‹ Le lendemain de la vieChapitre 6 sur 7 · LES · texte numérisé non relu

LES

BRULEURS DE CADAVRES

Pour les simples et les ignorants, pour ceux qui ne comprennent qu'avec le cœur, et n'ont rien autre que la droiture d'une intelligence inculte, lorsqu'il s'agit de discerner le bien du mal, la vérité du mensonge. Dieu a permis que les apôtres de l'erreur fussent marqués de signes qui ne trompent pas, et trahissent, en des œuvres clairement révélatrices, la noirceur de leurs pensées et la dureté de leur âme. Le démon joue de son mieux l'ange de lumière \ mais quelque tare au visage, ou quelque

II Cor., XI, 14.

odeur d"enfer le décèle toujours. Jésus ne se serait pas réjoui et n'aurait pas rendu grâce au Père de ce que la vérité céleste s"est livrée, avec plus de générosité et d'abandon, aux humbles et aux petits '. si le mensonge n'avait pas une difformité visible, si le mal pouvait s'affranchir de sa laideur évidente, si les méchants, hostiles à Dieu, n'inspiraient une répugnance surnaturelle aux purs qui ne savent pas raisonner.

« Aux fruits on juge l'arbre - ».

C'est pourquoi les négateurs de l'àme immortelle, les calomniateurs de la sainte Eglise de Dieu, se sont faits brûleurs de cadavres.

Jamais la nature droite et saine ne se résignera à cette brutalité de la crémation. Ceux-là même qui n'ont pas pour guide les affirmations de la foi

* Luc, X, 21. - Matt., XII, 23.

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€t les inspirations delà piété, ne surmonteront pas •rhorreur qu'inspire le mauvais traitement suprême •infligé à la dépouille humaine. Quiconque mourra aimé d'un père, d'une mère, d'un fils, est sûr d'avance que ni son père, ni sa mère, ni son fils, à ■moins qu'il ne soit monstrueusement fou, ne l'abandonnera aux forcenés du matérialisme qui, pour la •plupart, brûlent les corps en haine de ceux qui croient à l'existence de l'âme et à la vertu du baptême. On n'accepte pas, pourla chairde ceux qu'on a aimés, la voirie ou l'amphithéâtre : on n'acceptera pas la cornue.

. Il n'est point nécessaire d'établir ce qu'il y a <i'inhumain dans la pratique crématoire, par de longs raisonnements. Quand même, ce qui est impossible, les incinérateurs auraient, en faveur de leur thèse, les arguments de la philosophie, les ana- •Ivses de lachimie, les constatations de l'hygiène, tout cela tomberait devant un sentiment primordial, un instinct invincible, un culte dont personne n'aura raison. Lorsque, dans la séance du 8 mars 1882, au

conseil municipal de Paris, l'édile Cadet proposait de voter la crémation des cadavres et de la rendre obligatoire, ses collègues lui demandèrent de renoncer à cette dernière condition. Il répondit : « Si nous laissons la crémation facultative, jamais nous ne l'obtiendrons ». Rien n'est plus vrai : Toute tyrannie ne peut être qu'obligatoire, et doit l'être d'autant plus qu'elle rencontrera dans le cœur humain des révoltes plus profondes et par conséquent plus impossibles à étouffer.

Pourquoi infligerions-nous spontanément à un corps mort les mauvais traitements que nous lui aurions épargnés vivant, au prix de tous les sacrifices ? Il est possible que le feu crématoire ne le fasse pas souffrir : mais une souillure quelconque, une mutilation, un outrage le fera-t-il souffrir davantage ? Il nous semble à nous, que ce cher cadavre est encore quelque chose de la créature que nous avons aimée. Nous avons vu sa vie tant regrettée circuler dans ces veines mortes, frémir dans cette chair froide, sourire dans ce morne visage. Nous ne

pouvons oublier qu'il y avait là, hier, une voix, un regard, des élans pleins de charmes, des étreintes aijnées. Parce que toute cette vie devient fange^ est-ce une raison pour l'expulser violemment du monde sensible ? Parce que ce temple est vide et que l'ange d'intelligence et d'amour auquel il avait été bâti s'est envolé, est-ce un motif pour le réduire en cendres? Parce que celui que nous aimions est mort, faut-il encore anéantir ce qu'il en reste?

Et voilà, au contraire, que nous entourons de soins et d'honneurs cette impuissante dépouille. Non contents de retarder le plus possible le moment où il faudra nous en séparer, nous voudrions lutter contre l'implacable nature, et compenser par notre culte et nos respects les outrages infligés par la mort. Nous gardons de nos défunts tout ce qu'il est possible d'en conserver ; nous nous attachons à tout ce qu'ils ont aimé. Ce qui leur appartint, leurs cheveux, leurs bijoux, les menus objets auxquels ils tenaient davantage, toutes ces choses nous deviennent précieuses et prennent ce nom à la fois vague et doux, si cher à nos lèvres : souvenirs.

Nous prions les hommes noirs qui viennent les enlever, de les porter avec respect, avec piété, de leur épargner les brusques secousses, les chutes douloureuses ; nous suivons anxieusement tous les mouvements du cercueil, avec la peur des positions incommodes, avec des transes pour les soubresauts trop durs. Nous voudrions les traiter avec la tendresse attentive qu'on donne au berceau des petits enfants endormis. Avant de sceller leur tombe, nous demandans à les revoir une dernière fois, à imprimer sur leur front le baiser que rien n'effacera. Nous les regardons comme on regarde celui qu'on va laisser pour longtemps endormi sur sa couche. C'est bien l'attitude du sommeil : les yeux sont clos, les bras croisés, les membres étendus, immobiles. Ainsi tu dormiras, ô bien-aimé ! On va te confier à la solitude sans voix du cimetière, à la paix inaltérable de la tombe. Je viendrai quelquefois, sans troubler ton sommeil, t'apporter quelques fleurs, et verser quelques larmes. Je connaîtrai ta demeure dernière; je m'agenouillerai dev'ant la grande dalle; le regard de- mon cœur te verra tou-

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jours couché, toujours dormant, les veux clos de mes deux derniers baisers, le front calme tel que je te vis le jour où l'on t'emporta de notre demeure. Je médirai : il est là. il attend : il attend le rendezvous qu'il m'a donné et la réalisation des espérances immortelles. Et si quelqu'un vient me dire : il n'est plus, je répondrai devant sa tombe : il est là ! il dort ! Hic jacet !

C'est ainsi que toute l'humanité, lorsqu'elle n'est pas descendue aux abrutissements suprêmes, a lutté de toutes ses forces contre les rapines de la mort : ne pouvant conserver l'dme, elle n'en a traité que plus pieusement le corps. Les Egvpiiens ornent leurs morts, les dorent, les embaument, pour qu'ils demeurent beaux et incorruptibles jusque dans leurs sjpulcres. Les barbares, pour éviter au cadavre d'un chef aimé, les profanations de l'ennemi, détournent un fleuve et ensevelissent le défunt en un point demeuré secret, et sur lequel ils ramènent les f!o:s at:n d'en recouvrir le mvstère éternel '. Les

' .Alaric fut ainsi enseveli paries Goihs, près de Cozenza, en 410.

Romains eux-mêmes, devenus crémateurs pour des raisons que nous dirons tout à l'heure, lisent avec attendrissement, dans le plus grand de leurs poètes, la description des pieuses cérémonies dont on honore ceux qui ne sont plus. « Nous élevons un tertre sur son tombeau ; nous dressons un autel à ses mânes ; nous le parons de festons bleus et de branches de cyprès. Autour se rangent, conformément aux rites, les femmes trovennes. les cheveux épars. Nous répandons des coupes pleines d'un lait tiède et écumant; le sang des victimes déborde de la patère. Nous renfermons enfin l'àme de Polydore dans son sépulcre et nous lui disons un suprême adieu, à grands cris ^ ». Ceux-là seuls se résignent à livrer aux flammes les débris tristes et aimés, qui obéissent à des nécessités inéluctables : la guerre, qui expose les soldats tombés aux profanations de l'ennemi ; la peste, qui rend mortels les amoncellements lugubres ; la superstition, qui tyrannise les consciences et aflble la pensée.

' Virg. Enéid.

En attendant, tous demeurent d'une sévérité austère, pour les profanateurs inutiles.

Solon voue aux Furies celui qui aura manqué de respect à la dépouille humaine ; Rome le condamne aux galères s'il est plébéien, à la spoliation s'il est riche, à la mort s'il est soldat. Si quelqu'un vole un cadavre, la loi lui coupe les poignets K Les Francs bannissent les violateurs de sépultures, et défendent même à sa femme et à ses enfants de lui fournir du pain ou de lui donner asile -. Les Visigoths le déchirent à coups de fouet ■'. Partout les cadavres sont défendus contre la cupidité ou la brutalité des impies.

Diogène a fait une suprême injure à la société lorsqu'il a ordonné qu'on plaçdtun bâton à côté de son cada\re, pour écarter les vautours : il n'est personne au monde qui n'ait assez de pieuse vénération à l'égard des ossements, même anonvmes, pour leur refuser cette poignée de terre que le poète

* Justin, Noj>el. 3 Leg. Vis., I. xi.

^ Coll. Hist. Fr. T. IV, p. 134.

Horace implorait des passants '. Le païen Sénèque n'a fait que traduire un sentiment bien naturel au cœur de tous, lorsqu'il a mis au même rang « l'aumône du pain faite au pauvre, et l'aumône d'un peu de terre faite aux morts ». L'amour et surtout h piété jaillissent de nos âmes avec d'autant plus d'abondance qu'ils vont à des êtres plus faibles et moins défendus : qu'y a-t-il de plus faible qu'un corps délaissé par la vie ?

L'n des plus grands châtiments dont le Seigneur menaçait les coupables de l'ancienne loi, était la privation de cette sépulture qui met nos restes morts à l'abri des injures de la vie. Voici ce que dit le Seigneur (à l'impie Joakim- : « Son cadavre restera exposé à la chaleur brûlante du jour, et à la gelée de la nuit - î... » \o\c\ ce que dit le Seigneur : « Le cadavre humain tombera comme l'immondice sur le sol. comme le foin derrière le faucheur, et il n'y aura personne pour le recueillir '' !... »

David met au nombre des plus tragiques infcr-

' Hor. lib. I, carm. 28. -Jer., xxxv, 3o.

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