RAPPORT^ DU MÉDECIN MARTIGNÈNE
qui soigna le Lépreiix^
Cas d' une famille atteinte de la lèpre éléphantiasis et entretenue par les soins des Chevaliers de l'Ordre militaire des Saints Maurice et Lazare, dans la cité d'Aoste, sur l'ordre du Roi de Sardaigne.
Un homme d'origine italienne, né à Saint-Lazare, dans le Comté de Nice, prit, vers l'année 1740, et à l'âge de 27 ans, une femme du même pays. Nés de campagnards, ces deux époux avaient été accoutumés à des travaux pénibles et à se nourrir d'aliments grossiers, tels que pois, fèves, haricots, etc. Ni l'un ni l'autre ne portait encore sur son corps aucune marque de lèpre, bien que le visage de la femme fut un peu entlé et d'une couleur rouge-obscur; et ni moi (dit le docteur iMartignéne), ni les intirmes confiés à ma sollicitude n'avons reconnu que les parents de l'un ou de l'autre époux fussent atteints de celte maladie.
^ Ce rapport a été primitivement écrit en latin par le docteur Martignkne, qui soigna le Lépreux pendant dix ans, et c'est pour la première fois qu'il est traduit.
* La lèpre éléphantiasis lire son nom des écailles ou rugosités, semblables à celles de la peau d'un éléphant, dont elle recouvre le corps de ses victimes. Celte maladie est répandue dans tout l'univers; on la retrouve en Chine et à Madagascar aussi bien qu'en Europe ; c'est de la lèpre éléphantiasis que Constanlin-le-Grand fut guéri à Rome (l'an 313) sur le Mont-Soracle, lors de son baptême par le pape saint Sylvestre. — Voir: Histoire de l'éléphantiasis... par le D.r Raymond ; Lausanne, chez François Grasset et Comp., M.DCC.LXVII. L'Abbé A. Blanchet.
Les premiers indices du mal se manifestèrent d'abord dans les enfants qui étaient au nombre de quatre, dont trois fils et une fille, lesquels furent atteints de cette terrible maladie dans un temps et à un âge différents. La mère fut ensuite attaquée elle même. L'on vit d'abord apparaître sur le visage des taches rouges, inégales dans leur grandeur et leur aspect, s'élevant sur l'épiderme d'une ligne ou deux et quelquefois même plus. Ensuite ces taches prirent une teinte jaune comme la cire, et elles se transformèrent enfin en écailles blanchâtres dont la disparition fit place à une humeur visqueuse tirant sur le blanc.
Après cela, le mal atteignit les jambes, les bras, les pieds et les mains, en épargnant les autres parties du corps; un seul de ces malades en portait des marques aux épaules.
Je n'ai point appris par quels remèdes les médecins ont essayé d'arrêter le mal à son origine. Il est seulement parvenu à ma connaissance qu'un chirurgien de Saint- Lazare eut recours à l'usage interne et externe du mercure, déjà au commencement de la maladie d'un de ces infirmes, mais le résultat en fut tellement malheureux que la maladie, augmentant de jour en jour, s'étendit bientôt sur tout le corps, au point de faire tomber les dents. Il m'a aussi été rapporté que ces infirmes se servirent longtemps de bouillon de vipères et de bains sulfureuxcalcaires, mais en vain; cela arriva vers l'an 1770.
A cette époque, un célèbre médecin nommé Schilling, de la ville de Surinam en Amérique, vint les visiter à Moncalier, près de Turin, où ils avaient été transportés.
La mère et le fils aîné succombèrent environ dix ans après, mais le père et les trois autres enfants survivants furent envoyés au mois de juin de l'année 1773 dans la cité d'Aoste, ou l'on venait d'ériger par ordre du roi de Sardaigne Victor-Amédée un hôpital de Chevaliers de l'Ordre Militaire des SS. Maurice et Lazare pour soigner les infirmes abandonnés.
La maladie ne faisait point sur tous les mêmes ravages.
Ainsi, chez le père, alors âgé de soixante deux ans, on apercevait seulement quelques écailles sur la main gauche, lesquelles pouvaient être percées profondément par une aiguille sans qu'il en ressentit aucune douleur; il n'en était pas de même des autres parties du corps.
L'ainé de ces enfants conservait encore à peine la figure d'un homme. Des tumeurs, des ulcères et des écailles défiguraient horriblement son visage. Cet infortuné avait perdu la vue ainsi que les poils des cils et des sourcils; le globe de l'oeil était presque rongé: l'horrible maladie avait dévoré les muscles orbiculaires et les cartillages du nez. Sa voix devint rauque, ses mains et ses bras étaient recouverts d'ulcères et d'écaillés, ses doigts noueux, ses jambes presque raides et partout d'une égale grosseur. Depuis le milieu du tibia jusqu'aux doigts des pieds s'étendait une humeur oedémateuse. Enfin, après avoir eu les os du nez et du palais, ainsi que les organes de la déglutation et de la respiration déchirés et presque rongés par une gangrène affreuse, la mort vint rendre la liberté à son âme en 1778 ', dans sa 29ème année.
Il convient de rappeler ici ce qu'a dit Cerse, liv. III, chap. 25e, car il donne une juste idée du mal. Voici ses paroles : « Le corps entier en est tellement affecté qu'on » peut dire que tous les os sont viciés: les parties supé- » rieures du corps sont couvertes de taches et de tumeurs » très rapprochées; la rougeur dont celles-ci sont affectées » se changent insensiblement en couleur noire; l'épiderme, » çà et là rude, mince, dure ou tendre, est rendue ru- » gueuse par des écailles; enfin tout le corps dépérit ».
De cette famille qui est confiée à mes soins depuis sept ans, il reste encore le père, le troisième fils, âgé de 28
' La relation du Dr Martignène porte au mois de février 1778 (mense fchtiuirio) mais le registre des décès de l'Hôpital Mauricien fixe la date au 3 mars 1778 et celle de la sépulture au jour suivant. L'Abbé A. B.
ans et la fille de 21 ans, chez lesquels je n'ai remarqué pendant ce temps aucun accroissement de la maladie : il paraît même qu'ils se portent mieux, ce que j'attribue plutôt à la salubrité de l'air et de la température de la vallée qu'aux remèdes.
Le dernier des fils ' (mort le 13 décembre 1803) et dont le visage était aussi défiguré par des ulcères et des écailles porte encore la marque de la lèpre en ce qu'il est imberbe et qu'il a perdu les poils des cils et des sourcils; les cicatrices et les sutures apparaissent sur toute la figure, principalement aux places qu'occupaient les taches et les ulcères; les cartillages du nez ont disparu, mais il y reste encore les os entièrement recouverts de la peau : les mains, les bras, les pieds qui étaient ravagés par les ulcères et les écailles n'ont plus aucune trace de lèpre; on y voit cependant des cicatrices et la peau est devenue si insensible que le malade sentirait seulement la pression ou le poids si on venait à la percer: il ne reste plus qu'un seul ulcère à la cheville de la jambe qui suppure continuellement, oia les os sont mis à découvert, et dont on empêche la carie par une infusion d'écaillé péruvienne et une teinture de myrrhe.
On observait aucune trace de lèpre sur la figure de la fille 2, mais bien sur ces mains et de nombreuses; ses doigts furent ulcérés et devinrent presque noueux et recourbées; la dernière phalange de l'index de la main gauche était tombée sans douleur, et de doigt, entièrement recouvert de sa peau n'a plus aucune marque d'ulcère...
(Voir la note 11).
Les linges et les bandes qui servent à pancer les ulcères, après avoir été parfaitement lavés, ne portent plus aucune
' Le Dr Martignène parle précisément ici du Lépreux dont les souffrances et la douce résignation ont été immortalisées par le Comte de Maistre.
2 C'est-à-dire de la soeur du Lépreux (Marie Lucie Ange).
empreinte de taches et je ne remarque pas non plus dans les parois de l'habitation les petites cavités dont parle Moïse au Lévitique, chapitre XIV, v, 37 [Ici le docteur Martignène fait une petite excursion dans le domaine de la cause de la lèpre et des moyens de la traiter, mais ses raisonnements ne sont plus à la hauteur de la science; ce docteur l'a si bien compris lui-même qu'il en laisse chercher la cause particulière et spécifique aux génies plus élevés et parfaitement versés dans la science de la physique et de la chimie !...]
Mais pour revenir aux malades confiés à mes soins, comme l'état de la maladie me paraissait fort désespérant, j'ai préféré examiner l'effet que pouvait produire sur elle la nature, le régime et la salubrité de l'air plutôt que d'agiter ces infortunés par des expériences multipliées. Ainsi, on trouve dans la vallée d'Aoste, au lieu appelé Pré-St-Didicr, des eaux thermales qui, en dehors des autres minéraux qu'elles tiennent en dissolution, abondent en principes calcaires, comme il résulte de l'analyse chimique toute récente du célèbre Gioanetti, doyen et viceprésident de la Faculté de médecine de Turin; or, en 1773,
j'avais déjà ordonne aux infirmes que je soigne un bain de ces eaux thermales et j'ai constaté avec satisfaction une petite amélioration; mais comme on ne pouvait faire arriver ces eaux de si loin sans de grandes dépenses et non sans danger d'en perdre l'efficacité, ni permettre aux malades de fréquenter les bains publics à raison de la contagion et de la répugnance attachée à cette maladie, il ne fut plus possible de poursuivre l'expérience commencée.
Il est encore une chose digne de remarque, c'est qu'il existe dans cette vallée une chaux très corrosive et que ceux qui habitent, sans précaution, des maisons récemment construites, doivent subir la peine de leur témérité. Or, précisément, ces lépreux ont dû être placés dans une habitation éloignée de la ville et dans une chambre récemment construite, où la chaux était encore humide. Ce-
pendant ils n'en éprouvaient aucun mal (preuve pour les doctes de l'époque que la chaux est amie de la lèpre!) C'est pourquoi, lorsque le temps propice sera venu, j'ai l'intention de recourir de nouveau aux bains de Pré-St- Didier et de faire prendre en même temps les eaux sulfureuse de Courmayeur. Si je suis assez heureux pour avoir de bons résultats, je vous en donnerai connaissance '.
Doct. MARTIGNENE.
Le docteur Martignène, qui fut le premier médecin de l'Hôpital des Saints A4aurice et Lazare, depuis son érection en 1772, a donné par écrit ce témoignage à Aoste le 10 janvier 1780.
J'ajoute, dans cette septième édition, au Rapport du docteur Martignène un autre document important, qui m'a été gracieusement transmis par le Comte Benevello, directeur de l'Hôpital Mauricien.
S. PELLINL
Copie d'une lettre insérée dans le traité de Chirurgie de M. Beltrandi et adressée aux éditeurs du même par Thomas Villot, chirurgien, touchant les lépreux ^
Vous me demandez, Messieurs, un état des lépreux que nous avons en Aoste; je tacherai de vous satisfaire, mais dautant que cette maladie est heureusement rare dans nos
1 On lit plus bas : Ce rapport fut communiqué par le docteur Martignène au docteur Ruffinelli, lequel le conserve soigneusement avec ses écrits de médecine.
2 On copie fidèlement le document sans en corriger les nombreuses erreurs.
climats, vous agréerez, je pense, que je vous donne en abregé l'histoire de toute cette malheureuse famille; le père homme assez intelligent ayant souventes fois fait la relation de ce qui s'est passé avant son arrivée en Aoste au Médecin de l'hôpital Monsieur Martignène qui en a tenu mémoire, je descendrai ensuite a mes observations.
Vers l'an 1740 Lazare Vasco natif du bourg appelé St- Lazare proche d'Oneglia en Italie âgé pour lors de 22 ans épousa à Marie Antoinette giust native du même lieu, issus l'un et l'autre de laboureurs de campagne qui n'ont jamais donné la moindre marque de la maladie dont leur famille a été atteinte; adonnez comme leurs ancêtres aux pénibles traveaux de la campagne se nourrissoient d'aliments grossiers et jouissoient d'une assez bonne santé a tous égards, excepté que la mere avoit le visage un peu bouffi et d'un rouge foncé; ils eurent de leur mariage sept garçon et une fille; quatre des garçons sont morts en bas âge, de trois autres l'aine est le premier, qui a l'âge de quinze ans environ, fut affecté par des pustules au visage de différente figure et grandeur, qui s'esulceroient pour se couvrir de croûtes: le mal ne tarda pas long temps de paroitre aux mains et aux pieds par de tubercules de la grosseur d'une demi châtaigne plus ou moins qui entur s'esulceroient sans être accompagnez de véritables sintomes de suppuration. Dans le commencement le chinugien de l'endroit le traita pour galle et dartres, mais l'apparition des tubercules luy fit croire que le virus etoit vénérien : il usa donc le mercure mais avec si peu de succès que dans peu le malade resta entièrement défiguré, perdit les dents, cils cl sourcils et paroissoit un monstre.
La mere avoit pour lors le visage encore plus bouffi et d'un rouge plus foncé, elle avoit outrecela quelques ulcères aux pieds et mourut vers l'an 1760 a lage de quarante et cinq ans.
Les autres deux garçons et la fille a différents âges et en différents temps furent atteints de la même maladie
que l'aine, les uns par les pustules aux visage, les autres par des tubercules aux mains ou aux pieds; ce qu'il y a de singulier c'est qu'aucun d'eux rien a donné des marques avant l'âge de puberté.
Le bruit de cette malheureuse famille s'étant répandu, parvint jusqu'à notre bienfaisant souvrain qui la fit venir a Moncalier l'an 1768 ou ils furent traitez en plusieurs manières, entr'autres par le mercure, les sudorifiques, la décoction d'ecorce d'orme, les bouillons de vipere, les bains factices avec souffre et chaux et toujours infructueusement. Ce fut l'année 1770 que M. Schiling celebre médecin de Surinam en Amérique fu les visiter, qu'il conseilla de ne les nourrir que d'herbages et de les saigner tous les huit jours, mais ils ne purent y tenir, il en parla luy même dans l'excellent traité de la leppre, qu'il a donné au jour après son voyage. C'est a peu près dans ce temps la que mourut l'ainé des garçons a l'âge 29 ans pitoyablement défiguré.
Enfin le pere, les deux autres fils et la fille ayant pendant l'espace de cinq ans a Moncalier épuisé pour ainsi dire les ressources de l'art furent envoyez le mois de juin de l'année 1773 a la cité d'Aoste a l'entretien de l'hôpital de la sacrée Religion et Ordre Militaire des SS. Maurice et Lazare.
Le second des garçons etoit encore plus maltraité que le premier, car apeine avoit-il la figure d'homme, les cils et sourcils tombés, le globe de l'oeil, les muscles orbiculaires et la periferie orbitaire entièrement détruits, les cartilages du nés, le palais, le larinx et pharinx tellement délabrés, qu'on auroit dit qu'un cancer les rongoit depuis long temps, la voix rauque et entrecoupée, la respiration si courte qu'il n'auroit peu dormir une heure de suite sans risquer d'être suffoqué : luy seul avoit un ulcère a l'épaule gauche, plusieurs taches livides et noires sur le dos; les avantbras, les mains, les jambes et les pieds entièrement remplies de cicatrices, d'ulcères et de croûtes,
les malléoles grosses, les pieds edemateux, les extrémités inférieures roides et égales partout qu'on les auroii pris pour deux troncs; il vécut ainsi jusqu'à l'âge de 28 ans qu'il trouva la mort le mois de feuvrier de l'année 1778.
Le pere n'avoit pas beaucoup des signes apparents de leppre; il portoit depuis long tems un ulcere avec carie du premier os du métatarse du pied gauche qui avoit ete causé par le piquure d'une pierre en marchant a pieds nus, toutefois en piquant la peau aux mains et aux pieds, il ne sentoit point, sans quoi on auroit douté s'il etoit affecté de leppre; il mourut en Aoste l'année 1781 a l'âge de 68 ans.
Le troisième des garçons et la fille sont ceux qui restent et que je vois depuis l'année 1782 que j'ai ete honnoré de l'employ de professeur dans cette ville. Le garçon fut atteint de cette maladie a l'âge de seize ans premièrement aux jambes et aux pieds puis au visage; il a le front cicatrisé, les sourcils et la peau qui les soutenoit détruits, les cils tourbes, les paupières racornies et renversées, un oeil plus prominent que l'autre et couvert d'une tage, dou il est borgne, tous les deux larmoyants, les joues voides et cicatrisées, le nés plat car les cartilages sont tombés et les os se sont recouverts d'une cicatrice assez solide, les lèvres grosses cicatrisées renversées, le menton sans barbe, les oreilles racornies, les dents vacillantes et noires, enfin on diroit qu'il a souffert sur tout le visage une brûlure du quatrième grade, tandis, qu'il n'a jamais rien eu dans la chevelure : les avant bras et les mains, principalement le dos de celles c yparsemés de cicatrices par intervalle.
La plus haute a son siège sur le coude. Les doigts dans celuy cy n'ont point souffert: les jambes depuis les genouils sont entièrement plaines de cicatrices, les malléoles grosses, les doigts des pieds racourcis gros noués et représentent réellement en petit le pied de l'elephanl: il L>st tourmenté surtout en ete d'un priapisme presque continuel pendant les chaleurs du jour et de fréquentes poilu-
lions involontaires la nuit: les parties honteuses sont cou- vertes de poil comme à l'ordinaire ; s' il n'a point de barbeau menton, je ne l'attribue qu'aux cicatrices parce qu'on y voit encore par ci par là quelques poils; il a atteint présentement l'âge de 33 ans.
La fille n'a jamais rien eu sur le visage, mais elle a d'autant plus souffert aux mains et aux pieds: les quatre derniers doigts des deux mains sont cicatrisés, courts,, noués, plus gros a leur pointe que le reste du doigt: tous les ongles sont tombés, cependant après les cicatrices il en est revenu qui n'outrepassent pas la longeur d'une ligne: la dernière phalange de l'index de la main droiteluy est tombée sans douleur et on voit des cicatrices parsemées sur le dos des deux mains.
Les jambes n'ont souffert qu'aux malléoles, les doigts des pieds sont cicatrisés quasi à toutes les jointures. Elle y a toujours quelque ulcere tantôt à l'un tantôt à l'autre; a une physionomie de prospérité, court la 28* année et a toujours ete réglée depuis l'âge de (Quatorze ans.
Nos malades ne sont pas toujours dans le même état,, mais ils sont sujets à des vicissitudes; j'ai souventes fois suivi, de prés les exacerbations de leur maladie, la marche des taches, pustules, tubercules, ulcères et cicatrices, et j'ai observé que des que l'humeur viciée domine chez eux, ils commencent à devenir plus pesants, souffrent d'oppression et cardialgie qui va en augmentant jusqu'à ce qu'on lessaigne, ce qui arrive trois ou quatre fois l'année au moins, mais surtout en hyver. Nous leur donnons souvent des stomachiques, celuy dont ils se trouvent le mieux est le baume d'Innocent fait avec le vin. Si on diffère de les^ saigner, d'abord la peau se fait raboteuse, puis paroissent des taches rougeatres livides et des ampoules assez larges mais peu élevées et accompagnées de démangeaison, mais sans douleur, ordinairement elles disparoissent d'elles mêmes surtout si on les saigne ; mais qu'ils soient saignez oui. non, lors que cette oppression et cardialgie ont ete un peu.
considérables, les veines des jambes deviennent variqueuses et on est assuré de trouver dans l'une ou dans l'autre un ou plusieurs de ces tubercules, qui d'abord soni petits durs et libres sous la peau. Ils augmentent insensiblement, toujours sans douleur, cl la peau ne devient rouge qu'un jour ou deux avant qu'ils s'esulcerent ; ils s'ouvrent onlin sans être accompagnez des sintomes de suppuration, leur ouverture presente une cavité putride remplie d'un pus blanchâtre, fetide, épais, gluant, qui par l'applicalicm des suppuralils ordinaires devient plus clair el en plus petite quantité, il n'enflamme pas la peau sur laquelle il passet, tache les linges d'un noir vcrdatre, mais on peut les laver sans qu' il en reste vestige. Pour peu que ces tubercules soient prés des os, ce qui est très fréquent, l'ulcere pour lors est toujours accompagné de carie,
J'ay employé différents moyens pour aider l'exfoliation ; ceux qui m'ont le mieux réussi sont la teinture de mirre et d'aloes, en faisant dissoudre dans deux onces de ce melange un grain et jusqu'à deux de sublimé corrosif; par ce moyen j'obtiens une si prompte exfoliation, qu'une carie qui dans un autre non attaqué de leppre dureroit des années, se guérit dans ceux cy en moins de deux mois. Des qu'il n'y a plus carie et que les parties voisines soni dégorgées, les ulcères guérissent avec une promptitude «tonnante: je ne me sers pour cela que des suppuratifs ordinaires : la cicatrice qui en resuite est toujours beaucoup plus élevée, forme une rondeur eminente, lisse, polie et blanche qu'on la prendroit pour un cor ou pour une écaille; cependant on la pique aisément et dans toute son épaisseur, sans que le malade sente, et pour légère ([ue soit la piquure il sort d'abord du sang: cette insensibilité a lieu non seulement dans toute l'épaisseur des cicatrices, mais encore dans la peau des bras el des jambes, pourvu (ju'on n'outrepasse pas son épaisseur. Dans le reste du corps ils sentent aussi bien ([u'un autre; pour preuve de l' insen- «ibililé des cicatrices, je dirai que ce mois de mars dernier
îe garçon qui a les jambes toutes cicatrisées, en se chauffant se brulà toute la partie antérieure de la Jambe gauche et ne s"en aperçut que deux ou trois jour après en voyant l'escare formée.
Tous les sus dits effets sont beaucoup plus fréquents en hiver qu"eu été, mais en échange les ulcères profonds en été sont douloureux ou du moins accompagnés d"uu prurit considérable. .J'ai observé que dés qu'ils ont des ulcères, leur poitrine est mieux ; ainsi le garçon dés qu' il n'en a point, se coupe quelqu'une des cicatrices des pieds; par ce moyen il se forme de nouveaux ulcères, mais dont la cicatrice reste puis beaucoup plus élevée et incommode, et il n'est pas possible de les empêcher de se fermer, d'où une fontanelle no seroit pas praticable.
Il est facile de conclure qu' il domine chez eux une lymphe épaisse, visqueuse, glutineuse, salee et acre, capable de produire tous les phénomènes qu'on observe. Cette lymphe arrivée dans la texiture de la peau, y séjourne, et plus facilement dans les extrémités qu'ailleurs, parce que les forces du cœur sont plus ralenties en s'y accumulant; par son acrimonie elle détruit les substances et par sa viscosité engourdit les libres nerveuses, d' où les tubercules, les pustules, les ulcères, d'où l'insensibilité, d'où la prompte cicatrice.
Les évacuants répétés, les incisifs apéritifs, les sudorifiques, les humectants et rafraîchissants qui seroient indiqués, leur sont contraires ; premièrement leur eslomach ne peut les supporter; en second lieu ils les font maigrir a vue d'oeil, sans qu'on voye aucun avantage d'ailleurs, et ils tomberoient bientôt dans le marasme ; ainsi on est obligé de les nourrir d'aliments succulents. Depuis qu' ils sont en Aoste, ils se portent a tous égards beaucoup mieux, ce que j'attribue premièrement à la salubrité de l'air; en second lieu a l'exercice qu' ils font ayant un jardin assez grand qu' ils travaillent eux mêmes. C'est de leur aveu que l'exercice leur est necessaire ; troisièmement parce
qu'on ne les lourmenle pas a force de remèdes comme par le passé.
L'année 1780, ils prirent les bains ayant fait apporter de l'eau thermale de Pré-St-Dedier ; ils en obtinrent quelque avantage, mais n'étant pas permis de les conduire aux bains publics a la source, outre que cette eau perd beaucoup de sa qualité intrinsèque, le transport en est beaucoup dispendieux, d'où on ne les a pas continués.
Je souliaiterois ardemment qu'il me fût permis d'essaj'er sur eux les eaux sulfureuses de la Saxe dans le territoire de Courmayeur, qui jusqu'à présent n'eloienl pas en usage ; j'ai commencé cette dernière année a les ordonner soit en bains, soit en boisson pour maladies cutanées. Elles ont opéré des prodiges. 11 y a dans cet endroit dix à douze fontaines, toutes de la même qualité: en en prenant une pour les leppreux, on ne priveroit pas le public des avantages qu' il peut retirer de ces eaux. Si un tel essay m'etoit permis, mon dessein seroit de faire construire une cabane sur une des fontaines, même avec lit ei autres choses nécessaires, afin qu'ils vécussent une paire de mois dans la belle saison en respirant l'odeur de ces eaux, en ne buvant d'autre eau (lue celle-là et en y prenant des bains, selon que leurs forces le permettroient.
Tn0M.\S ViLLOT.
r-Jic^^^ipriT^
Quelques lettres de Xavier de Maistre et notices sur ses relations avec la cité d'Aoste.
Quoique le Lépreux ait refusé à M. de Maistre ■d'ouvrir une correspondance avec lui. celui-ci ne Ta pas néanmoins oublié après son départ d'Aoste. Il y avait laissé plusieurs personnes de distinction, avec qui il avait fait connaissance pendant les cinq années qu'il y est resté.
M. Xavier de Maistre, pendant son séjour à Aoste, prenait des leçons de littérature et de philosophie du Père Frassy, professeur de rhétorique, du Père Alexandre et d'autres Pères Barnabites au Collège d'Aoste. M. de Saint-Réal, intendant à Aoste, son proche parent, homme très-savant et bon littérateur, se faisait rendre compte, toutes les semaines, des leçons qu' il avait reçues de ces bons maîtres. De Maistre cultivait aussi le dessin et la peinture.
Api'ès l'entrée des Français en Piémont, il partit pour le Nord, n'emportant avec lui que ses pinceaux, sa palette et son épée qu' il mit au service de la Russie. Elle lui valut le grade et la retraite de général.
En 1827, de Maistre alla passer quelque temps à Pise. Il profita de ce rapprochement pour renouer quelque relation avec la cité d'Aoste. Il écrivit, en
effet, le 9 mai, une lettre à cette Elisa dont il avait fait mention dans son Expédition nocturne :
A Mme D., à la Cité d'Aoste,
Je ne sais si vous recoanailrez l'ècrilure de Joris, Madame, après un si long espace de temps. Depuis mon retour dans ma patrie, je désirais vivement avoir de vos nouvelles; mais toutes celles que j'ai reçues étaient si contradictoires que je ne savais où vous adresser une lettre.
Enfin une de mes cousines ayant eu le plaisir do faire la connaissance de Mademoiselle votre lille, a pu me donner des notions plus exactes, et je m'empresse de me rappeler à votre bon souvenir. On m'a dit que vous ne jouissez pas d'une bonne santé, j'espère qu'on a été mal informé, et c'est surtout à ce sujet que je vous prie instamment de me donner des renseignements. J'ai su, dans le temps, que vous étiez mariée et (jue vous aviez épousé un homme distingué, mais je n'ai appris qu'en Italie que vous êtes mère d'une aimable famille: tout le reste m'est inconnu, l'apprendrai avec un bien vif intérêt les moindres détails de tout ce qui vous regarde, si vous voulez bien me les communiquer.
Malgré le temps et l'éloignement, j'ai toujours conservé pour vous l'estime et rattachement «[ue votre caractère et vos excellentes qualités m'avaient inspirés dans le temps où je me croyais destiné à unir mon sort au vôtre.
Vous savez peut-être que Dieu m'a donné une bonne femme à laquelle j'ai bien souvent parlé de vous. Heureusement j'ai pu lui faire partager les sentiments que je vous porte.
Pour vous encourager à me parler de vous et de touL ce qui vous intéresse, je vous en donnerai l'exemple en vous disant les circonstances qui n'ont amené ici. J'ai eu le malheur de perdre deux enfants, une fille de huit ans et un gardon de trois, il me reste une fille de onze ans et.
un gai\on de six. Ce dernier était malade et c'est pour lui que je suis venu chercher un climat plus doux. Jusqu'à présent notre espoir n'a pas été trompé, l'enfant se remet peu à peu et tout promet qu'il se remettra complètement en restant à Pise encore une année et peut-être deux. J'espère, pendant ce temps, recevoir quelquefois de vos nouvelles.
Vous avez peut-être oublié, que je suis votre débiteur d'une petite somme, et j'ai quelque honte de l'avouer après si longtemps ; la dilTiculté d'établir des relations avec la cité d'Aoste est une excuse , et vous comprendrez les autres. J'attends votre réponse pour savoir comment je puis m 'acquitter envers vous.
Ecrivez-moi, de grâce ; tout ce que vous me direz m'intéresse. Parlez-moi de la Croi x-de-Vi lie. Dites-moi s' il y a encore des pigeons devant vos anciennes fenêtres; si la petite maison de votre mère existe encore, et si vous avez visité quelquefois la Tour déserte du pauvre Lépreux! si, comme je l'espère, votre oncle Barnabite, plus jeune que moi, existe encore ainsi que vos sœurs. Rappelez-moi à leur souvenir. Sans doute il n'existe plus qu'un bien petit nombre de mes anciennes connaissances. Je ne vous en dirai pas davantage aujourd'hui. Qui sait si ma lettre vous parviendra. Permettez-moi d'espérer que vous me regarderez comme votre afïectionné ami.
Le 9 mai Ì827 à Pise. X. de M.
La personne qui vous remettra cette lettre se chargera de la réponse, que vous pouvez lui donner sans adresse, si vous jugez à propos de lui cacher a qui vous écrivez.
Réponse d'Elisa.
■ A M. Xavier de Maistre, a Pise,
Aoste, .... 1828.
L'on m'a remis voire lettre, et en la lisant j'ai vu avec
'le plus grand plaisir que vous n'avez pas oublié le cœur
■de la vieille Elisa ; elle a fort bien reconnu voire écriture.
Je vous remercie d'avoir bien voulu me donner de vos
nouvelles et vous rappeler d'une ancienne connaissance
•qui ne vous a jamais oublié. Je me trouve heureuse el flattée d'avoir conservé votre estime et voire bienveillance. Dépuis votre départ pour la Russie, j'ai eu peu d'occasion
•d'avoir de vos nouvelles; j'ai su seulement depuis mon retour de France que vous étiez marié à une personne
Jeune, belle et riche. Votre lettre m'apprend que vous êtes du petit nombre des mariages heureux, et que madame votre épouse joint aux charmes de l'esprit les qualités du
•cœur. L'auteur sensible du Lépreux mérite, sous tous les rapports, le bonheur ineffable d'une union bien assortie.
-Je partage bien votre bonhenr, ainsi que les peines qu'a dû vous faire éprouver la perte de vos enfants, j'ai éprouvé lout ce décliirement de cieur à la mort de ma pauvre Mimi. 11 est à espérer que le climat doux de l' Italie rendra une bonne complexion à ceux que la Providence vous a laissés.
■ Je suis charmée que votre projet est de rester encore (Quelque temps à Pise ; je suis seulement étonnée que vous n'ayez pas plutôt préféré Turin.
J'espère que vous m'honorerez de vos nouvelles el ([wr vous ne direz plus que vous m'êtes redevable de quel([ue
•chose. Je me réserve de vous parler de ma famille la première fois que je vous écrirai. Je vous prierais d'adresser vos lettres à ma fille. Veuillez aussi y joindre votre adresse. Je finis en vous assurant que ni le temps ni l'éloignement n'i>nt rien diminué de la haute estime ni du respect
<dont j'ai toujours été pénétrée.
J'ai reçu dans son temps votre gracieuse lettre. J'aurais désiré vous répondre de suite, mais j'ai été forcée de garder le lit plus de trente .jours. Aujourd'hui je vais mieux et je puis enfin vous adresser une réponse.
Elisa.
Ré plique,
Pise, 1828.
Enfln j'ai arraché une lettre de la cité d'Aoste ; je ne saurais vous exprimer, Madame, combien elle m'a fait plaisir. Depuis bien longtemps je la désirais. Je craignais qu'en vous écrivant directement, ma lettre ne fut perdue ou interceptée, et j'ai été obligé de chercher un moyen sûr qui heureusement m'a réussi. Maintenant que vous m'avez donné une adresse sûre, j'en profiterai pour vous écrire et pour avoir de temps en temps de vos nouvelles qui m'intéressent toujours bien vivement. Avant tout, je dois vous dire que toutes les fois que je trace, en vous écrivant, le mot de Madame, ma plume s'arrête tout court, et je suis obligé de faire des réflexions sur le temps, l'âge et les convenances pour ne pas écrire ma chère Elisa, quoique cela me paraîtrait tout naturel, depuis surtout que j'ai revu votre écriture et que j'ai lu tout ce que votre lettre renferme d'aimable et d'affectueux. En parcourant votre lettre, le noir espace de trente ans qui m' a séparé de vous a disparu. Je vous ai revue jeune et belle, assise sous les noisetiers avec vos oncles et le Pére Tavernier, et le cœur du vieux Joris he s'est pas moins ému que celui d'Elisa. Je ne sais si votre imagination m'aura représenté aussi favorablement à votre souvenir. Tout ce que je puis vous dire, c'est qu'à travers le temps et les orages de la vie j'ai été plus heureux que vous sous le
rapport Je la santé qui est encore parfaite, malgré mes soixante cinq ans.
Madame de la Chavanne m'avait donné de bien mauvaises nouvelles delà vôtre en m'écrivant que vous souffriez continuellement de cruels i-humatismes. Comme vous m'en parlez assez légèrement, j'espère que ce rapport a été exagéré, et je vous prie en grâce de me donner des nouvelles détaillées de l'état de votre santé. Si vous voulez me procurer un grand plaisir, parlez-moi de tout ce qui vous intéresse et surtout de vous-même.
J'ai appris avec plaisir l'emplette que vous avez faite de la maison de Hard. Vous serez là un peu plus au large que dans celle où je vous ai laissée ; et, comme je la connais'^, je sais où vous prendre lorsque je pense à vous» et je puis me promener avec vous dans le jardin au fond duquel on voyait jadis une perspective peinte, avec deux figures qui devaient représenter le baron Vignet et la comtesse de Bard.
Je serai charmé aussi d'avoir une notice sur mes anciennes connaissances de la Cité. Ce sera probablement une nécrologie. N'importe, ce coin de terre où j'ai longtemps désiré me fixer pour toujour.^, où j'ai passé des jours si heureux, m'intéresse autant que ma patrie. .Je ne m'en rappelle jamais les hivers et le mauvais temps. Il me semble que le ciel y est toujours serein et les arbres en rteurs. — Mais, pour rentrer dans la réalité et vous engager à me parler de vous, je vous apprendrai que mon front s'est dépouillé de ses cheveux, et ({u'ils ne rebiollentplus, comme vous me le disiez un jour. En conservant ma face maigre et pâle, je suis devenu plus volumineux et j'ai acquis un assez gros ventre qui me donne un air respectable. J'ai cru devoir vous faire ce portrait abrégé de
1 Pendant son séjour h Aoste, il logea dans cette maison avec sa mere et quelques autres parents.
2 Expression valdùtaine pour repousser.
ma personne, afin que vous ne soyez pas surprise si jamais j'ai le plaisir do vous revoir.
J'habite maintenant une jolie maison de campagne au pied des Apennins; ce serait le plus beau séjour du monde si l'excessive chaleur permettait d'en jouir; Tété y est insupportable. Vous me demandez pourquoi je n'ai pas préféré Turin à Pise. — Je n'ai pas eu le choix ; les médecins ont ordonné le climat de Pise pour mon enfant malade, et comme il est remis et qu'il prend chaque jour des forces et de la santé, je n'en partirai que lorsqu'il sera assez fort pour supporter le climat de Pétersbourg. Il faut, comme vous le disiez, que la brebis broute l'herbe où elle est attachée. Le mal et le bien ne sont pas toujours à notre disposition; tout l'art de la vie consiste à tirer le meilleur parti des circonstances forcées dans lesquelles on se trouve. C'est pour tirer le meilleur parti des miennes que j'ai voulu être en correspondance avec vous. Vôtreréponse m'a fait un véritable plaisir; elle est si naturelle, si bonne; ma femme l'a trouvée charmante. J'ai trouvé, en effet, que votre séjour en France a beaucoup perfectionné votre style, en ce que vous savez mieux exprimer vos pensées qui ont toujours été aimables et' justes, et j'éprouve un sentiment d'orgueil d'avoir été un des premiers à savoir vous apprécier.
Ma femme veut que je vous dise combien elle a été sensible aux compliments que vous lui avez adressés, et vous prie d'agréer les siens. Ecrivez-moi de grâce, et croyez aux sentiments sincères que vous a voués pour la vie votre ancien ami X.
— Permettez-moi, Madame, de vous réitérer les compliments dont mon mari s'est chargé pour moi, et de vous assurer combien je serai heureuse de connaître la personne à laquelle il est si justement attaché.
— Ma femme a voulu ajouter deux mots à ma lettre. Vous voyez, Madame, qu'au lieu d'un ami, il vous en est revenu deux. X.
Ce fut environ à cette époque que M. de Lamartine adressa de Florence à M. Xavier de Maistre sa XVII'' Harmonie intitulée LE RETOUR. On ne peut -s'empêcher d'en citer quelques fragments: Je sais qu'après un long orage, Brisé d'efforls el de douleur, Tu fus recueilli sur la plag:e Par un peuple ami du malheur; Qu'une juste reconnaissance, T'appril à bénir d'autres lieux'; Qu'au sein d'une épouse chérie, L'amour to lit une patrie Loin des tombeaux de tes aïeux.
Cependant il est doux de respirer encore Cet air du ciel natal où l'on croit rajeunir, Cet air qu'on respira dés sa promière aurore, Cet air tout embaumé d'antique souvenir! Il est doux de le voir balancer le feuillage Du chêne couronné qui prêta son ombrage
A nos rêves au fond des bois ; Ou, comme un vieil ami dunt on connaît la voix, De l'entendre silller sur l'herbe des collines, Et prolonger le soir, à travers les ruines.
Les sourds murmures d'autrefois!
Il est doux de s'asseoir au foyer de ses pépes, A ce foyer jadis de vertus couronné.
Et de dire, en montrant le siège abandonné: « Ici chantait ma sœur, là méditaient mes frères; Là, ma mère allaitait son charmant nouveau-né ; Là, le vieux serviteur nous contait l'aventure De doux jumeaux perdus dans la forêt obscure; Là, le lils de la veuve emportait notre pain; Là, sur le seuil couvert de deux liguiers antiques, A l'heure où les brebis rentraient aux toits rustiques. Le chien du mendiant venait lécher ma main ! »
Pendant son sèjoui' à Aoste, M. Xaviei' de Maistre dessina quelques sites pittoresques de la Vallée , entre autres les ponts de Chàtillon et les usines de Liverogne , que l'on conserve soigneusement dans une famille.
De Maistre avait épousé en Russie [comme nous l'avons déjà dit dans la préface] une jeune personne de haute famille. 11 en eut plusieurs enfants, dont aucun ne lui survécut; il eut la douleur de les perdre tous dans leur adolescence, malgré les soins et tous les sacrifices que son cœur paternel, largement secondé par sa position sociale, leur avait généreusement prodigués.
Après avoir perdu son épouse et ses enfants, il ne restait plus qu'un désir à Xavier de Maistre: c'était de finir ses jours en Savoie, dans sa patrie, oii une succession inattendue lui était ouverte. Mais n'ayant plus besoin de rien en ce monde, il chargea un de ses neveux de la recueillir lui-même. Ce neveu reconnaissant prenait ses dispositions pour aller remercier personnellement son bienfaiteur et l'amener au sein de cette nouvelle famille, qui l'aurait comblé de bénédictions et de caresses dans l'effusion de la plus douce gratitude. La nouvelle de sa mort dissipa ce beau rêve.
M. le comte Xavier de Maistre, général, etc., âgé de 89 ans, décéda à St-Pétersbourg, le 12 juin 1852. Il était né à Chambérj^ au mois d'octobre 1763.
Il est vivement regretté de sa nombreuse famille, de ses proches et de tous ceux qui lisent et relisent de temps en temps ses œuvres inimitables.
G. Carrel, Chanoine.
Les frères de Maistre aimaient beancoup la cité d'Aoste. Ils y avaient émigré pour éviter les rigueurs de la Révolution française.
L'un d'eux, André-Marie, visitait souvent l'atelier d'un horloger de notre ville, Barthélémy Charrey. Il était grand-vicaire a Ciiambérv, quand, à l'époque de la réorganisation du clergé et des diocèses, il fut ■nommé évêque d'Aoste , mais il succomba à Turin, le 18 juillet 1818, à une violente et courte maladie. Ce fut en cette circonstance que son frère, le comte Xavier de Maistre, écrivit à la Municipalité d'Aoste la lettre suivante en date du ol juillet 1818:
A MM. les nobles Syndic et Conseil de la Cité d'Aoste,
Messieurs,
Je revois aujourd'liui avec la plus vi^e reconnaissance Ja lellre que vous m'avez fail riionnour de m'adresser le 25 de ce mois, le beau recueil inipriniè qu'elle accompagnai t •et la précieuse délibération de votre Conseil qui iut>t le comble à tant de procédés aimables.
Rien, Messieurs, dans la triste situation où je me trouve, ne pouvait m'étre plus agréable <iue les témoignages flatteurs de votre estime et de votre attachement pour le digne Irére (|ue je ne cesserai de regretter. 11 vous aimait déjà l)eaucoup, Messieurs, il ne s'occupait que de vous; ses dernières paroles ont exprimé des craintes, et ces craintes •étaient de ne pouvoir surmonter les obstacles qui allaient ^'opposer à la régénération et à l'organisation de son Diocèse.
A votre tour, Messieurs, vous l'auriez beaucoup aimé, j'ose n'en pas douter, et moi qui ai vécu parmi vous, moi qui ai si bien connu l'excellence de votre peuple, je formais tous les jours avec ce frère chéri des plans pour aller le joindre et respirer encore auprès de lui l'air pur de votre Cité.
Dieu a soufflé sur ces douces illusions, il faut baisser la tète et se résigner. Mais que n' ai-je pas perdu! je ne 2JUÌS l'exprimer ni m'en taire. Ce frère incomparable est toujours devant mes yeux.
Héritier de ses sentiments envers vous. Messieurs, je tiendrai toujours à l'honneur d'être regardé comme un de vos concitoyens. Soyez, je vous en prie, les interprètes de ma reconnaissance auprès de tout le noble Conseil.
Le présent que vous m'adressez de sa part tiendra toujours une place honorable dans mes archives, et mes enfants y liront avec autant de plaisir que moi , qu'ils ne i5ont pas tout à fait étrangers à la cité d'Aoste.
Je suis, etc. X. de M.