans qu'elle a primitivement conçus. Une âme sans corps n'appartient plus à la nature humaine. Notre âme seule constitue bien l'élément fondamental et premier de nous-mêmes, mais elle n'est pas nousmêmes tout entiers. Il nous faut encore notre corps. Si donc nous croyons à notre immortalité, il faut croire encore à la résurrection de la chair.

Nous sommes d'ailleurs dispensés, par les faits historiques et les doctrines révélées, de rechercher avec la seule raison les motifs naturels et le procédé divin de la résurrection des morts.

Nous avons vu, nous avons entendu, nous avons

* Apoc, VI, 9, 10.

touché, par le regard, par Toreille et par la main des apôtres, le Christ ressuscité.

Lui. notre chair, notre tète, il était mort comme nous, d'une mort véritable ; il avait été placé dans un sépulcre, comme tous les morts ; on avait pleuré sur lui « parce qu'il n'était plus ». Les saintes femmes avaient gémi, pour lui. sur les misères de la corruption entrevue. On était venu à sa tombe, chargé d"aromates. pour retarder cette œuvre ignoble de la mort. On avait scellé la pierre du sépulcre. On a\ait déploré cette carrière si miséricordieuse et si belle, cruellement brisée. Malgré les promesses formelles, les prophéties catégoriques et précises touchant sa résurrection, ses meilleurs amis, l'avant vu mort, ne crovaient plus à ce chimérique triomphe, à cette folle espérance. Il était mort, tout était bien fini.

« Insensés, est-ce que la semence qui doit vivre ne doit pas commencer par mourir ' ? »

« Et voici qu'il se produisit un grand tremble-

1 I Cor., XV, 36.

ment de terre. L'ange du Seii^Mieur descendit du ciel, et s'approchant, il roula la pierre et s'assit dessus.

« Son aspect était comme la foudre, son vêtement comme la neige.

« Les gardes frappés d'épouvante devinrent comme morts.

« Et l'ange répondant aux saintes femmes leur dit : Ne craignez rien, vous ; je sais que vous cherchez Jésus crucifié.

« Il n'est plus ici ; il est ressuscité •... »

Mais, dit saint Paul, « si le Christ est ressuscité des morts, comment certains peuvent-ils dire que la résurrection des morts n'est pas -? »

La tête de l'humanité est sortie vivante du sépulcre, pourquoi les membres demeureraient-ils dans la mort ? Nous avons été, en effet, ensevelis ■' avec Jésus-Christ par le baptême. Nous sommes à lui, nous ne faisons qu'un \ nous sommes consom-

Matt., xxviii, 2, 3, 4, 5, 6. •' Coloss., 11, 12.

I Cor., XV, 12. 'Galat., m, 28.

mes dans Tunité ^ L'humanité entière, corps et âme. lui appartient, elle est quelque chose de luimême, comme elle appartient - à Adam dont elle procède, dont elle sort. « Vous êtes le corps du Christ, vous êtes partiellement ses membres ^ ». Ceux qui ont reçu l'Eucharistie, et mangé sa chair véritable et corporelle, ont engraissé en quelque sorte leur humanité, àme et corps, avec le corps, le sang et l'àme du Sauveur. Ceux qui n'ont reçu que le baptême, sont devenus sa race et se sont vu inoculer ce quelque chose de commun, ce sang de même nature *. qui établit une réelle unité entre les pères, les fils et les frères. Ceux qui n'ont pas reçu le baptême sont devenus siens par ce mvstérieux droit de conquête qui lui a donné « la primogéniture sur tous ceux qui meurent ^ ». Donc l'humanité, V compris les corps, est une partie de Luimême et doit ressusciter comme Lui. Si elle ne ressuscite pas, sa résurrection à lui est incomplète :

• Joan.. XVII, 23. ^ Galat., iv, 5.

- Rom., V, 12. '■> Coloss., i, 18.

3 I Cor., XII, 27.

une résurrection incomplète n'en est pas une, et saint Paul a raison de dire que « s'il n'y a pas de résurrection des morts, le Christ n est pas ressuscité ' ».

Dieu ne doit pas plus laisser engloutir par le néant la chair de son Fils vivant dans l'humanité universelle, qu'il n'a abandonné sa chair crucifiée le vendredi saint, dans le sépulcre de Joseph d'Arimathie.

La résurrection de Jésus-Christ est donc le principe et le commencement de la nôtre. Elle en est encore le type et le modèle. C'est précisément ce qu'il y a, en nos corps, du corps mvstique de Jésus- Christ, qui ressuscitera pour la gloire. Nous pouvons donc découvrir et contempler en Lui, les qualités de toute chair ressuscitée. Et s'il existe dans les Ecritures une révélation directe, une promesse faite à notre misérable dépouille, nous devons en trouver l'exemplaire parfait, la réalisation divine dans la résurrection de Jésus-Christ. « Terrestres,

* I Cor., XV, i3.

nous avons ressemblé à notre chef terrestre, Adam ; célestes, nous ressemblerons à notre chef céleste, Jésus-Christ ^ ».

Or. le Verbe incarné est sorti du tombeau comme du sein de sa mère. La pierre était intacte, il n'eut pas à la renverser : il la traversa comme un ravon de lumière traverse un limpide cristal. L evangéliste Matthieu raconte expressément que l'Ange renversa lui-même la pierre -. Ace moment. Jésus n "était déjà plus dans la tombe. Pendant les quarante jours qui suivirent, il entrait et sortait mvstérieusement. januis clausis '\ sans que nulle porte eût besoin de s'ouvrir.

Ainsi, pour nous, dit lapjtre. un « corps animal sera déposé dans la tombe, et il en surgira un corps spirituel ' ».

Aussitôt ressuscité. Jésus-Christ apparaît sur les points les plus divers, franchissant les espaces qui

* I Cor., XV, 48, 49. '^ Joan., xx, 26.

^ Matt., XXVIII, 2. * M Cor., xv, 44.

LA RÉSURRECTION DE LA CHAIR 3oi

les séparent, en un temps dont la pensée peut à peine apprécier la rapidité. Il est tantôt à Jérusalem, tantôt en Galilée, tantôt sur la route d'Emmaiis, tantôt sur le lac de Génésareth. Il se manifeste de toutes parts ; on croit si peu à la possibilité de sa présence, que ceux-là même qui l'ont vu et adoré, disent en le voyant s'avancer de loin : c'est un fantôme. Son corps divin est devenu impondérable. Il va avec la rapidité de la pensée, et ne pèse pas plus sur les eaux qui le soutiennent, que ne pèsent sur elles les brumes errantes à leur surface. Ainsi pour nous : « notre corps impuissant et lourd est semé dans l'infirmité, il surgira dans la force ' », affranchi de toutes les résistances inhérentes à la matière.

Le Sauveur ressuscité montre à l'apôtre incrédule les plaies de ses mains, de ses pieds, de son cœur. Malgré ces blessures, les unes douloureuses, la dernière mortelle, il vit, il tressaille; il est tout à h joie d'aller bientôt à son Père. L'Esprit-Saint

' I Cor., XV, 43.

nous l'assure : « Le Christ ressuscité ne meurt plus ' ». Il régnera en cet état dans le pays où il n'y a « ni pleurs, ni cris, ni douleurs - ». Sa chair à l'abri de tout ce qui blesse ou corrompt, est affranchie de toute souffrance ; elle ne porte les traces de son supplice et de sa mort que comme le témoignage de son triomphe.

Ainsi pour nous : « notre corps est semé dans la corruption, il surgira dans l'incorruptibilité ^ ».

Le corps de Jésus ressuscité est lumineux : après le roi David qui l'a comparé au soleil, saint Paul parle de « la clarté * » qu'il projette. On voit bien, dans les scènes diverses de la résurrection, qu'il dérobe sa splendeur aux yeux de chair qui le contemplent pour ne point les éblouir et parce que l'heure n'est point venue. Il se déguise en jardinier pour Madeleine, il prend la forme d'un voyageur ordinaire avec les disciples d'Emmaùs. Néanmoins s'il voile le rayon, il ne peut contenir une ardeur

' Rom., VI, 9. 3 I Cor., xv, 42.

* Apoc, XXI, 4. ^ Phil., III, 20.

LA RÉSURRECTION DE LA CHAIR 3o3

-surnaturelle à laquelle ceux-ci ont rendu témoi- gnage : « Est-ce que notre cœur n'était pas tout brûlant, tandis qu'il conversait avec nous sur la route ' ? ». Au ciel où l'on est si heureux d'être avec lui, sa sainte humanité resplendit non moins que sur le Thabor.

Ainsi pour nous, « nos corps sont jetés dans la honte, ils surgiront dans la gloire - ».

A Lui, la chaude et rayonnante clarté du soleil, à sa mère la douce et paisible lumière de l'astre des nuits, aux saints l'éclat moins universel et si varié des étoiles, à nous, masse commune des élus, la vague mais sereine lueur d'ensemble de l'immense voie lactée !

Nos corps, glorieux, brilleront dans les perpétuelles éternités ^ ; agiles, ils suivront l'agneau partout où il va * ; subtils, nulle porte ne leur fermera l'accès des demeures du Père % où siège toute vé-

1 Luc, XXIV, 32. * Apoc, XIV, 4.

2 I Cor., XV, 43. ^ Matt., xxv, 21 ^ Dan., XII, 3.

rite , où gisent tous les secrets ; incorruptibles, affranchis des lois de la vile nature, délivrés des infirmités de la chair et du sang \ ils jetteront à la mort des défis qu'elle ne pourra pas relever -.

Xe disons pas que les lois physiques de la matière, telle que nous la connaissons, s'opposent à toutes ces merveilles.

Si nous avions un peu plus de foi , et si la science s'inspirait davantage des faits accomplis dans l'ordre surnaturel, peut-être aurions-nous des notions plus justes, sur toutes choses. /\vec des notions plus justes, les mystères s'illumineraient de clartés nouvelles ; car ce n'est point notre raison, mais bien notre ignorance, que le surnature! heurte er que les merveilles de la foi déconcertent.

' I Cor., XV, 5o. - Id., 54, 55.

LA HHSLHHEC'IIOX DE LA Cil Al H 3o5

Nous avons SOUS les veux l'Eucharistie. Le corps ressuscité de Jésus y est tout entier, réellement, dans sa substance, avec l'intégrité de sa nature, avec toute sa chair. Dans l'Eucharistie il n'y a plus ni volume, ni pesanteur, ni espace, ni distances. Avec l'Eucharistie le corps de Jésus multiplie sa présence sur les points les plus divers, il est en plusieurs lieux à la fois, il occupe aussi peu de place que possible, il pourrait remplir le monde, il trône dans des milliers de tabernacles, il vit dans des millions de poitrines, et partout c'est non pas une parcelle de son être, mais lui-même tout entier qui se donne, qui console, qu'on possède et qu'on adore.

Il y a en tout cela beaucoup moins de miracle que l'on ne pense : car ni l'espace, ni le temps, ni le poids, ni les dimensions ne sont des êtres substantiels, absolus, nécessaires. Ils appartiennent au monde des apparences, ils expriment des relations dont une partie indéterminée est créée par notre imagination, et dont l'objectivité se réduit à des réalités problématiques dont nous n'avons pas la

3o6 LE LENDEMAIN DE LA VIE

notion complète, absolue '. Qu'est-ce que la substance ? A quelle quantité de matière se réduit ce qui est nécessaire pour constituer un corps humain parfait ? Alors même que nous connaîtrions cette quantité et que nous saurions qu'il en faut peu ou beaucoup, qu'est-ce que le peu, qu'est-ce que le

> Rien n'est comparable au chaos de la philosophie sur la substance et les accidents. Tous les penseurs ont amoncelé autour de cette question les éléments d'une Babel métiphvsique. Et ce n'est pas seulement Platon, Lucrèce, Locke, Spinoza, Clarke, Leibnitz, Descartes, Kant, qui sont aux prises et se battent dans les ténèbres ; les scolastiques euxmêmes ne parviennent pas à s'entendre : que dis-je ? pour ne parler que des modernes, le jésuite scolastique Tongiorgi (Cos}7iol. I. c. vi, art. 3 614. N. 227) tronque les text'js du jésuite scolastique Suarez pour le combattre, au sujet de la distinction de la quantité et de la substance. Il est tancé à ce sujet par un autre scolastique, le cardinal Zigliara (Ont. L. III, c. IV. Art. IL Par. vu), qui termine ainsi son étude : Cœtera vero quœ adduntur, aliis fartasse clara, vïihi vero perobscura videntur ; qua de causa ab illorum expositione abstinendum mihi est. On ne saurait être plus découragé. La réponse que faisait saint Augustin au sujet du temps peut s'appliquer à tous les autres accidents de la substance, et Qu'est-ce que donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais; si je veux l'expliquer à celui qui m'interroge, je cesse de le savoir ! » \Confess. Lib. XL Cap. XIV.;

LA RÉSURRECTION UE LA CHAIP Soy

beaucoup 'f Pour les cirons et les bacilles, nous sommes des géants et des mondes immenses ; comparés au soleil, nous sommes des atomes ; considérés absolument et en dehors de toute relation, que sommes-nous : atomes ou géants }

En ce qui concerne la distance, nous trouvons le soleil formidablement éloigné, parce que s'il s'ouvrait une route pour nous y conduire, il nous faudrait des siècles de marche avant de l'atteindre. Si, au contraire, la lumière vivait, elle estimerait la distance petite, elle qui met quelques instants à peine pour la franchir. Pour la pensée, l'éloignement disparaît, le soleil est à sa portée, notre pensée le touche.

Qu'est-ce que la pesanteur ? Qu'il plaise seulement à Dieu d'affranchir notre chair de l'attraction terrestre et sidérale : combien sera changée notre condition dans l'univers ! Nous pourrons à notre gré nous élever dans les airs, franchir avec une incalculable rapidité les espaces où nous ne rencontrerons pas de résistance ; et pourtant rien n'aura été changé dans notre substance elle-même,

3o8 LE LENDEMAIN DE LA VIE

une loi tout extérieure et accidentelle aura seule été supprimée.

Qu'est-ce qui constitue réeWcrneni Y impénétrable lité d'un corps ? Est-ce vraiment l'état massif et compact de la matière même qui le compose? Qui peut l'affirmer ? La science la plus avancée en est encore à se demander s'il y a réellement continuité entre les molécules qui composent un corps d'apparence solide, ou si ces molécules ne sont pas séparées les unes des autres par des vides considérables. Le vulgaire serait très étonné d'apprendre que la seconde hypothèse est de beaucoup la plus probable, et que si nous ne distinguons pas les intervalles qui isolent chaque molécule ou chaque atome, c'est par une insuffisance dont nos sens de la vue ou du toucher nous donnent à chaque instant la preuve irrécusable.

Qu'est-ce que la présence? Problème! Les étoiles nous sont présentes, sommes-nous présents aux étoiles ? Dieu est partout présent, tout est présent à Dieu, et cependant Dieu, Substance immatérielle, n'occupe pas de place dans l'univers. Que

LA RÉSL-RRECTION Ï)E LA CHAIR SOQ

les sages attendent donc, avant de nier la possibilité pour un corps de se trouver présent en plusieurs lieux à la fois, d'avoir trouvé une notion vraie, complète et lumineuse de ce qu'ils appellent présence.

Qu'est-ce encore que le lieu, la place occupée ? A ne prendre que les faits positifs et matériels, rien n'est aussi déconcertant pour l'observation et la pensée : Je plonge à demi un roseau dans un lac, je vois sa ligne droite dévier et m'apparaître dans une direction qu'il n'avait pas lorsqu'il était tout entier dans l'air : il me paraît maintenant brisé. Je cherche à m'assurer avec la main de ce qu'il v a de réel en cet étrange phénomène. Et voilà que le contact me le fait sentir ici, tandis que le regard me le montre là. Où est-il en réalité ? Ici ou là ? Quel est, des deux endroits, celui qu'il occupe ? Il semble présent dans les deux endroits à la fois : c'est en effet lui, lui-même réellement, que je vois ; c'est lui-même aussi que je touche. Qu'on ne dise pas qu'il y a erreur de mes yeux, pourquoi n'y aurait-il pas au contraire erreur de ma main ? L'er-

reur est partout, si nous croyons obtenir par nos sens des notions substantielles et absolues; elle n'est nulle part, si nous savons que nos sens sont infirmes et ne nous montrent en toute chose « qu'une partie * » de ce qui existe.

Dieu seul nous révélera la nature de la substance, les lois de l'absolu, ce qu'il y a de vrai dans le relatif ou l'accident. Le peu que nous pouvons en connaître dès ce bas monde, nous n'avons guère à le chercher ailleurs que dans sa révélation, tant ce peu lui-même est mvstérieux.

« Insensés î » ne dites donc pas que les mers^eilles de la résurrection sont contraires aux lois de la matière.

Quand Dieu fera « une terre nouvelle et des cieux nouveaux - », il n'aura rien à détruire dans les réalités créées. Il les élèvera seulement à un ordre supérieur. Il fera pour l'humanité ce qui arrive pour les éphémères. La nvmphe de ce petit

' I Cor., XIII, 9. -Is., Lxv, 17.

LA RÉSURRECTION DE LA CHAIH 3lf

insecte vit dans l'eau, et y demeure à l'état de ver incomplet, pendant la durée d'une nuit. Le matin elle s'élance dans le monde supérieur de l'air et trouve à la fois la liberté et la lumière dont elle ne pouvait rien soupçonner.

Nous sortirons un jour de ce monde inférieur. Nous serons libres des étreintes de la nature, nous serons affranchis de son attraction ; notre corps, épuré de cette épaisseur crasse qui le rend ici-bas opaque et lourd, sera plus léger, plus diaphane, plus brillant que la lumière; nos sens, serviteurs imparfaits et grossiers, laisseront passer dans toute sa pureté, dans toute l'acuité de sa puissance le regard de notre âme ; notre chair et notre sang n'opposeront plus d'inertie aux élans de notre volonté ; notre âme aura comme absorbé notre corps ; il sera rapide comme la pensée, étincelant comme la vérité, puissant comme l'amour ; il sera reçu en Dieu, et en Dieu il possédera tout.

La substance matérielle du corps sera à l'entière disposition de l'âme. Celle-ci pourra le rendre à

3l2 LE LENDEMAIN DE LA VIE

son gré visible ou invisible, résistant ou subtil, glorieux ou obscur, vaste ou restreint : toutes ces qualités ne sont rien autre en effet qu'une action exercée par un corps sur les autres, et le corps, entièrement soumis à Tàme, exercera ou n'exercera pas son action, suivant le vouloir de celle-ci. Bien longtemps avant que les inventeurs de l'hvpnotisme et de la suggestion aient marqué l'étonnant empire que l'esprit possède sur la matière corporelle, saint Augustin avait dit : « Dieu a donné à l'àme une telle puissance, que de sa pleine béatitude doit rejaillir sur le corps la plénitude de la santé, c'est-à-dire, la vertu de l'incorruptibilité * ».

Nous revivrons dans notre chair -. nous nous retrouverons les mêmes, moins nos imperfections et nos inlirmités. Nous nous reverrons corporellement. nous nous reconnaîtrons dans l'éternité. Il nous suffit pour cela d'être en ce monde justes et bons, parfaits comme le désire notre Père céleste.

' August. Ad Dioscor. - Job^ xix, 25.

LA RÉSURRECTION DE LA CHAIK 3l3

Il ne périra pas un cheveu de notre tète ', sans la volonté de Dieu qui, ayant destiné dès le commencement l'humanité à la résurrection finale -, l'ayant préparée le long des siècles, ne sera pas pris au dépourvu quand l'heure sonnera. Les Juifs ont beau dire : « Nos os sont desséchés, notre espérance a péri, et nous sommes retranchés du nombre des êtres... A cause de cela, dit le Seigneur, voici que moi-même j'ouvrirai vos tombes, et je vous tirerai de vos sépulcres •' ». Est-ce que la sagesse de Dieu ne se joue pas à travers les éléments de la création '' ? Est-il plus difficile de ressusciter des êtres dont la matière existe, que de les créer lorsqu'il n'en existe rien ? Oui ! « Les morts vivront, les tués ressusciteront. Eveillez-vous et louez Dieu, ô vous tous qui habitez dans la poussière, car A'oici qu'une rosée de lumière vous envahit ! » s'écrie le prophète ■\

L'apôtre saint Paul nous découvre presque une

1 Luc, XXI, iS. ^ Prov., viti, 3i.

2 II Cor., X, 5. •' Is., XXVI, 19.

^ Ezech., XXXVII, 12.

joie dans cette œuvre de la mort, qui nous attriste bien à tort : « car. dit-il. nous savons que si la maison terrestre de notre corps se dissout, il est un autre édifice que Dieu prépare ^ ». un corps miraculeux, alerte, immortel. La mort nous dépouille de notre chair misérable, parce que Dieu veut nous restituer une chair glorieuse.

« Ne pleurons donc pas, dit saint Jean Chrvsostome -... Le semeur ne pleure pas et ne se plaint pas. quand il voit se décomposer et se dissoudre le grain qu'il a jeté en terre : nous ne devons pas davantage nous attrister quand nous voyons se corrompre dans la tombe celui qu'on v a déposé. La semence confiée à la tombe est bien plus noble que la semence jetée en terre ; l'une ne revient à la vie que pour mourir de nouveau, réclamer de nouveaux soins, causer de nouvelles fatigues ; l'autre, au contraire, une fois ressuscitée, ne retourne plus à une vie de misères, mais elle entre

» II Cor., V, I.

- Chrysost., Hom. xli. In epist. I ad Cor.

dans cette vie où Ton ne connaît plus ni soupirs. ni deuil, ni douleurs. »

Page 1