‹ Le lépreux de la cité d'AosteChapitre 1 sur 5 · AOSTE · texte numérisé non relu

AOSTE

Aoste, imprimerie Joseph Allasia, 1905

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Notice sur la vie et les œnYres

de XAVIER DE MAISTREi

« De tempérament lymphatique, d' un caractère indolent, de chétif aspect, il paraissait, sinon dénué d'intelligence, tout ou moins privé de cette monnaie •du génie qu'on est convenu d'appeler le talent. Distrait, silencieux, sauvage, peu enclin au mouvement et à la

^ Cf. Œuvres complètes de Xavier de Maistre, précédées d'une notice de Sainte-Beuve (édition Garnier). — Œuvres inédites de Xavier de Maistre : premiers essais, fragments H correspondance, avec une étude d'EuGÉNE Réaume (2 vol., Lenierre, éditeur). — Le Lépreux de la cité d'Aoste par Xavier de Maistre. Sixième édition valdôtaine, enrichie de nouvelles notes (.Aoste, chez Joseph Brivio, libraire). — Joseph de Maistre avant la Révolution, 2 vol., par François Descostes (Manie, éditeur). — Le Valdôtain, journal d'Aoste, 15 décembre 189.Ì. — La Correspondance de Xavier de Maistre par M. G. Dénarié (brochure, Perrin, éditeur, à Chambèry). — Xavier de Maistre, peintre, par Emmanuel Dénarié (brochure hors commerce, Chambèry, Perrin, éditeur). — Mont-Blanc, journal d'Aoste, l""" décembre 1899. — De Maistre, Viaggio intorno alla mia camera; n" 196 della Biblioteca ttniversale. Milano, Società editrice Sonzogno. — Xavier de Maistre, chapitre inédit d'histoire littéraire et bibliographie, par H. Maystre et A. Perrin (Perrin, éditeur, à Chambèry). — Lettres inédites de Xavier de Maistre a sa famille, publiées par l'abbé Félix Klein {Correspondant des 10 et 25 décembre 1902). — Henri Bordeaux, Vies intimes, ^dig.ìii-Vò(J. Paris, Fontemoing, 1904.

turbulence, entêté comme un mulet de Tarentaise, paresseux comme un lazzarone, opposant la force d'inertie aux réprimandes et aux excitations pédagogiques, il semblait à chaque instant tomber de la lune... ».

Ce portrait de Xavier de Maistre, encore enfant^ que nous donne M. Descostes, est vraiment peu sympathique: mais, pensant à ce qu'il devint ensuite, nous nous rappelons les paroles de Daudet: « L" came des enfants est un abîme. On ne sait jamais jusqu'à quel point ils ont la notion des choses qu'ils nous disent. Dans celte germination mystérieuse qui se fait continuellement en eux des sentiments et des idées, il y a des éclosions subites dont rien ne nous avertit, des fragments de compréhension qui arrivent à former un ensemble, rattachés entre eux par des liens que l'enfant saisit tout à coup » '.

Ses parents et ses pi-emiors maîtres avaient bien mal jugé ce petit garçon indolent. Son frère Joseph fut le soûl à connaître que sous ce masque d'apathie se cachait une grande sagacité, une tendance naturelle à s'exaltei' pour le beau, à proléger les faibles et les souffrants.

Un ami de sa famille, Isnard, curé de la paroisse de Baucho, ne trouva pas de difficultés à faire germer dans cette jeune intelligence la bonne somcnce que la nature y avait jetée.

Peu à peu, à cette sauvagerie indomptable succéda l'amour pour ce qui est noble et distingué, et Xavier

* A. Daudet, Jack (^Flammarion), pag. 120.

donna bientôt de telles preuves de son grand talent, qu'il nV eut plus aucun doute sur sa vocation pour les belles-lettres.

Mais c'était un usages des familles Savoyardes que l'aîné des fils fiit seul destiné à recueillir et à continuer les traditions de la famille'. Xavier, comme cadet, ne pouvait que choisir entre le cloître et le service militaire. A 18 ans, il s'ennMa dans le régiment de R. Navi, qui tenait alors garnison à Ghambéry, sa ville natale.

Là, le 6 mai 1784, il exécuta en montgolfière, avec Louis Brun, une ascension qui fait époque dans les annales des voyages aériens "^

Il passa ensuite à Alexandrie et à Turin, mais •en 1792, la Savoie ayant été annexée à la France, il prit du service dans l'armée de Souvarow, et emigra volontairement en Russie.

Il y connut bien des jours de misère: il dut vivre du gain que pouvait lui procurer sa peinture^

En 180;^, grâce à la recommandation de son frère Joseph, il fut accepté dans les bureaux du Ministère ■de la marine*, et, deux ans après, il put occuper la place de directeur de la bibliothèque et du musée de l'amirauté.

* En 1750, François-Xavier de Maistre , avocat général •du fisc, épousait Christine Domotz. Ils eurent en 24 ans de mariage 15 enfants, dont dix leur survécurent, parmi lesquels Joseph et François-Xavier, l'auteur du Lépreux.

'^ V. Descostes, Joseph de Maistre (Paris, Picard 1893).

^ V. Emmanuel Diìnarik, Xavier de Maistre peintre.

"• Le ministre do la marine était alors Tchitchagoff.

Cette vie trop tranquille ne lui plaisait pas, et ayant repris du service, il combattit eu qualité decolonel eu Géorgie contre les peuplades du Kouban.

Il obtint comme récompense de sa bravoure les titres de général et de prince.

L'an 1817, il épousa mademoiselle Zagriatzky'^ dame d'honneur de l'impératrice.

Etant retourné dans sa patrie en 1825. et après un court séjour à Naples en 1838 — année où il eut la douleur de perdre les doux enfants qui lui restaient — il se résolut à « reconduire sa femme là où il l'avait prise », à Saint-Pétersbourg; mais avant do s'y rendre, il s'arrêta quelques jours à Leysse, chez le comte de la Chavanne. A ce séjour se rapporte l'anecdote suivante, qui démontre combien était restée agissante l'imagination de de Maistre, malgré les atteintes de la vieillesse.

« Le comte de la Chavanne les ro(;ut une seconde fois à Leysse, mais la réunion fut cette fois tout intime, à raison du deuil des pauvres voyageurs... Xavier avait bien souvent joué, étant enfant, dans le parc, sur les bords d'une pièce d'eau qui s'étendait à quelque distance, encadrée de grands arbres. C'était en été. La soirée, superbe, invitait aux causeries sur la terrasse. La lune brillait au-dessus des montagnes. Xavier, distrait et rêveur, sortit du salon et se perdit bientôt dans les allées. Un certain temps se passe. On s'inquiète. Auguste de Juge, l'un dos invités, est

^ Ou Zagriewski.

dépêché à la ï'echerche de l'hôte... Il parcourt le jardin en tous sens... Rien.. Qu'est-il donc devenu?... Une battue en règle est organisée. Enfin, au bout d'une heure d' investigations et d'inquiétudes, le chef des éclaireurs pousse un cri de joie bientôt suivi d'un éclat de rire... Xavier était étendu à plat ventre auprès de la pièce d'eau dans laquelle la lune mirait sa face narquoise; il jetait sur la surface liquide de petits bateaux de papier et regardait se jouer autour d'eux des araignées aquatiques. « Je me rappelais, dit-il en se relevant à Auguste de Juge, qu'enfant cette distraction m'amusait beaucoup; j'ai voulu voir s'il en serait de même aujourd' hui que me voilà vieux, et, ma foi, je dois vous avouer que je n'y ai pas trouvé grande différence... ».

Il mourut à l'âge de 89 ans, le 12 juin 1852.

Le 20 août 1899, Chambéry inaugurait d'une manière solennelle un magnifique monument élevé aux frères Xavier et Joseph de Maistre.

Si nous confrontons le caractère autoritaire et doctrinaire de Joseph avec le caractère généreux et conciliant de Xavier, nous trouvons une nouvelle preuve de la loi des contrastes. « Tandis que le magistrat — dit M, David — dont on ne devait attendre que mansuétude et distraction modeste de lettré peu en vue sur la scène du monde, multipliait ces écrits formidables qui glorifient les bourreaux, les pontifes

infaillibles, les sinistres maximes d'une impitoyable politique, le militaire consacrait ses loisirs de garnison à rêver doucement et à bâtir d'ingénieuses et touchantes histoires dont il trouvait le fond dans son cœur ».

La plume plus que l'épée contribua à la gloire de Xavier. Toutes ses œuvres arrivèrent à la célébrité.

Nous les indiquons ici par ordre chronologique:

Le voyage autour de ma chambre, Turin 1794, in-8. Xavier de Maistre, ensuite d'un duel avec un officier de la garnison d'Alexandrie, fut, en 1789, mis aux arrêts; il composa alors ce charmant ouvrage pour se distraire pendant sa longue solitude. Il le présenta cinq ans après à son frère, qui en fut si content, qu'il le fit imprimer à ses frais. Mais ce livre, à cause des troubles révolutionnaires, ne fut apprécié que plus tard. On comprit alors que, après Hamilton, la littérature française n'avait pas eu d'autres œuvres dans lesquelles l'esprit fût uni à une aussi grande délicatesse de sentiment.

Quoique de Maistre soit moins profond que Sterne, on peut dire cependant qu'il a VJixmoxr plus avenant, le tour d'esprit plus naturellement spirituel et teinté de mélancolie.

Dix-huit ans après la publication du Voi/age autour (h' ma chanibre, Le lkprkux vit le jour à Saint- Pétersbourg en 1812. L'auteur avait alors 49 ans.

Il nous met en scène... un monstre sympathique. Les irrémédiables souffrances physiques ne sont pas pour le lépreux la mèche qui allume sa rage et le

pousse à des sentiments de haine et de vengeance. Il ne connaît pas non plus cette cj^nique affectation d'apathie, ni ce mutisme léthargique, auxquels le plus souvent se laissent aller ceux qui sont frappés de tourments inexorables.

À sa résistance à la douleur s'ajoute même un ■certain sentiment de fierté, qui ne naît pas de la compassion que ses maux excitent pour lui, ni de l'admiration publique pour la patience avec laquelle il les supporte, mais de la foi qui le soutient dans l'abîme de misères où il est tombé. Il sait que son corps difforme, enflé et fétide fait horreur. Il n'ignore pas qu'il ne pourra être utile à personne; mais il défie la cruauté de son sort, en attendant la mort, sans l'anticiper comme font les lâches. Cette âme résignée au milieu des peines les plus atroces nous donne un exemple des plus touchants du jobisme chrétien.

Son interlocuteur n'est pas moins émouvant: il donne à ce pauvre malheureux des manifestations d'une tendresse aussi touchante qu'ingénieuse par des paroles délicates, des gestes et des regards exprimant une douce et généreuse pitié.

Ce petit drame nous rappelle le Paria de Bernardin de Saint-Pierre; mais — comme dit justement un critique — si l'esprit peut donner la préférence au Paria raisonneur, le cœur est bien plus touché de la sublime résignation du pauvre lépreux.

« En lisant les notes qu'on trouvera à la fin de cet opuscule — ajoute le chanoine Carrel — on se

convaincra qu' il s" agit d'un fait Jiistorique, et l'on verra le cas qu' on doit faire de certains touristes légers, qui, sur la foi d'un ignorant ou bavard cicerone^ n'ont pas craint d'avancer et de publier que le Lèpreux de hi Cite d'AosIe n' est qu'un pur r(.iman ». De Maistre demeura longtemps à Aoste, depuis 1793 jusqu'en 1797, comme officier dans l'infanterie de marine sarde, et il vit ce qu'il raconte ^

Un autre opuscule de de ^Maistre, VE^rpcdifion nocturne autour de ma chahihre (Paris 1825, in-8), peut être considéré comme la continuation du Voyage; il a le défaut, venant le dernier, de donner comme une impression d'artifice et presque de contrefaçon. Sous

^ À Aoste, Xavier prit des le(,'ons de littérature du professeur barnabite Hubertin, dont la sœui" était mariée au notaire Péley. G' est par suite de cette circonstance qu' il s'éprit d'une des filles du notaire, Marie-Delpbine ( l'Elisa de V Expédition Nocturne et la Jeune épouse dont le bonbeur porte au comble le désespoir du Lépreux).

Cette demoiselle cependant, en ITO'i, épousa un ricbe propriétaire d'Aoste, certain .lean-.Ioseph Barillier, notaire; devenue veuve le 12 février 1795, elle épousa en secondes noces, en 1800, Décoularé de La Fontaine d' Hectemar » un Normand venu de France avec l'armée tl'invasion, et capitaine du parc d'artillerie de cette ville. Elle en eut quatre fils et une lille (V. Mont-Blanc, l'-' décembre IWO), laquelle en 1827 épousa le comte Louis Sarriod de la Tour de Bard.

De Maistre garda longtemps le souvenir de Delphine l'étey, comme il résulte des lettres qu'il lui écrivit de Pise en 1827; lettres rapportées par M. Carrel dans les note."* de son édition du Li'preux.

le point de vue littéraire, il n'est pas à comparer avec les splendides nouvelles:

Les Ptnsonniers du Caucase et La Jeune Sibérienne (Paris 1825, in-12).

L'une de ces nouvelles est un tableau magnifique de la fidélité domestique et militaire; l'autre, celui de la dévotion filiale et de la foi religieuse.

Ce même sujet de IjU Jeune Sibérienne avait été traité par madame Cottin, mais avec moins de bonheur. Le récit de Xavier l'emporte par le naturel et la simplicité, et l'émotion communicative qui s'en dégage n' a pas de meilleure explication que ces quelques lignes où l'auteur présente et caractérise sa Jeune Sibérienne :

« Ce courage d'une jeune fille, qui, vers la fin du règne de Paul 1", partit à pied de la Sibérie pour venir à Saint-Pétersbourg demander la grâce de son père, fit assez de bruit dans le temps pour engager un auteur célèbre (madame Cottin) à faire une héroïne de roman de cette intéressante voyageuse. Mais les personnes qui l'ont connue paraissent regretter qu'on ait prêté des aventures d'amour et des idées romanesques à une jeune et noble vierge, qui n'eut jamais d'autres passions que l'amour filial le plus pur, et qui, sans appui, sans conseil, trouva dans son cœur la pensée de l'action la plus généreuse et la force de l'exécuter.

« Si le récit de ses aventures n'offre point cet intérêt de surprise que peut inspirer un romancier pour des personnes imaginaires, on ne lira peut-être

pas sans quelque plaisir la simple histoire de sa rie, assez intéressante par elle-même, sans autre ornement que la vérité ».

Dans les Mémoires de rAradèmic des sciences de Tarin et dans la Bibliothèque universelle de Genève on trouve d'autres œuvres de de Maistre: ce sont d'intéressantes dissertations sur la physique, la chimio et les beaux-arts.

Il y a plusieurs éditions du Lépreux faites à Aoste et ailleurs'. Mais nous avons cru utile à la diffusion du récit et à sa popularité parmi nous, de reproduire le texte avec la belle traduction intégrale de César Balbo , les notes du chanoine G. Carrel et de l'abbé A. Blanchot, les rapports du médecin Martignène et du docteur Villot, et quelques lettres de Xavier de Maistre. Nous n'avons rien épargné pour que cette septième édition pût être meilleure que les précédentes et digne de la faveur dos personnes studieuses.

Aoste, aoùl 1905.

Silvio Pki.i.ini.

' Madame olympe (^illu en publia une édition, ou une conlrofaçon, où ('lie inlroduisil di-s tirades pliilosoplii(iues

LE

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