‹ Le lépreux de la cité d'Aoste (volume 2)Chapitre 3 sur 4 · LE LEPREUX, LE MILITAIRE · texte numérisé non relu

LE LEPREUX, LE MILITAIRE

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J’admire combien cette retraite est tranquille et solitaire. On est dans une ville , et l’on croirait être dans un désert.

La solitude n’est pas toujours au milieu des forêts et des rochers. L’infortuné est seul partout.

LE MILITAIRE

Quelle suite d’événemens vous amena dans cette retraite ? Ce pays est-il votre patrie ?

Je suis né sur les bords de la mer dans la principauté d’Oneille , et je n’habite ici que depuis quinze ans. Quaut à mon histoire, elle n’est qu’une longue et uniforme calamité.

LE MILITAIRE

Avez-vous toujours vécu seul?

de la cité d’ AOSTE. 1 69

LE LÉPBF.UX.

J’ai perdu mes parens dans mou enfauce et je ne les connus jamais ; une sœur qui me restait est morte depuis deux ans. Je n’ai jamais eu d’ami.

LE MILITAIRE

Infortuné !

Tels sont les desseins de Dieu.

LE MILITAIRE

Quel est votre nom , je vous prie ?

Ah ! mon nom est terrible I Je m’appelle le Lépreux ! On ignore dans le monde celui que je tiens de ma famille , et celui que la religion m’a donné le jour de ma naissance. Je suis le Lépreux, voilà le seul litre que j’ai à la bienveillance des hommes. Puissent-ils ignorer éternellement qui je suis !

LE MILITAIRE

Cette sœur que vous avez perdue, vivait-elle avec vous?

Elle a demeuré cinq ans avec moi dans cette même habitation où vous me voyez. Aussi malheureuse que moi , elle partageait mes peines, et je tâchais d’adoucir les siennes.

LE MILITAIRE

Quelles peuvent être maintenant vos occupations dans une solitude aussi pi'ofonde ?

Le détail des occupations d’un solitaire tel que moi ne pourrait être que bien monotone pour un homme du monde , qui trouve son bonheur dans l’activité de la vie sociale.

DE LA CITÉ d’aOSTE.

LE MILITAIRE

Ah ! vous connaissez peu ce monde qui ne m’a jamais donné le bonheur. Je suis souvent solitaire par choix , et il y a peut-être plus d’analogie entre nos idées que vous ne le pensez ; cependant , je l’avoue , une solitude éternelle m’épouvante ; j’ai de la peine à la concevoir.

Celui qui chérit sa Cellule y trouvera la paix. L’Imitation de Jésus-Christ nous l’apprend. Je commence par éprouver la vérité de ces paroles consolantes. Le sentiment de la solitude s’adoucit aussi par le travail. L’homme qui travaille n’est jamais complètement malheureux , et j’en suis la preuve. Pendant la belle saison , la culture de mon jardin et de mon parterrem’occupesulfisarament ; pendant l’hiver , je fais des corbeilles et des nattes ;

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je travaille à me fairélles habits ; je prépare chaque jour moi-même ma nourriture avec les provisions qu’on m’apporte de l’hôpital , et la prière remplit les heures que le travail me laisse. Enfin l’année s’écoule , et lorsqu’elle est passée, elle me paraît encore avoir été bien courte.

LE MILITAIRE

Elle devrait vous paraître un siècle.

Les maux et les chagrins font paraître les heures longues, mais les années s’envolent toujours avec la même rapidité. Il est d’ailleurs encore , au dernier terme de l’infortune , une jouissance que le commun des hommes ne peut connaître , et qui vous paraîtra bien singulière , c’est celle d’exister et de respirer. Je passe des journées entières de la belle saison , immobile sur ce rempart , à

DE LA CITÉ d’aOSTE. 1 '^3

jouir de l’air et de la beauté de la nature; toutes mes idées alors sont vagues , indécises ; la tristesse repose dans mon cœur sans l’accabler ; mes regards errent sur cette campagne et sur les rochers qui nous environnent ; ces difFérens aspects sont tellement empreints dans ma mémoire, qu’ils font , pour ainsi dire, partie de moi-même , et chaque site est un ami que je vois avec plaisir tous les jours.

LE MILITAIRE

J’ai souvent éprouvé quelque chose de semblable. Lorsque le chagrin s’appesantit sur moi, et que je ne trouve pas dans le cœur des hommes ce que le mien désire, l’aspect de la nature et des choses inanimées me console ; je m’affectionne aux rochers et aux arbres, et il me semble que tous les êtres de la création sont des amis que Dieu m’a donnés.

Vous m’encouragez à vous expliquer à mon tour ce qui se passe en moi. J’aime véritablement les objets qui sont pour ainsi dire mes compagnons de vie, et que je vois chaque jour : aussi , tous les soirs avant de me retirer dans la tour, je viens saluer les glaciers de Ruitorts , les bois sombres du mont Saint-Bernard, et les pointes bizarres qui dominent la vallée de Rhème. Quoique la puissance de Dieu soit aussi visible dans la création d’une fourmi que dans celle de l’univers entier, le grand spectacle des montagnes en ini' pose cependant davantage à mes sens : je ne puis voir ces masses énormes recouvertes de glaces éternelles , sans éprouver un étonnement religieux ; mais dans ce vaste tableau qui m’entoure , j’ai des sites favoris et que j’aime de préférence; de ce nombre est l’ermitage que vous voyez là-haut sur la sommité de la montagne de Gharvensod. Isolé au milieu

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des bois , auprès d’un champ désert , il reçoit les derniers rayons du soleil couchant. Quoique je n’y aie jamais été , j’éprouve un plaisir singulier à le voir. Lorsque le jour tombe , assis dans mon jardin, je fixe mes regards sur cet ermitage solitaire , et mon imagination s’y repose. Il est devenu pour moi une espèce de propriété ; il me semble qu’une réminiscence confuse m’apprend que j’ai vécu là jadis dans des temps plus heureux, et dont la mémoire s’est effacée en moi. J’aime surtout à contempler les montages éloignées qui se confondent avec le ciel dans l’horizon. Ainsi que l’avenir, l’éloignement fait naître en moi le sentiment de l’espérance ; mon cœur opprimé croit qu’il existe peut-être une terre bien éloignée , où , à une époque de l’avenir, je pourrai goûter enfin ce bonheur pour lequel je soupire, et qu’un instinct secret me présente sans cesse comme possible.

LE LEPIŒUX

LE MILITAIRE

Avec une âme ardente comme la vôtre, il vous a fallu sans doute bien des efforts pour vous résigner à votre destinée et pour ne pas vous abandonner au désespoir.

Je vous tromperais en vous laissant croire que je sois toujours résigné à mon sort; je n’ai point atteint cette abnégation de soi-même où quelques anachorètes sont parvenus. Ce sacrifice complet de toutes les affections humaines n’est point encore accompli ; ma vie se passe en combats continuels, et les secours puissans de la religion elle-même ne sont pas toujours capables de réprimer les élans de mon imagination. Elle m’entraîne souvent , malgré moi , dans un océan de désirs chimériques , qui tous me ramènent vers ce monde dont je n’ai aucune idée, et dont l’image fan—

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tastique est toujours présente pour lue tourmenter.

LE MILITAIRE

Si je pouvais vous faire lire dans mon ihne , et vous donner du monde l’idce que j’en ai, tous vos désirs et vos regrets s’évanouiraient à l’instaiil.

En vain quelques livres m’ont instruit de la perversité des hommes et des malheurs inséparables de l’humanité ; mon cœur se refuse de les croire. Je me représente toujours des sociétés d’amis sincères et vertueux; des époux assortis, c[ue la santé , la jeunesse et la fortune réunies comblent de bonheur. Je crois les voir errans ensemble dans des bocages plus verts et plus frais que ceux qui me prêtent leur ombre , éclairés par un soleil plus brillant que celui qui m’éclaire, et leur sort me semble plus digne d’envie, à mesure que le mien est plus

misérable. Au commencement du printemps, lorsque le vent de Piémont souffle dans notre vallée, je me sens pénétré par sa chaleur vivifiante, et je tressaille malgré moi. J’éprouve un désir inexplicable et le sentiment confus d’une félicité immense dont je pourrais jouir et qui m’est refusée. Alors je fuis de ma cellule, j’erre dans la campagne pour respirer plus librement. J’évite d’être vu par ces mêmes hommes que mon cœur brûle de rencontrer; et du haut de la colline , caché entre les broussailles comme üne bête fauve, mes regards se portent sur la ville d’Aoste. Je vois de loin, avec des yeux d’envie, ses heureux liabitans qui me connaissent à peine ; je leurs tends les mains en gémissant, et je leur demande ma portion de bonheur.

Dans mon transport, vous l’avouerai-je?

j’ai quelquefois serré dans mes bras les arbres de la forêt, en priant Dieu de les animer pour moi, et de me donner uu

DE LA CITli d’aOSTE. 1 79

ami! Mais les arbres sont muets; leur froide écorce me repousse ; elle n’a rien de commun avec mon cœur qui palpite et qui brûle. Accablé de fatigue, las de la vie, je me traîne de nouveau dans ma retraite, j’expose à Dieu mes tourmens, et la prière ramène un peu de calme dans mon âme.

LE MILITAIRE

Ainsi, pauvre malheureux, vous souffrez à la fois tous les maux de l’âme et du corps?

Ces derniers ne sont pas les plus cruels !

LE MILITAIRE

Ils VOUS laissent donc quelquefois du relâche !

Tous les mois ils augmentent el diminuent avec le cours de la lune. Lors-

1 8o LE LÉPKEUX

qu’elle commence à se montrer, je souffre ordiuairement davantage ; la maladie diminue ensuite, et semble changer de nature; ma peau se dessèche et blanchit, et je ne sens presque plus mon mal; mais il serait toujours supportable sans les insomnies affreuses qu’il me cause.

LE MILITAIRE

Quoi ! le sommeil même vous abandonne !

Ah! monsieur, les insomnies! les insomnies ! vous ne pouvez vous figurer combien est longue et triste une nuit qu’un malheureux passe toute entière sans fermer l’œil, l’esprit fixé sur une situation affreuse et sur un avenir sans espoir. Non! personne ne peut le comprendre; mes inquiétudes augmentent à mesure que la nuit avance, et lorsqu’elle est près de finir, mou agitation est

de la cité d’aoste. l8l

telle que je ne sais plus que devenir ; mes pensées se brouillent ; j’éprouve un sentiment extraordinaire que je ne trouve jamais en moi que dans ces tristes momens. Tantôt il me semble qu’une force irrésistible m’entraîne dans un goulfre sans fond; tantôt je vois des tacbes noires devant mes yeux ; mais pendant que je les examine, elles se croisent avec la rapidité de l’éclair, elles grossissent en s’approchant de moi , et bientôt ce sont des montagnes qui m’accablent de leur poids. D’autres fois aussi je vois des nuages sortir de la terre autour de moi , comme des flots qui s’enflent , qui s’a— moncèlent et menacent de m’engloutir ; et lorsque je veux me lever pour me distraire de ces idées, je me sens comme retenu par des liens invisibles qui m’ôtent les forces. Vous croirez peut-être que ce sont des songes, mais non, je suis bien éveillé. Je revois sans cesse les mêmes objets , et c’est une sensation

l8x LE Ll^PREUX

d’horreur qui surpasse tous mes autres

maux.

LE MILITAIRE

Il est possible que vous ayez la fièvre pendant ces cruelles insomnies , etic’est elle sans doute qui vous cause cette espèce de délire.

Vous croyez que cela peut venir de la fièvre? Ah ! je voudrais bien que vous dissiezvrai : j’avais craint jusqu’à présent que ces visions ne fussent un symptôme de folie , et je vous avoue que cela m’inquiétait beaucoup. Plût à Dieu que ce fût en effet la fièvre!

LE MILITAIRE

Vous m’intéressez vivement. J’avoue que je ne me serais jamais fait l’idée d’une situation semblable h la vôtre. Je pense cependant qu’elle devait être moins triste lorsque votre sœur vivait.

Dieu sait lui seul ce que j’ai perdu par la mort de ma sœur. — Mais ne craignez-vous point de vous trouver si près de moi; asseyez-vous ici sur celte pierre, je me placerai derrière le feuillage , et nous converserons sans nous voir.

LE MILITAIRE

Pourquoi donc! Non, vous ne me quitterez point; placez-vous près de moi, ( En disant ces mots, le voyageur fit un mouvement involontaire pour saisir la main du lépreux, qui la relira avec vivacité. )

Imprudent ! Vous alliez saisir ma main !

LE MILITAIRE

Eh bien ! je l’aurais serrée de bon cœur.

LF. LÉPREtiX

'Sf

Ce serait la première fois que ce bonheur m’aurait été accordé : ma main n’a jamais été serrée par personne.

LE MILITAIRE

Quoi donc ! hormis celte sœur , dont vous m’avez parlé , vous n’avez jamais eu de liaison , vous n’avez jamais été chéri par aucun de vos semblables ?

fleureusement pour l’humanité , je n’ai plus de semblable sur la terre !

LE MILITAIRE

Vous me faites frémir!

Pardonnez , compatissant étranger !

vous savez que les malheureux aiment à parler de leurs infortunes.

DE LA CITÉ d’aOSTE.

LE MILITAIRE

Parlez, parlez, homme intéressant!

Vous m’avez dit qu’une sœur vivait jadis avec vous et vous aidait à supporter vos souffrances.

C’était le seul Tien par lequel je tenais encore au reste des humains ! Il plut à Dieu de le rompre et de me laisser isolé et seul au milieu du monde. Son âme était digne du ciel qui la possède, et son exemple me soutenait contre le découragement qui m’accable souvent depuis sa mort. Nous ne vivions cependant pas dans cette intimité délicieuse dont je me fais une idée, et qui devrait unir des amis malheureux. Le genre de nos maux nous privait de celte consolation. Lors même que nous nous rapprochions pour prier Dieu , nous évitions réciproquement de nous regarder, de peur que le

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spectacle de nos maux ne troublât nos méditations, et nos regards n’osaient plus se réunir que dans le ciel. Après nos prières, ma sœur se retirait ordinairement dans sa cellule ou sous les noisetiers qui terminent le jardin , et nous vivions presque toujours séparés.

LE MILITAIRE

Mais pourquoi vous imposer cette dure conti-ainte ?

Lorsque ma sœur fut attaquée par la maladie contagieuse dont toute ma famille a été la victime , et qu’elle vint partager ma retraite , nous ne nous étions jamais vus j son effroi fut extrême en m’apercevant pour la première fois.

La crainte de l’affliger , la crainte plus grande encore d’augmenter son mal en l’approchant, m’avait forcé d’adopterce triste genre de vie. La lèpre n’avait

de la cité d’aoste. 187 attaqué que sa poitrine , et je conservais encore quelque espoir de la voir guérir. Vous voyez ce reste de treillage que j’ai négligé, c’était alors une baie de houblons que j’entretenais avec soin, et qui partageait le jardin en deux parties.

J’avais ménagé de chaque côté un petit sentier ; le long duquel nous pouvions nous promener et converser ensemble sans nous voir et sans trop nous approcher.

LE MILITAIRE

On dirait que le ciel se plaisait à empoisonner les ti'istes jouissances qu’il vous laissait.

Mais du moins je n’étais pas seul alors ; la présence de ma sœur rendait cette retraite vivante. J’entendais lebruit de ses pas dans ma solitude. Quand je revenais à l’aube du jour prier Dieu sous ces arbres, la porte de la tour s’ouvrait

(louceinent , et la voix de ma sœur se mêlait insensiblement à la mienne. Le soir, lorsque j’arrosais mon jardin , elle se promenait quelquefois au soleil couchant, ici au même endroit où je vous parle, et je voyais son ombre passer et repasser sur mes fleurs. Lors même que je ne la voyais pas, je trouvais partout des traces de sa présence. Maintenant il ne m’arrive plus de rencontrer sur mon cheniin une fleur efleuillée, ou quelque branche d’arbrisseau qu’elle y laissait tomber en passant ; je suis seul ; il n’y a plus ni mouvement ni vie autour de moi, et le sentier qui conduisait à son bosquet favori disparaît déjà sous l’herbe. Sans paraître s’occuper de moi , elle veillait sans cesse à ce qui pouvait me faire plaisir. Lorsque je rentrais dans ma chambre , j’étais quelquefois surpris d’y trouver des vases de fleurs nouvelles , ou quelque beau fruit qu’elle avait soigné elle-même. Je n’osais pas lui rendre les

DE LA CITÉ d’aOSTE. I OC)

mêmes services , et je l’avais même priée de ne jamais entrer dans ma chambre :

mais qui peut mettre des bornes à l’afteclion d’une sœur ? Un seul trait pourra vous donner une idée de sa tendresse pour moi. Je marchais une nuit à grands pas dans ma cellule , tourmenté de douleurs affreuses. Au milieu de la unit , m’étant assis un instant pour me reposer, j’entendis un bruit léger à l’entrée de ma chambre. J’approche , je jirêle l’oreille : jugez de mon étonnement ! c’était ma sœur c)ui priait Dieu en dehors sur le seuil de ma porte. Elle avait entendu mes plaintes. Sa tendresse lui avait fait craindre de me troubler , mais elle venait pour être à portée de me secourir au besoin. Je l’entendis c)ui récitait à voix basse le Miserere. Je me mis à genoux près de la porte , et, sans l’interrompre , je suivis mentalement ses paroles ; lüés yeux étaient pleins de larmes. Qui n’eût été touché d’une telle affection?

Lorsque je crus que sa jjrière était terminée , « Adieu, ma sœur, lui dis-je à « voix basse , adieu , retire-toi , je me « sens un peu mieux : que Dieu te bé- » nisse et te récompense de ta piété. » Elle se retira en silence, et sans doute sa prière fut exaucée ; car je dormis enfin quelques heures d’un sommeil tranquille.

LE MILITAIRE

Combien ont dû vous paraître tristes les premiers jours qui suivirent la mort de cette sœur chérie !

Je fus long-temps dans une espèce de stupeur qui m’ôtait la faculté de sentir toute l’étendue de mon infortune; mais lorsqu’enfin je revins à moi , et que je fus à même de juger de ma situation , ma raison fut prête à m’abandonner. Cette époque sera toujours doublement triste

DE LA CITÉ d’aOSTE. IQI

pour moi ; elle me rappelle le plus grand de mes malheurs , et le crime qui faillit en être la suite.

LE MILITAIRE

Un crime ! je ne puis vous en croire capable.

Cela n’est que trop vrai , et , en vous racontant cette époque de ma vie , je sens trop que je perdrai beaucoup dans votre estime ; mais je ne veux pas me peindre meilleur que je ne suis , et vous me plaindrez peut-être en me condamnant. Déjà , dans quelques accès de mélancolie , l’idée de quitter cette vie volontairement s’était présentée à moi ; cependant la crainte de Dieu me l’avait toujours fait repousser , lorsque la circonstance la plus simple et la moins faite en apparence pour me troubler pensa me perdre pour l’éternité. Je venais d’éprouver un nouveau chagrin : depuis quelques années un petit chien

192 LE LÉPHEUX

s’clait donné à nous : ma sœur l’avait aimé, et je vous avoue que depuis qu’elle n’existait plus , ce pauvre animal était une véritable consolation pour moi. Nous devions sans doute à sa laideur le choix qu’il avait fait de notre demeure pour son refuge. Il avait été rebuté par tout le monde ; mais il était encore un trésor pour la maison du Lépreux. En reconnaissance de la faveur que Dieu nous avait accordée, en nous donnant cetami , ma sœur l’avait appelé Miracle , et son nom qui contrastait avec sa laideur , ainsi que sa gaieté continuelle, nous avait souvent distraits de nos chagrins. Malgré le soin que j’en avais , il s’échappait quelquefois , et je n’avais jamais pensé que cela pût être nuisible à personne. Cependant quelques habitaus de la ville s’en alarmèrent, et crurent qu’il pouvait porter parmi eux le germe de ma maladie ; ils se déterminèrent à portet- des plaintes au commandant , qui ordonna

de la cité d’aOSTE. 193 que mon chien fût tué sur-le-champ. Des soldats , accompagnés de quelques habitans , vinrent aussitôt chez moi pour exécuter cet ordre cruel. Ils lui passèrent une corde au cou en ma présence , et l’entraînèrent. Lorsqu’il fut à la porte du jardin , je ne pus m’empêcher de le regarder encore une fois : je le vis tourner ses yeux vers moi pour me demander un secours que je ne pouvais lui donner. On voulait le noyer dans la Doire; mais la populace , qui l’attendait en dehors , l’assomma à coups de pierres. J’entendis ses cris et je rentrai dans la tour plus mort que vif ; mes genoux tremblans ne pouvaient me soutenir , je me jetai sur mon lit , dans un état impossible à décrire ; ma douleur ne me permit de voir dans cet ordre juste , mais sévère , qu’une barbarie aussi atroce qu’inutile ; et quoique j’aie honte aujourd’hui du sentiment qui m’animait alors , je ne puis encore y penser de

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saug-froid. Je passai toute la journée dans la plus grande agitation. C’était le dernier être vivant qu’on venait d’arracher d’auprès de moi , et ce nouveau coup avait rouvert toutes les plaies de mon cœur.

Telle était ma situation , lorsque le même jour, vers le coucher du soleil , je vins m’asseoir ici sur celte pierre , oh vous êtes assis maintenant. J’y réfléchissais depuis quelque temps sur mon triste sort , lorsque là -bas , vers ces deux bouleaux qui terminent la haie , je vis paraître deux jeunes époux qui venaient de s’unir depuis peu. Ils s’avancèrent le long du sentier , à travers la prairie , et passèrent près de moi. La délicieuse tranquillité qu’inspire un bonheur certain était empreinte sur leurs belles physionomies j ils marchaient lentement : leurs bras étaient entrelacés ; tout à coup je les vis s’arrêter : la jeune femme pencha la tête sur le sein de son époux . qui la

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serra dans ses bras avec transport. Je sentis mon cœur se serrer. Vous l’avouerai-je ? L’envie se glissa pour la première fois dans mon cœur; jamais l’image du bonheur ne s’ètait présentée à moi avec tant de force. Je les suivis des yeux jusqu’au bout de la prairie , et j’allais les perdre de vue dans les arbres , lorsque des cris d’allégresse vinrent frapper mon oreille ; c’étaient leurs familles réunies qui venaient à leur rencontre; des vieillards, des femmes, des enfans les entouraient; j’entendais le murmure confus de la joie ; je voyais entre les arbres les couleurs brillantes de leurs vêtemens, etce groupe entier semblait environné d’un nuage de bonheur. Je ne pus supporter ce spectacle , les tourmens de l’enfer étaient eu très dans mon cœur ; je détournai mes regards, et je me précipitai dans ma cellule. Dieu ! qu’elle me parut déserte , sombre , effroyable ! C’est donc ici , me dis-je, que ma demeure est fixée pour

toujours; c’est donc ici où , traînant une vie déplorable , j’attendrai la fin tardive de mes jours! L’Éternel a répandu le bonheur ; il l’a répandu à torrens sur tout ce qui respire ; et moi , moi seul ! sans

aide , sans amis , sans compagne

Quelle affreuse destinée !

Plein de ces tristes iiensées , j’oubliai qu’il est un être consolateur , je m’ou-, blial moi-même. Pourquoi , me disais-je , la lumière me fut-elle accordée ? pourquoi la nature n’est-elle injuste et marâtre que pour moi? Semblable à l’enfant déshérité , j’ai sous les yeux le riche patrimoine de la famille humaine , et le ciel avare m’en refuse ma part. Non , non, m’écriai-je enfin dans un accès de rage , il n’est point de bonheur pour toi sur la terre ; meurs , infortuné , meurs ! assez long-temps tu as souillé la terre par ta présence ; puisse- 1- elle t’engloutir vivant et ne laisser aucune trace de ton odieuse existence ; ma fureur in-

DE LA CITÉ d’ AOSTE. 1 1)7

sensée s’augmentant par degrés, le désir de me détruire s’empara de moi et fixa toutes mes pensées. Je conçus enfin la funeste résolution d’incendier ma retraite, etdem’y laisser consumer avec tout ce qui aurait pu laisser quelque souvenir de moi. Agité, furieux , je sortis dans la campagne , j’errai quelque temps dans l’ombre autour de mon habitation; des hurlemens involontaires sortaient de ma poitrine oppressée et m’effrayaient moimême dans le silence de la nuit. Je rentrai plein de rage dans ma demeure, en criant malheur à toi. Lépreux ! malheur à toi! Et, comme si tout avait dû contribuer à ma perte, j’entendis l’écho qui, du milieu des ruines du cliateau do Bramafan, répéta distinctement : malheur à toi! Je m’arrêtai, saisi d’horreur, sur la porte de la tour, et l’écho faible de la montagne répéta long-temps apres : Malheur U toi !

Je pris une lampe, et, résolu de niel-

igS LE LÉPREUX

tre le feu à mon habitation, je descendis dans la chambre la plus basse, emportant avec moi des sarinens et des branches sèches : c’était la chambre qu’avait habitée ma sœur, et je n’y étais plus rentré depuis sa mort; son fauteuil était encore placé comme lorsque je l’en avais retirée pour la dernière fois; je sentis un frisson de crainte en voyant son voile et quelques parties de ses vêtemens épars dans la chambre; les dernières paroles qu’elle avait prononcées avant d’en sortir se retracèrent à ma pensée : « Je ne t’a- » bandonnerai pas en mourant , me di- » sait-elle; souviens-toi que je serai pré- » sente dans tes angoisses. » En posant la lampe sur la table, j’aperçus le cordon de la croix qu’elle portait à son cou, et qu’elle avait placée elle-même entre deux feuillets de sa Bible. A cet aspect , je reculai plein d’uu saint effroi. La profondeur de l’abîme où j’allais me précipiter se présenta tout à coup à mes yeux des-

de i.a cm: d’aoste. wc)

sillés; je m’approchai en IremblanL du livre sacré: Voilà, voilà, m’écriai-je, le secours qu’elle m’a promis ; et comme je retirais la croix du livre , j’y trouvai un écrit cacheté que ma bonne sœur y avait laissé pour moi. Mes larmes, retenues jusc[u’alors par la douleur, s echapperent en torrens; tous mes funestes projets s’évanouirent à l’instant ; je pressai long-temps cette lettre précieuse sur mon cœur avant de pouvoir la lire, et, me jetant à genoux pour implorer la miséricorde divine, je 1 ouvris et j y lus, en sanglotant, ces paroles qui seront éternellement gravées dans mon cœur :

« Mon fr'ere^ je vnis hienlol le qinller; mais je ne C abandonnerai pas. Du ciel, où j’espère aller, je veillerai sur loi; je prierai Dieu quil le donne le courage de supporler la vie avec résignalion , jusqu’à ce qu’il lui pieuse de nous réunir dans un nuire monde ; alors je pourrai le montrer toute mon affection, rien ne

LE LtPr.EUX

rn' empêchera plus de. t’approcher, et rien ne pourra nous séparer. Je te laisse la petite croix que j’ai portée toute ma vie; elle m’a souvent consolée dans mes jieines, et mes larmes n’eurent jamais d’autres témoins quelle. Rappelle-toi , lorsque tu la verras , que mon dernier vœu fut que lu puisses vivre et mourir en bon chrétien! » Lellre clicrie! elle ne me quillera jamais ; je l’emporterai avec moi dans la tombe; c’est elle qui m’ouvrira les portes du ciel, que mon crime devait me fermer à jamais. En achevant de la lire, je me sentis défaillir, épuisé par tout ce que je venais d’éprouver. Je vis un nuage se répandre sur ma vue, et, pendant quelque temps, je perdis h la fois le souvenir de mes maux et le sentiment de mon existence. Lorsque je revins à moi, la nuit élait avancée. A mesure que mes idées s’éclaircissaient, j’éprouvais un sentiment de paix indéfinissable. Tout ce qui s’était passé dans la

DK LA CITK d’aOSTE.

soirée me paraissait uni'êve. Mon premier mouvement fut de lever les yeux vers le ciel pour le remercier de m’avoir préservé du plus grand des malheurs. Jamais le lirmament ne m’avait paru si serein et si beau; une étoile brillait devant ma fenêtre , je la contemplai long-temps avec un plaisir inexprimable , en remerciant Dieu de ce qu’il m’accordait encore le plaisir de la voir, et j’éprouvais une secréte consolation à penser qu’un de ses rayons était cependant destiné pour la triste cellule du Lépreux.

Je remontai chez moi yjlus tranquille.

J’emplovai le reste de la nuit à lire le livre de Job , et le saint enthousiasme qu’il fit passer dans mon âme finit par dissiper entièrement les noires idées qui m’avaient obsédé. Je n’avais jamais éprouvé de ces moraens affreux lorsque ma sœur vivait; il me suffisait de la savoir , près de moi pour être plus calme , et la seule pensée de l’alfection qu’elle avait

LE LÉPHEUX pour moi suffisait pour me consoler cl me donner du courage.

Compatissant étranger ! Dieu vous préserve d’être jamais obligé de vivre seul ! Ma sœur , ma compagne n’est plus, mais le cieb m’accordera la force de supporter courageusement la vie; il me l’accordera , je l’espère , car je le prie dans la sincérité de mon cœur.

LE MILITAtnE.

Quel âge avait votre sœur lorsque vous la perdîtes ?

Elle avait à peine vingt-cinq ans ; mais ses soulFrances la faisaient paraître plus âgée. Malgré la maladie qui l’a enlevée , et qui avait altéré ses traits , elle eût été belle encore sans une pâleur effrayante qui la déparait : c’était l’image lie la mort vivante , cl je ne pouvais la voir sans gémir.

DE LA CITÉ d’aOSTE.

le militaire.

Vous l’avez perdue bien jeune 1

Sa complexion faible cl délicale ne ponvail résister à tant de maux réunis ; depuis quelque temps , je m’apercevais que sa perle était inévitable , et, tel était son triste sort, que j’étais forcé de la désirer. En la voyant languir et se détruire chaque jour , j’observais avec une joie funeste s’approcher la fin de ses souffrances. Déjà, depuis un mois, sa faiblesse était augmentée ; de fréquens évanouissemens menaçaient sa vie d’heure en heure. E^n soir ( c était vers le commencement d’août) , je la vis si abattue que je ne voulus pas la quitter i elle était dans son fauteuil , ne pouvant plus su)iporter le lit depuis quelques jours, .le m’assis moi-même auprès d’elle , et , dans l’obscurité la plus proloiide , nous

eûmes ensemble notre dernier entretien.

Mes larmes ne pouvaient se tarir; un cruel pressentiment m’agitait ! Pourquoi l)leures-lu? me disait-elle , pourquoi t’aflliger ainsi? je ne te quitterai pas en mourant , et je serai présente dans tes angoisses.

Quelques instans apres elle me témoigna le désir d’être transportée horsMile la tour, et de faire ses prières dans son bosquet de noisetiers : c’est là qu’elle passait la plus grande partie de la belle saison. Je veux , disait-elle , mourir en regardant le ciel. Je ne croyais cependant pas son heure si proche. Je la pris dans mes bras pour l’enlever.

Soutiens-moi seulement , me dit-elle , j’aurai peut-être encore la force de marcher. Je la conduisis lentement jusque dans les noisetiers ; je lui formai un coussin avec des feuilles sèches qu’elle y avait rassemblées elle-même, et , l’ayant couverte d’un voile afin de la préserver de

DE LA CITÉ d’aOSTE.

riuimiclité de la nuit, je me plaçai .auprès d’elle; mais elle, désira être seule dans sa dernière méditation ; je rn’éloignai sans la perdre de vue. Je voyais son voile s’élever de temps en temps ,et ses mains blanches se diriger vers le ciel. Comme je me rapprochais du bosquet ., elle me demanda de l’eau; j’en apportai dans sa coupe ; elle y trempa ses lèvres , mais elle ue put boire. Je sens ma fin ,, me dit-elle en détournant la tête , ma soifisera bienlol étanchée pour toujours. Soutien -moi , mon frère , aide ta sœur à franchir ce passage désiré mais terrible. Soutiens-moi , récite la priere des agonisons. Ce fut les dernières paroles qu’elle m’adressa. J’appuyai sa tête contre mon sein; je recitai la 'prière des agonisans : Passe à l’éternité ! lui disaisje, ma cnère sœur, délivre-toi de la vie ; laisse cette dépouille dans mes bras.

Pendant trois heures je la soutins ainsi dans la dernière lutte de la nature;

'->.o6 7.F. LÉPREUX

elle s’eteigriit enfin doucemeiiL , el son âme SC détacha sans effort de la terre.

Le Lépreux , â la fin de ce récit , couvrit son visage de ses mains ; la douleur ôtait la voix au voyageur. Après un instant de silence , le Lépreux se leva. Étranger, dit-il , lorsque le chagrin ou le découragement s’approcheront de vous , pensez alors, pensez au solitaire de la cité d’Aoste , vous ne lui aurez pas fait une visite inutile.

Ils s’acheminèrent ensemble vers la porte du jardin. Lorsque le militaire fut au moment de sortir , il mit son gant à la main droite; vous n’avez jamais serré la main de personne , dit-il au Lépreux, accordez-moi la faveur de serrer la mienne , c’est celle d’un ami qui s’intéresse vivement à votre sort. Le Lépreux recula de quelques ]jas avec une sorte d’effroi, et levant les yeux et les mains au ciel : Dieu de honlél s’écria-t-il ,

de la cité d’ AOSTE. 20'/

comble de les bénédictions cei homme compatissant.

Accordez-moi donc une autre giace , reprit le voyageur. Je vais partir ; nous ne uous reverrons peuL-elre pas de bien

long-temps; ne pourrions-nouspas , avec

les précautions nécessaires , nous écrire quelquefois; une semblable relation pourrait vous distraire et me ferait un grand plaisir à moi-meme. Le Lépreux réfléchit quelque temps. Pourquoi , dilil enfin , chercherais-je à me faire illusion ? Je ne dois avoir d'autre société que moi-méme , d’autre ami que Dieu ; nous nous reverrons en lui p adieu , généreux étranger , sopez heureux

Adieu pour jamais. Le voyageur sortit.

Le Lépreux ferma la porte et en poussa les verrous.

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